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Full text of "Revue des deux mondes"

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TUFTS    COLLEGE    LIBRARY. 

aïKX    OK 

JAMES  D.  PERKINS, 

OCT.    1901. 


HôJJi^ 


REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


IMPUlMliRIE  DE  AUGUSTE  AUFFRAY, 

PASSAGE    DU    CAIRE  ,    N"  5^. 


KEVUE 


DES 


DEUX  MONDES. 


TOME  HUITIEME. 


...      "       .  • 


PARIS. 

AU  BUREAU,  RUE  DES  REAUX-ARTS,  N"  6. 


1832. 


TDFTS  CGLLBOa 

libeaht. 


POETES  ET  ROMANCIERS  MODERB7ES 


DE  LA  FllAîVCE. 


HT. 


LAMARTINE. 


De  tout  temps  et  même  dans  les  âges  les  plus  troublés,  les 
moins  assujétis  à  une  discipline  et  à  une  croyance ,  il  y  a  eu  des 
âmes  tendres,  pénétrées,  ferventes,  ravies  d'infinis  désirs  et 
ramenées  par  un  naturel  essor  aux  régions  absolues  du  Vrai ,  de 
la  Teauté  et  de  l'Amour.  Ce  monde  spiiltuel  des  vérités  et  des 
essences,  dont  Platon  a  figuré  l'idée  sublime  aux  sages  de  notre 
occident ,  et  dont  le  Clnist  a  fait  quelque  chose  de  bon ,  de  vi- 
vant et  d'accessible  à  tous ,  ne  s'est  jamais  depuis  lors  écli])sé 
sur-  notre  terre  :  toujours,  et  jusque  dans  les  tumultueux  dé- 
chiremens,  dans  la  poussière  des  luttes  humaines,  quelques  té- 
moins fidèles  en  ont  entendu  l'harmonie,  en  ont  glorifié  îa  lumière 
et  ont  vécu  en  s'efforçant  de  le  gagner.  Le  plus  haut  type  parmi 
ceux  qui  ont  produit  leur  pensée  sur  ces  matières  divines,  est 
assurément  Dante,  comme  le  plus  édifiant  parmi  ceux  qui  ont 
agi  d'après  les  divines  prescriptions  est  saint  Vincent  de  Paule. 
Pour  ne  parler  ici  que  des  premiers,  de  ceux  qui  ont  écrit,  des 

TOME   VIH.  I 


6  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

théologiens,  théosophes,  philosophes  et  poètes  (Dante  était  tout 
cela) ,  on  vit  par  malheur,  dans  les  siècles  qui  suivirent,  un  dé- 
membrement successif,  un  isolement  des  facultés  et  fonctions 
que  le  grand  homme  avait  réunies  en  lui  :  et  ce  démembre- 
ment ne  fut  autre  que  celui  du  catholicisme  même.  La  théologie 
cessa  de  tout  comprendre  et  de  plonger  dans  le  sol  immense  qui 
la  nourrissait  :  elle  se  dessécha  peu  à  peu ,  et  ne  poussa  plus  que 
des  ronces.  La  philosophie,  se  séparant  d'elle,  s'irrita  et  devint 
un  instruisent  ennemi ,  une  hache  de  révolte  contre  l'arbre  ré- 
véré. Les  poètes  et  artistes ,  s'inspirant  moins  à  la  source  de  toute 
vie  et  de  toute  création ,  déchurent  du  premier  rang  où  ils 
siégeaient  dans  la  personne  de  Dante ,  et  la  plupart  finirent  par 
retomber  à  ce  sixième  degré  où  Platon  les  avait  relégués  au  bas 
de  l'échelle  des  âmes ,  un  peu  au-dessus  des  ouvriers  et  des  la- 
boureurs. La  théosophie,  c'est-à-dire  l'esprit  intelligent  et  in- 
time des  religions,  s'égara,  tarit  comme  une  eau  hors  de  son 
calice,  ou  bien  se  réfugia  dans  quelques  cœurs  et  s'y  vaporisa  en 
mystiques  nuées.  C'est  là  que  les  choses  en  étaient  venues  au  dix- 
huitième  siècle,  principalement  en  France.  Et  pourtant  les  âmes 
tendres ,  élevées ,  croyant  à  l'exil  de  la  vie  et  à  la  réalité  de  l'in- 
visible ,  n'avaient  pas  disparu  ;  la  religion ,  sous  ses  formes  ré- 
trécies,  en  abritait  encore  beaucoup;  la  philosophie  dominante 
en  détournait  quelques-unes  sans  les  opprimer  entièrement.  Mais 
toutes  manquaient  d'organe  général  et  harmonieux ,  d'interprète 
à  leurs  vœux  et  à  leurs  soupirs ,  de  poète  selon  le  sens  animé  du 
mot.  Racine  dans  quelques  portions  de  son  œuvre  ,  dans  les 
chœurs  de  ses  tragédies  bibliques ,  dans  le  trop  petit  nombre  de 
ses  hymnes  imités  de  saint  Paul  et  d'ailleurs ,  avait  laissé  échap- 
per d'adorables  accens ,  empreints  de  signes  profonds  sous  leur 
mélodieuse  faiblesse.  En  essayant  de  les  continuer  ,  d'en  faire 
entendre  de  semblables,  non  point  parce  qu'il  sentait  de  même, 
mais  parce  qu'il  visait  à  un  genre  littéraire ,  Jean-Baptiste  éga- 
rait toute  spiritualité  dans  les  échos  de  ses  rimes  sonores  :  Racine 
fils,  bien  débile  sans  doute,  était  plus  voisin  de  son  noble  père, 
plus  vraiment  touché  d'un  des  pâles  rayons.  Mais  où  trouver 
l'ame  sacrée  qui  chante?  Fénelon  n'avait  pas  de  successeur  pour 
la  tendresse  insinuante  et  fleurie,  pas  plus  que  Mallebranche 


POr.TES    CONTEMPORAINS,  «J 

pour  l'ordre  majestueux  et  lucide.  En  même   temps  que  l'esprit 
grave ,  mélancolique ,  de  Y auveuargues ,   retardé  par  le  scepti- 
cisme ,  s'éteint  avant  d'avoir  pu  s'appliquer  à  la  philosophie  re- 
ligieuse où  il  aspire ,  des  natures  sensibles ,  délicates ,  fragiles  et 
repentantes ,  comme  mademoiselle  Aïssé ,  l'abbé  Prévost ,  Gres- 
set ,   se  font  entrevoir  et  se  trahissent  par  de  vagues  plaintes  ; 
mais  une  voix  expressive  manque  à  leurs  émotions  ;  leur  monde 
inte'rieur  ne  se  figure  ni  ne  se  module  en  aucun  endroit.  Plus 
tard,  Diderot  et  Rousseau,  puissances  incohérentes,  eurent  en 
eux  de   grandes  et  belles  parties  d'inspiration;   ils  ouvrent  des 
jours  magnificpies  sur  la  nature  extérieure  et  sur  l'ame  ;  mais  ils 
se  plaisent  aussi  à  déchaîner  les  ténèbres.  C'est  une  pâture  mêlée 
et  qui  n'est  pas  saine  que  la  leur.  La  raison  s'y  gonfle ,  le  cœur 
s'y  dérange,  et  ils  n'indiquent  aucune  guérison.  Ils  n'ont  rien  de 
soumis  ni  de  constamment  simple  :  la  colère  en   eux  contrarie 
l'amour.  Cela  est  encore  plus  vrai  de  Voltaire  ,  c{ui  toutefois  dans 
certains  passages  de   Zaïre,  surtout  dans  quelqucs-mies  de  ses 
poésies  diverses,  a  effleiué  des  cordes  touchantes,  deviné  de  se- 
crets soujîirs,  mais  ne  l'a  fait  qu'à  la  traverse  et  par  caprices  ra- 
pides. Un  honnne,  un  homme  seul  au  dix-huitième  siècle,  nous 
semble  recueillir  en  lui ,  amonceler  dans  son  sein  et  n'exhaler 
qu'avec  mystère ,  tout  ce  qui  tarissait  ailleurs  de  pieux ,  de  lucide 
et  de  doux ,  tovit  ce  qui  s'aigrissait  au  souffle  du  siècle  dans  de 
bien  nobles  âmes;  humilité,  sincérité  parfaite,  goût  de  silence 
et  de  solitude ,   inextinguibles  élancemens  de  prière  et  de  désir , 
encens  perpétuel ,  harpe  voilée ,  lampe  du  sanctuaire ,  c'était  là 
le  secret  de  son  être ,  à  lui  ;   cette  nature  mystique ,   ornée  des 
dons  les  plus  subtils,  éveille  l'idée  des  plus  saints  emblèmes.  Au 
milieu  d'une  philosophie  matérialiste  envahissante  et  d'un  chris- 
tianisme de  plus  en  plus  appesanti ,  la  quintessence  religieuse  s'é- 
tait réfugiée  en  sa  pensée  comme  en  un  vase  symbolique,  soustrait 
aux  regards  vulgaires.  Ce  personnage,  alors  inconnu  et  bien  ou- 
blié de  nos  jours,  qui  s'appelait  lui-même  à  travers  le  désert 
bruyant  de  son  époque  le  Robinson  de  la  spiri/ualilc,  que  M.  de 
Maistre  a  nommé  le  plus  aimable  et  le  plus  élégant  des  théoso- 
phes,  ci'éature  de  prédilection  véritablement  faite  pour  aimer, 
pour  croire  et  pour  prier ,  Saint-Martin  s'écriait ,  en  s'adressant 


8  UEVUE    DES    DEUX     MONDES. 

de  bien  loin  aux  lioiumes  de  sou  temps,  dans  ce  langage  fluide 
et  coiniue  ini{)iégné  d'ambroisie,  qui  est  le  sien  :  «  Non,  lionnne, 
«  objet  cher  et  sacré  pour  mon  cœur ,  je  ne  craindrai  point  de 
«  t'avoir  abuse'  en  te  peignant  ta  destinée  sous  des  couleurs  si 
«  consolantes.  Regarde-toi  au  milieu  de  ces  secrètes  et  intérieures 
«  insinuations  qui  stimulent  si  souvent  ton  ame,  au  milieu  de 
«  toutes  les  pensées  pures  et  lumineuses  qui  dardent  si  souvent 
«  sur  ton  esprit,  au  milieu  de  tous  les  faits  et  de  tous  les  ta- 
«  bleaux  des  êtres  pensans,  visibles  et  invisibles,  au  milieu  de 
«  tous  les  merveilleux  pbénomènes  de  la  nature  physique ,  au 
«  milieu  de  tes  propres  œuvres  et  de  tes  propres  productions  ; 
«  regarde-toi  comme  au  milieu  d'autant  de  religions  ou  au  mi— 
«  lieu  d'autant  d'objets  qui  tendent  à  te  rallier  à  l'immuable  vé- 
«  rite.  Pense  avec  un  religieux  transport  que  toutes  ces  religions 
«  ne  cherchent  qu'à  ouvrir  tes  organes  et  tes  facultés  aux  sour- 
«  ces  de  l'admiration  dont  tu  as  besoin —  Marchons  donc  en— 
«  semble  avec  vénération  dans  ces  temples  nombreux  que  nous 
«  rencontrons  à  tous  les  pas ,  et  ne  cessons  pas  un  instant  de  nous 
«  croire  dans  les  avenues  du  Saint  des  Saints.  »  N'est-ce  pas  un 
prélude  des  Harmonies  qu'on  entend?  Un  bon  nombre  des  psau- 
mes ou  cantiques  qui  composent  l'Homme  de  Désir,  pourraient 
passer  pour  de  larges  et  mouvans  canevas  jetés  par  notre  illustre 
contemporain ,  dans  un  de  ces  momens  d'ineffable  él^riété  où  il 
chante  : 

Encore  un  ii^nine,  ô  ma  Ijie  I 
Un  hyni'.iC  pour  le  Seigneur  ! 
Un  hymne  dans  ipon  delir.  , 
Un  hymne  dans  mon  bonheur  ! 

/ 

Aux  soi-disans  poètes  de  son  époque  qui  dépensaient  leurs  rimes 
sur  des  descriptions ,  des  tragédies  ou  des  épopées ,  toutes  de 
convention  et  d'artifice ,  Saint-Martin  [fait  honte  de  ce  matéria- 
lisme de  l'art  : 

Mais  voyez  à  quel  poinK  va  votre  inconséquence  1 
Vous  vous  dites  sans  cesse  inspirés  par  les  cieux, 
Et  vous  ne  frappez  plus  notre  oreille,  nos  yeux  , 


POliTIiS    CONTEMPORAINS.  C) 

Que  par  le  seul  lableaii  des  choses  de  la  terre; 
(Quelques  traits  copiés  de  l'ordre  élémentaire  , 
Les  erreurs  des  mortels ,  leurs  l'ausses  passions  , 
Les  récits  du  passé  i  quelques  prédictions 
Que  vous  ne  recevez  que  de  votie  mémoire , 
Et  qu'il  vous  faut  suspendre  où  s'arrête  l'iiistoirc  ; 
\  oilà  tous  vos  moyens  ,  voilà  tous  les  trésors 
Dont  vous  fassent  jouir  vos  plus  ardens  efforts  ! 

Par  malheur,  Saint-Martin  lui-niéme  ,  ce  réservoir  immense 
d'onction  et  d'amour,  n'avait  qu'un  instrument  incomplet  pour 
se  répandre  ;  le  peu  de  poésie  qti'il  a  essayée ,  et  dont  nous  venons 
de  donner  un  échantillon,  est  à  peine  tolérable;  bien  plus,  il 
n'eut  jamais  l'intention  d'être  pleinement  compris.  Lié  à  des  doc- 
trines occultes ,  s'environnant  d'obscurités  volontaires ,  tourné  en 
dedans  et  en  haut ,  il  n'est  là ,  en  quelque  sorte ,  que  pour  per- 
pétuer la  tradition  spiritualiste  dans  une  vivacité  sans  mélange , 
pour  protester  devant  Dieu  par  sa  présence  inaperçue  ,  pour  prier 
angéliquement  derrière  la  montagne  d tirant  la  victoire  passagère 
des  géans.  J'ignore  s'il  a  gagné  aux  voies  trop  détournées  où  il 
s'est  tenu,  beaucoup  d'ames  de  mystère;  mais  il  n'a  en  rien  tou- 
ché le  grand  nombre  des  âmes  accessibles  d'ailleurs  aux  belles  et 
bonnes  paroles  et  dignes  de  consolation.  Il  faut,  en  effet,  pour 
arriver  à  elles,  pour  prétendre  à  les  ravir  et  à  être  nonmié  d'elles 
leur  bienfaiteur,  joindre  à  un  fond  aussi  précieux  ,  aussi  excellent 
que  celui  de  l'Homme  de  désir,  une  expression  peinte  aux  veux  sans 
énigme ,  la  forme  à  la  fois  intelligente  et  enchanteresse ,  la  beauté 
rayonnante,  idéale,  mais  suffisamment  humaine,  l'image  simple 
et  parlante  comme  l'employaient  Virgile  et  Fénelon ,  de  ces  images 
dont  la  nature  est  semée ,  et  qui  répondent  à  nos  secrètes  em- 
preintes; il  faut  être  un  homme  du  milieu  de  ce  monde,  avoir 
peut-être  moins  purentent  vécu  que  le  théosophe ,  sans  que 
pourtant  le  sentiment  du  Saint  se  soit  jamais  affaibli  au  cœur  ;  il 
faut  enfin  croire  en  soi  et  oser,  ne  pas  être  Jiuinble  de  l'humilité 
contrite  des  solitaires ,  et  aimer  un  peu  la  gloire  comme  l'aimaient 
ces  poètes  chrétiens  qu'on  couromiait  au  Capitole. 

Rousseau ,  disions-nous ,  avait  eu  de  grandes  parties  d'inspi- 
ration ;  il  avait  prêté  uti  admirable  langage  à  une  foule  de  mou- 


lO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vemens  obscurs  de  l'ame  et  d'haimonies  e'parses  dans  la  nature. 
La  misanthropie  et  l'orgueil  qui  venaient  à  la  traverse ,  les  per- 
pétuelles discussions  qui  entrecoupent  ses  rêveries ,  le  recours  aux 
hypothèses  hasardées,  et,  pour  parler  juste,  un  ge'nie  politique 
et  lop  ique ,  qui  ne  se  pouvait  contraindre ,  firent  de  lui  autre 
chose  qu'un  poète  qui  charme ,  inonde  et  apaise.  El  ^ïs  c'était 
de  la  prose  ;  or ,  la  prose  si  belle ,  si  grave ,  si  rhythmique  qu'on 
la  fasse  (et  quelle  prose  que  celle  de  Jean-Jacques  !  ) ,  n'est  jamais 
un  chant.  A  Rousseau,  par  une  fdiation  plus  ou  nroins  soutenue, 
mais  étroite  et  certaine  à  l'origine,  se  rattachent  Bernardin  de 
Saint-Pierre,  madame  de  Staël  et  M.  de  Chateaubriand.  Tous 
les  trois  se  prirent  de  préférence  au  côté  spiritualiste ,  rêveur , 
enthousiaste  ,  de  leur  auteur,  et  le  fécondèrent  selon  leur  propre 
génie.  Madame  de  Staël  se  lança  dans  une  philosophie  vague  sans 
doute  et  qui ,  après  quelque  velléité  de  stoïcisme ,  devint  bientôt 
abandonnée,  sentimentale,  mais  resta  toujours  adoratrice  et  bien- 
veillante. Bernardin  de  Saint-Pierre  répandit  sur  tous  ses  écrits 
la  teinte  évangélique  du  Vicaire  savoyard.  M.  de  Chateaubriand , 
sorti  d'une  première  incertitude,  remonta  jusqu'aux  autels  ca- 
tholiques dont  il  fêta  la  dédicace  nouvelle.  Ces  deux  derniers, 
qui ,  sous  l'appareil  de  la  philanthropie  ou  de  l'orthodoxie , 
cachaient  mal  un  fond  de  tristesse  chagrine  et  de  personnalité 
assez  amère ,  dont  il  n'y  a  pas  trace  chez  leur  rivale  expansive , 
avaient  le  mérite  de  sentir ,  de  peindre  ,  bien  autrement  qu'elle , 
cette  nature  solitaire  qui ,  tant  de  fois ,  les  avait  consolés  des 
hommes  ;  ils  étaient  vraiment  religieux  par  là ,  tandis  qu'Elle ,  elle 
était  plutôt  religieuse  en  vertu  de  ses  sympathies  humaines.  Chez 
tous  les  trois ,  ce  développement  plein  de  grandeur  auquel ,  dans 
l'espace  de  vingt  années,  on  dut  les  Etudes  et  les  Harmonies  de  la 
Nature,  Delphine  et  Corinne,  le  Génie  du  Christianisme  et  les 
Martyrs ,  s'accomplissait  au  moyen  d'une  prose  riche ,  épanouie , 
cadencée ,  souvent  métaphysique  chez  madame  de  Staël ,  pure- 
ment poétique  dans  les  deux  autres,  et  d'autant  plus  désespé- 
rante ,  en  somme ,  qu'elle  n'avait  pour  pendant  et  vis-à-vis  que 
les  jolis  miracles  de  la  versification  delilienne.  Mais  Lamartine 
était  né. 

Ce  n'est  plus  de  Jean-Jacques  qu'émane  directement  Lamav- 


POliTES    CONTEMPORAINS.  I  I 

tine  ;  c'est  de  Bernardin  de  Saint-Pierre  ,  de  M.  de  Chateaubriand 
et  de  lui-même.  La  lecture  de  Bernardin  de  Saint-Pierre  produit 
mie  délicieuse  impression  dans  la  première  jeunesse.  Il  a  peu 
d'ide'es ,  des  systèmes  importuns ,  mie  modestie  fausse ,  une  pré- 
tention à  l'ignorance,  qui  revient  toujours  et  impatiente  un  peu. 
Mais  il  sent  la  nature ,  il  l'adore ,  il  l'embrasse  sous  ses  aspects 
magiques,  par  masses  confuses ,  au  sein  des  clairs  de  lune  où  elle 
est  baignée  ;  il  a  des  mots  d'un  effet  musical  et  qu'il  place  dans 
son  style  comme  des  harpes  éoliennes  pour  nous  ravir  en  rêverie. 
Que  de  fois  enfant,  le  soir,  le  long  des  routes,  je  me  suis  surpris 
répétant  avec  des  pleurs  son  invocation  aux  forêts  et  à  leurs  ré- 
sonnantes clairières.'  Lamartine,  vers  1808,  devait  beaucoup  lire 
les  Éludes  de  Bernardin;  il  devait  dès-lors  s'initier  par  lui  au 
secret  de  ces  voluptueuses  couleurs  dont  plus  tard  il  a  peint  dans 
le  Lac  son  souvenir  le  plus  chéri  : 

Qu'il  soit  dans  le  zéphir  qui  frémit  et  qui  passe, 
Dans  les  bruits  de  tes  bords  par  tes  bords  répétés, 
Dans  l'astre  au  front  d'argent  qui  blanchit  ta  surface 
De  ses  molles  clartés  ! 

Le  génie  pittoresque  du  piosateur  a  passé  tout  entier  en  cette 
muse  :  il  s'y  est  éclipsé  et  s'est  détruit  lui-même  en  la  nourris- 
sant. Aussi,  à  part  Paul  et  J^irginie,  que  rien  ne  saurait  attein- 
dre ,  Lamartine  dispense  à  peu  près  aujomd'hui  de  la  lecture  de 
Bernardin  de  Saint-Pierre  ;  quand  on  nommera  les  Harmonies , 
c'est  uniquement  de  celles  du  poète  que  la  postérité  entendra 
parler.  Lamartine ,  vers  le  même  temps ,  aima  et  lut  sans  doute 
beaucoup  le  Génie  du  Christianisme ,  René  :  si  sa  simplicité ,  sa 
droiture  de  goût  ne  s'accommodaient  qu'imparfaitement  de  quel 
ques  traits  de  ces  ouvrages ,  son  éducation  religieuse  non  moins 
que  son  anxiété  intérieure  le  disposait  à  en  saisir  les  beautés 
sans  nombre.  Quand  il  s'écrie  à  la  fin  de  V Isolement ,  dans  la  pre- 
mière des  premières  Méditations  : 

Et  moi  je  suis  semblable  à  la  feuille  flétrie 

Emportez-moi  comme  elle ,  orageux  aquilons  ! 


12  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  n'est  que  l'éclio  un  peu  affaibli  de  cette  autre  voix  impétueuse  : 
Lei>ez-i^ous ,  orages  désirés,  qui  devez  emporter  René,  etc.  Rous- 
seau, je  le  sais,  agit  aussi  très-puissamment  sur  Lamartine;  mais 
ce  fut  surtout  à  travers  Bernardin  de  Saint-Pierre  et  M.  de  Cha- 
teaubriand qu'il  le  sentit.  Il  n'eut  rien  de  Werther;  il  ne  connut 
euère  Byron  de  bonne  heure ,  et  il  en  savait  peu  de  chose  au-delà 
du  renom  fantastique  qui  circulait,  quand  il  lui  adressa  sa  ma- 
gnifique remontrance.  Sou  génie  préexistait  à  toute  influence  loin- 
taine. André  Chénier,  dont  la  publication  tardive  (  1819)  a  donné 
l'éveil  à  de  bien  nobles  muses,  particulièrement  à  celle  de  M.  Al- 
fred de  Yigny,  resta,  jusqu'à  ces  derniers  temps,  inaperçu  et, 
disons-le,  méconnu  de  Lamartine,  qui  n'avait  rien,  il  est  vrai, 
à  tirer  de  ce  mode  d'inspiration  antique  ,  et  dont  le  style  était  déjà 
né  de  lui-même  à  la  source  de  ses  pensées.  J'oserai  affirmer,  sans 
crainte  de  démenti,  que,  si  les  poésies  fugitives  de  Ducis  sont 
tombées  aux  mains  de  Lamartine,  elles  l'ont  plus  ému  dans  leur 
douce  cordialité  et  plus  animé  à  produire ,  que  ne  l'eussent  fait 
les  poésies  d'André,  quand  elles  auraient  paru  dix  ans  plus  tôt, 
Saint-Martin,  que  j'ai  nommé,  n'aura  jamais  été  probablement 
de  sa  bien  étroite  connaissance.  Lamartine  n'est  pas  un  homme 
qui  élal3ore  et  qui  cherche;  il  ramasse,  il  sème,  il  moissonne  sur 
sa  route  ;  il  passe  à  côté  ,  il  néglige  ou  laisse  tomber  de  ses  mains  ; 
sa  ressource  surabondante  est  en  lui;  il  ne  veut  que  ce  qui  lui 
demeure  facile  et  toujours  présent.  Simple  et  immense ,  paisible- 
ment irrésistible ,  il  lui  a  été  donné  d'unir  la  profusion  des  pein- 
tures naturelles  ,  l'esprit  d'élévation  des  spiritualistes  fervens  ,  et 
l'ensemble  de  vérités  en  dépôt  au  fond  des  moindres  cœurs.  C'est 
une  sensibihté  reposée ,]  méditative  ,  avec  le  goiit  des  mouvemens 
et  des  spectacles  de  la  vie ,  le  génie  de  la  solitude  avec  l'amour  des 
liommes ,  une  ravissante  volupté  sous  les  dogmes  de  la  morale 
universelle.  Sa  plus  haute  poésie  traduit  toujours  le  plus  familier 
christianisme  et  s'interprète  à  son  tour  par  lui.  Son  ame  est  comme 
l'idéal  accompli  de  la  généralité  des  âmes  que  l'ironie  n'a  pas  des- 
séchées ,  que  la  nouveauté  n'enivre  pas  Immodérément ,  que  les 
agitations  niondaines  laissent  encore  délicates  et  libres.  Et  en 
même  temps,  sa  forme,  la  moins  circonscrite,  la  moais  mate- 
vielle,  la  plus  diffusible  des  formes  dont  jamais  langage  humain 


POÈTES    CONTEMPORAINS.  l3 

ait  revêtu  une  pensée  de  poète  ,  est  d'un  symbole  constant ,  par- 
tout lucide  et  imniodiateinent  perceptible  V 

Alphonse  de  Lamartinp  doit  être  né  à  Maçon,  tout  à  la  fui  de  90 
ou  au  commencement  de  91  :  on  était  en  pleine  révolution.  Son 
grand— père  avait  exercé  autrefois  une  charge  dans  la  maison  d'Or- 
léans ,  et  s'était  ensuite  retiré  en  province.  La  révolution  frappa 
sa  famille  comme  toutes  celles  c|ui  tenaient  à  l'ordre  ancien  par 
leur  naissance  et  leurs  opinions  :  les  plus  reculés  souvenirs  de 
Lamartine  le  reportent  à  la  maison  d'arrêt  où  on  le  menait  visiter 
son  père.  Au  sortir  de  la  terreur,  et  pour  traverser  les  années  en- 
coi'C  difficiles  qui  suivirent,  ses  parens  vécurent  confinés  dans 
cette  terre  obscure  de  Milly ,  que  le  poète  a  si  pieusement  illus- 
trée ,  comu'.e  M.  de  Chateaubriand  a  fait  pour  Combovirg ,  comme 
Victor  Hugo  pour  les  Feuillantines.  Il  passa  là ,  avec  ses  sœurs , 
une  longue  et  innocente  enfance,  libre,  rustic[ue,  errant  à  la 
manière  du  ménestrel  de  BeaLtie,  formé  pourtr.nt  à  l'excellence 
morale  et  à  cette  perfection  de  cœur  qui  le  cai-actéiise ,  par  les 
soins  d'une  admirable  mère,  dont  il  est,  assiue-t-on ,  toute 
l'image.  Il  ne  laissa  cette  vie  domestique  c[ue  pour  aller  à  Belley, 


'  Cans  un  article  inséré  au  Clobe,  le  20  juin  i  83o,  lors  de  la  publication 

des  Harmonies,  on  lit  :  « 31.  de  Lamartine,  par  cela  même  qu'il  range 

humblement  sa  poésie  aux  vérités  de  la  tradition,  qu'il  voit  et  juge  le 
monde  et  la  vie  suivant  qu'on  nous  a  appris  dès  l'enl'ance  à  les  juger  et  i\ 
les  voir,  répond  merveilleusement  à  la  pensée  de  t-  us  ceux  qui  ont  garde 
ces  preuiières  impressions,  ou  qui  ,  les  ayant  rejetées  plus  tard  ,  s'en  sou- 
viennent encore  avec  un  regret  mêlé  d'attendrissement.  Il  'c  trompe  lors- 
qu'il dit  en  sa  prcl'ace  que  ses  vers  ne  s'adressent  qu'à  un  petit  nombre. 
De  toutes  les  poésies  de  nos  jours,  aucune  n'est  autant  que  la  sienne,  selon 
le  cœur  des  femmes,  des  jeunes  filles,  ,des  hommes  accessibles  aux  émo- 
tions pieuses  et  tendres.  Sa  morale  est  celle  que  nous  savons  :  il  nous  ré- 
pète avec  un  charme  nouveau  ce  qu'on  nous  a  dit  mille  fois ,  nous  fait  re- 
passer avec  de  douces  larmes  ce  que  nous  avons  senti ,  et  l'on  est  tout 
surpris  en  l'écoutant  de  s'entendre  soi-même  chanter  ou  gémir  par  la  voix 
sublime  d'un  poète.  C'est  une  aimable  beauté  de  cœur  et  de  génie  qui  nous 
ravit  et  nous  touche  par  toutes  les  images  connues,  par  tous  les  senti  mens 
éprouvés,  par  toutes  les  vérités  lumineuses  et  éternelles.  Cette  manière  de 
comprendre  les  diverses  heures  du  jour,  l'aube,  le  matin  ,  le  crépuscule, 
d'interpréter  la  couleur  des  nuages,  le  murmure  des  eaux,  le  bruissement 


1/|  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

au  collège  des  pères  de  la  foi;  moins  heureux  qu'à  Milly ,  il  y 
trouva  cependant  du  clianne  ,  des  amis  qu'il  garda  toujours  ,  des 
guides  indulgens  et  faciles ,  auxquels  il  disait  en  les  quittant  : 

Aimables  sectateurs  d'une  aimable  sagesse , 
Bientôt  je  ne  vous  verrai  plus  ! 

Sans  parler  de  tout  ce  qu'il  y  avait  de  primitivement  affable  dans 
la  belle  ame  de  Lamartine,  on  doit  peut-être  à  cette  éducation  pa- 
ternelle de  Belley  de  n'y  avoir  rien  déposé  de  timide  et  de  farouche, 
comme  il  est  arrive'  trop  souvent  chez  d'autres  natures  sensibles 
de  notre  âge.  Après  le  collège,  vers  1809,  Lamartine  vécut  à  Lyon, 
et  fit,  je  crois,  dès  ce  temps  ,  mi  premier  et  court  voyage  d'Ita- 
lie. Il  fut  ensuite  à  Paris,  s'y  laissa  aller,  bien  qu'avec  décence, 
à  l'entraînement  des  amitiés  et  de  la  jeunesse,  distrait  de  ses  prin- 
cipes ,  obscurci  dans  ses  croyances ,  jamais  impie  ni  raisonneur 
systématique  ;  versifiant  beaucoup  dès-lors,  jusque  dans  ses  lettres 
familières ,  songeant  à  la  gloire  poétique ,  à  celle  du  théâtre  en 

des  bois,  nous  était  déjà  obscurément  familière  avant  que  le  poète  nous  la 
rendît  vivante  par  le  souffle  harmonieux  de  sa  parole.  Il  dégage  en  nous  , 
il  ravive,  il  divinise  ces  empreintes  chères  à  nos  sens ,  et  dont  tant  de  fois 
s'est  peinte  notre  prunelle,  ces  comparaisons  presque  innées,  les  premières 
qui  se  soient  gravées  dans  le  miroir  de  nos  âmes.  Nul  effort ,  nulle  réflexion 
pénible  pour  arriver  oii  sa  philosophie  nous  porte.  Il  nous  prend  où  nous 
sommes ,  chemine  quelque  temps  avec  les  plus  simples ,  et  ne  s'élève  que 
par  les  côtés  où  le  cœur  surtout  peut  s'élever.  Ses  idées  sur  l'Amour  et  la 
Beauté  ,  sur  la  mort  et  l'autre  vie,  sont  telles  que  chacun  les  pressent ,  les 
rêve  et  les  aime.  Sans  doute,  et  nous  nous  plaisons  à  le  dire,  il  est  au- 
jourd'hui sur  ces  points  d'autres  interprétations  non  moins  hautes,  d'au- 
tres solutions  non  moins  poétiques ,  qui ,  plus  détournées  de  la  route  com- 
mune, plus  à  part  de  toute  tradition,  dénotent  chez  les  poètes  qui  y  attei- 
gnent, une  singulière  vigueur  de  génie  ,  une  portée  immense  d'originalité 
individuelle.  Mais  c'est  aussi  une  espèce  d'originalité  bien  rare  et  désirable 
que  celle  qui  s'accommode  si  aisément  des  idées  reçues ,  des  sentimens  con- 
sacrés ,  des  préjugés  de  jeunes  filles  et  de  vieillards  j  qui  parle  de  la  mort 
comme  en  pense  l'humble  femme  qui  prie,  comme  il  en  est  parle  depuis  un 
temps  immémorial  dans  l'église  ou  dans  la  famille,  et  qui  trouve  en  répé- 
tant ces  doctrines  de  tous  les  jours  une  sublimité  sans  efforts ,  et  pourtant 
inouïe  jusqu'à  présent ,  etc.  etc..  « 


POETES    CONTEMPORAINS.  l5 

particulier;  d'ailleurs  assez  mécontent  du  sort  et  trouvant  mal  de 
quoi  satisfaire  à  ses  goûts  innés  de  noble  aisance  et  de  grandeur. 
La  fortune ,  en  effet ,  qu'il  obtint  plus  tard  de  son  chef  par  héri- 
tage d'un  oncle  ,  n'était  pas  près  de  lui  venir ,  et ,  comme  tous  les 
fils  de  famille,  il  sentait  quelque  gène  de  sa  dépendance.  En  i8i3, 
sa  santé  s'étant  altérée,  il  revit  l'Italie;  un  certain  nombre  de 
vers  des  Méditations  et  beaucoup  de  souvenirs  dont  le  poète  a  fait 
usage  par  la  suite  datent  de  ce  voyage  :  le  Premier  Amour  des  Har- 
monies s'y  rapporte  probablement.  La  chute  de  l'empire  et  la  res- 
tauration apportèrent  de  notables  changemens  dans  la  destinée 
de  Lamartine.  Il  était  né  et  avait  grandi  dans  des  sentimens  op- 
posés à  la  révolution  :  il  n'avait  jamais  adopté  l'empire  et  ne  l'avait 
pas  servi.  En  i8i4,  il  entra  dans  une  compagnie  des  gardes-du- 
corps.  Son  royalisme  pourtant  se  conciliait  déjà  avec  des  idées 
libérales  et  constitutionnelles  :  il  avait  même  composé  une  bro- 
chure politique  dans  ce  sens ,  qui  ne  fut  pas  publiée ,  faute  de  li- 
braire. Après  les  cent  jours ,  Lamartine  ne  reprit  point  de  service  : 
une  passion  partagée ,  dont  il  a  éternisé  le  céleste  objet  sous  le 
nom  d'Elvire ,  semble  l'avoir  occupé  tout  entier  à  cette  époque. 
Nous  nous  garderons  de  soulever  le  plus  léger  coin  du  voile  étin- 
celant  et  sacré  dont  brille  de  loin  aux  yeux   cette  mystérieuse 
figure.   Nous   nous  bornerons  à  remarquer  qu'Elvire  n'a  point 
fait  avec  son  poète  le  voyage  d'Italie,  et  que  le  lac  célébré  n'est 
autre  que  celui  du  Bourget.  Toutes  les  scènes  qui  ont  pour  cadre 
l'Italie ,  principalement  dans  les  secondes  Méditations ,  ne  se  rap- 
portent donc  pas  originairement  à  l'idée  d'Elvire  ,  à  laquelle  je  les 
crois  antérieures  ;  ou  bien  elles  auront  été  combinées ,  transpo- 
sées sur  son  souvenir  par  une  fiction  ordinaire  aux  poètes.  La 
mort  d'Elvire ,  une  maladie  mortelle  de  l'amant ,   son  retour  à 
Dieu ,  le  sacrifice  qu'il  fait ,  durant  sa  maladie ,  de  poésies  an- 
ciennes et  moins  graves,  quoique  assurément  avouables  devant  les 
hommes ,  tels  sont  les  événemens  qui  précèdent  l'apparition  des 
Méditations  poétiques,  laquelle  eut  lieu  dans  les  premiers  mois 
de  1820.  Le  succès  soudain  qu'elles  obtinrent  fut  le  plus  éclatant 
du  siècle  depuis  le  Génie  du  Christianisme^  il  n'y  eut  qu'une  voix 
pour  s'écrier  et  applaudir.  Le  nom  de  l'auteur  ,  qui  ne  se  trouvait 
pas  sur  la  première  édition,  devint  instantanément  glorieux  :  mille 


l(>  rxEVUE    I)KS     LEUX     MONDES. 

lables,  mille  conjectures  empressées  s'y  mêlèrent.  Docile  aux  désirs 
de  sa  famille,  Lamartine  profita  de  sa  réussite  pour  mettre  un  pied 
dans  la  carrière  diplomatique ,  et  il  lut  attaché  à  la  léjjation  de 
Florence.  La  renommée,  un  héritage  opulent,  un  mariage  con- 
forme à  ses  goûts ,  tout  lui  arriva  presque  à  la  fois  ;  sa  vie  depuis 
ce  temps  est  trop  connue  ,  trop  positive  ,  pour  que  nous  y  insis- 
tions. Dans  le  peu  que  nous  avons  essayé  d'en  dire,  relative- 
ment aux  années  antérieures,  on  trouvera  que  nous  avons  été 
bien  sobre  et  bien  vague  ;  mais  nous  croyons  n'avoir  i  ien  pré- 
senté sous  un  faux  jour.  Lamartine  est  de  tous  les  poètes  cé- 
lèbres celui  qui  se  prête  le  moins  à  une  biographie  exacte  ,  à  une 
chronologie  minutieuse ,  aux  petits  faits  et  aux  anecdotes  choi- 
sies. Son  existence  large  ,  simple  ,  négligemment  tracée  ,  s'idéa- 
lise à  distance  et  se  compose  en  massifs  lointains ,  à  la  façon  des 
vastes  paysages  qu'il  nous  a  prodigués.  Dans  sa  vie  connue  dans 
ses  tableaux,  ce  qui  domine,  c'est  l'aspect  verdoyant,  la  brise 
végétale  ;  c'est  la  lumière  aux  flancs  des  monts  ,  c'est  le  souffle 
aux  ombrages  des  cîmes.  Il  est  permis,  en  parlant  d'im  tel  homme, 
de  s'attacher  à  l'esprit  des  tenqis  plutôt  qu'aux  détaUs  vulgaires 
qui,  chez  d'autres,  pourraient  être  caractéristiques.  Tout  lyrique 
qu'il  est,  il  a  peu  de  retours  ,  peu  de  ces  regards  profonds  en  ar- 
rière qui  décèlent  toujours  ime  certaine  lassitude  et  le  vide  du 
moment.  Il  décore  ça  et  là  quelques  endroits  de  son  passé  ;  il  ral- 
lume de  lom  en  loin ,  au  soir,  ses  feux  mourans  sur  quelque 
colUne,  puis  les  abandonne;  l'espérance  et  l'avenir  l'appellent 
incessammment  ;  il  se  dit  : 

Mais  loin  de  moi  ces  temps  !  que  l'oubli  les  dévore  ! 
Ce  qui  n'est  plus  pour  l'I-.omme,  ;i-t-il  jamais  été? 

A  l'ami  qui  l'interroge  avec  une  curieuse  tendresse ,  il  répond  : 

Et  tu  veux  aujourd'hui  qu'ouvrant  mon  cœur  au  tien  , 

Je  renoue  en  ces  vers  notre  intime  entretien  ; 

Tu  demandes  de  moi  les  lialtes  du  ma  vie? 

Le  compte  de  mes  jours?...  Ces  jours,  je  les  oublie; 

Comme  le  voyageur  quand  il  a  dénoué 

Sa  ceinture  de  cuir,  etc.  etc.. 


POETES    CONTEMPORAINS.  1  7 

A  une  distance  plus  rapprochée  clos  premières  uiéclitations ,   il 
pouvait  sembler  du  moins  que  l'image  d'Elvire  dominait  sa  vie , 
qu'elle  en  était  l'accidentelle,  la  romanesque  inspiration,  et  qu'à 
mesure  qu'il  s'éloignerait  d'elle ,  tout  eu  lui  pâlirait.  Le  public 
qui  aime  assez  les  belles  choses,  à  condition  qu'elles  passeront 
vite,  se  l'était  si  fort  imaginé  ainsi,  que,  durant  plusieurs  années, 
à  chaque  nouvelle  pubUcation  de  Lamartine ,  c'était  un  murmure 
peu  flatteur  où  l'étourderie  entrait  de  concert  avec  l'envie  et  la 
bêtise  :  ou  avait  l'air  de  vouloir  dire  que  l'astre  baissait.  Mais  en 
avançant  encore  davantage ,  en  contemplant  surtout  ce  dernier  et 
incomparable  développement  des  Harmonies ,  il  a  bien  fallu  se 
rendre  à  l'évidence.  Le  poète  chez  Lamartine  était  ne  avant  El- 
vire  et  lui  a  survécu;  le  poète  chez  Lamartine  n'était  subordonné 
à  rien,   à  personne,  pas  même  à  l'amant.   D'autres   sont   plus 
amans  que  poètes  :  un  amour  particulier  les  inspire  ,  les  arrache 
de   terre,    les   élève  à  la  poésie;   cet    amour  mort  en    eux,   il 
convient  qu'ils  s'ensevelissent  aussi  et  qu'ils  se  taisent.  Lamartine  , 
lui,  était  poète  encore  plus  qu'amant:  sa  blessure  d'amour  une 
fois  fermée,  sa  source  vive  de  poésie  a  continué  de  jailhr  par 
plus  d'endroits  de  sa  poitrine  et  plus  abondante.  Il  existait  avant 
sa  passion,  il  s'est  retrouvé  après,  avec  ses  grandes  facultés  inoc- 
cupées, irrassasiables ,  qui  s'élançaient  vers  la  suprême  poésie, 
c'est-à-dire,  vers  l'Amour  non  déterminé,  vers  la  Beauté  qui  n'a 
ni  séjour  ni  symbole  ni  nom  : 

Mon  ame  a  l'œil  de  l'aigle,  et  mes  fortes  pensées , 
Au  but  de  leurs  désirs  volant  comm;'  des  traits  , 
Chaque  fois  que  mon  sein  respire,  plus  pressées 

Que  les  colombes  des  forêts  , 
Montent,  montent  toujours,  par  d'autres  remplacées, 

Et  ne  redescendent  jamais  ! 

On  a  dit  que  Lamartine  s'adressait  à  l'ame  encore  plus  qu'au  cœur  : 
cela  est  vrai  si  par  ame  on  entend ,  en  quelque  sorte ,  le  cœur 
plus  étendu  et  miiversalisé.  Dans  les  femmes  qu'il  a  aimées ,  même 
dans  Elvire  ,  Lamartine  a  aimé  mi  constant  idéal,  un  être  angé- 
lique  qu'il  rêvait,  l'immortelle  Beauté  en  un  mot,  l'Harmonie, 
la  Muse.  Qu'hnportent  donc  quelques  détails  de  sa  vie?  Dans  sa 


l8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vocation  invincible ,  cette  vie  n'était  pas  à  la  merci  d'un  heureux 
hasard  :  il  ne  pouvait  manquer  un  jour  ou  l'autre  de  conquérir 
lui-même  en  plein  et  de  faire  retentir  par  le  monde  son  divin  or- 
gane. La  nuée  de  colombes  pressées  dont  il  parle ,  devait  tôt  ou 
tard  échapper  bruyamment  de  son  sein. 

Cependant  l'absence  habituelle  où  Lamartine  vécut  loin  de 
Paris  et  souvent  hors  de  France ,  durant  les  dernières  années  de 
la  restauration ,  le  silence  prolongé  qu'il  garda  après  la  publica- 
tion de  son  chant  d'Harold,  firent  tomber  les  clameurs  des 
critiques  qui  se  rejetèrent  sur  d'autres  poètes  plus  présens  :  sa 
renommée  acheva  rapidement  de  mûrir.  Lorsqu'il  revint  au  com- 
mencement de  i83o  pour  sa  réception  à  l'Académie  française  et 
pour  la  publication  de  ses  Harmonies ,  il  fut  agréablement  étonné 
de  voir  le  public  gagné  à  son  nom  et  familiarisé  avec  son  œuvre. 
C'est  à  un  souvenir  de  ce  moment  que  se  rapporte  la  pièce  de 
vers  suivante ,  dans  laquelle  on  a  tâché  de  rassembler  quelques 
impressions  déjà  anciennes  et  de  reproduire ,  quoique  bien  fai- 
blement ,  quelques  mots  échappés  au  poète ,  en  les  entourant  de 
traits  qui  peuvent  le  peindre. — A  lui,  au  sein  des  mers  brillantes 
où  ils  ne  lui  parviendront  pas,  nous  les  lui  envoyons,  ces  vers, 
comme  un  vœu  d'ami  durant  le  voyage  I 

Un  jour,  c'était  au  temps  des  oisives  années , 

Aux  dernières  saisons ,  de  poésie  ornées 

Et  d'art,  avant  l'orage  où  tout  s'est  dispersé, 

Et  dont  le  vaste  flot ,  quoique  rapetissé  , 

Avec  les  rois  déchus  ,  les  trônes  à  la  nage, 

A  pour  long-temps  noyé  plus  d'un  secret  ombrage , 

Silencieux  bosquets  mal  à  propos  rêvés, 

Terrasses  et  balcons  ,  tous  les  lieux  réservés, 

Tout  ce  Delta  d'hier,  ingénieux  asile, 

Qu'on  devait  à  quinze  ans  d'une  onde  plus  facile  ! 

De  retour  à  Paris  après  sept  ans  ,  je  crois  , 

De  soleils  de  Toscane  ou  d'ombre  sous  tes  bois , 

Comptant  trop  sur  l'oubli,  comme  durant  l'absence, 

Tu  retrouvais  la  gloire  avec  reconnaissance. 

Ton  merveilleux  laurier  sur  chacun  de  tes  pas 

Etendait  un  rameau  que  tu  n'espérais  pas; 


POETES    CONTEMPORAINS. 

L'écho  te  renvoyait  tes  paroles  aimées  ; 

Les  moindres  des  chansons  anciennement  semées 

Sur  ta  route  en  festons  pendaient  comme  au  hasard  : 

Les  oiseaux  par  milliers  ,  nés  depuis  ton  départ , 

Chantaient  ton  nom,  un  nom  de  tendresse  et  de  flamme  , 

Et  la  vierge,  en  passant,  le  chantait  dans  son  ame. 

Non  jamais  toit  chéri ,  jaloux  de  te  revoir. 

Jamais  antique  bois  oîi  tu  reviens  l'asseoir, 

Milly,  ses  sept  tilleuls  ;  Saint-Point,  ses  deux  collines, 

N'ont  envahi  ton  cœur  de  tant  d'odeurs  divines , 

Amassé  pour  ton  front  plus  d'ombrage,  et  paré 

De  plus  de  nids  joyeux  ton  sentier  préféré  ! 

Et  dans  ton  sein  coulait  cette  harmonie  humaine 
Sans  laisser  d'autre  ivresse  à  ta  lèvre  sereine, 
Qu'un  sourire  suave  ,  à  peine  s'imprimant; 
Ton  œil  étincelait  sans  éblouissement, 
Et  ta  voix  mâle,  sobre  et  jamais  débordée  , 
Dans  sa  vibration  marquait  mieux  chaque  idée  ! 

Puis,  comme  l'homme  aussi  se  trouve  au  fond  de  tout, 

ïu  ressentais  parfois  plénitude  et  dégoût. 

■ — Un  jour  donc,  un  matin,  plus  las  que  de  coutume. 

De  tes  félicités  repoussant  l'amertume  , 

Un  geste  vers  le  seuil  qu'ensemble  nous  passions  : 

«  Hélas  !  t'écriais-tu  ,  ces  admirations, 

«  Ces  tributs  accablans  qu'on  décerne  au  génie, 

«  Ces  fleurs  qu'on  fait  pleuvoir  quand  la  lutte  est  finie , 

«  Tous  ces  yeux  rayonnans  éclos  d'un  seul  regard  , 

«  Ces  échos  de  sa  voix ,  tout  cela  vient  trop  tard  ! 

«  Le  Dieu  qu'on  inaugure  en  pompe  au  Capitole , 

«  Du  Dieu  jeune  et  vainqueur  n'est  souvent  qu'une  idole  ! 

«  L'âge  que  vont  combler  ces  honneurs  superflus , 

«  S'en  repaît,  — les  sent  mal,  ■ — ne  les  mérite  plus  ! 

«  Oh  !  qu'un  peu  de  ces  chants  ,  un  peu  de  ces  couronnes , 

«  Avant  les  pâles  jours ,  avant  les  lents  automnes  , 

«  M'eût  été  dii  plutôt  à  l'âge  efflorescent, 

«  Où  jeune,  inconnu  ,  seul  avec  mon  vœu  puissant, 

«  Dans  ce  même  Paris  cherchant  en  vain  ma  place , 

n  Je  n'y  trouvais  qu'écueils  ,  fronts  légers  o»i  de  glace, 

«  Et  qu'en  diversion  à  mes  vastes  désirs , 

«<  Empruntant  du  hasard  l'or  qu'on  jette  aux  plaisirs. 


20  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n  Je  m'agitais  au  port,  navigateur  sans  monde, 
«  Mais  aimant ,  espérant,  ame  ouverte  et  Jecondc  ! 
«  Oh  !  que  ces  dons  tardifs  où  se  heurtent  mes  yeux  , 
«  Devaient  m'échoir  alors,  et  que  je  valais  mieux  !  » 

Et  le  discours  bientôt  sur  quelque  autre  pensée 
Echappa,  comme  une  onde  au  caprice  laissée; 
Mais  ce  qu'ainsi  ta  bouche  aux  vents  avait  jeté, 
Mon  souvenir  proi'ond  l'a  depuis  médité. 

Il  a  raison ,  pensais-je ,  il  dit  vrai ,  le  poète  ! 

La  jeunesse  emportée  et  d'humeur  indiscrète 

Est  la  meilleure  encor  ;  sous  son  souffle  jaloux 

Elle  aime  à  rassembler  tout  ce  qui  flotte  en  nous 

De  vif  et  d'immortel  ;  dans  l'ombre  ou  la  tempête 

Elle  attise  en  marchant  son  brasier  sur  sa  tête; 

L'eracens  monte  et  jaillit  !  elle  a  loi  dans  son  vœu  ; 

Elle  ose  la  première  à  l'avenir  en  feu  , 

Quand  chassant  le  vieux  Siècle  un  nouveau  s'initie  , 

Lire  ce  que  l'éclair  lance  de  prophétie. 

Oui ,  la  jeunesse  est  bonne  ;  elle  est  seule  à  sentir 

Ce  qui,  passé  trente  ans  ,  meurt ,  ou  ne  peut  sortir. 

Et  devient  comme  une  ame  en  prison  dans  la  nôtre  ; 

La  moitié  d'une  vie  est  le  tombeau  de  l'autre  ; 

Souvent  tombeau  blanchi ,  sépulcre  décoré  , 

Qui  reçoit  le  banquet  pour  l'hôte  préparé. 

C'est  notre  sort  à  tous  ;  tu  l'as  dit,  ô  grand  homme  ! 

Eh  !  n'étais-tu  pas  plus  celui  que  chacun  nomme, 

Celui  que  nous  cherchons  ,  et  qui  remplis  nos  cœurs, 

Quand  par  de  là  les  monts  d'où  fosident  les  vainqueurs. 

Dès  les  jours  de  Wagram  ,  tu  courais  l'Italie  , 

De  Fisc  à  Nisita  promenant  ta  folie  , 

Es-ajant  la  lumière  et  l'onde  dans  ta  voix, 

El  chantant  l'oranger  pour  la  première  fois? 

Oui,  même  avant  !a  corde  ajoutée  à  ta  lyre, 

Avant  le  Crucifix,  le  Lac,  avant  Elvire, 

Lorsqu'à  regret  rompant  te»  voyages  chéris. 

Retombé  de  Hœstum  aux  étés  de  Paris  , 

Passant  avec  Jussieu  tout  un  jour  à  Vincennes 

A  tailler  en  sifflets  l'aubier  des  jeunes  chênes  ; 

De  Talma,  les  matins,  pour  Saùl ,  accueilli  ; 

Puis  retournant  cacher  tes  hivers  à  Milly, 


Î'OKTES    CONTEMPORAINS.  5.1 

Tu  condamnais  le  sort,  —  oui ,  dans  ce  temps-là  même, 
(  Si  tu  ne  l'avais  dit ,  ce  serait  un  blasphème) , 
Dans  ce  temps,  plus  d'amour  enflait  ce  noble  sein  , 
Plus  de  pleurs  grossissaient  la  source  sans  bassin  , 
Plus  de  germes  errans  pleuvaient  de  ta  colline , 
Et  tu  ressemblais  mieux  à  notre  Lamartine  l 
C'est  la  loi  :  tout  poète  à  la  gloire  arrivé , 
A  mesure  qu'au  jour  son  astre  s'est  levé, 
A  pâli  dans  son  cœur.  Infirmes  que  nous  sommes! 
Avant  que  rien  de  nous  parvienne  aux  autres  hommes , 
Avant  que  ces  passans  ,  ces  voisins  ,  nos  entours  , 
Aient  eu  le  temps  d'aimer  nos  chants  et  nos  amours  , 
Nous-mêmes  déclinons  !  comme  au  fond  de  l'espace 
Tel  soleil  voyageur  qui  scintille  et  qui  passe, 
Quand  son  premier  rayon  a  jusqu'à  nous  percé  , 
Et  qu'on  dit  :  le  voilà,  s'est  peut-être  éclipsé  i 

Ainsi  d'abord  pensais-j«  ;  armé  de  ton  oracle. 
Ainsi  je  rabaissais  le  grand  homme  en  spectacle-, 
Je  niais  son  midi  manifeste ,  éclatant , 
Redemandant  l'obscur,  l'insaisissable  instant. 
Mais  en  y  songeant  mieux,  revoyant  sans  fumée 
D'une  vue  au  matin  plus  fraîche  et  ranimée  , 
Ce  tableau  d'un  poète  harmonieux ,  assis 
Au  sommet  de  ses  ans ,  sous  des  cieux  éclaircis  , 
Calme  ,  abondant  toujours ,  le  cœur  plein  sans  orage , 
Chantant  Dieu,  l'univers,  les  tristesses  du  sage, 
L'humanité  lancée  aux  Océans  nouveaux,.... 
—  Alors  je  me  suis  dit  :  non ,  ton  oracle  est  faux , 
Non,  tu  n'as  rien  perdu;  non,  jamais  la  louange, 
Un  grand  nom  ,  —  l'avenir  qui  s'entr'ouvre  et  se  range ,  — 
Les  générations  qui  murmurent,    C'est  lui, 
Ne  furent  mieux  de  toi  mérités  qu'aujourd'hui. 
Dans  sa  source  et  son  jet,  c'est  le  même  génie; 
Mais  de  toutes  les  eaux  la  marche  réunie , 
D'un  flot  illirnité  qui  noierait  les  déserts, 
Egale j  en  s'y  perdant,  la  majesté  des  mers. 
Tes  feux  intérieurs  sont  calmés  ,  tu  reposes; 
.Mais  ton  cœur  reste  ouvert  au  vif  esprit  des  choses. 
L'or  et  ses  dons  pesans  ,  la  Gloire  qui  fait  roi , 
T'ont  laissé  bon ,  sensible  ,  et  loin  autour  de  toi 

Répandant  la  douceur,  l'aumône  et  l'indulgence,  . 

TOME    VUI.  2 


22  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ton  noble  accueil  enchante ,  orné  de  négligence. 
Tu  sais  l'âge  où  tu  vis  et  ses  futurs  accords  ; 
Ton  œil  plane;  ta  voile,  errant  de  bords  en  bords , 
Glisse  au  cap  de  Circé,  luit  aux  mers  d'Artémise; 
Puis  l'Orient  t'appelle ,  et  sa  terre  promise  , 
Et  le  Mont  trois  fois  saint  des  divines  rançons.! 
Et  de  là  nous  viendront  tes  dernières  moissons, 
Peinture,  hymne  ,  lumière  immensément  versée, 
Comme  un  soleil  couchant  ou  comme  une  Odyssée  !.. 


Oh  !  non ,  tout  n'était  pas  dans  l'éclat  des  cheveux  , 
Dans  la  grâce  et  l'essor  d'un  âge  plus  nerveux  , 
Dans  la  chaleur  du  sang  qui  s'enivre  ou  s'irrite  !      « 
Le  Poète  y  survit ,  si  l'Ame  le  mérite  ; 
Le  Génie  au  sommet  n'entre  pas  au  tombeau , 
Et  son  soleil  qui  penche  est  encor  le  plus  beau  ! 

Depuis  les  premières  Méditations  jusqu'aux  Harmonies ,  La- 
martine est  allé  se  développant  avec  progrès,  dérivant  de  plus  en 
plus  de  l'élégie  à  l'hymne ,  au  poème  pur,  à  la  méditation  véri- 
table. Il  y  a  bien  de  la  grandeur  dans  son  volume  de  1820;  il  est 
merveilleusement  composé  sans  le  paraître;  le  roman  y  glisse 
dans  les  intervalles  de  la  religion  ;  l'Elégie  éplorée  y  soupire  près 
du  Cantique  déjà  éblouissant.  Le  point  central  de  ce  double 
monde ,  à  mi-cliemin  des  Hauts  lieux  et  du  Vallon ,  le  miroir 
complet  qui  réfléchit  le  côté  métaphysique  et  le  côté  amoureux , 
est  le  Lac ,  le  Lac ,  perfection  inespérée ,  assemblage  profond  et 
limpide ,  image  une  fois  trouvée  et  reconnue  par  tous  les  cœurs. 
Rien  ne  saurait  donc  être  plus  achevé  en  soi  que  ce  premier  vo- 
lume des  Méditations.  Mais,  depuis  lors,  le  poète  n'a  cessé  de 
s'étendre  aux  régions  ultérieures  dans  des  dimensions  croissantes. 
Les  secondes  Méditations  en  offrent  assez  de  preuves ,  les  Etoiles , 
les  Préludes  par  exemple.  Et  avec  cela ,  elles  ont  l'inconvénient 
de  toute  transition ,  moins  bien  composées  et  un  peu  indécises 
dans  leur  ensemble.  Le  roman  n'a  pas  disparu,  la  nacelle  flotte 
toujours;  mais  nous  sommes  à  Ischia,  mais  ce  n'est  plus  le  nom 
d'EIvire  que  la  brise  murmure.  Et  pourtant  Elvire  elle-même 
revient  :  le  Crucifix  l'atteste  en  assez  immortels  accens.  Pourquoi 
donc  alors  ce  Chant  d'Amour  tout  aussitôt  après  le  Crucifix?  Poé- 


POÈTES    CONTEMPORAINS.  P.3 

tiquenient,  cela  ne  peul  pas  être.  Les  secondes  Mcditalions  ne 
finissent  pas ,  ne  s'accomplissent  pas  comme  les  premières;  elles 
ouvrent  un  champ  nouveau ,  indéfini ,  plus  serein ,  plus  paisible  el 
lumineux  ;  elles  laissent  entrevoir  la  consolation ,  l'apaisement 
dans  l'ame  du  poète  ;  mais  elles  n'apaisent  pas  le  lecteur.  Par 
beaucoup  de  détails ,  par  le  style ,  par  le  souftle  et  l'ampleur  des 
morceaux  pris  séparément ,  elles  sont  souvent  supérieures  aux 
premières  Méditations  ;  comme  ensemble ,  comme  volume  défini- 
tif, j'aime  mieux  les  premières.  La  Morl  de  Sacrale  et  surtout  le 
Dernier  Chant  d'Harold  sont  d'admirables  méditations  encore,  avec 
un  flot  qui  toujours  monte  et  s'étend  ,  mais  avec  l'inconvénient 
grave  d'un  cadre  historique  donné  et  de  personnages  d'ailleurs 
connus  :  or,  Lamartine,  le  moins  dramatique  de  tous  les  poètes, 
ne  sait  et  ne  peut  parler  qu'en  son  nom.  C'est  donc  aux  Harmo- 
nies qu'il  faut  venir  ,  pour  le  voir  se  déployer  tout  à  l'aise,  sans 
mélange  ni  entourage  ,  dans  FcfFusion  de  sa  jjrande  manièie.  Là, 
l'élégie,  la  scène  circonscrite ,  la  particularité  individuelle  ,  n'exis- 
tent presque  plus;  je  n'entends  qu'une  voix  générale  qui  chante 
pour  toutes  les  âmes  encore  empreintes,  à  quelque  degré,  de 
christianisme.  Cette  voix  chante  les  beautés  et  les  dangers  de  la 
nuit ,  l'ivresse  virginale  du  matin ,  l'oraison  mélancolique  des 
soirs;  elle  devient  la  douce  prière  de  l'enfant  au  réveil,  l'invoca- 
tion en  chœur  des  orphelins  ,  le  gémissement  plaintif  des  souve- 
nirs en  automne,  quand  les  feuilles  jonchent  la  terre,  et  qu'au 
penchant  de  la  vie  soi-même,  on  suit  coup  sur  coup  les  convois 
des  morts.  Elle  exhale  enfin,  elle  exprime  dans  Noi>issima  Verha 
ces  quarts  d'heure  de  navrante  agonie,  qui,  comme  une  horrible 
tentation  ou  un  avertissement  salutaire,  s'emparent  souvent  des 
plus  nobles  mortels  au  sommet  de  l'existence  et  les  inondent 
d'une  sueur  froide,  rappetissés  soudain  et  criant  grâce,  au  sein 
des  félicités  et  de  la  gloire! 

Lamartine  avait  d'abord  une  nacelle;  il  l'abritait ,  il  la  rame- 
nait au  rivage  ;  il  en  détachait  l'anneau  par  oubli ,  il  s'y  balançait 
tout  le  jour ,  au  gré  de  la  vague  amoureuse ,  le  long  d'un  golfe 
bordé  de  myrtes  et  d'amandiers.  Bien  des  fois,  sans  doute,  bercé 
nonchalamment,  il  regardait  le  ciel,  et  sa  pensée  planait  dans 
l'abymc  d'azur  ;  mais  on  avait  là  toujours  à  deux  pas  la  terre  ,  les 


24  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fleurs ,  le  bosquet  du  rivage ,  le  phare  allumé  de  l'amante.  Puis 
la  nacelle  est  devenue  une  barque  plus  hardie  ,  plus  confiante 
aux  étoiles  et  aux  larges  eaux.  Le  rivage  s'est  éloigné  et  a  blanchi 
à  l'horizon  ;  mais  de  la  rade  on  y  revenait  encore  ,  on  y  recueillait 
encore  de  tendres  ou  cruels  vestiges  :  on  y  voyait  à  chaque  approche 
comme  plusieurs  phares  scintillans  qui  vous  rappelaient  :  c'était 
trop  s'éloigner  ou  trop  souvent  revenir.  La  barque  a  fait  place  au 
vaisseau.  C'a  été  la  haute  mer  cette  fois ,  le  départ  majestueux  et 
irrévocable.  Plus  de  rivages  qu'au  hasard,  ça  et  là  ,  et  en  passant; 
les  cieux ,  rien  que  les  cieux  et  la  plaine  sans  bornes  d'un  Océan 
Pacifique.  Le  bon  Océan  sommeille  par  intervalles  ;  il  y  a  de  longs 
jours,  des  calmes  monotones;  on  ne  sait  pas  bien  si  l'on  avance. 
Mais  quelle  splendeur,  même  alors,  au  poli  de  cette  surface; 
quelle  succession  de  tableaux  à  chaque  heure  des  jours  et  des 
nuits  !  Quelle  variété  miraculeuse  au  sein  de  la  monotonie  appa- 
rente !  et  à  la  moindre  émotion ,  quel  ébranlement  redoublé  de 
lames  puissantes  et  douces,  gigantesques,  mais  belles;  et  surtout, 
et  toujours ,  l'infini  dans  tous  les  sens  ,  profundum ,  allitudo! 

En  même  temps  que  la  matière  et  le  fond  ont  augmenté  chez 
Lamartine,  le  style  et  le  nombre  ont  suivi  sans  peine  et  se  sont 
tenus  au  niveau.  Le  Rhythme  a  serré  davantage  la  pensée;  des 
mouvemens  plus  précis  et  plus  vastes  l'ont  lancée  à  des  buts  cer- 
tains ;  elle  s'est  multipliée  à  travers  des  images  non  moins  natu- 
relles et  souvent  plus  neuves.  En  faisant  ici  la  part  de  ce  qu'il  y  a 
de  spontané  et  d'évolutif  dans  ce  progrès  du  talent,  nous  croyons 
qu'il  nous  est  permis  de  noter  une  influence  heureuse  du  dehors. 
Si,  en  eff'et,  Lamartine  resta  tout-à-fait  étranger  au  travail  de  style 
et  d'art  qui  préoccupait  alors  quelques  poètes,  il  ne  restait  nul- 
lement insensible  aux  prodigieux  résultats  qu'il  en  admirait 
chez  son  jeune  et  constant  ami,  Victor  Hugo.  Son  génie  facile  sai- 
sit à  l'instant  même  plusieurs  secrets  que  sa  négligence  avait  igno- 
rés jusque-là.  Quand  le  Cygne  vit  l'Aigle ,  comme  lui  dans  les 
cieux  ,  y  dessiner  mille  cercles  sacrés,  inconnus  à  l'augure,  il  n'eut 
qu'à  vouloir,  et,  sans  rien  imiter  de  l'Aigle,  il  se  mit  à  l'étonner 
à  son  tour  par  les  courbures  redoublées  de  son  essor. 

Un  des  caractères  les  plus  propres  à  la  manière  de  Lamartine  , 
c'est  une  facilité  dans  l'abondance,  une  sorte  de  fraîcheur  dans 


POKTKS    (:O.NTEMPORAI>S.  ?.5 

l'extase,  et  avec  tant  de  souffle  l'absence d'écliauffeinent.  S'il  était 
possible  d'assigner  aux  vrais  poètes  des  heures  naturelles  d'inspi- 
ration et  de  chant ,  comme  cela  existe  dans  l'ordre  de  la  création 
pour  certains  oiseaux  harmonieux ,  nous  dirions,  sans  trop  de 
crainte  de  nous  tromper ,  que  Lamartine  chante  au  matin ,  au  ré- 
veil ,  à  l'aurore  :  (  et  réellement  la  plupart  de  ses  pièces ,  celles 
même  où  il  célèbre  la  nuit ,  sont  écloses  à  ces  premiers  momens 
du  jour  ;  il  ébauche  d'ordinaire  en  une  matinée ,  il  achève  dans  la 
matinée  suivante.)  Il  est  presque  évident,  au  contraire,  qu'à  part 
ce  que  la  volonté  impose  à  l'habitude  ,  les  heures  instinctives  où 
la  voix  éclate  chez  Victor  Hugo ,  doivent  être  celles  du  milieu  du 
jour,  du  soleil  embrasé,  du  couchant  poudreux,  ou  encore  de 
l'ombre  fantastique  et  profonde.  On  devinerait  également ,  ce  me 
semble  ,  que  de  Vigny  ne  réveille  l'écho  de  son  sanctuaire  em- 
baumé qu'après  l'heure  discrète  de  minuit,  à  la  lueur  de  cette 
lampe  bleuâtre  qui  éclaire  Dolorida, 

Lamartine  a  peu  écrit  en  prose  :  pourtant  son  discours  de  ré- 
ception à  l'Académie  française ,  sa  brochure  de  la  Politique  ration- 
nelle, un  charmant  morceau  sur  les  Devoirs  civils  du  Curé  ,  mi 
discours  à  l'académie  de  Mâcon  ,  indiquent  assez  son  aisance  par- 
faite en  ce  genre ,  et  avec  quelle  simplicité  de  bon  sens  jointe  à  la 
grâce  et  à  l'inséparable  mélodie  ,  sa  pensée  se  déroule  sous  une 
forme  à  la  fois  plus  libre  et  plus  sévère.  La  brochure  politique , 
ou  plutôt  philosophique,  qu'il  a  publiée  sur  l'état  présent  de  la 
société ,  indépendamment  de  ce  vif  désir  du  bien  qui  respire  à 
chaque  ligne ,  révèle  en  lui  un  coup-d'œil  bien  ferme  et  bien  se- 
rein au  milieu  des  ruines  récentes  d'où  tant  de  vaincus  et  de  vain- 
queurs ne  se  sont  pas  relevés.  Quoiqu'attaché  par  des  affections 
antiques  aux  dynasties  à  jamais  disparues ,  quoique  lié  de  foi  et 
d'amour  à  ce  Christianisme  que  la  ferveur  des  peuples  semble  dé- 
laisser et  qu'on  dirait  frappé  d'un  mortel  égarement  aux  mains 
de  ses  pontifes,  M.  de  Lamartine,  pas  plus  que  M.  de  Lamen- 
nais ne  désespère  de  l'avenir  ;  derrière  les  symptômes  contraires 
qui  le  dérobent,  il  se  le  peint  également  tout  embelli  de  cou- 
leurs chrétiennes  et  catholiques  ;  mais  ,  pas  plus  que  le  prêtre  il- 
lustre, il  ne  distingue  cet  avenir  ,  ce  règne  évangélique,  comme  il 
l'appelle,  du  règne  de  la  vraie  liberté  et  des  nobles  lumières. 


26  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Heureux  songe  ,  si  ce  n'est  qu'un  songe  !  Consolante  perspective 
cligne  du  poète  religieux  qui  veut  allier  renchaîneiiient  et  l'essor, 
la  soumission  et  la  conquête  ,  et  qui  conserve  en  son  cœur  le  Dieu  • 
individuel,  le  Dieu  fait  homme,  le  Dieu  nommé  et  prié  dès  l'en- 
fance, sans  rejeter  pour  cela  le  Dieu  universel  et  presque  sourd 
qui  régénère  l'humanité  en  masse  par  les  épreuves  nécessaires  ! 
Assez  d'hommes  dans  ce  siècle ,  assez  de  cœurs  et  des  plus  grands, 
n'admettent  désormais  à  leur  usage  que  ce  dernier  aspect  de  Dieu, 
cet  universalisme  inexoi'able  qui  assimile  la  providence  à  une  loi 
fatale  de  la  nature,  à  un  vaste  rouage,  intelligent  si  l'on  veut,  mais 
devant  lequel  les  individus  s'anéantissent,  à  un  char  incompré- 
hensible qui  fauche  et  broie,  dans  un  but  lointain  ,  des  généra- 
tions vivantes ,  sans  qu'il  en  rejaillisse  du  moins  sur  chacun  une 
destinée  immortelle.  Lamartine  est  plus  heureux  que  ces  hommes 
qui  pourtant  sont  eux-mêmes  de  ceux  qui  espèrent  :  il  est  plus 
complètement  religieux  qu'eux;  il  croit  aussi  fermement  aux  fins 
générales  de  l'iuimanité  ,  il  croit  en  outre  aux  fins  personnelles 
de  chaque  ame.  Il  n'immole  aux  vastes  pressentimens  qu'il  nour- 
rit, ni  l'ordre  continu  de  la  tradition  ,  ni  la  croyance  morale  des 
siècles,  le  rapport  intime  et  permanent  de  la  créature  à  Dieu, 
l'humilité  ,  la  grâce ,  la  prière ,  ces  antiques  alimens  dont  le  ra- 
tionalisme veut  enfin  sevrer  l'humanité  adulte.  Sa  suprême  rai- 
son, à  lui ,  n'est  autre  que  l'éternel  logos ,  le  verbe  de  Jean,  in- 
carné une  fois  et  habitant  perpétuellement  parmi  les  hommes.  Il 
ne  conçoit  les  transformations  de  l'humanité  ,  même  de  nos  jours, 
que  sous  la  redoutable  condition  du  mystère  qui  est  le  fond  de 
tout  acte  vivant,  création  ou  renaissance.  —  Tel  nous  apparaissait 
Lamartine ,  lorsqu'hier  sa  voile  s'enflait  A^erS  l'Orient;  tel  il  nous 
reviendra  bientôt,  plus  pénétré  et  plus  affermi  encore  ,  après  avoir 
touché  le  berceau  sacré  des  grandes  métamorphoses. 

-     Sainte-Beuve. 


ASPIRANT  ET  JOURNALISTE 


©(©qa^isîîiiias 


DES  CEIVT  JOURS    ET   DE  LA  RESTAURATION. 


N'allez  pas  croire  que  je  vais  écrire  un  chapitre  de  Mémoires- 
je  n'ai  point ,  grâce  au  ciel ,  la  fatuité  que  cette  prétention  sup- 
pose. Pour  écrire  des  Mémoires ,  il  faut  avoir  été  célèbre  par  son 
talent,  ou  par  le  rôle  qu'on  a  joué  dans  le  monde.  — Je  ne  sais 
pas  si  la  Contemporaine ,  qui  n'a  été  que  belle  et  femme  d'esprit , 
avait  le  droit  de  nous  donner  autant  de  volumes  que  madame 
de  Genlis  !  —  Or ,  je  n'ai  rien  été  ,  moi ,  qu'un  pauvre  aspirant 
de  marine,  je  ne  suis  rien  qu'un  pauvre  homme  de  lettres  fort 
peu  connu  ,  excepté  peut-être  de  quelques  artistes  et  de  quelques 
marins;  je  serais  donc  souverainement  ridicule  si  je  venais  singer 
l'auteur  des  Confessions ,  et  ajouter  un  tome  aux  cent  mille  vo- 
lumes de  Mémoires  qu'on  a  écrits  et  publiés  depuis  quinze  ans. 
N'ayez  pas  peur  que  cette  folle  envie  me  prenne.  J'ai  trop  d'a- 
mour -  propre  pour  ne  pas  me  tenir  en  garde  contre  les  déman- 
geaisons d'une  aussi  sotte  vanité  ! 

J'ai  vu  cependant  des  choses  curieuses ,  ou  qui ,  du  moins , 


28  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

me  semblent  telles  ,  et  je  voudrais  bien  vous  les  raconter.  Fer- 
mettez-moi  le  rôle  de  narrateur.  IVe  faites  pas  attention  à  moi  , 
je  ne  serai  pas  plus  un  personnage  dans  ce  récit,  que  je  ne  l'ai 
été  dans  le  drame  comique  et  tragique  qui  s'est  joué  eu  ma  pré- 
sence. Une  ou  deux  fois  seulement,  peut-être,  je  m'avancerai 
un  peu  sur  le  devant  de  la  scène  pour  parler  seul ,  connue  font 
les  acteurs  secondaires  qui  ont  aussi  à  expliquer  leur  position , 
leurs  intérêts  et  leur  participation  au  drame ,  mais  à  qui  les  con- 
venances interdisent  de  longues  communications  avec  le  public. 

Ce  sont  les  souvenirs  de  la  fin  d'une  carrière  que  j'avais  rêvée 
si  belle  ,  et  qu'on  m'a  interdite  si  tôt ,  et  ceux  du  commencement 
d'une  autre  où  j'ai  été  plus  heureux ,  qui  me  reviennent  aujour- 
d'hui. 

C'est  eu  mai  1816  que  cinq  ou  six  cents  jeunes  officiers  de 
marine  furent  licenciés ,  et  privés  par  un  caprice ,  ou  plutôt  par 
une  combinaison  ministérielle,  du  droit  de  servir  la  patrie.  Deux 
hommes ,  dont  l'un  avait  du  moins  l'excuse  d'une  véritable  et 
aveugle  passion  politique ,  firent  ce  tort  à  nous  et  à  la  profession 
qu'on  nous  arrachait  violemment  :  le  vieux  vicomte  Dubou- 
chage  et  M.  Portier.  Pourquoi  fûmes-nous  renvoyés  ?  Je  l'ai  su 
hier  seulement.  Pendant  seize  ans  j'ai  cherché  à  connaître  le 
motif  de  cette  indigne  exclusion ,  je  l'ai  demandé  cent  fois  ,  ja- 
mais je  n'ai  pu  obtenir  de  réponse  ;  hier  enfin  (  8  septembre 
i832  ) ,  un  ancien  enqîloyé  qui  a  eu  les  secrets  du  temps  ,  m'a 
dit  :  (t  C'est  pour  opinion  que  vous  avez  été  renvoyé  ;  toutes  les 
dénonciations  les  plus  absurdes ,  anonymes  ou  signées ,  venues 
de  haut  ou  de  bas  ,  issues  des  ports ,  de  la  cour  ou  de  la  police  , 
ont  été  accueillies  avec  empressement.  Vous  avez  été  accusé  de 
lîonapartisme  ;  on  vous  a  reproché  la  part  que  vous  avez  prise 
aux  Cent-Jours  ;  et  comme  vous  étiez  sans  protections  ,  on  n'a 
jamais  voulu  vous  réintégrer.  Du  reste  ,  vous  ne  trouveriez  plus 
«le  traces  de  ceci  ni  dans  votre  dossier ,  ni  dans  aucun  de  nos 
cartons.  Nous  avons  eu  tellement  honte  de  ce  que  nous  avions 
fait,  que  nous  avons  tout  brûlé  ,  et  que  jamais  nous  n'avons  osé 
avouer  ce  que  je  vous  confesse  aujourd'hui.  » 


ASPIRANT     ET    JOURNALISTE.  29 

Ainsi ,  c'est  l'opinion  d'iioaunes  de  vingt  ans  que  l'on  consul- 
tait pour  défaire  leur  avenir  !  On  les  sacrifiait  à  une  délation  ou 
à  une  de  leurs  paroles  étourdies!  Et  les  Bourbons  se  sont  étonnés 
de  trouver  ensuite  leurs  adversaires ,  ces  mêmes  hommes  de  vingt 
ans,  à  qui  ils  avaient  appris  leur  importance  ,  car  aucun  de  nous 
ne  s'était  trompé  sur  la  cause  de  sa  disgrâce  ;  elle  ne  nous  avait 
pas  été  avouée ,  mais  au  train  dont  allaient  les  choses ,  après  la 
seconde  restauration ,  nous  l'avions  dû  deviner.  Depuis  long- 
temps j'ai  pardonné  au  ministre  extravagant  de  Louis  XVIII  la 
longue  misère  à  laquelle  il  tne  condamna  ;  c'est  à  lui  que  je  dois 
la  douce  existence  d'artiste  dont  je  jouis ,  et  cette  médiocrité 
tranquille  que  me  rendent  si  précieuse  la  constante  amitié  des 
officiers ,  mes  anciens  camarades ,  l'intimité  de  quelques  hommes 
de  lettres  et  de  quelques  artistes  des  plus  distingués  de  notre 
époque ,  et  la  conscience  que  j'ai  de  n'être  l'objet  d'aucune 
malveillance  de  la  part  de  qui  me  connaît  un  peu ,  parce  que  je 
n'ai  jamais  été  jaloux  de  personne  ,  et  qu'autant  c{ue  je  l'ai  pu, 
j'ai  été  bienveillant  pour  tout  le  monde.  Un  critique  fort  spiri- 
tuel, et  ordinairement  moins  indulgent,  M.  Gustave  Planche,  a 
dit  :  —  c'était  trop  de  bonté  de  s'occuper  de  moi  I  — «  Il  ne  restera 
rien  de  cet  écrivain  ;  mais  il  n'a  point  d'ennemis.  »  Et  que  m'im- 
portent après  cela  mes  livres  !  ai-je  jamais  compté  d'ailleurs  sur 
l'avenir?  la  mémoire  des  lecteurs  ,  ai-je  jamais  espéré  de  la  fixer 
plus  de  deux  jours?  Que  mon  souvenir  reste  au  cœur  de  mes 
amis  ;  puis-je  avoir  un  autre  souhait  à  faire  ?.. 

Et  voilà  que  je  me  laisse  aller  à  un  mouvement  d'orgueil;  je 
m'étais  bien  promis  pourtant  de  m'en  défendre  !  Mais  n'y  a-t-il 
pas  de  quoi  être  fier  d'un  éloge  aussi  rare?  J'aurais  fait  le  Contrat 
social,  V Essai  sur  /es  Mœurs ,  et  tout  ce  que  fera  sans  doute 
l'ingénieux  flatteur  à  qui  j'adresse  ici  mes  remercimens ,  que  je 
donnerais  cela  volontiers  pour  que  M.  Planche  eût  dit  vrai. 

Quand  vint  la  première  restauration ,  nous  étions  à  Brest ,  sur 
le  vaisseau  où  l'empereur  avait  voulu  que  nous  apprissions  notre 
métier.  Personne  à  bord  du  Toun-ille ,  pas  même  notre  connnan- 
dant,  jM.  Faure  de  la  Creuze ,  qui  avait  été  membre  de  la  con- 
vention, ne  savait  qu'il  existât  quelque  part  au  monde  des  Bour- 


3o  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bons  ;  personne  surtout  ne  pensait  qu'un  Bourbon  pût  succéder 
au  trône  de  l'empeieur.  Aussi,  quand  la  première  fleur  de  lis 
nous  arriva  à  la  tète  d'un  journal ,  quand  on  nous  annonça  l'en- 
trée à  Paris  d'un  frère  de  Louis  XVI ,  et  le  règne  continuant  du 
successeur  de  Louis  XVII ,  mort  au  Temple  ,  nous  ne  comprîmes 
rien  à  tout  cela.  Nous  crûmes  que  Paris  était  devenu  fou  ;  il  y 
eut  en  nous  un  moment  de  doute  et  d'hésitation  auquel  succéda 
une  morne  tristesse.  Cependant  l'empire  nous  avait  appris  à 
obéir  sans  discuter,  et  nous  obéîmes.  Les  derniers  événemens 
ayant  retardé  le  jour  de  notre  promotion ,  nous  espérions  que 
bientôt  le  ministère  songerait  à  nous.  Nous  attendîmes  long- 
temps; et,  à  la  fin,  le  lo  février  i8i5,  nous  fûmes  nommés 
aspirans  de  première  classe.  Il  y  avait  trois  ans  et  demi  que  nous 
étions  à  l'école  où  nous  devions  rester  trois  ans  au  plus.  Nous 
quittâmes  tous  Brest  pour  aller  dans  nos  familles. 

J'étais  à  Paris  quand  la  nouvelle  s'y  répandit  du  débarquement 
de  Napoléon  à  Fréjus  ;  je  me  souviens  de  cela ,  comme  s'il  y  avait 
huit  jours.  Le  télégraphe  avait  apporté  le  5  mars  ,  vers  l'après- 
midi  ,  le  bulletin  de  cet  événement  qui  devait  changer  encore 
une  fois  la  face  du  royaume  ;  le  gouvernement  le  tint  secret  toute 
la  soirée.  Cependant  de  vagues  rumeurs  couraient  dans  les  théâ- 
tres et  dans  cette  vieille  galerie  de  bois  du  Palais-Royal ,  où  se 
promenaient ,  chaque  soir,  un  grand  nombre  d'anciens  militaires 
assez  peu  amis  de  la  covir.  On  ne  savait  ce  dont  il  s'agissait ,  mais 
on  était  certain  qu'il  y  avait  cjuelque  chose.  L'événement  était 
fort  inattendu ,  au  moins  ,  de  la  majorité  de  la  population ,  tel- 
lement que  lorsque  le  6,  à  huit  heures  du  matin ,  tout  Paris  sut 
que  l'empereur  avait  touché  la  côte  de  France  malgré  la  croi- 
sière de  l'île  d'Elbe,  personne  n'y  crut  d'abord.  L'aspect  de  la 
ville  était  étrange.  Ce  qu'il  y  avait  d'inquiétude ,  d'assurance, 
de  tristesse  morne  ,  de  joie  mal  dissimulée ,  de  crainte  et  d'es- 
pérance sur  la  physionomie  de  cette  grande  cité  qui  avait  tant 
regretté  Napoléon  et  si  bien  fêté  Louis  XVIII,  ne  saurait  se 
dire.  Il  fallait  voir  les  vieux  courtisans  des  Bourbons  accourir 
dès  le  matin  aux  Tuileries  pour  savoir  si  la  rumeur  publique 


ASPIRANT   ET    JOURNALISTE.  3l 

ne  les  avait  pas  abusés  !  Il  fallait  voir,  allant  de  l'un  chez  l'autre, 
les  anciens  dignitaires  de  l'empii-e  pour  se  féliciter  du  succès 
d'une  entreprise  dont  ils  avaient  la  confidence ,  et  c£ue  rien  dé- 
sonnais ne  pouvait  empêcher  de  réussir!  C'était  un  mouvement, 
une  activité  dont  on  n'a  pas  une  idée  I 

Ce  fut  ce  jour-là  que  nous  vîmes  reparaître  les  singuliers  uni- 
formes que  les  émigrés  rentrés  en  i8i  4  avaient  fait  faire  pour  se 
montrer  aux  Tuileries,  à  l'heure  de  la  messe.  Je  n'oublierai  jamais 
un  ancien  major  de  Champagne-infanterie ,  et  un  ci-devant  mous- 
quetaire gris  de  Louis  XV ,  cjui  nous  donnèrent  la  comédie  dans 
le  salon  de  la  Paix,  où   l'un  étalait  son  long  et  vaste  habit 
blanc  à  revers  bleu  de  ciel ,  et  l'autre  sa  veste  courte  de  drap 
écarlate,  cuirassée  d'un  spincer  de  drap  gris  à  croix  noire.  Chacun 
de  ces  défenseurs  de  la  monarchie  menacée  était  plus  que  sep- 
tuagénaire. La  traînante  rapière  du  fantassin  qui  avait  appris  en 
Angleterre  à  suspendre  son  épée  à  deux  tresses  de  soie  ;  le  petit 
chapeau  à  la  Saxe  galonné  d'or  ,  la  perruque  à  la  brigadière ,  les 
jambes  de  vanneau  dans  les  bottes  hautes,  larges  et  pointues,  qui 
montaient  jusqu'aux  rotules  saillantes  du  cavalier  de  Fontenoy, 
excitèrent  le  rire  des  spectateurs.  Ils  étaient  pourtant  bien  affligés 
ces  deux  vieillards  !  Le  mousquetaire  qui  avait  bercé  à  Versailles 
toute  cette  famille ,  que  l'exil  allait  revoir  peut-être  pour  la  se- 
conde fois ,   pleurait  de  grosses  larmes ,   des  larmes  de  regret 
véritable  ;   car  il  n'avait  rien  gagné  à  la  restauration  que  le  droit 
de  porter  son  antique  uniforme  ,  et  une  cocarde  de  ruban  blanc 
qu'il  avait  faite  d'autant  plus  énorme  ce  jour-là ,  que  le  péril  lui 
paraissait  plus  grand  !  Il  n'avait  eu  pension,  ni  dignité,  ni  croix 
de  Saint-Louis  ;  tout  ce  qu'il  avait  obtenu  ,  le  vieux  soldat  de  Ri- 
chelieu qui  avait  pris  part  à  cette  belle  charge  de  la  maison  du 
roi  contre  les  escadrons  anglais,  c'était  un  brevet  du  lis  !  Il  nous 
dit  cela  en  essuyant  ses  yeux  avec  le  revers  de  sa  main  sèche, 
qu'il  n'avait  même  pu  ganter  ;  il  nous  le  dit  sans  amertume  ,  sans 
adresser  un  seul  reproche  au  roi  :  bien   différent    en  cela    de 
tant  de  gens  qui  se  réjouissaient  aux  Tuileries  même  de  la  ca- 
tastrophe prochaine,  parce  qu'elle  allait  renverser  un  pouvoir 
qu'on  avait ,  disaient-ils,  vu  avare  à  l'égard  des  émigrés  et  des 


32  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

hommes  de  la  révolution,  ralliés  aux  Bourbons  depuis  un  an. 
«  —  Les  Bourbons  n'ont  rien  fait  pour  moi,  mais  c'est  égal  ;  je  les 
ai  vus  naître,  je  les  sers  depuis  soixante  ans,  et  ce  n'est  pas  aujour- 
d'hui que  je  les  abandonnerai!  Ils  ont  besoin  de  moi,  me  voilà. 
Mon  épée  leur  appartient ,  je  viens  mourir  à  côté  d'eux  sur  les 
degrés  du  trône.  »  Et  le  bonhomme  levait  en  l'air  son  chapeau, 
l'agitait  avec  enthousiasme  et  criait  de  toutes  ses  forces  :  «  Vive 
le  roi  !  A  bas  le  tyran  corse  !  »  Cris  impuissans  qui  trouvaient  à 
peine  deux  ou  trois  échos  dans  ce  salon  ,  où  nous  étions  plus  de 
deux  cents  personnes. 

Jusqu'au  19  mars  ,  le  major  du  régiment  de  Champagne  et  le 
mousquetaire  de  Louis  XV  ne  quittèrent  pas  le  château;  ils  se 
retirèrent  quand  ils  virent  qu'on  les  avait  trompés  ,  et  que  roi  ni 
princes  n'étaient  disposés  à  arroser  de  leur  sang  les  marches  du 
trône.  Ils  assistèrent  au  départ  de  Louis  XVIII ,  et  Gros  les  a 
oubliés  dans  le  tableau  où  il  a  représenté  cette  scène  d'adieux  qui 
fut  si  triste  ,  et  arracha  des  pleurs  à  ceux  mêmes  des  témoins  qui 
aimaient  le  moins  les  Bourbons  ,  et  les  blâmaient  le  plus  de  cette 
nouvelle  fuite.  Il  était  écrit  apparemment  que  la  restauration  n'au- 
rait pas  un  souvenir  pour  ces  deux  vieux  officiers!  rien  pour  eux, 
pas  même  une  place  dans  une  peinture  liistoricjue  ,  où  certaine- 
ment auront  voulu  figurer  bien  des  gens  qui  n'étaient  pas  cette 
nuit-là  dans  l'escalier  du  pavillon  de  Flore  î  Ils  y  étaient  pour- 
tant ,  eux  ,  mais  Gi-os  ne  l'aura  pas  su  ,  et  ils  n'auront  point  été 
chez  le  peintre  officiel  pour  réclamer  leur  rang  dans  cette  proces- 
sion funèbre.  L'artiste  aurait  peut-être  été  fort  embarrassé  de 
rendre  convenablement  ces  deux  personnages  épisodiques  ;  mais 
la  douleur  ennoblit  tout  et  jusqu'au  ridicule.  Un  grand  peintre  fe- 
rait quelque  chose  de  très-touchant  de  Don  Quichotte  rêvant 
Dulcinée  infidèle;  il  aurait  fallu  que  Gros  fût  ce  grand  peintre  , 
car  mes  deux  longs  vieillards  étaient  bien  autrement  grotesques 
que  Don  Quichotte  !  Quand  je  les  vis  pour  la  première  fois  entrer 
dans  le  salon  de  la  Paix  où  tout  le  monde  parlait  bas  et  d'un  air 
<  omposé ,  il  me  sembla  voir  deux  masques  se  trompant  de  porte , 
et  entrant  dans  uixe  chandoie  mortuaire,  croyant  se  présenter  dans 
une  salle  de  hal. 


ASPIRANT     ET    JOURNALISTE.  33 

Du  jour  OÙ  le  débarqucmenUle  Napoléon  ébranla  le  sceptre  aux 
mains  de  Louis  XVIII ,  les  consignes  des  Tuileries  furent  modi- 
fiées. Tout  homme  ayant  un  uniforme  d'officier  ou  seulement  de 
garde  national  fut  admis  à  la  salle  des  marécliaux  ;  on  ouvrit 
bien  large  la  porte  au  dévouement ,  et  il  faut  dire  que  ce  fut  la 
curiosité  qui  profita  de  ces  avances  tardives  faites  à  ce  qu'il  y 
avait  d'énergique  dans  la  société  de  Paris.  On  allait  tous  les  jours 
là,  comme  à  la  bourse  et  au  café,  pour  savoir  des  nouvelles,  les  nou- 
velles qu'on  faisait  dans  le  cabinet  du  roi  pour  soutenir  le  plus 
long- temps  possible  l'opinion.  Elles  étaient  les  plus  étranges ,  les 
plus  incroyables;  aussi  personne  n'y  ajoutait  foi  V  Les  hommes 
les  plus  importans  de  la  cour  se  chargeaient  de  les  propager  et  de 
les  discuter  pour  en  démontrer  la  véracité. 

Je  me  souviens  qu'au  moment  où  le  roi  revenait  de  renouveler 
son  serment  à  la  Charte  ,  cérémonie  qui  ressemblait  beaucoup  à 
celle  de  l'extrême-onction ,  administrée  à  un  mouvant,  le  vieux 
comte  de  Viomesnil  vint  dans  l'embrassure  d'une  croisée  où  je 
causais  avec  un  colonel ,  mon  compatriote  ,  et  dit  à  son  glorieux 
camarade  :  <(  Réjouissez-vous,  colonel ,  Bonaparte  est  perdu  ;  il  a 
«  quitté  Lyon  où  les  jacobins  l'ont  d'ailleurs  assez  froidement  reçu, 
«  et  toute  son  escorte  a  déserté.  —  Vous  êtes  bien  sûr  de  cela, 
«  général  ?  demanda  le  baron  **'^  à  M.  de  Viomesnil.  —  Fort  sur , 
«  monsieur  le  baron  ;  c'est  le  roi  qui  nous  l'a  annoncé  tout  à 
«  l'heure.  — J'en  demande  bien  pardon  à  monsieur  le  comte, 
«  dis-je  alors  étourdiment ,  mais  on  a  voulu  flatter  le  roi,  ou 
«  le  roi  n'a  pas  voulu  vous  décourager.  —  Monsieur,  répliqua 
«  le  vieillard  d'un  air  sévère ,  on  ne  s'aviserait  pas  de  trom- 
«  per  le  roi,  et  le  roi  est  trop  gentilhomme  pour  vouloir  tromper 
«  personne.  —  Encore  une  fois  pardon,  monsieur  le  comte, 
«  mais  le  fait  est  impossible  ;  si  un  simple  aspirant  de  marine 
«  pouvait    décemment   proposer    un   pari   à    un  officier -géne- 


'  Louis  XVIII ,  malade  d'un  accès  de  goutte,  se  faisait  rouler  dans  un  fau- 
teuil jusque  derrière  la  porte  du  salon  de  la  Paix  ;  puis  il  se  mettait  sur  ses 
pieds  et  disait  en  souriant  :  «  N'ayez  pas  de  craintes  ,  nous  avons  de  bonnes 
.«  nouvelles;  je  me  porte  bien.  »  L'un  était  aussi  vrai  que  l'autre. 


34  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  rai ,  j'aurais  l'honneur  de  parier  avec  vous  que  Bonaparte  ne 
«  marche  pas  seul  vers  Paris.  Il  est  dans  la  partie  de  la  France 
■(  qui  lui  est  le  plus  dévouée.  Lyon  est  fort  napoléoniste ,  de- 
»  mandez  plutôt  à  monsieur  qui  est  de  cette  ville  aussi  bien 
«  que  moi ,  et  qui  y  a  conservé  des  relations.  Tout  ce  qui  en- 
<(  vironne  Lyon  pense  à  peu  près  de  même  ;  loin  donc  que  Bo- 
«  naparte  y  ait  perdu  son  escorte  ,  il  a  dû  l'y  grossir.  »  Le  général 
était  fort  en  colère.  «  Croyez-vous  ce  que  dit  ce  jeune  homme?  » 
Le  colonel  ne  se  hâtait  pas  de  répondre.  «  En  deux  mots,  monsieur 
«  le  comte,  voici  ce  que  je  prévois  comme  certain  :  nous  sommes 
«  le  i6 ,  eh  bien  !  le  30 ,  Bonaparte  sera  à  Paris.  —  Mais,  iiion- 
«  sieur ,  savez-vous  bien  que  ce  que  vous  dites-là  est  horrible  ,  ou 
<<  tout  au  moins  fort  imprudent?  —  Imprudent,  pourquoi?  ce  n'est 
<i  ni  vous  ni  le  colonel  qui  me  dénonceriez  sans  doute  ,  si  j'avais 
«  dit  quelque  chose  qui  pût  me  compromettre  !  Bonaparte  aime  les 
«  anniversaires  ;  son  fils  est  né  le  20  mars,  et  je  suis  convaincu  que 
«  fût-il  à  St.-Cloud  maintenant ,  il  n'entrerait  aux  Tuileries  que 
«  le  20  mars.  »  Le  colonel  sourit ,  l'autre  me  regarda  avec  bon- 
homie et  me  dit  :  «  Vous  êtes  fou  ,  mon  ami  ;  vos  désirs  seront 
«  trompés.  Bonaparte  n'entrera  pas  dans  la  capitale,  nous  avons 
<i  donné  ordre  qu'on  l'arrêtât  entre  Paris  et  Lyon.  » 

Il  n'y  avait  rien  à  répondre  à  cela  ;  aussi  ne  chercbai-je  pas  une 
jjarole.  On  avait  donné  ordre  qu'on  arrêtât  Napoléon  entre  Paris 
et  Lyon!  Et  qui  avait  donné  cet  ordre?  à  qui  cet  ordre  avait-il 
été  donné?  On  rirait  de  Darius  s'il  avait  dit  avec  confiance  :  «  J'ai 
«  donné  ordre  qu'on  arrête  Alexandre.  »  Et  Darius  avait  huit 
cent  mille  soldats  !  et  après  tout  c'était  Darius  !  Mais  Alexandre 
et  Bonaparte  ne  s'arrêtaient  pas  ainsi  !  La  confiance  du  bon  M.  de 
Viomesnil ,  les  courtisans ,  dont  l'événement  dérangeait  les  habi- 
tudes ,  la  partageaient ,  ou  cherchaient  à  se  la  donner.  Leurs  pro- 
pos étaient  à  cet  égard  les  plus  plaisans  qu'on  puisse  imaginer. 
N'avons-nous  pas  entendu  au  pavillon  Marsan  ,  madame  de  Ser- 
rent, femme  tout-à-fait  d'autrefois,  qui  apparemment  était  restée 
dans  le  sommeil  de  la  Belle  ait  bois  dormant  pendant  vingt-deux 
années ,  nous  dire  sérieusement  :  «  On  n'a  pas  idée  de  cela ,  mes- 
«   sieurs  I  je  ne  comprends  pas  conunent  M.  le  lieutenant  de  police 


ASPIRANT    ET    JOURNALISTE.  35 

«  n'en  finit  pas  tout  de  suite  avec  ce  gueux  de  Bonaparte  ;  avant 
(t  la  révolution ,  si  un  polisson  de  cette  espèce  s'était  présenté  sur 
«  les  côtes  de  France  ,  avec  des  intentions  malveillantes ,  on  lui 
«  aurait  envoyé  un  exempt  et  quatre  soldats  du  guet ,  et  tout 
«   aurait  été  dit  !  » 

Yoilà  où  on  en  était  à  la  cour  en  1814!  Louis  XVIII  seul  ne 
s'abusait  pas.  Quand  il  eut  appris  que  Napoléon  était  débarqué, 
sans  que  les  douaniers  du  golfe  Juan  et  les  paysans  du  midi  eussent 
tiré  sur  lui  un  coup  de  fusil,  il  comprit  qu'un  basard  seul  pouvait 
empêcber  une  restauration  impériale  ;  il  fit  alors  préparer  ses 
voitures  et  ses  bagages.  Cela  se  fit  assez  secrètement,  mais  tout  se 
sait  vite  à  Paris  ,  et  la  nouvelle  du  départ  futur  du  roi  se  répandit 
en  même  temps  que  celle  de  la  défection  des  soldats  de  l'île  d'Elbe, 
jetée  par  la  police  aux  crédules  du  faubourg  Saint-Germain  et  du 
Marais. 

Tous  les  cbefs  d'administration ,  pour  faire  preuve  de  dévoue- 
ment, chercbèrent  à  enrôler  des  volontaires  qui  devaient  s'opposer  à 
l'invasion  des  conquérans  de  l'île  d'Elbe.  Le  ministre  de  la  marine 
convoqua  dans  la  cour  de  son  hôtel  ce  qu'il  y  avait  à  Paris  de 
marins  des  trois  familles,  militaire  ,  administrative  et  médicale. 
Nous  nous  trouvâmes  une  soixantaine  qu'on  mit  sous  les  ordres 
de  l'amiral  Missiessy  ;  puis  ,  vieux  et  jeunes  ,  officiers  et  pharma- 
ciens, chirurgiens  et  commissaires ,  enfans  de  la  révolution  et  de 
la  vieille  France  ,  nous  nous  rangeâmes  sur  deux  rangs  ;  on  nous 
fit  mettre  l'épée  à  la  main  et  l'on  nous  mena  par  les  rues  voisines 
du  château,  faire  une  innocente  promenade.  Cette  démonstration, 
qui  ,  du  reste,  fut  la  seule  ,  amusa  assez  les  habitans.  Quelques 
anciens  serviteurs  des  Bourbons,  qu'on  avait  fait  rentrer  dans 
le  corps  des  officiers  de  vaisseau  ,  où  ils  étaient  tout  étonnés  de 
se  retrouver ,  essayèrent  de  réchauffer  le  royalisme  éteint  de  la 
capitale  ;  on  accueillit  par  de  bruyans  éclats  de  rire  leurs  cris 
d'amoui-  et  de  fidélité.   «  Mon  cher  camarade  ,  me  dit  un  capi- 
«   taine  de  frégate  qui  marchait  à  côté  de  moi ,  le  peuple  est  un 
«  ingrat.  Louis  XYIII  a  refait  ou  travaillait  à  refaire  ce  que  la 
«  révolution  avait  défait ,  et  les  Parisiens  ne  comprennent  pas 


36  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

«  cela.  Ils  ii'ont  au-devant  du  tyran ,  et  ils  retrouveront  bien 
«    leurs  voix  pour  crier  :  vive  !  à  cet  empereur  de  la  canaille!  » 

Le  20  mars  vint,  malgré  les  ordres  de  M.  de  Viomesnil,  mal- 
gré le  nouveau  baiser  donné  à  la  Charte  ;  malgré  l'argent  distri- 
bué à  Lyon  par  le  comte  d'Artois  aux  soldats  qui  attendaient 
l'empereur,  des  cocardes  tricolores  dans  leurs  gibernes  ;  malgré 
les  volontaires  royaux  ,  et  même  malgré  les  souvenirs  récens  de 
la  terrible  campagne  de  Russie,  qui  devaient  être  plus  forts  contre 
Napoléon  que  toute  l'armée  royaliste.  La  nation  ne  se  souvint  de 
rien ,  ni  du  dix-huit  brumaire  ,  ni  des  libertés  confisquées ,  ni  de 
la  conscription  qui  l'avait  décimée,  ni  des  longues  guerres  dont 
elle  sortait  à  peine  ;  elle  ne  se  rappela  que  l'occupation  du  terri- 
toire par  les  troupes  étrangères ,  les  prétentions  de  la  noblesse , 
l'influence  du  clergé  ;  elle  laissa  partir  le  roi  goutteux  qui  gou- 
vernait sur  un  fauteuil ,  et  courut  sous  les  pas  du  monarque  à 
cheval. 

On  a  beaucoup  exagéré  de  part  et  d'autre  l'effet  que  produisit 
l'entrée  de  Napoléon  à  Paris  ;  les  passions  y  voient  mal.  J'ai  cela  pré- 
sent à  la  mémoire  comme  aux  yeux ,  et  je  me  souviens  de  la  fausse- 
té des  divei'ses  relations.  Depuis  le  matin  le  drapeau  blanc  avait  été 
amené  du  pavillon  de  l'Horloge;  les  Tuileries  attendaient  les  trois 
couleurs.  A  une  heu.re  après  midi,  un  officier-général,  célèbre 
dans  les  fastes  de  la  guerre  comme  commandant  de  la  cavalerie, 
prit  possession  du  château  au  nom  de  l'empereur  son  maître 
cl  le  notre ,  comme  il  nous  le  dit  dans  son  langage  monarchique 
impérial.  Quelque  temps  après,  un  lieutenant-colonel  des  ci-de- 
vant lanciers  rouges  vint  dire  que  l'empereur  serait  à  Paris  dans 
quatre  heures  ;  il  était  alors  à  Ville-Juif,  et  il  laissait  à  Louis  XVIII 
le  temps  de  s'éloigner  afin  de  n'être  pas  obligé  de  le  prendre  ,  cap- 
ture dont  il  ne  se  souciait  pas  apparemment.  A  la  nuit  tombante  , 
Napoléon  se  présenta  à  la  porte  des  Tuileries  ;  il  y  avait  beaucoup 
de  monde  sur  la  place  du  Carrousel ,  mais  là  étaient  les  indiffé- 
rens  ,  les  curieux  ;  les  napoléonistes  étaient  dans  la  cour  des  Tui- 
leries et  dans  les  appartemens  dont  ils  avaient  repris  possession 
dès  le  commencement  de  la  journée ,  comme  si  l'empereur  reve- 
nait seulement  d'un  voyage  à  Fontainebleau.  Napoléon  et  son 


ASPIRANT    ET    JOURNALISÏK.  St 

cljeval  furent  portés,  c'est  le  mot  propre,  de  la  grille  à  la  porte 
<lu  pavillon  ,  comme  ils  l'avaient  été  huit  jours  auparavant  dans 
la  rue  de  la  Barre  à  Lyon,  en  descendant  du  pont  de  la  Guillotière. 
On  pressait  tellement  l'empereui-,  qu'il  fut  plusieurs  fois  obligé 
de  prier  qu'on  s'éloignât  un  peu  de  lui ,  et  d'avertir  qu'on  lui 
faisait  mal. 

Dans  cette  cour  ,  l'eutliousiasme  était  au  comble  ,  mais  tout  se 
passait  assez  froidement  sur  la  place.  On  criait  peu,  on  regardait; 
on  était  plus  surpris  que  joyeux ,  parce  que  tout  cela  avait  l'at- 
trait d'un  drame  encore  à  sa  péripétie.  Et  puis ,  ce  peuple  qui 
était  sur  le  Carrousel  se  rappelait  que  très-peu  de  mois  aupara- 
vant, il  avait  fait  au  comte  d'Artois  et  à  Louis  XYIII  vuie  récep- 
tion où  la  joie  était  allée  jusqu'au  délire.  Il  Lui  fallait  voir 
l'empereur  au  grand  jour  ;  il  lui  fallait  un  de  ces  regards 
fascinateurs  dont  Napoléon  savait  si  bien  l'effet  sur  les  masses 
jnobiles  du  peuple  parisien ,  pour  prendre  son  parti  d'une  nou- 
veUe  inconséquence ,  d'un  retour  à  ses  anciennes  affections.  Le 
temps  était  sombre,  et  la  nuit  close;  il  y  avait  des  patrouilles 
dans  les  rues;  beaucoup  de  boutiques  s'étaient  fermées,  parce 
que  l'opinion  de  la  plupart  des  bourgeois  était  qu'un  combat 
<levait  avoir  lieu  dans  la  ville  entre  ce  qui  restait  encore  de  la 
maison  du  roi,  et  ce  qui  arrivait  de  la  vieille  armée  avec  Napoléon  : 
ce  doute  refroidit  beaucoup  l'entrée  de  l'empereur  ;  il  n'y  eut 
<jue  peu  de  cris  hors  l'enceinte  des  Tuileries.  La  nuit  ne  fut  pas 
sans  inquiétude;  Paris  attendait  le  lendemain  pour  savoir  s'il  de- 
vait croire  à  l'empereur ,  ou  si  ce  n'était  qu'une  apparition  fan- 
tastique dont  il  avait  été  frappé. 

Le  jour  vint  enfin.  Le  peuple  était  allé  en  foule  ,  dès  six  heures, 
voir  le  soleil  se  lever  sur  le  pavillon  tricolore.  Quelques  groupes 
de  curieux  étaient  restés  au  Carrousel ,  amusés  par  le  bivouac  du 
bataillon  d'Exceimans.  L'empereur  se  montra  au  balcon  de 
bonne  heure  ;  un  cri  général  :  «  Le  voilà  I  le  voilà  !  Vive  l'em- 
«  pereur  !  »  salua  son  arrivée.  Il  était  sans  chapeau  et  remercia 
de  la  main.  11  avait  sa  capote  grise  ,  usée  ,  trouée  ;  reste  de  cette 
tapote  historique  qu'il  n'avait  pas  manqué  de  mettre  aussi  en  en- 
trant à  Lyon  ,  pour  frapper  la  population  lyonnaise  du  spectacle 

TOME    VIII.  3 


38  HKVliF    l»l  S    DEUX     MONDKS. 

(le  la  misère  «ju'oji  avait  laite  à  sa  royauté  de  l'ile  d'Elbe.  Je  nie 
lappelle  que  plusieurs  d'entre  nous  qui  étions  dans  la  cour  des 
Tuileries,  nous  rendîmes  naïvement  complices  de  ce  petit  charla- 
tanisme. «  Yoyez ,  disions-nous  aux  personnes  qui  se  tenaient 
«  pressées  contre  les  grilles  et  passaient  leurs  visages  entre  les 
«  barreaux  ,  voyez,  voilà  pourtant  à  quel  état  de  dénviment  on 
»  l'a  réduit!  une  capote  rapiécée  !  Et  si  vous  aviez  vu  ses  bottes 
«  sans  talons  ,  c'était  à  faire  pitié  !  Quant  à  son  chapeau  ,  dont 
«  un  fd  de  fer  est  la  ganse ,  personne  n'en  voudrait  pour  deux 
«  sous  ,  à  moins  que  ce  ne  fût  pour  faire  une  relique  !  »  Chacune 
de  ces  paroles  produisait  un  effet  extraordinaire.  Compères  de 
bonne  foi,  nous  étions  si  émus,  que  nous  propagions  cette  émotion 
profonde  et  que  les  vwat  allaient  croissans  tie  minute  en  minute, 
au  point  que  Napoléon,  assourdi  par  le  bruit,  se  retira,  après  avoir 
dit  quelques  paroles  qui  ne  descendirent  pas  jusqu'aux  spectateurs 
militaires  placés  sous  l'horloge.  J'étais  contre  la  grille  de  l'arc- 
de-triomphe  quand  l'empereur  parut  ;  derrière  moi  était  une 
vieille  femme  du  peuple  à  qui  je  racontais  quelcjues-uns  des  épi- 
sodes de  la  soirée  de  la  veille  ;  elle  pleurait  à  chaudes  larmes  à 
ces  récits  que  l'enthousiasme  d'une  imagination  jeune  et  fortement 
frappée  colorait  assez  vivement ,  et  tout  en  pleurant ,  elle  me  di- 
sait :  «  Ce  cher  empereur ,  je  l'aime ,  m'sieur  l'officier ,  encore 
«  plus  que  je  n'aimais  Louis  XYI  ;  cependant  j'aimais  ben 
»  Louis  XVI I  C'est  tout  simple,  il  avait  doté  feu  mon  mari  qu'é- 
»  tait  valet  de  garde-robe  chez  le  petit  dauphin ,  qu'est  donc 
u  mort  àMeudon,  le  pauvre  enfant  !  Mais  l'enqjereur  a  donné  la 
«  croix  d'honneur  à  mon  fils  ,  de  sa  propre  main  ,  à  Leipsicre  ;  et 
«  ça  c'est  une  bonté  dont  je  lui  saurai  gré  toute  ma  vie ,  parce 
«  que  mon  fils  est  simplement  le  fils  d'un  portier  !  Louis  XYI  ne 
«  lui  aurait  pas  donné  la  croix  de  St. -Louis,  dans  les  temps!  » 
J 'écoutais  cette  bonne  femme  ,  cjuand  tout  à  coup  elle  pousse 
un  cri  :  -*  Ah  !  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  voyez-donc  ,  monsieur  ! 
«  —  Et  qu'avez-vous  ,  madame  ?  »  Elle  me  montrait  du  doigt 
le  ciel ,  au-dessus  du  balcon  où  était  l'empereur.  «  —  Des  cor- 
«  beaux!...  voyez,  juste  au-dessus  de  la  tète  de  l'empereur!... 
«   l'pauvre  cher  homme!   ça  ne  lui  portera  pas  bonheur  !...  c'est 


ASPIRANT    KT    JOURNALISTE.  So 

«  qu'on  n'a  jamais  vu  mentir  ces  pronostics-là  ! . . .  Bonne  sainte 
<(  Vierge  ,  ayez  pitié  de  lui  et  de  nous  ! . . .  »  Ses  larmes  redou- 
blèrent ,  mais  ce  n'était  plus  sa  joie  si  vraie  de  tout  à  l'heure  qui 
les  provoquait.  Je  cherchai  à  la  dissuader ,  à  la  consoler  ;  je  ne 
trouvai  aucune  raison  convaincante...  Je  ne  suis  pas  plus  super- 
stitieux que  beaucoup  d'esprits  forts  que  j'ai  vus  se  targuer  de 
leur  incrédulité  sur  le  chapitre  des  présages  ,  mais  j'avoue  que  je 
fus  frappé  du  ton  de  conviction  de  la  vieille  portière.  Le  soir  je 
quittai  Paris ,  poursuivi  par  cette  idée  fatale ,  qui  me  fit  entre- 
voir comme  très-menaçante  la  politique  de  la  sainte-alliance  ,  et 
comme  très-prochaine  une  terrible  guerre. 

J'allai  passer  à  Lyon  le  temps  qui  me  restait  de  mon  congé ,  et 
ne  revins  à  Paris  que  pour  assister  à  l'assemblée  du  Champ-de- 
MaiyXe.  i*"' juin. 

Ce  fut  un  grand  et  triste  spectacle  que  celui  de  cette  fête  !  Le 
Champ-de-Mars  offrait  un  coup  d'œil magnifique,  mais  que  l'en- 
ceinte politique  avait  un  aspect  différent!  Là  ,  enthousiasme  ,  ar- 
deur militaire,  patriotisme  exalté;  ici  contrainte,  réserve,  défiance. 
La  garde  nationale  de  Paris  rivalisait  de  tenue  avec  la  garde  impé- 
riale qu'on  avait  réunie  en  un  instant  ;  mais  ce  n'était  pas  le  même 
élan  d'amour  pour  Napoléon.  Elle  défila  en  beaux  pelotons ,  bien 
formés ,  marchant  à  merveille  ,  mais  trop  souvent  muets.  Cepen- 
dant elle  n'y  mit  pas  de  froideur  calculée  ;  elle  ne  voyait  pas 
arriver  l'impératrice  et  le  roi  de  Rome  qu'on  lui  promettait  de- 
puis deux  mois  ,  et  que  retenait  l'empei'eur  d'Autriche  !  Les  cris 
qui  partirent  des  rangs  de  cette  garde  civique  étaient  forts  signi- 
ficatifs ;  pour  un  :  vive  l'empereur  !  dix  :  vive  la  garde  impériale  ! 
Napoléon  ne  s'y  trompa  point,  il  comprit  bien  que  ces  souhaits 
adressés  à  sa  garde  par  les  citoyens  se  résumaient  tous  dans  une 
pensée  de  crainte  pour  l'avenir,  et  qu'il  n'était  plus  considéré  par 
la  population  parisienne  comme  le  sauveur  unique  du  pays.  Aussi 
parut-il  ennuyé  et  grondeur  pendant  la  distribution  qu'il  fit  des 
drapeaux  sur  l'autel  de  la  patrie.  Pour  aller  jusqu'à  cette  estrade  , 
il  passa  au  milieu  d'une  haie  dont  les  deux  rangs  étaient  si  rap- 
prochés par  la  curiosité,  que  souvent  il  éloigna  de  sa  main  ,  adroite 


4o  RKVUt    DliS    DEUX    MONDES. 

et  à  gauche  ,  les  personnes  qui  le  touchaient  de  trop  près  :  tout  le 
monde  voulait  lire  dans  ses  yeux  les   destins  de  la  France,  et 
cette  investigation  paraissait  le  contrarier  un  peu.  Une  chose  qui 
le  gênait  aussi  et  lui  causait  une  impatience  assez  mal  dissi- 
mulée,  c'était  le  grotesque  costume  dont  il  était  revêtu.   Figu- 
rez-vous l'homme  à   la  capote  grise  ou  au  simple  habit  vert,  .si 
beau  comme  cela  ,  si  noble  ,  si  bien  coiffé  de  ce  petit  chapeau  au- 
près duquel  celui  de  Nansouty  était  un  géant  ;  figurez-vous  cet 
homme  caché  sous  l'attirail  d'un  courtisan  de  François  I^"",  qui 
aurait  mis  son  manteau  comme  le  Crispin  de  la  parade  I  quel  dé- 
guisement !  Les  soldats  de  la  vieille  garde,  cjui  brillaient  là  avec 
leurs  habits  rougis  par  le  soleil,  avec  leurs  bonnets  à  poils  rongés 
par  une  longue  campagne  avant  l'exil  dans  la  mer  italique ,  ne 
purent  s'empêcher  de  sourire  en  voyant  leur  général  ainsi  vêtu. 
La  toque  à  plume  blanche ,  à  ganse  et  à  bouton  de  diamant ,  allait 
mal  à  la  figure  grasse  de  Napoléon.  Les  artistes  le  remarquèrent, 
ce  qu'ils  remarquèrent  aussi ,  c'est  le  mauvais  goiit  qui  avait  pré- 
sidé à  la  composition  de  ce  costume  de  cérémonie ,  amalgame 
étrange  du  manteau  court  à  la  Henri  III ,  de  la  tunique  théâtrale 
qu'Elleviou  avait  mise  en  réputation  dans  Françoise  de  Foix ,  de 
la  coiffure  de  Charles  IX ,  du  tricot  de  soie  collant  qu'on  portait 
sous  Henri  IV ,  et  des  souliers  de  satin  blanc  dont  se  paraient 
tous  les  seigneurs  du  temps  de  Louis  XII.  Les  royalistes  se  mo- 
quèrent, les  artistes  critiquèrent ,  bien  que  David  eût  passé  par-là, 
les  compagnons   d'armes  de  l'empereur  gémirent  tout  bas  du 
ridicule  qu'il  se  donnait;  les  représentans  du  peuple  dirent  assez 
haut  combien  un  tel  travestissement  leur  paraissait  peu  conve- 
nable. De  l'hémicycle  où  les  députés  étaient  placés  selon  l'ordre 
alphabétique  de  leurs  départemens ,  s'éleva  un  murmure  désap- 
probateur quand  Napoléon  parut  sur  l'amphithéâtre  où  l'on  allait 
dire  la  messe  ;  je  fus  effrayé  de  cette  rumeur. 

La  députation  du  Finistère  avait  eu  la  bonté  de  me  faciliter  l'en- 
trée de  l'enceinte  réservée ,  afin  que  je  pusse  bien  voir  ce  spectacle 
qui  m'avait  fort  tenté.  J'étais  placé  presqu'en  face  de  l'empereur, 
et  je  ne  perdis  pas  un  de  ses  mouvemens ,  un  de  ses  fréquens 
froncemens  de  sourcils,  un  de  ses  gestes  d'impatience;  j'assi.ste 


ASPIRANT    KT    JOURNALISTE.  4' 

encore  aujoiud'liui  à  ce  supplice  auquel  il  était  comlainné  ;  je  le 
vois  encore  accuser  par  sa  contenance  la  lenteur  du  prélat  officiant  ; 
je  le  vois  regardant,  d'un  œil  fixe  ,  M.  Dubois  '  qui  lui  débitait 
le  discours  voté  par  la  majorité  des  électeurs ,  discours  où  se  trou- 
vait cachée  sous  le  dévouement  une  scission  trop  prochaine  entre 
l'assemblée  et  l'empereur  ;  je  le  vois  prenant,  pour  se  distraire , 
du  tabac  à  poignée  dans  les  boîtes  de  l'archevêque  de  Uourges  et 
de  l'archichancelier  de  l'empire  qui  se  tenaient  debout  à  ses  côtés. 
Ohl  qu'il  était  malheureux  I  que  tout  cela  le  faisait  souffrir!  quelle 
vesponsabihté  il  avait  assumée  sur  sa  tête  I  Son  génie  suffi  ra-t-il 
aux  difficultés?  La  victoire  sera-t-elle  fidèle  à  ses  aigles?  Que  de 
nuages  sur  ce  vaste  front!  Cette  haute  confiance  qu'avait  jadis  en 
lui  le  vainqueur  de  l'Europe  ,  qu'est-elle  devenue  ?  il  est  incertain, 
il  hésite  ,  il  est  timide  !  Lui ,  timide  !  Oui ,  écoutez-le.  Il  va  répon- 
dre à  M.  Dubois....  Il  paile  de  liberté  sans  éloquence,  en  honune 
qui  n'y  croit  pas,  qui  la  caresse  et  la  prend  comme  une  alliée 
nécessaire,  dont  il  se  défera  quand  il  n'en  aura  plus  besoin;  il 
parle  de  gloire  avec  amour,  mais  de  ses  victoires  futures  sans 
conviction.  Ce  n'est  plus  là  Bonaparte  si  sûr  de  lui ,  si  abondant 
en  grands  effets  de  poésie  dont  il  réalisera  les  merveilleuaes  pra- 
messes  ;  ce  n'est  plus  le  Bonaparte  d'Egypte  et  d'Italie ,  le  Napo- 
léon d'Austerlitz  et  même  de  Moscou  !  Sa  foi  en  lui-même  n'est 
pas  ardente  comme  autrefois;  il  est  descendu  Dieu  du  trône,  il 
vient  d'y  remonter  homme  ;  il  sent  cela ,  et  s'en  inquiète.  Que  fera 
l'homme  ?  Retrouvera-t-il  quelque  cliose  du  Dieu  dans  la  péril- 
leuse entreprise  où  le  voilà  lancé  ?  S'il  faut  qu'il  i^este  au-dessous 
de  sa  vaste  renommée,  que  deviendra-t-il?  Le  voyage  de  Cannes  à 
Paris  est  une  aventure  heureuse ,  mais  ce  n'est  qu'une  aventure  ;  la 
gueiTC  déclarée  ,  et  qu'il  faut  bien  accepter,  est  une  autre  chose 
■vraiment!  La  nation  aura-t-elle  encore  ce  sentiment  aveugle  de 
dévotion  à  l'empereur  qu'elle  lui  avait  voué  jadis  ?  Ne  lui  garde- 
ra-ton pasrancune  defEspagne  et  de  Moscou  ?  Les  idées  libérales 
que  l'opposition  aux  Bourbons  a  développées  déjà  dans  les  classes 
élevées  et  moyennes,  ne  seront-elles  pas  exigeantes  envers  lui?  Le 

'  M.  Dubois  d'Angers,  aiijoiird'liiii  aus^i  députe  de  Maine-et-Loire. 


4?,  KEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

peuple  qui  fut  blessé  de  Toctioi  de  la  cliarte  ne  le  sera-t-il  pas 
aussi  de  l'octroi  de  l'acte  additionnel  aux  constitutions  de  l'empire? 
Une  première  parole  violée  ne  j citera- t-elle  pas  le  pays  dans  la 
défiance?  11  faudra  vaincre  d'abord,  et  cpiand  on  aura  vaincu,  il 
faudra  gouverner  ;  gouverner  pendant  la  paix,  gouverner  le  petit 
empire,  non  plus  le  grand  qui  étendait  ses  bras  de  la  Hollande  à 
la  pointe  d'Italie  pour  lever  les  contributions  dont  s'enrichissait 
le  trésor  impi'rial  !  La  parole  libre  reprendra  sa  puissance ,  la 
presse  aidera  la  tri!)une,  la  chambre  des  représentans  oubliera  les 
traditions  du  corps  législatif  pour  remonter  jusqu'à  celles  de  l'as- 
semblée nationale  ,  la  chambre  des  pairs  aura  honte  des  souve- 
nirs du  sénat  ;  il  faudra  enfin  être  empereur  constitutionnel  ! 

Qui  pourra  dire  qu'en  ce  moment ,  lorsque  tant  de  pensées  déso- 
lantes l'assiégeaient,  l'obsédaient,  pâlissaient  son  front,  contrac- 
taient ses  lèvres  et  donnaient  à  ses  yeux  une  effrayante  immobilité. 
Napoléon  n'ait  pas  jeté  un  souvenir  de  regret  à  son  île  d'Elbe!  Oh! 
sans  doute  il  la  regretta;  mais  ce  coup  d'œil  en  arrière  fut  rapide  ; 
c'est  en  avant  qu'il  avait  besoin  de  regarder.  En  avant!...  Il  ne 
voit  peut-être  que  trop  bien  l'événement  futur  !  Aussi ,  comme  il 
voudrait  toucher  à  la  fin  de  cette  cérémonie  qu'il  juge  bien  au  fond 
du  cœur ,  misérable  parodie  des  vieilles  assemblées  du  peuple  ! 
Hatez-vous  donc,  hérauts  d'armes  à  la  dalmatique  semée  d'abeilles 
d'or  ,  à  la  voix  retentissante  ,  hâtez-vous  donc  de  proclamer  au 
nom  del'empereur  que  l'acte  additionnel  est  accepté  par  le  peuple 
français  !  Grand  chambellan ,  prince  archi-chanceher ,  prince  Jo- 
seph Napoléon,  hâtez-vous;  hâtez-vous,  messeigneurs,  d'apporter 
la  table  ,   et  de  présenter  la  plume  à  l'empereur  qui  doit  signer 
l'acte  de  promulgation  de  la  constitution  !  Et  le  serment!  Allons, 
vite,  M.  de  Bourges,  monsieur  le  premier  aumônier,  à  genoux 
devant  Sa  Majesté;  présentez-lui  le  livre  des  Evangiles.  —  11  jure. 
^Répétez,  monsieur  l'archi-chancelier,  et  que  nous  jurions  tous  ! 
Au  Te  deum  maintenant.  Louez  Dieu,  remerciez  Dieu  ;  mais  ayez 
pitié  de  l'empereur  !  Ne  voyez-vous  pas  que  son  sang  bout ,  qu'il 
veut  partir  ?  Son  œil  vous  demande  un  cheval  !  Amenez-lui  son 
cheval  de  bataille  !  Comme  le  Richaid  de  Shakespeare,  il  donne- 
rait son  rnyauinc  pour  un  cheval  !  Otez  lui  son  manteau  lie-dc- 


ASPIRANT    EX    JOURNALISTE.  /JO 

vin  ,  son  épée  île  théâtre  ,  sa  coiffure  de  velours  à  plumes  ;  ren- 
dez-lui son  habit  vert ,  et  ses  petites  épaulettes  ,  et  son  épée  de 
oénéral  et  son  petit  chapeau  sans  panache  si  connu  de  ses  gro- 
gnards !  Il  n'entend  plus  vos  tandjours  ;  les  trompettes  de  Bulow  , 
de  Blucher  et  de  Wellington  résonnent  seules  à  ses  oreilles  ;  vos 
fanfares ,  vos  cris ,  vos  sermens  ne  le  tireront  pas  de  son  rêve 
militaire  !  Tout  ce  c{ui  l'entoure  lui  reste  étranger  ;  il  court  par  la 
pensée  dans  les  plaines  de  Belgique  ,  augiand  galop  de  son  che- 
val blanc;  il  Ivresse  ses  régimens  ;  il  parle  aux  soldats;  il  multi- 
plie ses  ordres;  il  fait  déployer  ses  longues  colonnes  pour  opérer 
un  grand  mouvement,  décisif  peut-être ! 

Tout  à  coup  l'empereur  se  leva,  et  nous  nous  levâmes  tous. 
Près  de  moi  était  un  nègre,  un  officier  décoré  ,  chef  d'escadron 
de  chasseurs  à  cheval ,  député  de  je  ne  sais  quel  département. 
Comme  moi ,  il  avait  étudié  avec  un  intérêt  soutenu  la  figure  de 
Napoléon.  Pendant  cette  longue  séance  nous  n'avions  pas  échangé 
une  parole ,  mais  quelquefois  mes  yeux  avaient  rencontré  les  siens 
où  se  lisait  un  singulier  mécontentement.  Quand  l'empereur 
descendit  les  gradins  de  l'amphithéâtre  pour  aller  distribuer  les 
drapeaux,  le  nègre  franchit  l'enceinte  où«ious  étions,  pour  se 
trouver  mieux  sur  son  passage  ;  je  le  suivis  machinalement.  J'étais 
à  côté  de  lui  au  moment  où  Napoléon  passa  ;  il  me  prit  la  main  le 
long  de  sa  cuisse ,  la  pressa  bien  fort ,  regarda  fixement  l'em- 
pereur, puis  il  me  dit  d'un  ton  qui  ine  fit  une  impression  dou- 
loureuse :  «  11  n'en  a  pas  pour  trois  mois  !  »  L'officier  noir  remit 
son  chapeau  avec  humeur ,  me  regarda ,  me  salua ,  et  disparut. 
Je  ne  l'ai  jamais  rencontré  depuis ,  et  depuis  seize  ans  je  le 
cherche  I 

La  journée  du  i^""  juin  où  nous  eûmes  tant  de  vent,   tant  de 

poussière,  tant  de  chaleur  et  tant  d'ennui ,  finit  par  des  fêtes 

Quinze  jours  après ,  c'était  fait  de  l'empire  et  de  l'empereur  ! 
Alors  me  revinrent  en  mémoire  la  prédiction  du  nègre  et  les  cor- 
beaux de  ma  bonne  femme  du  20  mars  !  et  je  pleurai  amèrement. 

M.  le  baron  Vouty  de  la  Tour,  premier  président  de  la  Cour 
impériale  de  Lyon ,  était  président  de  la  députation  du  Rhône 
au  Champ~de-Mai.  Je  lui  avais  été  adressé  et  recommandé  par 


^4  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

un  oncle  de  mon  père,  magistrat  de  notre  ville.  Il  m'avait  fait 
un  excellent  accueil,  et  m'avait  engagé  à  dîner  pour  le  2  juin. 
Je  trouvai  à  son  hôtel  nombreuse  et  brillante  compagnie  ;  il  trai- 
tait plusieurs  députés  des  départemens  et  quelques  officiers-gé- 
néraux de  ses  amis.   On  faisait  cercle  au  salon  quand  j'y  fus 
introduit.  La  conversation  était  animée  ;  on  parlait  politique  avec 
une  liberté  qui  gênait  beaucoup  notre  anq^liytrion ,  homme  de 
beaucoup  d'esprit ,  mais  un  peu  méticuleux ,  et  qui  n'aurait  pas 
voulu  cju'on  pût  redire  à  l'empereur  que  chez  lui  on  se  permet- 
tait de  faire  de  l'opposition  à  l'Acte  additionnel.  Il  cherchait  à 
mettre  d'accord  les  opinions  les  plus  divergentes;  par  politesse, 
par  bienséance,  presque  tout  le  monde  lui  cédait  ;  il  n'y  avait  là 
qu'un  homme  intraitable  ,  un  homme  d'un  extérieur  fort  simple  , 
espèce  de  campagnard  éloquent ,  aux  manières  énei'giques ,  à  la 
voix  rude  et  forte;   il  ne  concédait  rien  à  personne.   «  \otru 
u  Bonaparte,    disait -il,   je  m'en  défie.  \ous  ne  me  ferez  pas 
«  croire  qu'il  aime  jamais  la  liberté  et  l'égalité.  Quelle  parade 
»  il  nous  a  fait  jouer  hier!  Et  toute    cette  cour,  tous  ces  valets 
c(  dans  leurs  costumes  de  saltimbanques  !  Et  puis  des   princes  , 
«  des  ducs  et  des  barons  !»  — Le  salon  de  M.  Vouty  de  la  Tour 
était  plein  de  barons ,  de  ducs  et  de  princes  ,  et  le  malin  républi- 
cain leur  jetait  durement  cette  épigrannne  au  visage.  —  «  Ou  il 
«  étouffera  la  liberté,  leur  empereur,  ou  la  liberté  l'étouftera  ; 
"  et  je  parie  pour  la  liberté  !  »   M.  le  baron  de  la  Tour  était  fort 
embarrassé  ;  il  fit  hâter  le  dîner  pour  se  tirer  de  la  situation  où 
le  mettait  son  malencontreux  opposant. 

On  servit  enfin.  Chacun  cherchait  sa  place  à  table  ;  je  trouvai 
la  carte  qui  portait  mon  nom  entre  celles  de  deux  honnnes  fort 
célèbres.  Leur  voisinage  m'effraya.  L'un  d'eux  était  cet  ennemi 
de  l'empereur  que  je  venais  d'entendre  discuter  si  vertement, 
et  dont  j'avais  cherché  à  deviner  le  nom  pendant  qu'il  parlait  : 
c'était  un  membre  de  la  Convention ,  un  régicide.  L'autre  était 
aussi  un  conventionnel  ayant  voté  la  mort  du  roi ,  mais  d'une 
trempe  liien  différente.  Le  premier,  loyal,  convaincu,  sincère, 
incapable  de  transiger  avec  sa  conscience ,  a  laissé  une  mémoire 
honorable  dans  l'iiistoire  de  la  révolution.  Le  second,  jacobin  à 


ASPIRANT    rr    JOURNALISTE.  4^ 

ailes  clc  pigeon ,  saiis-culoUe  à  lalons  rouges ,  cruel  par  peur , 
courtisan  de  la  guillotine,  n'a  jamais  eu  l'estime  de  ceux  mêmes 
à  la  suite  desquels  il  marchait  en  serviteur  soumis.  J'étais  fort 
peu  content  d'avoir  ce  dernier  à  ma  gauche ,  et  son  collègue  à 
ma  droite  ;  j'avoue  que  j'eus  peur,  et  j'en  ris  aujourd'hui  quand 
j'y  songe.  Mais  figurez-vous  un  pauvre  garçon  de  vingt  ans,  — 
alors  à  vingt  ans  on  n'était  pas  homme  ;  l'empire  avait  mis  bon 
ordre  aux  prétentions  des  jeunes  gens  de  cet  âge  qui  auraient  eu 
des  velléités  trop  mâles  en  matière  de  politique!  — figurez-vous, 
dis-je ,  un  garçon  de  vingt  ans ,  né  à  Lyon  quelques  mois  après 
le  siège  de  cette  ville,  pendant  les  horreurs  d'une  terreur  locale 
qui  a  gardé  le  nom  du  représentant  Réverchon  ,  bercé  par  consé- 
quent avec  les  récits  des  funestes  événemens  de  la  veille ,  et 
voyez  -  le  à  table  entre  deux  des  hommes  les  plus  fameux  de  la 
terrible  époque  qu'on  lui  apprit  à  détester  en  lui  racontant  son 
père  cherché  par  la  hache  du  bourreau,  et  sauvé  par  un  gen- 
darme;   son  aïeul  guillotiné   après   avoir  été  un  des  premiers 
partisans  de  la  révolution  ;  un  de  ses  oncles  égorgé  et  empaillé 
par  des  furieux  qui  finissent  par  jeter  ce  mannequin  de  chair 
dans  la  Saône  !  Elevé  dans  la  crainte  de  Dieu  et  dans  la  haine 
de  la  Convention,  dont  je  ne  connaissais  que  les  œuvres  san- 
glantes, je  frémis  en  m'asseyant  sur  cette  chaise,  que  le  hasard 
avait  si  mal  placée  ;  je  ne  sais  pas  si ,   un  instant ,   je  ne   me 
dis  pas  en  moi-même  :  «  Ces  gens-là  me  mangeront  pour  leur 
dessert  !  » 

Je  m'eftorçai  cependant  de  faire  bonne  contenance,  et  je  me 
résignai  à  tout  ce  qui  pouvait  arriver.  Je  dînai  mal,  très-mal, 
quoique  j'eusse  bon  appétit.  Je  mangeais  du  bout  des  dents  sans 
dire  une  parole ,  et  en  écoutant  la  conversation  des  deux  vieux 
poUtiques.  Je  ne  fus  pas  long-temps  à  m'apercevoir  que  ces  mes- 
sieurs avaient  peu  d'affection  l'un  pour  l'autre.  L'homme  aux 
bas  de  soie  et  à  la  coiffure  poudrée  n'aimait  pas  son  ci-devant 
collègue ,  mais  il  affectait  avec  lui  beaucoup  de  politesse ,  il  le 
caressait  de  paroles  flatteuses  ;  du  reste ,  c'était  un  causeur  spiri- 
tuel ,  assez  gai  et  fin  ;  il  appelait  l'empereur  :  Sa  Majesté  Bona- 
parte. A  ma  gauche  on  avait  un  autre  langage,  on  supprimait  la 


46  REVUE    DES    1>EUX    MONDES, 

qualité  et  le  titre  ,  on  disait  :  AJonapai'te,  tout  court,  ou  quelque- 
fois M.  Bonaparte.  Louis  XVIII ,  au  moins,  disait  :  M.  de  Bo- 
naparte !  La  politique  du  moment  fit  le  fonds  de  la  conversation, 
dont  je  ne  perdis  pas  un  mot ,  parce  qu'elle  se  croisait  devant 
moi,  gâtant  tous  les  mets  que  je  touchais.  L'empire  y  était  con- 
damné à  mort.  Napoléon  était  traité  avec  un  mépris  incroyable  , 
on  le  prenait  par  force  et  comme  pis-aller  pour  la  guerre  ,   mais 
on  se  promettait  de  lui  faire  violence  à  la  paix ,  s'il  durait  jusqu'à 
la  paix.  J'étais  indigné.  Du  moment  présent  aux  temps  passés , 
la  transition  n'était  pas  difficile  pour  des  votans;  la  guillotine  fut 
toute  la  précaution  oratoire.  Oh  !  alors  ,  je  fus  bien  à  plaindre  , 
et  je  me  hasardai  à  jeter  une  parole  au  milieu  de  ce  dialogue  qui 
courait  railleur,  insouciant ,  —  et  à  mon  sens ,  féroce,  —  comme 
s'il  eût  été  question  de  fêtes,  de  spectacles  ou  d'histoire  ancienne. 
« — Encore  un  régicide,  messieurs,  dis-je  d'une  voix  que  la  frayeur 
rendait  discrète.  — Oh  !  c'est  une  hypothèse  lointaine  ,  monsieur, 
et  qui  n'est  peut-être  pas  réalisable ,  répondit  le  révolutionnaire 
marquis.  — Et  pourquoi  pas?  répliqua  l'autre.  Vous  voilà  tou- 
jours avec  vos  timidités  et  vos  temporisations  !   Vous  avez  été 
cependant  bon  à  l'œuvre ,  mais  il  fallut  teri^ibleinent  vous  pous- 
ser. «  L'autre  resta  froid  à  ce  compliment  ;  celui  qui  l'avait  fait , 
reprit  :  « —  Le  peuple  sait  son  droit  contre  les  tyrans  ;  il  en  a  usé 
une  fois,  et  ne  le  laissera  plus  tomber  en  désuétude.  — Ainsi, 
ajoutai-je  ,  rien  ne  plaiderait  devant  vous  la  cause  de  Napoléon  , 
tyran  pendant  la  paix ,  ni  sa  gloire ,  ni  le  souvenir  des  grands 
services  qu'il  a  rendus  à  la  patrie  comme  administrateur  ?  —  As- 
surément non.    C'est  un  grand  capitaine,  je  l'avoue,  mais  il  a 
fait  la  guerre  pour  lui ,  pour  faii-e  de  toute  sa  famille  des  boutures 
impériales  plantables  à  Naples ,  en  Espagne ,   en  Hollande ,  en 
Westphalie,  à  Rome,   que  sais-je  ?  Quant  à  l'administrateur, 
qu'a-t-il  inventé  ?  La  Convention  a  tout  fait  avant  lui  ;  il  nous  a 
imités ,  et  voilà  tout.  Et  quand  il  aurait  trouvé  quelque  chose , 
peut-on  inettre  cela  en  compensation  avec  toutes  les  libertés  per- 
dues ?  C'est  un  tyran.  Qu'il  se  tienne  bien,  car  nous  lui  ferons 
une  dure  guerre  ,  nous  autres  qui  ne  nous  laissons  pas  facilement 
sétluirc  ,  et  qui  ne  nous  sommes  point  pris  par  les  pâtes  dans  la 


ASPIRANT    KT    JOURN ALKSTU.  4? 

glu  iinpciiale  !  Moi ,  je  n'aurai  pas  plus  de  ménagement  pour 
lui  que  je  n'en  ai  eu  pour  l'autre.  » 

J'ai  eu  toujours  à  cœur  la  mort  de  Louis  XVI  ;  j'avais  presque 
appris  à  lire  dans  le  Cimetière  de  la  Madeleine ,  et  j'aimais  ce  roi 
faible  et  malheureux  dont  je  ne  comprenais  pas  les  crimes  ,  dont 
je  comprenais  moins  encore  le  jugement:  j'éprouvai  donc  le  be- 
soin de  protester  contre  ces  dernières  paroles  : 

—  Ah  !  monsieur  ,  peut-on  se  vanter  de  la  mort  d'un  homme, 
d'un  roi  que  j'ai  tant  vu  pleurer  !  n'était-ce  pas...  ? 

—  Oui ,  répondit  doucereusement  celui  des  deux  convention- 
nels que  vous  savez  ,  oui ,  nous  sommes  peut-être  allés  un  peu 
loin. 

—  Un  peu  loin  ,  interrompit  l'autre  en  me  prenant  le  bras  ,  et 
en  me  le  serrant  avec  une  force  que  la  passion  triplait  chez  ce 
vieillard,  vous  n'y  étiez  pas,  jeune  homme,  et  vous  ne  pouvez 
comprendre  la  nécessité  de  cette  mort  1  Qu'il  vous  suffise  de  sa- 
voir que  l'arrêt  était  indispensable.  Louis  XVI  trahissait  ;  soit 
faiblesse  ou  autrement ,  il  entretenait  avec  l'étranger  des  corres- 
pondances coupables ,  j'en  suis  sûr  ;  nous  avons  dvi  l'en  punir.  Je 
ne  dis  point  que  ce  ne  fût  pas  un  honnête  particulier ,  un  ouvrier 
intelligent ,  mais  c'était  un  mauvais  roi  pour  une  république  ,  et 
la  république  était  indispensable.  Maintenant  encore ,  vous  me 
présenteriez  cent  fois  Louis  XVI  avec  toutes  ses  vertus  ,  que  cent 
fois  je  lui  ferais  couper  la  tête.  » 

Ce  sang-froid  à  parler  d'une  tête  coupée  me  confondit.  Je  regar- 
dai fixement  mon  tueur  de  rois,  comme  pour  savoir  si  c'était  en- 
têtement d'opinion ,  cruauté ,  faux  point  d'honneur ,  qui  fait 
soutenir  ce  qu'on  a  fait  de  mal ,  même  quand  on  a  la  certitude 
qu'on  a  eu  tort ,  ou  conviction  profonde  ;  je  vis  qu'il  n'y  avait 
dans  ce  cœur  ni  remords  ,  ni  cruauté  ,  ni  obstination  ,  mais  fana- 
tisme sincère.  Quant  au  marquis,  je  remarquai  qu'il  était  mal  à 
son  aise  de  la  franchise  de  notre  interlocuteur;  la  mort  de 
Louis  XVI  ne  lui  paraissait  plus,  sans  doute ,  vue  du  point  ovi 
nous  étions  placés  ,  une  chose  aussi  nécessaire  qu'il  l'avait  cru 
jadis.  Il  était  plus  libre  qu'autrefois ,  et  ne  se  voyait  pas  obligé 
•l'obéir  aux  ordres  dune  majorité  qui  avait  les  cachots  et  les  bour- 


48  REVUE    DES    DEUX    ÎIONDES. 

leaux  pour  punir  la  minorité.  Il  sourit  comme  pour  me  dire  : 
«c  C'est  un  vieux  fou,  un  niais  qui  conserve  ses  croyances  de  vingt- 
«  deux  ansi  »  Le  vieux  fou  me  faisait  peur;  mais  j'éprouvais, 
pour  celui  qui  le  jugeait  ainsi ,  un  tout  autre  sentiment,  celui  du 
mépris  le  plus  profond.  Je  sortis  malade  de  ce  dîner.  Je  n'ai  ja- 
mais revu  depuis  celui  que  j'ai  désigné  par  sa  coiffure  à  frimas  , 
mais  j'ai  retrouvé  son  inflexible  collègue  dans  le  inonde  ;  je  l'ai  vu 
bon,  aimable,  indulgent,  toujours  ferme  dans  ses  principes  ré- 
publicains. J'ai  su  qu'il  était  excellent  père  de  famille,  excellent 
ami.  Cela  ne  me  surprend  pas  aujourd'hui  ;  j'en  fus  alors  très- 
étonné.  Je  m'étais  fait  d'un  régicide  l'idée  qu'on  a  d'un  de  ces 
criminels  vulgaires  que  la  société  rejette  avec  horreur  de  son 
sein  ;  l'éducation  m'avait  fait  ces  premières  impressions  qui  ont 
eu  beaucoup  de  peine  à  s'etlacer. 

Le  4  jïtin  ,  l'empereur  devait  recevoir  dans  la  galerie  du  Mu- 
séum tous  les  députés  du  Champ-de-Mai  ;  je  voulus  assister  à  celte 
réception,  et  avant  de  me  rendre  au  Louvre,  je  montai  aux  Tuile- 
ries. Il  y  avait  beaucoup  de  monde  dans  la  salle  des  maréchaux  ; 
toutes  les  personnes  qui  avaient  quelque  chose  à  demander  à  Na- 
poléon étaient  là  ,  le  placet  à  la  main.  Je  ne  sollicitais  rien  ,  mais 
je  tenais  à  voir  de  près  l'empereur.  Je  pris  mon  rang  dans  une 
des  deux  files  qui  étaient  formées  obliquement ,  de  la  porte  par 
où  il  devait  sortir  à  celle  de  la  galerie  vitrée  qu'il  allait  traverser 
pour  se  rendre  à  la  chapelle.  J'étais  à  côté  d'un  soldat  décoré 
qui  venait  prier  l'empereur  cie  faire  entrer  son  fils  dans  un  des 
lycées  ;  il  obtint  cette  faveur.  Napoléon  le  reconnut  très-bien  ; 
il  y  avait  dix  ans  pourtant  qu'il  ne  l'avait  vu.  Quand  l'huis- 
sier annonça  l'empereur  ,  le  plus  grand  silence  succéda  au 
tumulte  des  conversations  particulières  ;  il  ne  fut  interrompu 
que  par  deux  ou  trois  salves  de  vii>al  poussées  au  moment  où  pa- 
rut l'homme  au  frac  vert.  J'étais  à  droite  dans  la  haie  que  par- 
courait Napoléon  ,  le  douzième  environ  des  expectans.  Je  le  vis 
très-bien  venir:  il  était  sérieux ,  tenait  à  la  main  son  chapeau, 
parlait  vite ,  s'arrêtait  quelques  secondes  à  peine  devant  chacun 
des  pétitionnaires ,  se  retournait  de  temps  à  autre  vers  les  gcnc- 


ASPIRANT    ET    JOURNALISTE.  40 

laux  Bertrand  etDrouot,  pour  leur  recommander  les  afl'aires 
dont  on  venait  de  rentretcnir  ,  et  continuait  rapidement 
sa  visite.  Il  s'arrêta  à  quelcjues  pas  de  Tendroit  où  j'étais,  et 
se  mit  à  rire.  Il  voyait  venir  ciuelqu'un  à  lui,  c'était  un  homme 
vieux  et  maigre ,  marchant  vite  comme  un  courtisan  attardé  ,  af- 
fublé d'un  habit  de  soie  à  la  française,  et  d'une  culotte  couleur 
forge  de  pigeon.  L'accoutremeAt  était  parfaitement  ridicule.  Un 
défenseur  du  tiers-état  dans  ce  costume  gothique  de  l'ancienne 
cour ,  il  y  avait  de  quoi  se  moquer  jjendant  un  mois  !  Tout  le 
monde  sourit  en  le  voyant ,  et  peut-être  aussi  en  voyant  sourire 
l'emperevu-.  Napoléon  reconnut  à  dix  pas  son  visiteur  essoufflé  , 
et  le  montrant  avec  gaîté  aux  généraux  de  sa  suite  :  »  Tiens  ,  dit- 
«  il,  c'est  l'abbé  Sièyesl  »  Il  appuyait  malignement  sur  le  mot 
abbé  comme  pour  faire  une  antithèse  de  l'habit  avec  la  qualité. 
Au  reste  ,  toutes  les  fois  que  l'empereur  voyait  l'abbé  Sièyes,  ou 
prononçait  son  nom ,  il  ne  pouvait  s'empêcher  de  rire ,  en  se 
rappelant  sans  doute  le  bon  tour  qu'il  avait  joué  à  ce  directeur  si 
fin  ,  si  habile  ,  qui  avait  eu  la  prétention  de  gouverner  la  France , 
et  s'était  laissé  si  facilement  duper  par  le  petit  général  Bonaparte, 
à  qui  l'on  accordait  bien  des  talens  militaires  ,  mais  dont  le  di- 
rectoire ,  tout  en  redoutant  son  ambition ,  niait  la  capacité  poli- 
tique. Après  quelques  mots  échangés  entre  l'empereur  et  l'abbé 
faiseur  de  constitutions ,  Sièyes  salua  profondément ,  et  Napoléon 
reprit  sa  promenade  un  moment  interrompue  :  il  arriva  à  mon 
soldat  qui  m'avait  fait  lire  sa  pétition ,  morceau  d'éloquence  sol- 
datesque vraiment  fort  remarquable,  je  vous  assure.  Ce  vétéran 
d'Aboukir  et  de  Marengo  tremblait  de  tous  ses  membres.  «  — Que 
veux-tu?  lui  demanda  l'empereur.  —  Sire,  votre  majesté...  — 
Eh  bien!  parle. — Dame,  sire... — Quelles  campagnes  as-tu  faites? 
—  Oh  I  pour  ça ,  sire  ,  toutes  avec  vous.  —  Tu  as  la  croix ,  que  te 
faut-il  de  plus?  —  Sire...  sire.,  ce  papier  vous  le  dira —  »  Na- 
poléon prit  le  placet ,  l'ouvrit ,  le  parcourut ,  et  se  retournant 
avec  bonté  du  côté  du  pétitionnaire  :  «  Accordé ,  mon  camarade , 
«  ton  fds  sera  élevé  aux  frais  de  l'empire.  » 

«  Et  vous ,  ajouta  l'empereur  en  venant  à  moi ,  que  voulez- 
vous?  »   Je  n'étais  pas  préparé  à  cette   question;  je  croyais  que 


C)0  BEVUE    DES    DEUX    MONDES. 

Napoléon  ne  parlait  qu'à  ceux  qui  cheicliaient  à  obtenir  de  lui 
une  parole  ;  je  restai  interdit  ;  je  tremblais  encore  plus  fort  que  le 
soldat  ;  ma  langue  ,  soudainement  épaissie  ,  restait  collée  à  mon 
palais  ;  mes  yeux  attachés  à  ses  yeux  se  fermaient  insensiblement 
comme  ils  auraient  fait  aux  rayons  du  soleil  ;  j'étais  magnétisé.  Je 
n'avais  pas  pour  me  tirer  d'embarras  vingt  campagnes  à  énumé- 
rer ,  et  une  pétition  à  présenter  ;  il  fallait  pourtant  se  décider  ;  j'a- 
vais entendu  dire  que  l'empereur  n'aimait  pas  qu'on  hésitât  de- 
vant lui,  et  cette  pensée  ajoutait  encore  à  mon  embarras.  A  la 
fin  ,  —  il  me  semble  qu'un  siècle  s'était  passé  depuis  que  l'em- 
pereur m'avait  demandé  :  «  que  voulez-vous  ?  —  à  la  fin  je  ré- 
pondis :  «  —  Je  sors  de  l'école  de  la  Marine,  et  j'espère  être  em- 
barqué bientôt.  »  —  Et  la  garde  !  parlez  de  cela  à  Drouot.  »  Il 
me  salua  de  la  tète,  et  passa  à  mon  voisin  de  droite.  Je  restai 
immobile,  stupéfait  de  ma  bonne  fortune.  Peu  à  peu,  je  me 
rassurai  et  j'en  vins  à  me  demander  pourquoi  l'empereur  m'avait 
proposé  d'entrer  dans  les  marins  de  la  garde,  quand  je  lui  parlais 
d'un  futur  embarquement.  J'étais  jeune,  grand  et  fort;  et  puis 
Napoléon  avait  pu  être  trompé  par  un  sabre  traînant  que  je  por- 
tais ,  un  grand  sabre  qui  était  devenu  proverbe  parmi  mes  cama- 
rades. J'allai  rappeler  au  général  Drouot  la  paiole  de  l'empe- 
reur ;  mais  cela  ne  put  }')as  s'arranger.  Au  lieu  de  rejoindre  le 
corps  des  marins  de  la  garde  ,  je  fus  incorporé  dans  la  compagnie 
des  aspirans ,  à  laquelle  on  confia  la  défense  tle  la  butte  Mont- 
martre. Nous  restâmes  à  ce  poste,  que  les  transactions  diplo- 
matiques rendirent  tout-à-fait  inutile ,  jusqu'au  jour  de  la  capi- 
tulation de  Paris.  On  nous  fit  évacuer  Montmartre  avant  que 
les  troupes  étrangères  entrassent  dans  la  capitale.  Pendant  le 
trajet  que  nous  fîmes  sur  les  boulevarts ,  encombrés  par  les 
femmes  qui  attendaient  l'arrivée  des  Russes,  et  qui  manifestaient 
une  joie  atroce,  nous  fûmes  souvent  insultés.  Il  nous  fallut 
une  grande  modération  pour  ne  pas  tirer  vengeance  de  ces  igno- 
bles outrages.  Je  vis  le  lendemain  un  officier  de  cuirassiers , 
moins  patient  que  nous ,  punir  avec  énergie ,  et  d'une  manière 
assez  plaisante  ,  un  monsieur  et  sa  compagne  qui,  en  passant  près 
d'un  détachement  que  cet  officier  conduisait  à  pied,  s'avisèrent 


ASl'IllA.NT     KT    JOllU.NAI.ISTi:.  ;»  ( 

de  dire  :  «  En  voilà  encore  de  ces  briî^jands  de  soldats  de  Bona- 
parte I  »  Notre  cuirassier  s'approcha  de  l'impertinent  duo ,  aji- 
pliqiia  un  vigoureux  soufflet  au  cavalier ,  puis  se  plaçant  côte  à 
côte  avec  la  dame,  leva,  très-grand  qu'il  était,  son  talon  à  la 
hauteur  de  la  hanche  de  cette  femme  ,  et  son  éperon,  déchirant 
du  haut  en  bas  la  robe  de  mousseline  blanche  et  le  jupon  ,  il  la 
laissa  demi-nue,  fort  embarrassée  de  sa  contenance  et  obligée 
de    chercher  un  refuge  dans  un  fiacre. 

Je  ne  voulais  pas  assister  à  la  seconde  entrée  des  Bourbons  ; 
mais  je  ne  pus  quitter  Paris  que  luiit  jours  après  celui  où 
Louis  XYIII  s'y  montra  entouré  de  toutes  les  troupes  étrangères 
qui  l'escortaient  comme  un  roi  captif.  Il  était  trop  clair,  à  voir  la 
composition  de  ce  cortège ,  que  c'était  au  nom  de  la  sainte-al- 
liance qu'il  était  appelé  à  régner.  La  joie  des  fenniies  et  d'une 
certaine  partie  de  la  population  fut  d'une  telle  indécence  à  cette 
occasion,  que  Wellington  se  crut  obligé  de  leur  en  faire  affront  en 
disant  aux  folle.s  qui  allèrent  lui  faire  visite,  l'embrasser  et  le  re- 
mercier de  la  bataille  de  Waterloo ,  qu'en  Angleterre ,  après  un 
malheur  public  aussi  grand  ,  les  femmes  ,  loin  de  se  parer  de  leurs 
habits  de  fête,  traîneraient  en  pleurant  des  voiles  de  deuil.  Je 
me  souviens  que  l'empereur  Alexandre  ,  passant  dans  la  rue  de  la 
Paix,  où  il  allait,  je  crois,  empêcher  qu'une  centaine  d'imbéciles , 
sous  la  direction  d'un  jeune  enthousiaste  qui  depuis  a  donné  un 
nouveau  synonyme  à  naïveté,  ne  cherchassent  à  ébranler  la  colonne 
qu'ils  avaient  la  prétention  de  renverser  par  flatterie ,  pour  les 
cosaques  et  les  grenadiers  autrichiens  ;  —  l'empereur  Alexandre 
se  sentant  pressé  de  tous  côtés  par  des  femmes  qui  le  dévoraient 
des  yeux  ,  lui  disaient  qu'il  était  magnanime  comme  prince  et  beau 
comme  homme ,  baisaient  ses  genoux  ,  ses  bottes  ,  le  bout  de  sa 
longue  ceinture  d'argent,  sa  main  qu'il  retirait  avec  modestie  ,  et 
jusqu'à  la  croupe  blanche  de  son  cheval ,  sourit  d'abord  de  pitié 
et  finit  par  dire  :  «  En  vérité ,  c'est  trop  ;  j'ai  honte  pour  vous  de 
«  tant  d'amour,  vous  me  feriez  rougir  de  la  victoire.  » 

C'est  à  Lyon  que  je  retournai.  En  arrivant  à  Roanne,  j'appris 
que  mon  père  était  à  quelques  lieues  de  là  ,  à  Saint-Alban ,  ou 


5?.  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

il  prenait  les  eaux.  Je  m'y  rendis.  Cet  établissement  était  tenu  par 
un  lie  nos  parens ,  M.  Jailly.  Lorsque  je  descendis  de  cheval, 
mon  père  et  son  cousin  vinrent  à  moi  d'un  air  contraint  auquel 
je  ne  concevais  rien.  Cela  m'inquiétait;  je  leur  demandai  la  rai- 
son de  cet  endiarras  qui  me  paraissait  si  peu  naturel  après  une 
longue  séparation.  Après  bien  des  précautions  oratoires,  bien  des 
reconnnandations  discrètes,  mon  père  me  dit  :  «  —  H  y  a  ici  une 
personne  qui  a  intérêt  à  n'être  pas  connue ,  apparemment  ;  elle 
est  à  Saint-AUian  sous  le  nom  du  comte  de  Neubourg  ;  peut-être 
la  reconnaîtras-tu  ,  mais  n'en  fais  pas  semblant.  Tu  entends  bien  ! 
cela  importe  beaucoup.  »  Je  n'eus  pas  de  peine  à  promettre  de 
respecter  un  incognito  qui  me  paraissait,  aU  surplus,  sans  aucun 
intérêt  pour  ma  curiosité.  On  sonna  le  dîner,  et  je  vis  tous  les 
pensionnaires  revenir  du  jardin  à  la  maison.  Parmi  eux ,  je  re- 
marquai ,  un  livre  à  la  main ,  sevd  et  dans  une  allée  tournante , 
un  lîonnne  grand,  enveloppé  dans  une  longue  redingote  blanche, 
une  toque  de  velours  sur  la  tête.  Je  le  reconnus  tout  de  suite. 
C'était  le  maréchal  Ney  que  j'avais  vu  souvent.  Mon  père  me  re- 
gardait avec  inquiétude  ;  il  s'aperçut  que  je  savais  le  secret  du 
prétendu  comte  de  Neubourg  ,  et ,  pendant  tout  le  dîner,  il  veilla 
sur  ma  langue  dont  il  redoutait  cjuelque  écart.  Quand  le  repas 
fut  fini,  le  maréchal  reprit  sa  promenade  et  sa  lecture.  — Il  li- 
sait le  Mérite  des  Femmes,  de  Legouvé  ;  je  vois  encore  le  volume 
entre  ses  mains.  —  Je  pris  à  part  mon  père  et  M.  Jailly  ,  pour 
leur  demander  conseil  sur  ce  cpie  je  devais  faire  ;  car  le  hasard 
m'amenait  à  Saint-Alban  pour  rendre  un  service  au  maréchal 
iVey.  <i  —  Votre  comte  de  Neubourg  ,  je  le  connais.  —  Eh  bien  I 
—  Il  faut  que  je  lui  parle.  —  Que  tu  lui  parles ,  et  pourquoi  ?  — 
Voici  pourquoi.  La  veille  de  mon  départ,  j'ai  rencontré  dans  un 
salon  un  homme  qui  a  des  relations  avec  la  cour  ;  cet  homme  n'a 
pas  voulu  me  tromper,  j'en  suis  persuadé.  Il  est  royaliste,  et 
d'autant  plus  dévoué  aux  Bourbons ,  qu'il  est  sans  naissance  et 
qu'il  veut  faire  un  chemin  rapide.  Mais  son  dévouement  n'exclut 
pas  la  générosité.  Il  a  surpris  aux  courtisans  une  liste  de  proscrip- 
tion qui  doit  être  publiée  bientôt  à  Paris.  «  Vous  partez,  m'a-t-il 
dit ,  voici  une  liste  de  noms  d'hommes  qui  seront  proscrits  avant 


ASPIRANT    KT    JOURNAl.ISTK.  53 

huit  jours  ;  si  vous  en  rencontrez  quelques-uns,  prévenez-les  du 
danger  qu'ils  courent.  »  — Est-ce  que  sur  cette  liste...?  —  Le 
maréchal  Ney  y  est  en  tète.  Il  faut  que  je  l'avertisse.  — Je  tournai 
rapidement  l'allée  où  Ney  marchait  en  lisant ,  et  me  trouvai  face 
à  face  avec  lui.  Je  l'abordai ,  j'étais  eu  uniforme,  et  je  ne  sais 
quel  soupçon  de  déguisement  lui  vint  à  l'esprit ,  mais  il  s'arrêta , 
et  sa  figure  exprima  l'anxiété  la  plus  grande.  — Rassurez-vous, 
monsieur  le  maréchal ,  votre  secret  sera  gardé  tout  aussi  bien  que 
s'il  n'était  connu  de  personne.  Ne  soupçonnez  aucune  trahison 
de  ma  part  ;  je  suis  le  fils  et  le  parent  de  deux  personnes  qui  vous 
sont  toutes  dévouées,  le  propriétaire  des  eaux  et  son  cousin.  — 
Où  voulez-vous  en  venir?  — Je  lui  dis  ce  que  j'avais  déjà  confié 
à  mon  père.  — Bah!  vous  êtes  sûr  de  cela?  —  Très -sûr,  mon- 
sieur le  maréchal.  Et  en  admettant  que  ce  ne  soit  pas  certain , 
n'est-ce  pas  probable?  il  faut  donc  agir  en  conséquence.  — Et, 
ajouta-t-il  après  un  instant  de  silence,    que  pourront-ils  me 

faire  ?  —  Vous  fusiller,  par  exemple Il  réfléchit.  —  Je  partirai 

bientôt,  demain  peut-être.  —  Lyon  et  Grenoble  vous  offrent  mi 
passage  facile  ;  les  autorités  n'y  ont  pas  encore  été  changées  ,  elles 
vous  assureront  votre  arrivée  en  Suisse. — Je  quittai  le  maréchal, 
persuadé  qu'il  serait  la  nuit  même  à  Lyon.  Il  passa  par  Aurillac  , 
et  vous  savez  le  reste. 

Lyon  était  agité  par  les  factions,  à  ce  point  que  le  séjour  m'en 
devint  bien  vite  insupportable.  Je  n'y  restai  pas  long-temps; 
j'allai  passer  à  la  campagne  deux  mois  avec  mon  père ,  qui  com- 
mençait celte  horrible  maladie  de  poitrine,  si  prompte  et  si  inopinée 
qui  le  ravit ,  jeune  encore ,  à  l'amour  de  toute  une  famille ,  à  l'es- 
time de  toute  une  ville.  Je  reçus  ordre  quelque  temps  après  de  re- 
joindre Brest  ;  mais  on  me  faisait  défense  de  passer  par  Paris.  On 
alongeait  ainsi  ma  route ,  en  la  rendant  difficile  ;  j'étais  malade  , 
et  c'était  en  novembre,  la  saison  était  très-froide.  —  L'hiver  de 
i8i5  fut  aussi  rigoureux  que  l'été  de  1816  fut  humide.  —  Les  voi- 
tures étaient  rares  et  chères  ;  je  fus  souvent  réduit  aux  pataches  , 
invention  diabolique  qui  augmenta  beaucoup  les  accidens  graves 
de  l'hémoptysie  dont  je  souffrais.  Tout  le  long  de  la  jetée  de  la 
I-.oire,  je  n'eus  pour  me  transporter  qu'une  charrette  à  veaux;  et,  la 
TOME  vm.  ^ 


54  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tète  pendante  entre  les  deux  liarreaux  de  l'arrière ,  je  marquai 
cette  longue  route  d'une  trace  de  sang  qui  rougissait  la  neige.  A 
Bourges,  je  fus  logé,  par  billet  de  logement ,  chez  M .  le  comte  de 
Grandmaison,  ancien  garde  du  corps  de  Louis  XVI ,  où  je  reçus 
la  plus  touchante  hospitalité ,  bien  que  nos  opinions  diiïérassent 
beaucoup.  J'aime  adonner  ici  un  souvenir  de  reconnaissances 
ce  couple  de  vieillards  indulgens  et  empressés.  Je  regrette  de  ne 
pas  me  rappeler  le  nom  d'un  chaudronnier  de  Tours,  qui  me  re- 
çut avec  une  cordialité  qui  prouvait  ses  sympathies,  non  pas  pour 
moi  qu'il  ne  connaissait  point ,  mais  pour  l'armée  dont  il  voyait 
passer  depuis  c|uel  temps  les  débris.  Je  fus  soigné  dans  cette  mai- 
son d'artisan  aussi  bien  que  j'aurais  pu  l'être  dans  l'hôtel  d'un 
riche.  J'eus  pour  garde-malades  les  trois  filles  du  chaudronnier, 
aimables  et  jolies  personnes  ,  qui  traitèrent  l'étranger  en  frère. 
Elles  n'avaient  jamais  quitté  la  Touiaine,  et  tout  leur  bonheur 
était  d'entendre  parler  de  Paris  qu'elles  se  mouraient  d'envie  de 
voir ,  et  de  la  mer  dont  la  seule  pensée  leur  faisait  une  peur  in- 
croyable. Je  leur  racontai  l'empereur,  Paris,  la  cour,  Louis  XVIII, 
la  mer  ,  la  tempête,  le  calme,  le  naufrage,  et  cela  avec  cette  gaîté, 
cette  chaleur,  cet  enthousiasme  ,  cette  verve  de  raillerie ,  cette  poé- 
sie qu'on  a  au  cœur  et  dans  la  voix  ,  lorsqu'on  est  jeune  et  qu'on 
éprouve  le  besoin  de  plaire.  Plaire  par  des  récits  qui  trouvaient 
un  si  charmant  auditoire,  était  tout  ce  qu'espérait  et  pouvait  l'aspi- 
rant malade.  Je  n'étais  pas  riche,  et  il  m'était  bien  cruel  de  ne 
pouvoir,  en  partant,  laisser  à  chacune  de  ces  enfans  si  obligeantes 
un  de  ces  petits  présens  c[ui  sont  plutôt  une  date  dans  la  vie  de 
celui  qui  les  reçoit,  qu'une  valeur  attachée  à  un  seivice;  je  le  leur 
dis  naturellement ,  et  forcé  de  prendre  en  plaisanterie  une  chose 
qui  me  paraissait  sérieusement  fâcheuse,  je  leur  demandai  si  elles 
avaient  jamais  mis  à  la  loterie  ?  • —  <<  Non  ,  et  nous  n'avons  pas  en- 
vie d'y  mettre.  — Mais  si  vous  étiez  sûres  d'y  gagner?  —  Est-ce 
qu'on  est  jamais  sûr  du  hasard  ?  —  Si  je  vous  donnais  des  numéros, 
vous  gagneriez.  — Quelle  folie  !  — Voulez-vous  des  numéros?  les 
mettrez- vous? —  Donnez  toujours,  et  si  nous  ne  les  mettons  pas, 
nous  verrons  au  moins  si  votre  pressentiment  était  bon. — J'écrivis 
trois  numéros,  le  chilfre  de  mon  ;ige,  celui  du  jour  de  mon  départ, 


5 


ASPIRANT    ET    JOURNALISTE.  55 

etle  nombre  9,  qui  marquait  celui  des  nuits  passées  auprès  de  mou 
lit  par  ces  excellentes  illlcs.  Je  partis.  A  Blois,  où  je  me  reposai 
près  d'une  semaine,  je  vis  sur  un  journal  le  tirage  de  Paris  ;  quelle 
surprise!  quel  bonheur  I  20,  17  et  9  étaient  sortis  !  .l'avais  fait 
cadeau  d'un  terne  à  mes  hôtesses!  Elles  avaient  pu  gagner  quinze 
ou  dix-huit  cents  francs!  — Je  n'ai  jamais  su  si  elles  avaient  joué. 
Je  l'aurais  été  demander  à  la  boutique  du  chaudronnier ,  quand  je 
suis  passé  à  Tours  en  revenant  d'Alger  ;  mais  toute  la  ville  était 
en  émoi,  pour  l'arrestation  de  M.  de  Peyronnet,  et  d'ailleurs  le 
conducteur  de  la  diligence  ne  m'aurait  pas  donné  le  temps  de 
faire  cette  visite  qui  aurait  été  longue.  Que  sont  devenues  ces  trois 
belles  filles  depuis  i8i5? 

D'Orléans  à  Bourges,  j'avais  voyagé  dans  une  grande  voiture 
avec  huit  officiers  de  différentes  armes  de  la  garde  impériale. 
Cette  partie  de  ma  longue  l'oute  me  fut  très-agréable  ;  je  rencon- 
trai là  un  des  hommes  les  plus  gais  et  les  plus  spirituels  c|ue  j'aie 

entendus  de  ma  vie,  M.  Dur qui  sortait  des  chasseurs  à  cheval 

de  la  garde.  C'est  lui  qui  inventa  la  plupart  des  jolies  histoires  de 
M.  de  La  Jobardicre,  que  M.  de  Loiirdoueix  recueillit  ensuite,  et 
orna  de  ses  dessins  ;  péché  de  sa  jeunesse  royaliste  que  la  censure 
racheta  plus  tard. 

J'arrivai  à  Brest,  j'étais  mourant.  On  me  reçut  à  l'hôpital  où 
je  fus  condamné  par  tous  les  médecins.  Je  puis  dire  cpie  j'ai  été 
mort,  et  je  pourrais  écrire  l'histoire  de  cette  lente  agonie  de  l'es- 
prit, plus  cruelle  que  celle  du  corps.  J'entendis,  bien  triste, 
M.  Billard,  dire  au  forçat  infirmier  qui  me  soignait  :  «Quand 
il  sera  mort,  vous  viendrez  me  prévenir.  »  Et  je  n'avais  pas  la 
force  d'ouvrir  les  yeux,  de  soulever  un  doigt  pour  protester  contre 
cet  arrêt!  Et  j'avais  toute  ma  raison!  Oh!  ce  supplice,  le  compre- 
nez-vous ?  c'est  celui  qu'endure  l'individu  qu'on  a  enterré  vivant. 
François  le  forçat  couvrit  ma  figure  du  drap  fatal ,  que  mon  dili- 
gent docteur  souleva  promptement:  quinze  jours  après,  j'entrais 
en  convalescence.  A  ma  première  sortie ,  j'allai  rendre  visite  au 
préfet  maritime,  qui  me  reçut  fort  mal  ;  il  se  mit  sur  la  hanche , 
et  posant ,  lui ,  vieux  sei-vitcur  de  la  république ,  en  partisan  dé- 


56  REVUt  DIS  DELX  MONDES. 

voué  des  Bourbons  ,  il  me  dit  :  «  Je  sais  de  vos  nouvelles  ,  mon- 
sieur !  quoi,  vous  vous  pexmettez  de  tenir  des  propos  outrageans 
et  injurieux  à  la  famille  royale!  Savez-vous  bien  que  je  pourrais 
vous  faire  mettre  enti'e  quatre  murailles  !  »  Je  ne  cherchai  pas  à 
me  justifier;  mais  le  fait  était  faux.  L'amiral  me  montra  une  dé- 
nonciation anonyme  ,  qui  lui  avait  été  envoyée  par  la  préfecture 
de  Quimper;  avec  cela  je  fus  condamné.  Plus  tard,  je  prouvai 
qu'il  y  avait  une  erreur  matérielle,  on  la  reconnut  et  l'on  me  dit: 
»  C'est  un  malheur,  la  mauvaise  note  est  partie ,  et  elle  restera.  » 
Je  rapporte  ce  fait  parce  qu'il  est  caractéristique  de  l'époque  ; 
toute  la  justice  du  temps  est  formidée  dans  la  réponse  qu'on  vient 
de  lire.  Voici,  au  surplus,  ce  qui  donna  lieu  à  la  méprise  dont  en 
définitive  je  fus  la  victime.  A  Vannes  je  m'étais  trouvé  à  table 
d'hôte  avec  tous  les  officiers  d'une  légion  vendéenne  qui  faisaient 
de  la  politique ,  Dieu  sait  laquelle  !  J'étais  au  service ,  je  m'abstins 
de  répondre  aux  motions  sanguinaires  qui  couraient  comme  des 
toasts  de  Cannibales;  tout  le  monde  ne  fut  pas  aussi  prudent.  Un 
garde  du  corps  de  la  compagnie  du  Luxembourg ,  qui  fuyait  la 
France,  était  à  table  à  côté  de  moi;  il  fit  quelques  plaisanteries  dont 
on  ne  lui  demanda  pas  raison,  mais  qu'on  se  rappela.  Ce  qu'on  ne 
se  rappela  pas ,  ce  fut  le  plaisant.  Je  dois  dire  pourtant  qu'une 
ressemblance  de  costume  put  tromper  nos  délateurs  :  le  garde  du 
corps  et  moi  avions  capote ,  bonnet  de  police  ,  bottes  éperonnées, 
— que  je  portais  toujouis  depuis  qu'après  le  20  mars,  M.  le  maré- 
chal Grouchy  m'avait  donné  à  Lyon  l'organisation  et  le  com- 
mandement d'une  compagnie  d'artillerie  qui  devait  marcher  contre 
l'armée  des  paysans  ,  sous  les  ordres  du  duc  d'Angoulème  ;  com- 
mandement que  je  laissai  bientôt  à  un  officier  aussi  capable  que 
je  l'étais  peu.  Mais  j'étais  seul,  et  le  maréchal  avait  compté  sur  mon 
zèle  plus  que  sur  mes  connaissances,  qui  n'allaient  pas  alors  au- 
delà  des  manœuvres  de  l'artillerie  de  mer.  —  Les  galons  et  les 
lioutons  de  nos  uniformes  étaient  les  seules  choses  qui  nous  distin- 
guaient; le  garde  du  corps  les  avait  d'argent,  et  les  miens  étaient 
d'or.  TJn  accessoue  remarquable  me  signalait  à  l'attention  des 
gens  c|ui  avaient  intérêt  à  me  reconnaître,  des  lunettes  auxquelles 
on  ne  fit  pas  attention.  L'offider  de  la  maison  du  roi  allait  à  Brest 


ASPIRANT    liT    JOUllNALlSTii.  !^n 

s'enibaïquer  pour  l'Amérique  ;  il  me  l'avait  dit.  Lorsque  je  lus 
accusé  du  délit  dont  il  s'était  rendu  coupal>le,  je  lui  laissai  le  temps 
de  partir  avant  de  présenter  ma  justification  complète  ;  il  n'a  ja- 
mais su  cette  circonstance ,  dont  je  ne  prétends  tirer  avantage 
que  contre  les  folles  passions  du  parti  qui  tenait  alors  la  France 
sous  la  terreur  de  ses  prévôtés.  Cet  oflicier  (;st  mort  dans  la  guerre 
des  indépend  ans. 

On  ne  savait  trop  comment  renvoyer  de  la  marine  ceux  d'entre 
nous  qui  n'étaient  pas  nobles  ou  fils  de  vilains  dévoués.  Pourtant' 
on  voulait  épurer  là  comme  ailleurs  ;  on  s'avisa  d'un  moyen  jésui- 
tique. Nous  fumes  forcés  de  subir  de  nouveaux  examens,  et  sous 
ce  prétexte  qui  était  véritablement  odieux  ,  on  nous  partagea  en 
quatre  catégories  d'opinions.  Je  fus  placé  dans  la  dernière  et  ren- 
voyé. Ceci  est  de  l'histoire,  et  où  il  faut  la  voir  ce  n'est  pas  dans 
ce  qui  m'arriva  à  moi  personnellement,  car  je  ne  suis  rien,  mai» 
dans  ce  qui  advint  à  six  cents  officiers  :  on  les  cliassa  pendant 
qu'on  rappelait  des  hommes  d'une  ignorance  et  d'une  incapacité 
révoltantes  (il  y  a  eu  trois  ou  quatre  exceptions  parmi  les  ren- 
trons),  et  qui  n'avaient  pas  vu  la  mer  depuis  vingt  ans.  Yoilù 
comme  on  avait  à  cœur  les  intérêts  de  la  marine  ;  voilà  comme 
entendaient  le  bien  du  service  les  hommes  à  qui  les  destinées  du 
pays  étaient  confiées. 

Quand  on  aime  vme  profession ,  quand  on  se  sent  une  aptitude 
pour  son  art,  quand  on  a  fait  des  études  et  dépensé  du  temps  , 
plus  précieux  que  l'argent,  pour  se  rendre  propre  à  l'exercer,  on 
n'y  renonce  pas  tout  de  suite.  J'aimais  la  marine,  je  l'aime  en- 
core avec  passion  ;  je  n'avais  pas  d'autre  avenir  ,  je  cherchai  à  me 
faire  réintégrer  :  toujours  je  fus  repoussé.  On  me  traita  comme 
on  aurait  traité  un  homme  influent.  Il  me  fallut  chercher  à  vivre 
par  une  nouvelle  industrie.  Mon  père  était  mort  sans  laisser  de 
fortune  ;  son  petit  héritage  était  nécessaire  à  ma  mère  et  à  l'édu- 
cation d'un  frère  cadet  qui  commençait  la  médecine.  Il  était 
juste  que  je  n'y  prétendisse  rien  ;  on  avait  dépensé  beaucoup  pour 
me  iairc  un  état,  et  l'on  devait  autant  au  futur  médecin.,  Quelle 


58  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

carrière  aborder  ?  Quelles  études  faire  ?  Comment  vivre  en  atten- 
dant? Mon  frère  aîné  se  dévoua  généreusement  pour  nous  tous. 
Mais  la  fortune  trompa  ses  espérances ,  elle  se  joua  de  sa  cons- 
tance et  de  ses  efforts.  Je  voyais  à  Paris  bon  nombre  d'officiers 
qui  supportaient  mal  leur  infortune ,  s'adressaient  à  M.  Lafitte 
])our  en  obtenir  des  secours ,  et  ciiaient  ensuite  contre  le  ban- 
quier libéral ,  s'il  ne  leur  donnait  que  de  faibles  sommes ,  comme 
s'il  devait  sa  fortune ,  laborieusement  acquise ,  à  qui  ne  voulait 
pas  travailler  de  peur  de  déi'ôger  !  Cette  façon  d'aumônes  ac- 
cordées à  l'opinion  ne  pouvait  me  convenir;  c'est  du  travail  que 
je  demandais  partout ,  sans  en  trouver.  J'avais  fait  d'assez  mau- 
vaises études  ,  et  j'étais  parti  du  lycée  débiteur  envers  mon  pro- 
fesseur de  rhétorique  d'un  pensum  de  six  mille  vers;  je  songeai 
à  rap]>rendre  :  on  ne  rapprend  pas  c|uand  on  est  tourmenté  par 
le  besoin ,  et  qu'on  n'a  pas  tout  ce  qu'il  faut  pour  étudier  com- 
modément. Ensuite,  toute  sa  vie,  on  marche  toujours,  près  de 
tomber,  sur  ce  vide  qu'on  n'a  pas  su  combler.  Aussi ,  Dieu  sait , 
depuis  douze  ans  ,  quelles  précautions  il  m'a  fallu  prendre  pour 
marcher  sur  ce  terrain  miné.  C'est  l'art  du  danseur  de  corde  qui 
consiste  à  paraître  solide  sur  la  voie  étroite  du  funin. 

J'avais  le  goût  des  arts,  je  m'y  livrai  avec  bonheur  ,  non  pour 
produire,  hélas!  mais  pour  juger  l'artiste.  Je  me  fis  critique, 
comme  on  se  fait  spécidateur  à  la  Bourse;  j'avais  la  même  mise 
de  fonds  que  la  plupart  des  coulissiers  !  Je  n'avais  qu'une  excuse, 
la  bonne  foi  et  la  nécessité.  La  nécessité  !  elle  était  bien  impérieuse  ! 

J'avais  frappé  à  tovites  les  portes  ,  nulle  part  on  ne  m'avait  dit  : 
«  Entrez  ,  »  excepté  dans  une  bonne  famille ,  qui  est  devenue  la 
mienne,  mais  qui  ne  pouvait  rien  pour  me  faire  vme  position.  Je 
ne  puis  dire  tout  ce  que  j'ai  entrepris  ;  il  n'y  a  peut-être  que  le 
valet  de  la  comédie  qui  ait  le  droit  de  dire  comme  moi  : 

J'ai  fait  tant  de  métiers  dedans  le  nalnrel , 
Qu'on  peut  bien  m'appeler  un  homme  universel  ! 

J'ai  dessiné  des  châles  de  cachemire  chez  M.  Lupin  ,  sous  la  di- 
rection d'un  homme  de  talent  dans  ce  genre,  M.  Glev...  ,  ({ui 


ASPIRAÎST    ET    JOURNALISTE.  5t) 

n'a  pu  parvenir  à  faire  de  moi  qu'un  copiste  malhabile.  Je  m'avi- 
sai un  jour  d'enseigner  une  langue  que  je  n'ai  jamais  bien  sue  , 
et  de  donner  à  des  étrangers  des  leçons  de  français  :  saint 
Jean  donnait  bien  le  baptême  sans  l'avoir  reçu  !  Un  remords 
me  prit  et  je  quittai  le  professorat  par  respect  pour  la  langue. 
Ce  que  je  fis  de  mieux ,  le  voici  : 

J'étais  fort  pauvre,  et  j'avais  adopté  pour  mon  restaurant,  non 
pas  leCafé  Anglais  où  je  savais  que  certaines  personnes  dînaient  tou- 
jours avec  l'argent  du  respectable  M.  Lafitte ,  mais  un  petit  caba- 
ret de  la  rue  Montpensier,  où  l'on  dînait  pour  dix  sou.s;  et  de  bons 
dîners  ,  je  vous  assure  !  un  morceau  de  bœuf  excellent ,  du  pain 
et  quelquefois  du  vin  !  Mes  commensaux  étaient  des  cochei's  de 
cabriolets  et  cjuelques  honnêtes  ouvriers ,  presque  tous  anciens 
soldats.  Je  n'avais  qu'un  seul  habit,  un  habit  d'uniforme  ayant 
des  anci^es  brodées  au  collet  et  aux  retroussis  ;  il  me  donnait  un 
peu  de  considération  à  cette  auberge;  seulement  je  n'y  boutonnais 
pas  mes  épaulettes  que  je  conservais  pour  faire  mes  visites  dans 
quelques  maisons  où  j'étais  fort  bien  reçu,  mais  où  l'on  ignorait 
une  misère  que  je  cachais  avec  un  col  de  chemise  assez  propre.  Je 
n'étais  pas  si  gai  que  les  cochers ,  et  leurs  éclats  de  rire  me  fai- 
saient mal  quelquefois  ,  bien  que  je  fusse  assez  philosophe  pour 
ma  position.  J'allais  donc  prendre  mon  repas  vers  quatre  heures, 
avant  que  la  société  fût  nombreuse;  et  puis  j'avais  le  choix  des 
morceaux  !  Un  ouvi'ier  me  regardait  souvent  dans  le  coin  obscur 
où  je  me  plaçais  d'ordinaire.  Un  soir,  il  s'approche  poliment  de 
moi ,  pose  son  assiette  ,  son  pain  et  sa  bouteille,  —  ce  jour-là  je 
bus  du  vin  I  —  sur  la  toile  cirée  qui  servait  de  nappe  à  ma  table  , 
et  me  dit:,  «  Excusez,  mon  officier,  si  je  vous  dérange;   mais 
j'ai  à  vous  parler.  — Asseyez-vous  ^  monsieur ,  et  causons.  — Vous 
êtes  déplacé  ici,  mon  officier.  —  Mais  non  ,  je  suis  conformément 
à  ma  fortune  ,  il  y  a  ici  d'honnêtes  gens  dont  la  société  ne  saurait 
me  déplaire  ;  et  quant  à  la  vie  animale  I...  — Eh  bien  !  ça  me  fait 
de  la  peine ,  voyez-vous  ,  vous  n'êtes  pas  fait  pour  vivre  avec  nous 
autres ,  et  il  faut  que  chacun  soit  à  sa  place.  —  La  mienne  est 
humble,  que  voulez-vous?  je  n'y  resterai  pas  toujours ,  j'espère. 
—  Auriez-vous  de  la  répugnance  pour  un  état  manuel  ?--: A Hfuue. 


6o  REVLE  DES  DEUX  MONDES. 

Je  ne  répugne  qu'à  l'oisiveté.  — Voulez -vous  venir  avec  moi 
tout  à  l'heure  ?  —  Volontiers.  —  Achevons  donc  de  dîner.  » 

Il  ne  m'en  dit  pas  davantage.  Nous  finîmes  notre  repas  en 
causant  de  choses  indifférentes,  et  nous  partîmes.  C'est  au  fau- 
bourg Saint-Martin  qu'il  me  conduisit.  J'entrai  après  lui  chez  un 
tireur  d'or.  Il  était  à  table  avec  sa  femme ,  bonne  et  grosse  mère 
de  quarante  ans  ,  et  leur  tille ,  jolie  blonde  de  dix-huit  ans  envi- 
ron. On  se  leva  obligeamment  pour  me  recevoir  ,  et  l'on  m'offrit 
du  café.  «  Bourgeois ,  dit,  après  ces  politesses  ,  mon  inti'oducteur , 
voilà  monsieur  qui  vous  demande  de  l'ouvrage  ;  c'est  un  officier 
qui  n'a  pas  d'argent  de  reste  ;  il  a  eu  des  malheurs;  enfin  suffit; 
il  veut  travailler,  ce  qui  est  très-bien,  et  j'en  réponds.  »  Je  serrai 
affectueusement  la  main  à  ce  brave  homme  qui  se  portait  caution 
pour  quelqu'un  qu'il  avait  deviné  ,  mais  qu'il  ne  connaissait  pas. 
«  Mais,  répondit  le  maître  tireur  d'or,  je  ne  sais  pas  à  quoi  je 
pourrais  employer  monsieur;  il  n'a  jamais  été  dans  la  partie,  à 
ce  que  je  crois;  et  je  pense  ,  ajouta-t-il  en  regardant  mes  boutons 
timbrés  d'une  ancre ,  qu'il  s'entendrait  mieux  à  tirer  sur  une  coi'de 
qu'à  alonger  un  lingot.  Cependant ,  si  monsieur  veut  tourner  la 
roue! — Je  tournerai  la  roue,  monsieur,  et  je  tâcherai  de  me 
figurer  que  c'est  celle  du  gouvernail  d'un  vaisseau.  —  Je  ne 
pourrai  vous  donner  que  quinze  sous  par  jour.  —  Je  suis  à  vous  , 
monsieur.  »  Quinze  sous ,  quand  on  n'a  rien ,  c'est  une  fortune.  Je 
soupirai  tout  en  riant.  «  A  demain  donc ,  monsieur.  On  entre  à 
sept  heures  à  l'atelier.  » 

Je  demeurais  en  haut  de  la  rue  de  La  Harpe;  il  me  fallait  trois 
grands  quarts  d'heure  pour  aller  chez  mon  patron;  je  partis  à 
six  heuxes.  Je  mis  de  la  coquetterie  à  ma  toilette  pour  faire  mon 
entrée.  J'attachai  mes  épaulettes  à  mon  habit ,  je  ceignis  mon 
épée  :  c'était  fort  ridicule ,  sans  doute  ;  mais  cela  produisit  un 
bon  effet  sur  mes  nouveaux  camarades.  Pas  une  plaisanterie,  pas 
un  mot  grossier,  pas  une  demande  indiscrète,  et  cela  tant  que 
je  restai  à  l'atelier  du  tireur  d'or.  Cette  déférence ,  ce  respect 
pour  le  malheur  me  touchèrent  infiniment  I 

Me  voilà  tournant  une  roue ,  comme  le  chien  de  La  Fontaine 
tournait  la  broche.  La  fonction  était  pénible,  et  je  n'étais  pas 
encore  bien  rétabli  de  ma  longue  maladie.  Au  bout  de  quelques 


ASPIRANT    ET    JOURNALISTE.  Gl 

jouis  ,  j'allai  trouver  le  bour^jecis  ,  et  lui  dis  :  »  Je  n'ai  pas  osé 
vous  demander  de  m'eniployer  mieux  ;  mais  je  puis  faire  autre 
chose  que  tourner  la  loue  et  étirer  vos  Larres  d'argent  doré.  Je 
suis  de  Lyon,  où  j'ai  vu  faire  la  passementerie  ;  donnez-moi  des 
instrumens  et  vous  verrez  !  —  Je  veux  bien  essayer.  » 

Mademoiselle  Céleste,  la  jolie  blonde,  eut  pitié  de  l'audacieux 
novice.  Son  père  eut  la  bonté  d'être  un  peu  content ,  et  je  passai 
ouvrier  à  trente  sous,  heureux  comme  si  j'avais  été  nommé  en- 
seigne de  vaisseau.  Pour  le  coup  j'étais  riche ,  et  je  buvais  du 
vin  tous  les  deux  jours  !  J'avais  l'amour  du  spectacle  ;  je  n'y  avais 
pas  été  depuis  long-temps.  Tous  mes  plaisirs  se  bornaient  à  de 
longues  visites  au  musée  du  Louvre  et  à  la  galerie  du  Luxem- 
bourg, sur  laquelle  j'avais  écrit  une  brochure  pseudonyme.  Je 
parvins  à  mettre  de  côté  quatre  francs ,  et  j'allai  à  l'Opéra ,  les 
bottes  bien  cirées,  mes  mains  d'ouvriers  cachées  dans  des  gants 
honnêtement  propres ,  mes  brillantes  épaulettes  sur  le  dos  et  le 
sabre  trauiant  au  côté.  Quel  régal  qu'  Orphée ,  quand  on  aime  la 
musique ,  la  danse ,  et  qu'on  soupire  après  l'Opéra  depuis  un 
an!  Je  passai  une  soirée  délicieuse!  Lais,  Nourrit  père,  ma- 
dame Alberl-Him  ,  mademoiselle  Bigottini ,  tout  ce  qu'il  y  avait 
de  mieux ,  et  le  foyer  entre  les  deux  pièces  ! 

Cette  soirée  changea  mon  sort.  Je  rencontrai  au  foyer  un  colo- 
nel de  mes  amis  qui  me  demanda  ce  que  je  faisais  à  Paris  ;  je  le  lui 
dis ,  peut-être  avec  plus  d'orgueil  que  de  naïveté.  —  Vous  per- 
drez le  reste  de  votre  santé.  Utilisez  vos  premières  études  et  lais- 
sez la  cannetille.  —  Je  ne  demanderais  pas  mieux,  mais  que  faire? 
Si  je  pouvais  écrire  quelque  part.  —  On  écrit  beaucoup  à  pré- 
sent, et  les  journaux  sont  très-courus.  —  Si  je  pouvais  domier 
quelques  leçons  de  dessin  à  des  enfans  et  de  grammaire  à  des  cui- 
sinières!—  Ou  à  des  étrangers?  C'est  une  bonne  idée.  Je  vous 
trouverai  demain  un  écolier  au  moins.  —  En  effet,  le  lendemain 
j'avais  un  Espagnol  qui  me  donnait  cent  sous  par  cachet  et  pre- 
nait quatre  leçons  par  semaine  :  c'était  un  gentihomine  pressé  de 
lire  nos  auteurs.  Je  me  rappelle  une  niaiserie  du  piofesseur  que 
l'écolier  prit  pour  une  malice;  le  premier  livre  où  je  le  fis 
lire  fut  le  don    Quichotte  de  Florian.  Pas    mal  choisi  ,   n'est-ce 


6î  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas?...  J'allai  dire  adieii  à  mon  bourgeois  du  faubourg  Saint- 
Denis  ;  j'embrassai  sa  femme  en  la  remerciant  ;  j'embrassai 
aussi  mademoiselle  Céleste  ;  je  dis  seulement  :  à  revoir,  à  Dupuis 
mon  protecteur,  que  j'ai  vu  souvent  jusqu'en  1820  où  il  est  allé 
s'établir  en  Allemagne ,  et  j'engageai  à  dîner  tout  l'atelier  pour  la 
fin  du  mois.  Alors  j'achetai  un  habit  bourgeois  ,  un  habit  vert,  un 
habit  à  la  model  C'est  une  époque  dans  ma  vie.  L'Espagnol  m'amena 
un  Portugais ,  et  celui-ci  un  Brésilien.  J'étais  au  comble  de  mes 
vœux;  je  ne  devais  rien  à  personne  ;  je  dînais  à  vingt-deux  sous 
tous  les  jours,  et  je  voyais  Talma  une  fois  par  semaine! 

Comment  je  fus  un  instant  commis  delà  guerre  à  la  place  d'un 
de  mes  amis  qui  avait  été  soldat  du  train,  apothicaire,  précepteur 
et  qui  depuis  s'est  fait  prêtre,  c'est  ce  qu'il  est  inutile  que  je  dise. 
Comment  je  m'associai  à  un  agent  d'affaires  qui  gagnait  de  l'argent 
pendant  que  j'en  perdais ,  moi ,  c'est  ce  qui  serait  trop  long  à  ra- 
conter. Comment  je  devins  journaliste...  et  parbleu  comme  tout  le 
monde ,  par  amour  du  théâtre  où  je  voulais  avoir  des  entrées  fran- 
ches, par  désir  de  me  voir  imprimer,  par  vanité,  et  puis  aussi  par 
besoin  d'avoir  une  existence  stable.  Le  hasard  me  favorisa,  et 
bientôt  je  fus  associé  à  cinq  ou  six  littérateurs  de  l'empire  fort 
renommés.  Ma  nouvelle  carrière  fut  heureuse  ;  elle  m'a  permis  de 
payer  une  dette  d'amour  et  d'élever  un  enfant!...  Que  de  nuits  j'ai 
passées!  combien  j'ai  travaillé!  que  de  tourmens  d'amour-propre 
m'ont  torturé!  et  les  choses  que  j'ai  vues,  les  hommes  que  j'ai 
connus,  les  intrigues  politiques  et  les  intrigues  de  coulisses  qui  se 
sont  nouées  devant  moi  !  si  je  disais  cela ,  quel  appendice  je  join- 
drais à  certains  mémoires!  je  m'en  garderai  bien.  De  tout  ce  qui 
m'est  arrivé  dans  cette  vie  du  journahste  quotidien,  si  active,  si 
diverse,  si  fatigante,  si  agréable,  si  désolante  et  si  gaie,  je  ne 
veux  vous  raconter  qu'une  aventure. 

C'était  en  1823,  si  je  ne  me  trompe.  Louis  XVIII  avait  donné 
à  madame  du  Cayla  la  petite  maison  de  Saint-  Ouen  ,  que  tout  le 
monde  connaît.  Le  don  était  connu  du  public  ;  on  jasait  beaucoup 
dans  les  salons  de  cette  libéralité;  les  femmes  qui  n'avaient  pu 
obtenir  l'honneur  de  l'amitié  déclarée  que  le  roi  avait  pour  la 
jolie  comtesse ,  en  médisaient  très-fort  et  se  moquaient  du  vieux 
monarque  qui  affichait  des  prétentions  de  jeune  homme,  seule- 


ASPIRANT    ET    JOURNALISTE-  63 

ment  parce  que  les  courtisans  lui  avaient  persuadé  qu'un  roi  de 
Fiance ,  témoins  tous  ses  aieux ,  ne  pouvait  se  passer  décemment 
d'une  amie  en  titre.  Ruse  de  courtisans  qui  voulaient  battre  en 
brèche  le  crédit  de  M.  Decazcs.  Louis  XVIII  savait  bien  qu'on 
murmurait,  mais  il  était  fier  de  ces  attaciucs.  Pour  que  le  pavillon 
de  Saint-Ouen  dit  mieux  à  tout  le  monde  qui  l'avait  donné,  le  roi 
commanda  à  M.  le  baron  Gérard  un  portrait  en  pied ,  qui  devait  être 
placé  dans  un  des  salons  de  madame  du  Cayla,  et  rester  là  comme 
une  signature  au  bas  d'un  contrat.  M.  Gérard  fit  le  portrait,  qu'on 
porta  aux  Tuileries  et  de  là  à  Saint-Ouen. 

Pour  l'inaugurer  et  pour  pendre  convenablement  la  crémaillère , 
comme  nous  disons  ,  nous  autres  bourgeois ,  dans  ce  petit  château 
royal,  Louis  XVIII,  qui  savait  son  Suétone,  se  rappela  les  fêtes  de 
Bayes;  mais  il  se  rappela  aussi  Pétrone  ,  et  il  eut  peur.  La  presse 
l'effrayait,  il  hésita;  les  bons  conseils  de  ses  amis  le  raffermirent. 
Il  fit  arranger  une  fête  au  milieu  de  laquelle  il  devait  paraître  en 
personne  et  en  peinture  ;  la  musique  de  la  chapelle  et  du  Conser- 
vatoire reçut  ordre  d'embellir  cette  solennité:  des  invitations  fu- 
rent faites;  des  tables  furent  dressées  dans  les  jardins  et  chargées 
de  rafraîchissemens  ;  à  un  signal  convenu ,  un  rideau  vert ,  ca- 
chant le  chef-d'œuvre  de  M.  Gérard,  —  c'était  une  expression  con- 
sacrée alors  pour  tout  ce  que  produisait  ce  peintre,  —  devait  s'ou- 
vrir aux  cris  de  vive  le  roi!  Tout  était  bien  convenu  et  le  jour 
pris.  —  Ce  jour  c'était  le  3  mai.  La  politique  se  trouvait  aussi  de 
la  partie.  Cependant,  la  veille,  Louis  XVIII  fut  ébranlé;  on 
se  moquait  si  ouvertement  de  cette  parodie  des  galanteries  de 
François  I  '  et  de  Louis  XIV,  qu'il  résolut  de  ne  pas  aller  à  Saint- 
Ouen.  Il  avait  prié  le  comte  d'Artois  de  s'y  rendre  :  autrefois,  cet 
aimable  seigneur, —  c'est  le  nom  flatteur  que  les  dames  du  Vaux- 
hall  de  Torré  lui  avaient  donné  unanimement  en  1 779 ,  — n'aurait 
pas  manqué  d'obéir  à  un  ordre  de  cette  nature.  Mais  il  avait 
vieilli,  il  avait  pris  le  rôle  d'un  homme  revenu  des  folies  de 
l'amour  :  il  était  sage  ,  pieux  ,  et  puis  il  faisait  de  l'opposition  ; 
il  avait  élevé  le  pavillon  Marsan  contre  le  pavillon  de  Flore ,  et 
M.  de  Latil  contre  M.  Decazes.  Il  refusa  net.  Grand  scandale  à  la 
cour,  bonne  matière  à  railleries  pour  les  salons  et  les  journaux. 
On  se  passera  donc  du  comte  d'Artois  ,  et  le  roi  n'ira  pas.  Ce  sera 


kV]  REVUE     DES    DEUX    MONDES. 

seulement  une  femme  amie  des  arts  qui  aura  préparé  un  triom- 
phe à  M.  le  baron  Gérard ,  et  donné  à  quelques  amis  le  régal 
d'une  bonne  musique  et  d'une  collation  délicate. 

Le  jour  arriva,  il  faisait  un  temps  magnifique  :  beau,  cliaucl, 
tout-  à-fait  propice  à  la  fête.  J'étais  fort  occupé  au  bureau  du 
journal  que  nous  publiions  alors  ,  journal  qui  a  fait  assez  de  bruit 
dans  son  temps.  Je  jetais  bien  vite  en  moule  cette  prose  impro- 
visée que  les  iniprimeurs  arrachent  au  rédacteur  quand  l'heure 
est  venue  de  la  composition  ;  j'avais  grandement  à  faire ,  car 
j'étais  seul  et  je  voulais  aussi  aller  à  Saint-Oueu;  on  vint  m'an- 
noncer  M.  le  ducd'Escars.  Cela  me  dérangeait  beaucoup  ;  de  quoi 
voulait  me  parler  le  vieux  gentilhomme?  Avait-il  inventé  quelque 
nouveau  plat  dans  ses  conférences  culinaires  avec  son  glorieux 
maître?  — Failes  entrer.  — M.  d'Escars  entra. — Vous  êtes,  me 
dit-il  le  rédacteur  en  chef  du  Miroir? —  Oui,  monsieur,  jusqu'à 
la  fin  de  ce  mois  ;  je  suis  même  le  seul  rédacteur  présent,  car  tous 
mes  collaborateurs  sont  à  la  campagne  aujourd'hui.  —  Monsieur, 
je  suis  le  duc  d'Escars,  et  je  viens. . .  —  Qu'y  a-t-il  pour  votre  ser- 
vice, monsieur  le  duc?  —  Je  viens  à  vous  de  la  part  du  roi... 
—  De  la  part  du  roi ,  monsieur  !  Ne  vous  trompez- vous  pas?  Le 
roi  a  bien  eu  des  relations  avec  le  Miroir^  mais  elles  ont  été  se- 
crètes. Il  lui  a  adressé  des  articles,  peut-être  un  peu  pour  le  com- 
promettre ,  mais  dans  tous  les  cas  pour  satisfaire  à  son  besoin 
royal  de  moquerie  contre  ses  courtisans... — Monsieur,  ce  que 
vous  me  dites-là...  — Est  très-vrai;  le  premier  article  que  le  Mi- 
roir ait  publié  contre  M.  Dudon  était  du  roi. Tout  se  sait,  surtout  ces 
choses-là  où  il  y  a  une  petite  vanité  d'auteur  en  jeu.  Louis  XVIII 
n'a  pas  gardé  son  secret,  pourquoi  le  tiendrais-je?  Mais  enfin  le  roi 
s'est  fait  notre  collaborateur ,  et  c'est  sans  doute  à  ce  titre  qu'il 
nous  fait  demander  un  service.  —  Sa  Majesté  m'a  chargé  de  vous 
prier...  —  Voyons,  monsieur  le  duc  ,  parlez  sans  hésiter.  — Eh  ! 
bien,  monsieur,  vous  savez  qu'aujourd'hui  à  Saint-Ouen —  — 
Oui ,  monsieur  le  duc  ,  j'ai  un  billet,  j'y  vais  y  aller  tout  à  l'heure 
et  je  réserve  deux  colonnes  pour  parler  au  public  demain  de  ce 
spectacle  de  la  cour.  —  C'est  justement  ce  que  le  roi  redoute.  — 
Je  le  crois ,  monsieur  ,  mais  il  faudra  bien  pourtant  que  cela  soit. 
— Le  roi  voudrait  bien  !... — Je  suis  désolé  de  refuser  le  voi ,  mais 


ASPIRANl      KT    JOURNALISTE.  Gf) 

c'est  impossible.  —  llefuseï-  le  roi ,  c'est  hieii  dur.  —  C'est  seule- 
ment raisonnable.  Que  voulez-vous  qu'on  pense  du  Miroir,  s'il  ne 
parle  pas  de  cette  fête  qui  est  un  scandale  public ,  entre  nous  ?  Ne 
dira-t-on  pas  qu'il  est  vendu  au  roi  ?  —  Mais  il  s'agit  d'une  af- 
faire toute  privée.  Auriez-vous  le  droit  de  divulguer  ce  qui  se  passe 
chez  moi?  Ce  qui  se  passe  à  Saint-Ouen  n'est  pas  davantage  de 
votre  domaine.  —  C'est  une  question  que  les  tribunaux  pourront 
juger,  monsieur  le  duc. — Mais  si  votre  voisin  le  boucher  ouïe  bou- 
langer venait  vous  dire  :  Monsieur  ,  je  donne  une  fête  chez  moi  ; 
il  y  aura  à  ma  porte  des  lampions  et  des  gendarmes;  cela  fera  de 
l'effet  dans  le  quartier,  cependant,  je  vous  en  prie,  n'en  dites  rien 
dans  votre  feuille,  que  feriez-vous?  —  Dès  que  le  roi  comprend 
assez  bien  sa  position  pour  se  comparer  ici  à  mon  voisin  le  boulan- 
ger, dès  qu'il  n'emploie  ni  la  menace  ni  la  séduction,  je  vous 
promets  que  j'arrangerai  les  choses  de  inanière  à  satisfaire  Sa 
Majesté  ,  sans  déserter  la  cause  des  lecteurs  du  Miroir.  M.  Ter- 
naux  donne  aujourd'hui  une  fête  industrielle  à  Saint-Ouen  ,  par 
opposition  à  la  fête  de  madame  du  Cayla  ;  je  rendrai  compte  de 
celle-là,  et  quant  à  madame  du  Cayla  et  au  portrait  de  M.  Gérard, 
ils  n'y  seront  que  par  allusion  ou  comme  les  statues  de  Cassius  et 
de  Brutus. — Le  moins  possible,  n'est-ce  pas,  monsieur?  — 
Soyez  tranquille ,  monsieur  le  duc.  Mais  service  pour  service. 
Nous  avons  un  procès,  ridicule  comme  tous  ceux  qu'on  nous  a  faits 
Jusqu'ici,  pour  des  pointes,  des  épigrammes  ,  des  allusions  ;  peut- 
être  parmi  les  articles  incriminés  y  a-t-il  quelques  plaisanteries 
du  roi  lui-même  ;  que  M.  Marchangy  ne  poursuive  pas,  et  ce  sera 
justice.  —  J'en  vais  parler  au  roi. 

Le  duc  revint  une  demi-heure  après,  chargé  des  remercuiiens 
de  Louis  XVIII  pour  mon  procédé  de  bon  voisinage ,  et  de  sa 
promesse  pourlasuspensiondespoursuitesdu  parquet.  M.  d'Escars 
me  dit  en  s'en  allant  et  en  n;e  serrant  la  main  :  «  Je  vous  en  prie, 
tenez  cela  bien  secret,  monsieur  ,  le  roi  vous  en  saura  bon  gre'.  » 
Ce  secret,  je  ne  l'ai  point  divulgué  ;  un  seul  de  mes  collaborateurs 
l'a  connu  dans  le  temps.  Le  Miroir  ne  parla  point  de  la  fête  de 
madame  du  Cayla  ;  notre  procès  fut  appelé  ,  jugé,  et  nous  fûmes 
condamnés.  Quinze  jours  après  le  M'ivir  fut  supprimé.  Il  avait 
commis  un  grand  crime  :  M.  Jouy  et  moi  avions  osé   critiquer 


66  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Louis  XVI 11 ,  poète  et  auteur  de  la  Relation  du  Voyage  a  Co- 
blentz! 

L'écrivain  eut  plus  de  vanité  que  le  roi  n'eut  de  cœur.  Il  avait 
échange'  sa  parole  d'honneur  contre  la  mienne  par  ambassadeur; 
il  la  retira  ,  parce  que  M.  Jouy  s'était  avisé  de  relever  une  faute 
de  français  dans  l'écrit  royal,  et  parce  que  moi,  je  louais  trop  mal 
ses  vers. 

A.  Jal. 


MOEURS  DES  AMÉRICAINS. 


TROISIEME   ARTICLE 


En  exposant  un  peu  d'après  la  logique  ,  et  beaucoup  d'après 
mistress  Trollope ,  ce  que  devaient  être  et  ce  qu'e'taientles  habi- 
tudes américaines,  nous  avons  mis  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  , 
dans  nos  deux  précédens  articles,  des  fragmens  assez  considé- 
rables de  son  livre.  C'est  sans  doute  à  ces  fragmens  que  nous 
sommes  redevables  de  l'honneur  qu'on  nous  fait ,  de  désirer  que 
nous  revenions  encore  une  fois  sur  le  spirituel  ouvrage  de  cette 
dame.  Aussi  bien  nous  reprochions-nous  de  nous  être  beaucoup 
trop  mis  à  la  place  de  la  voyageuse ,  et  d'avoir  mal  à  propos  substi- 
tué nos  fioides  déductions  à  ses  pittoresques  récits.  Nous  sommes 
charmés  d'avoir  un  prétexte  de  réparer  ce  tort ,  et  nous  le  saisis- 
sons. Nous  allons,  dans  ce  dernier  extrait,  céder  entièrement  la 
parole  à  mistress  Trollope,  en  nous  contentant  de  jeter  un  fd  entre 
ses  narrations.  S'il  arrive  que  ses  peintures  soient  parfois  ou 
fausses  ou  exagérées  ,  nous  pensons  en  avoir  assez  dit  dans  nos  pré- 
cédens articles ,  pour  prémunir  le  lecteur  contre  ces  exagérations 
et  ces  erreurs.  Nous  croyons  à  la  bonne  foi  et  au  bon  sens  de  mis- 
tress Trollope;  mais  nous  croyons  aussi  à  ses  préjugés  et  aux 

'  Domestic  maiiners  of  the  Americans  ,  by  mistress  Trollope.  Voyez  les 
livraisons  du  i6  juin  et  du  i"  juilUt. 


68  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bornes  de  son  esprit.  Nous  croyons  surtout  qu'un  grand  peuple 
ne  peut  être  jugé  sur  la  déposition  d'un  seul  témoin,  et  Dieu 
merci,  l'Amérique  ne  manque  parmi  nous  ni  de  sympathies  ar- 
dentes, ni  de  défenseurs  éloquens.  La  république  des  Etats-Unis 
a  succédé  dans  nos  admirations  à  la  république  de  Lacédémone,  et 
toutes  les  républiques  seront  toujours  en  bonne  réputation  parmi 
nous;  ceci  est  dans  notre  génie  et  dans  notre  mission;  j'engage 
beaucoup  les  républicains  à  se  fier  à  cette  tendance,  et  à  ne  pas 
trop  s'inquiéter  des  coups  d'épingle  d'une  femme  :  cela  ferait  peu 
d'honneur  à  leur  galanterie  et  à  leur  prévoyance. 

Là  où  le  peuple  est  souverain ,  toute  autorité  doit  émaner  de  la 
sienne,  et  par  conséquent  chaque  fraction  du  pouvoir,  depuis 
la  plus  petite  jusqu'à  la  plus  grande  ,  être  déléguée  par  lui.  De  là 
l'élection  tous  les  jours  et  partout,  tantôt  pour  une  chose,  tantôt 
pour  une  autre  ;  et  comme  en  vertu  du  principe  de  souveraineté  , 
tous  les  citoyens  participent  au  droit  d'élire  ,  on  peut  dire  que 
l'Amérique  n'est  qu'une  vaste  salle  électorale ,  et  la  vie  de  chaque 
Américain,  une  élection  perpétuelle.  Rien  au  monde  ne  peut  être 
plus  ennuyeux  pour  un  ami  de  la  paix ,  que  cet  éternel  mouve- 
ment; mistress  Trollope  en  est  malheureuse,  et  cependant  ne 
peut  y  échapper. 

«  Même  dans  le  village  retiré  où  nous  passâmes  la  belle  saison  ,  dit- 
elle  ,  nous  ne  fûmes  pas  à  l'abri  de  la  fièvre  électorale  qui  parcourt  e( 
tourmente  sans  relâche  toutes  les  parties  du  pays.  Quand  l'Aniériquci 
réunirait  tous  les  agrémens  que  la  nature  et  la  société  peuvent  offrir, 
cette  mononamie  d'élection  sulfirait  pour  me  la  rendre  insupportable- 
elle  envahit  toutes  les  conversations,  elle  aigrit  tous  les  caractères,  en 
substituant  partout  les  jugemens  de  l'esprit  de  parti  à  ceux  du  bon  sens; 
en  un  mot,  elle  infecte  et  corrompt  toutes  les  relations  sociales.  » 

En  effet,  toute  élection  est  accompagnée  d'un  certain  nombre 
de  circonstances  qui  en  sont  inséparables,  et  auxquelles  il  fau( 
savoir  se  résigner  en  considération  de  la  chose  elle-même.  Touti 
la  sagesse  des  lois  et  toute  la  vertu  des  hommes  ne  feront  jamai> 
qu'une  élection  de  ville  ou  de  village ,  de  député  ou  de  garde-cham- 
pêtres, puisse  être  dégagée  de  ces  circonstances  qui  sont  comme  la 


MOEURS    DES    AMERICAINS.  6r) 

loi  du  phénomène.  Ecoutons  mistress  Trollope,  et  notons  en  pas- 
sant la  mobilité  essentielle  au  régime  démocratique. 

«  Lorsqu'un  candidat  se  présente  pour  une  fonction  quelconque,  son 
parti  le  revêt  de  toutes  les  vertus  et  de  tous  les  lalens.  Il  est  prêt  à  arra- 
cher les  yeux  aux  hommes  du  parti  opposé  ,  et  souvent  on  en  vient  là 
dans  les  états  du  sud,  où  le  soleil  donne  plus  d'énergie  aux  passions. 
3Iais  à  peine  cet  homme  si  prôné  est-il  é!u,  que  toutes  ses  vertus ,  tous 
ses  lalens  s'évanouissent ,  et  sauf  le  petit  nombre  des  électeurs  qu'il 
place  dans  ses  bureaux,  tous  les  autres  se  mettent  aussitôt  en  mouve- 
ment pour  l'élection  de  son  successeur.  Lorsque  j'arrivai  en  Amé- 
rique, M.  Adams  était  président,  et  il  était  impossible  de  révoquer  en 
doute,  même  à  s'en  tenir  à  l'opinion  de  ses  ennemis,  qu'il  ne  fût  très- 
propre  à  honorer  ces  hautes  fonctions  :  le  seul  reproche  que  j'aie  depuis 
entendu  faire  contre  lui,  c'est  qu'il  était  beaucoup  trop  gentilhomme. 
Toutefois,  un  nouveau  candidat  devait  être  mis  en  lumière,  et  M.  Adams 
fut  écarté,  sans  autre  raison  à  moi  connue  que  celle-ci  qui  n'en  est 
pas  une,  à  savoir  qu'il  était  mieux  de  changer.  Le  cri  n  Jackson  for 
ever  »  fut  donc  poussé  à  outrance  par  la  majorité  des  électeurs,  ivres 
ou  non  ivres  ,  jusqu'à  ce  qu'il  fût  élu  ;  mais  à  peine  le  fut-il,  qu'en  vertu 
du  principe  qui  l'avait  porté  au  pouvoir,  le  vœu  de  l'opinion  tourna,  et 
l'on  n'entendit  plus  qu'un  cri  :  Clay  for  ei>er  !  Clay  for  ever  l  » 

Le  respect  des  magistrats  élus  pour  le  peuple  électeur,  et  l'ir- 
révérence du  peuple  électeur  pour  des  magistrats  éphémères  qui 
n'ont  d'autorité  que  par  lui ,  sont  une  autre  conséquence  du  prin- 
cipe électif.  Nous  avons  vu  comment  le  laitier  de  mistress  Trol- 
lope parlait  des  représentans  au  congrès ,  et  comment  le  président 
de  la  république  était  traité  par  les  mariniers  du  bateau  à  vapeur. 
A'oici  de  quelle  façon  respectueuse  un  percepteur,  eu  Amérique, 
invite  les  contribuables  à  payer  l'impôt;  cette  sommation  sous 
forme  d'homélie  est  curieuse. 

AYIS  AUX  CONTRIBUABLES. 

«  Les  personnes  qui  ne  m'ont  point  encore  payé  les  taxes  sont  ins- 
tamment priées  de  le  faire  d'ici  au  lei  décembre  prochain.  Je  les  y  ai 
déjà  invitées  bien  des  fois  par  avertissement  et  autrement,  mais  avec 
peu  de  succès.  Aujourd'hui  le  moment  est  venu  oîi  ma  situation  exige 
que  je  sois  immédiatement  payé  de  ce  qui  m'est  dû.  Je  prie  les  con- 
ÏOME    VIII.  5 


"O  nCVUK     DES    DliUX     MONDES. 

tiibuables  de  considérer  qu'il  m'est  impossible  de  verser  le  montant  des 
taxes,  et  de  rembourser  les  sommes  qu'il  m'a  fallu  emprunter,  si  je 
ne  les  recouvre  pas  de  ceux  qui  les  doivent.  Je  ne  saurais  imaginer 
la  raison  pour  laquelle  ceux  sur  qui  les  taxes  sont  impo.sées  ,  négligent 
de  les  acquiter.  A  en  juger  par  la  négligence  d'un  grand  nombre,  on 
croirait  qu'ils  pensent  que  c'est  pour  moi  que  je  les  perçois  ,  ou  que  j'ai 
assez  de  fortune  pour  les  payer  à  moi  seul ,  oîi  que  je  puis  attendre  jus- 
qu'à ce  qu'il  leur  soit  commode  de  le  faire  eux-mêmes.  Ce  n'est  pas  pour 
moi  que  je  perçois  les  taxes,  et  je  ne  suis  pas  assez  riche  pour  les  ac- 
quitter à  moi  seul;  je  ne  suis  chargé  que  de  les  recueillir.  Il  m'en  coû- 
terait beaucoup  d'être  obligé,  pour  les  recouvrer,  de  recourir  à  l'autorité 
que  me  donne  la  loi.  Il  me  semble  que  ce  devrait  être  le  premier  souci 
d'un  bon  citoyen  de  payer  ses  impôts,  car  c'est  par  là  que  le  gouver- 
nement est  soutenu.  A  quoi  servirait  que  les  taxes  fussent  assises  ,  si  elles 
n'étaient  pas  perçues?  Comptez  donc  que  je  procéderai  selon  la  loi  pour 
y  parvenir,  et  gouveruez-vous  en  conséquence. 

John  Spencer,  collecter. 

P.  S.  MM.  St- Clair  et  Dunn  partent  pour  Indianapolis,  le  27  du 
courant  :  je  prie  tous  ceux  qui  pourront  me  payer  d'ici  là  de  le  faire» 
afin  que  je  puisse  m'acquitter  autant  que  possible,  et  m'éviter,  en  partie 
du  moins,  l'amende  de  21  pour  cent  dont  je  serai  frappé  après  le  8  dé- 
cembre prochain.  » 

A  en  croire  mistress  Trollope  ,  les  lois  en  Amérique  ne  seraient 
guère  plus  respectées  que  les  magistrats;  il  est  vrai  que  ces  deux 
choses  se  tiennent  d'assez  près.  Entr 'autres  passages,  nous  citerons 
le  suivant. 

«  Quant  à  leur  incomparable  liberté ,  je  ne  la  comprends  pas  davantage. 
Leurs  common  laws  sont  copiées  des  nôtres,  et  la  seule  différence,  c'est 
qu'en  Angleterre  elles  sont  respectées ,  tandis  qu'en  Amérique  elles  ne 
le  sont  pas. 

«  Je  ne  dirai  rien  de  la  police  des  villes  de  la  côte  ;  je  la  crois  bien 
faite  :  celle  de  New-York  du  moins  a  cette  réputation  ;  mais  hors  du 
rayon  des  villes,  le  mépris  de  la  loi  est  si  grand,  qu'en  le  signalant  je 
n'ai  pas  l'espérance  d'être  crue.  L'injure,  l'outrage,  le  vol,  le  meurtre 
même,  sont  journellement  commis  sans  le  plus  léger  essai  de  répression 
légale. 

«  Pendant  l'été  que  nous  passâmes  au  Maryland  ,  nos  promenades  se 


^'/^  'y:^<tei. 


■MOr.VlRS    DES    AMKRICAI.NS. 


trouvaienl  souvent  circonscrites  dans  un  étroit  rayon,  par  l'avis  de  nos 
amis  qui  connaissaient  le  pays.  Quand  nous  en  demandâmes  la  raison  , 
on  nous  répondit  :  «  Il  y  a  une  auberge  sur  la  route  ,  et  il  ne  serait  pas 
prudent  de  pousser  jusque-là.  » 

«  Le  canal  de  la  Chesapeak  à  l'Ohio  passait  à  quelques  milles  de  l'ha- 
bitation de  mistress  S..  ..  Il  arriva  deux  fois,  durant  le  séjour  que  nous 
y  fîmes,  que  des  cadavres  furent  trouvés  dans  le  voisinage;  on  par- 
lait de  ces  événemens  comme  de  choses  très-ordinaires.  Un  jour  que 
je  demandais  des  détails:  «  Oh!  probablement  il  a  été  assassiné,  me  dil- 
»  on  ;  ou  peut-être  est-il  mort  de  la  fièvre  du  canal  ;  on  dit  au  reste  que 
»  le  cadavre  porte  des  marques  de  strangulation.  »  Aucune  enquête  ne 
fut  ordonnée,  et  la  sensation  ne  fut  pas  plus  grande  que  si  le  cadavre  trou  vc 
eût  été  celui  d'un  mouton.  » 

Cette  négligence  dans  la  répression  des  délits  et  des  crin  es 
vient  de  plusieurs  causes;  mistress  Trollope  signale  d'abord  la 
facilité  avec  laquelle  les  coupables  échappent  aux  poursuites  de 
la  loi. 

«  L'abondance  des  subsistances  et  la  rareté  des  exécutions  sont  deux 
textes  favoris  sur  lesquels  la  vanité  des  Américains  se  plaît  à  s'appuyer 
pour  prouver  la  supériorité  de  leur  pays  sur  l'Angleterre.  Que  ce  soient 
là  deux  très-bonnes  choses,  j'en  conviens,  mais  je  ne  saurais  admettre 
la  conséquence.  Il  est  aisé  de  faire  rendre  à  un  territoire  vaste  et  fertile, 
de  quoi  nourrir  abondamment  une  faible  population;  et  dans  un  pays  où 
les  mauvais  sujets  savent  qu'après  avoir  fait  un  mauvais  coup  il  suffira 
qu'ils  se  transportent  à  quelques  milles,  pour  trouver  ,  ailleurs  comme 
chez  eux  ,  du  bœuf  et  du  wiskey  en  abondance  ,  sans  le  moindre  danger 
d'y  être  suivi  par  la  loi ,  il  n'est  pas  extraordinaire  du  tout  que  les  exé- 
cutions soient  rares.  » 

Mais  celte  négligence  tient  beaucoup  aussi  au  respect  qu'ins- 
pire l'individu  dans  un  pays  où  l'individu  joue  un  si  grand  rôle. 

«  Pendant  mon  séjour  à  Cincinnati,  dit  mistress  Trollope,  un  meurtrier 
fut  pris ,  mis  en  jugement  et  condamné  à  mort.  L'instruction  prouva  que, 
quelques  années  auparavant ,  il  avait  assassiné  sa  femme  et  son  enfant  à 
la  Nouvelle-Orléans  ;  mais  ce  crime  n'avait  point  attiré  l'attention  de  la 
justice.  Le  nouvel  attentat  qui  l'avait  mis  entre  ses  mains  était  le  meur- 
tre d'une  seconde  femme,  et  le  principal  témoin  était  son  propre  fils. 


r2  REVUE    1>ES    DEUX.    MONDES. 

«Jamais  homme  blanc  n'avait  encore  été  exécuté  à  Cincinnati;  et  le 
jour  de  rexéculion  arrive ,  la  sensation  produite  dans  le  pays  par  un 
événement  aussi  étrange  avait  fait  accourir  dans  la  ville  de  soixante 
milles  à  la  ronde. 

«Toutefois  quelques  personnes  avaient  conçu  des  doutes  sur  le  droit 
de  la  société  de  donner  la  mort  à  un  homme,  et  avaient  adressé  une 
pétition  au  gouverneur  de  l'état  d'Ohio  pour  une  commutation  de 
peine.  Le  gouverneur  résista  quelque  temps,  ne  voulant  pas  empê- 
cher l'exécution  de  la  sentence  du  tribunal  qui  avait  jugé  ;  mais  à  la 
fin,  effrayé  de  la  situation  tout-à-fait  nouvelle  dans  laquelle  il  se 
trouvait  ,  il  céda  à  l'imporlunilé  du  parti  presbytérien  ,  qui  n'a- 
vait cessé  de  le  tourmenter,  et  expédia  un  ordre  au  shérif.  Cet  ordre 
toutefois  ne  prescrivait  pas  la  commutation  de  la  peine;  le  shérif  devait 
demander  au  condamné  si  cette  commutation  lui  convenait;  et,  dans  le 
cas  seulement  d'une  réponse  affirmative,  il  devait,  au  lieu  de  le  pen- 
dre ,  l'envoyer  dans  la  prison  pénitentiaire.  Le  shérif  se  rendit  donc 
auprès  du  criminel,  et  lui  fit  la  proposition.  Celui-ci  lui  répondit  :  «  Si 
quelque  chose  pouvait  me  déterminer  à  accepter  votre  offre,  ce  serait 
l'espérance  de  vivre  assez  pour  tuer  mon  chien  de  fils  ;  cependant  je 
n'en  veux  point,  et  vous  aurez,  monsieur  le  shérif,  la  bonté  de  me 
pendre.  )> 

«  Le  digne  sliérif  sur  qui  retombait  la  mauvaise  commission  d'exécuter 
le  condamné,  n'épargna  rien  pour  l'engager  à  signer  l'acte  de  commuta- 
tion qu'il  lui  présentait  :  mais  tous  ses  efforts  furent  inutiles  ;  il  en  fut 
pour  ses  frais  d'éloquence. 

«  Le  jour  de  l'exécution  arriva  donc.  Le  lieu  où  elle  devait  se  faire 
était  le  penchant  d'une  colline ,  la  seule  qui  fût  défrichée  dans  le 
voisinage  de  la  ville,  et  long-temps  avant  l'heure  fixée,  nous  la  vîmes 
entièrement  couverte  par  une  immense  multitude  d'hommes,  de  fem- 
mes et  d'enfans.  A  la  fin ,  l'heure  arriva  ;  on  vit  la  fatale  charrette 
s'avancer  et  gravir  lentement  la  colline  ;  un  silence  solennel  succéda  au 
bruissement. de  la  multitude;  le  criminel  monta  sur  l'échafaud  ,  et  le 
shérif  le  pria  de  nouveau  de  signer  l'acceptation  de  la  commutation  ; 
mais  il  repoussa  le  papier  avec  mépris ,  et  cria  d'une  voix  forte  :  «  Qu'on 
me  pende  !  » 

.  «  Midi  était  l'heure  fixée  pour  couper  la  corde.  Le  shérif  était  debout , 
sa  montre  dans  une  main  et  un  couteau  dans  l'autre.  L'heure  sonna  ,  et 
la  main  était  levée  ,  lorsque  le  patient  s'écria  brusquement  :  «  Je  signe.  y> 
Il  fut  mené  en  prison  au  milieu  des  cris,  des  risées  et  des  plaisanteries 
de  la  foule.  » 


MOEURS    DES    AMERICAINS.  "j .} 

Le  passafje  suivant  prouve  que  c'est  encore  moins  la  vie  de  l'iioni- 
me  que  celle  de  l'Américain,  qui  excite  le  respect  du  magistrat. 

«  Pendant  que  j'étais  à  Philadelphie,  l'attention  publique  fut  vivement 
excitée  par  la  situation  de  deux  criminels  condamnés  à  mort  pour  avoir 
arrêté  et  volé  la  malle-poste  de  Baltimore.  Comme  la  peine  capitale  est 
rare  en  Amérique ,  la  prochaine  exécution  de  ces  deux  personnages  était 
le  sujet  de  toutes  les  conversations.  Un  gentleman  qui  mangeait  à  notre 
table  d'hote  nous  apprit  un  fait  qui  augmenta  cet  intérêt.  Un  des  deux 
condamnés  avait  déclaré  à  l'ecclésiastique  qui  allait  le  visiter  en  prison, 
qu'il  était  certain  de  sa  grâce,  et  rien  de  ce  qu'avait  pu  lui  dire  ce  der- 
nier pour  le  désabuser  de  ce  qu'il  considérait  comme  une  illusion  ,  n'a- 
vait ébranlé  sa  conviction.  Pendant  plusieurs  jours,  la  conversation 
roula  sur  ce  fait  dont  l'exactitude  ne  tarda  pas  à  se  confirmer ,  et  bien- 
tôt on  commença  à  conjecturer  que  l'espérance  du  criminel  pouvait  bien 
n'être  pas  sans  quelque  fondement.  Ces  diseussions  m'apprirent  que  l'un 
des  condamnés  était  Américain  et  l'autre  Irlandais  ,  et  que  c'était  le  pre- 
mier qui  avait  une  conviction  si  forte  qu'on  ne  le  pendrait  pas.  Quelques- 
uns  de  nos  habitués  soutenaient  la  thèse  que ,  si  l'un  était  pendu  et  que 
l'autre  ne  le  fût  pas ,  l'exécution  du  pi-emier  serait  un  meurti-c  et  nul- 
lement une  exécution  légale.  Un  point  admis  comme  constant  dans  ces 
discussions  ,  c'est  que  presque  tous  les  hommes  de  couleur  blanche  exé- 
cutés depuis  la  déclaration  d'indépendance  des  États-Unis  avaient  été 
des  Irlandais.  Je  n'avais  aucun  moyen  de  vérifier  l'exactitude  de  ce  fait; 
tout  ce  que  je  puis  dire,  c'est  qu'il  n'était  point  contesté.  J'ajoute  que 
dans  le  cas  particulier  dont  il  s'agit,  l'Irlandais  fut  pendu  et  l'Amcri- 
cain  gracié.» 

Du  reste,  la  détenlioa  solitaire  qui  est  ordinairement  suLsti- 
lue'e  à  la  peine  de  mort ,  est  aux  yeux  de  mistress  TroUope  un 
cliâtiment  plus  terrible  eucore. 

«Nous  visitâmes  à  Washington  la  maison  pénitentiaire  qui  venait  d'être 
terminée:  elle  est  destinée  à  recevoir  les  criminels  condamnés  pour  la 
vie  à  la  détention  solitaire.  Le  spectacle  d'une  prison  ordinaire  produit 
une  impression  agréable,  quand  on  la  compare  à  celle  qu'on  éprouve 
en  visitant  ces  effrayiuites  cellules.  Il  n'y  a  point  de  miséricorde  à  subs- 
tituer une  telle  peine  à  celle  de  la  mort,  et  pour  trouver  un  motif  légi- 
time de  préférence,  il  faut  l'aller  chercher  dans  la  plus  grande  terreur  que 
la  détcnlion  solitaire  produit  sans  doute  sur  les  citoyens.  Sur  cent  créatu- 
res humaines  qui  auraient  subi  pendant  une  année  seulement  cette  terrible 


n^  REVUE    UJiS    DKUX     JilONUES. 

peine,  il  n'en  est  pas  une  qui  ne  préférât  une  mort  immédiate  à  la  cer  • 
tilude  de  la  subir  pour  la  vie.  J'avais  écrit  une  description  de  ces  hor- 
ribles cellules  ,  mais  celle  qu'en  a  donnée  le  capitaine  Hall  est  si  exacte 
et  si  claire  ,  qu'il  serait  superflu  que  je  l'insérasse  ici.» 

La  susceptibilité  d'indépendance  qu'engendi-e  la  démocratie  est 
bien  représentée  dans  le  passage  suivant  : 

«  Tous  les  débats  du  congrès  auxquels  j'ai  assisté  roulaient  sur  un  seul 
point ,  l'entière  indépendance  de  chaque  état  par  rapport  au  gouverne- 
ment fédéral.  Cette  jalousie  d'indépendance  me  paraît  une  des  passions 
les  plus  étranges  qui  se  soit  jamais  emparée  de  l'esprit  humain.  Je  n'ai 
point  la  prétention  de  trancher  la  question  politique  à  laquelle  elle  se 
rattache  ;  je  ne  parle  que  de  la  singulière  impression  que  produit  le 
spectacle  d'une  assemblée  dans  laquelle  chaque  membre  ,  l'un  après 
l'autre,  se  lève  impétueusement,  pour  déclarer  que  la  plus  grande  in- 
jure, la  plus  criante  injustice,  la  plus  odieuse  tyrannie  qu'on  puisse 
commettre  ou  exercer  à  l'égard  de  l'état  qu'il  représente,  c'est  de  voter 
quelques  millions  de  dollars  pour  y  faire  des  routes  ,  pour  y  dessécher 
des  marais ,  pour  y  introduire  une  amélioration  quelconque. 

«  Pendant  mon  séjour  à  Washington  ,  on  s'entretenait  beaucoup  de  la 
non-réélection  d'un  membre  du  congrès  qui,  sous  tous  les  rapports  , 
était  un  des  hommes  les  plus  estimés  de  la  chambre.  Le  crime  qui  avait 
fait  perdre  à  ce  gentilhomme  les  voix  de  ses  meilleurs  amis  et  de  ses  plus 
chauds  admirateurs  était  d'avoir  voté  une  somme  sur  le  trésor  public 
pour  le  dessèchement  d'un  marais  qui  répandait  la  fièvre  et  la  mort  dans 
un  district  de  l'état  qu'il  représentait.  « 

Une  extrême  défiance  des  fonctionnaires  qu'ils  emploient ,  est 
un  autre  caractère  des  gouvernemens  républicains  qu'on  retrouve 
en  Amérique. 

«  La  pureté  du  caractère  américain  ,  conséquence  évidente  de  la  pureté 
du  gouvernement  américain,  est  matériellement  démontrée  à  la  secré- 
tairerie  d'état,  par  la  cclîeciiou  de  toutes  les  bagues,  tabatières,  et 
autres  présens  ofïerts  aux  envoyés  américains  par  les  différens  souve- 
rains de  l'Europe,  depuis  la  déclaration  d'indépendance  jusqu'à  nos 
jours.  Le  but  de  la  loi  qui  impose  aux  diplomates  américains  U;  devoir 
([e  déposer  ainsi  à  la  secrétaircric  d'état  les  présens  qu'ils  peuvent  re- 
cevoir, nous  fut  expliqué.  La  république  a  voulu  les  sauver  de  la  ten- 
tation de  se  laisser  corrompre,  et  se  préserver  elle-même  des  conséquen- 
ces de  cette  corruption.  11  nie  semble  qu'il  serait  plus  simple  denecon- 


MOEDRS    DES    AMERICAINS.  7^ 

fier  de  pareilles  fonctions  qu'à  des  hommes  naturellement  supérieurs  à 
l'attraction  que  peut  exercer  une  tabatière  ou  une  bague.  Mais  ce  sont 
là  les  afifaires  de  la  république,  et  sans  aucun  doute,  elle  les  entend 
mieux  que  moi.j> 

Mistress  Trollope  s'attache  beaucoup  à  mettre  en  lumière  les 
principaux  traits  du  caractère  national  des  Américains.  Elle  place 
au  premier  rang  la  vanité  ,  probablement  parce  que  c'est  le  défaut 
dont  elle  a  le  plus  souffert,  et  comme  Anglaise  et  comme  femme. 
Parmi  les  exemples  qu'elle  en  donne,  nous  ne  citerons  que  les 
plus  plquans. 

o  II  existe  au  fond  du  cœur  de  tout  véritable  Américain  une  insurmon- 
table aversion  pour  tout  ce  qui  est  Anglais  ;  ce  sentiment  perce  à  tout 
propos;  il  se  glisse  même  dans  les  relations  les  plus  amicales,  mais  le 
plus  souvent  c'est  sous  une  forme  plus  comique  qu'offensante. 

«  Un  jour  on  me  disait  :  «  Je  ne  comprends  pas  comment  vos  ministres 
ne  se  pendent  pas  après  l'issue  de  la  guerre  qu'ils  nous  ont  faite.  Cette 
guerre  a  dû  ruiner  l'Angleterre ,  car  elle  a  été  sur  le  point  de  nous  ruiner 
nous-mêmes. 

«Un  autre  jour  on  me  disait  :  «  Je  commence  à  comprendre  un  peu 
mieux  votre  mauvais  anglais;  mais  je  ne  l'entendais  pas  du  tout  lorsque 
vous  êtes  arrivée;  et  c'était  tout  simple,  car  tout  le  monde  sait  que  la 
prononciation  de  Londres  est  la  pire  qu'il  y  ait  au  monde.  C'est  une 
chose  élrange  que  toutes  les  personnes  qui  habitent  Londres  placent  \'h 
où  il  n'est  pas  et  ne  le  placent  pas  où  il  est.  » 

«  Je  fus  assez  perfide  pour  demander  à  la  dame  qui  me  disait  cela,  si 
elle  trouvait  que  je  piononçasse  ainsi. 

«  —  INon  ,  me  dit-elle  ,  avec  un  sourire  complaisant,  vous  ne  le  faites 
pas;  mais  il  est  aisé  de  voir  la  peine  que  vous  prenez  à  cet  égard.  \ous 
avez  vu  combien  cette  faute  nous  choquait,  et  vous  vous  êtes  eftorcéc 
d'apprendre  notre  prononciation.  » 

«  Un  soir  une  de  mes  amies  m'efl'raya  presque  ,  en  me  disant  d'un  ton 
moitié  atïecteux  moitié  compatissant  :  «  Comment  pouvez-vous  vous  ré- 
soudre à  retourner  en  Angleterre  ,  et  à  reconduire  vos  enfans  dans  un 
pays  où  vous  savez  assez  qu'on  ne  fait  pas  plus  de  cas  de  vous  et  d'eux 
que  de  la  poussière  des  rues?  » 

«  Je  la  suppliai  de  vouloir  bien  s'expliquer. 

« — ^Vous  savez,  me  dit-elle,  que  je  ne  voudrais  pour  rien  au  monde  vous 
faire  de  la  peine  ;  mais  le  fait  est  que  nous  autres  Américains,  nous  en 


"jG  REVUK    VUS    DEUX    MONDES. 

savons  plus  que  vous  ne  pensez  ;  et  certainement  si  j'étais  eu  Angleterre, 
je  ne  voudrais  voir  que  des  lords  ;  j'ai  toujours  fait  partie  en  Amérique 
de  la  plus  haute  société,  et  si  je  voyageais,  je  voudrais  qu'il  en  fût  de 
même  ailleurs.  Ce  n'est  pas  à  dire  que  je  ne  vous  allasse  pas  voir  si  j'étais 
à  Londres,  mais  enfin  voire  mari  n'est  pas  un  lord,  el  je  sais  fort  bien 
comment  vous  êtes  traitée  dans  votre  pays.  » 

«  Il  m'arrivait  rarement  de  contredire  de  pareilles  idées  ;  je  trouvais 
plus  commode  et  infiniment  plus  amusant  de  les  laisser  passer.  Du  reste 
j'y  aurais  perdu  mon  temps;  je  ne  me  souviens  pas  d'avoir  jamais  ren- 
contré un  Américain  qui  ne  pensât  de  bonne  foi  en  savoir  plus  long  que 
moi  sur  mon  propre  pays. 

«  Sur  le  sujet  de  la  gloire  nalionnale ,  je  crois  avoir  subi  plus  que  ma 
part  d'allusions;  étant  femme,  je  n'étais  pas  reçue  à  opposer  des  objections 
à  leurs  fanfaronnades.  Une  dame,  ardente  patriote  ,  fit  preuve  un  jour 
d'une  grande  délicatesse  à  mon  égard  ;  car  comme  quelqu'un  parlait  de 
la  Nouvelle-Orléans  ,  elle  l'interrompit  en  disant  :  «  Je  désire  que  vous 
ne  parliez  pas  delà  Nouvelle-Orléans;  »  puis  se  tournant  vers  moi ,  elle 
ajouta  avec  une  grande  amabilité  :  «  Il  doit  être  si  pénible  pour  vous 
d'entendre  prononcer  le  nom  de  cette  ville  !  » 

«  Mais  le  sujet  favori,  le  sujet  constant,  le  sujet  universel  des  railleries 
américaines  ,  c'est  notre  stupide  attachement  pour  les  choses  anciennes. 
S'ils  avaient  reçu  du  ciel  une  étincelle  de  ce  qu'on  appelle  esprit ,  je  suis 
persuadée  qu'ils  nous  donneraient  le  surnom  de  ma  grand' mère  l'An- 
gleterre, car  le  ton  queprennent  les  jeunes  gens  en  parlant  d'une  vieille 
femme  tombée  en  enfance,  est  préciséme;:t  celui  que  prennent  les  Amé- 
ricains en  parlant  de  nous  ;  et  c'est  ainsi  qu'ils  se  consolent  de  la  nou- 
veauté désolante  de  tout  ce  qui  les  entoure. 

«  -^Je  m'étonne  toujours  que  vous  ne  soyez  pas  malades  de  rois,  de 
chanceliers,  d'archevêques,  et  de  tout  votre  bagage  de  longues  perruques 
et  de  vieilles  broderies,  »  me  disait  un  malin  gentilhomme,  avec  un 
bâillement  affecté  ;  «  je  proteste  que  les  noms  seuls  de  toutes  ces  choses 
suffisent  pour  m'endormir.   » 

«  Il  est  amusant  de  voir  combien  leur  semble  flatteuse  l'idée  qu'ils  sont 
plus  modernes  et  plus  avancés  que  l'Angleterre;  notre  littérature  clas- 
sique, nos  anciennes  familles,  nos  nobles  institutions,  tout  cela  n'est  à 
leurs  yeux  qu'un  débris  des  siècles  de  ténèbres. 

«  J'eus  un  soir  une  longue  conversation  littéraire  avec  un  gentilhomme 
de  Cincinnati ,  qui  passait  pour  un  des  hommes  les  plus  éclairés  et  les 
plus  savans  de  la  ville.  Ce  qu'il  y  a  de  sûr  du  moins  ,  c'est  qu'il  avait  le 
sentiment  de  sa  supériorité,  et  ne  doutait  en  aucune  manière  de  ses 


MOEURS    DES    AMÉRICAINS.  ']'] 

droits  à  être  écouté  sur  tout  ce  qui  louchait  à  la  littérature  et  aux  arts. 
Je  ne  saurais  décrire  l'air  avec  lequel  il  voulut  bien  condescendre  à  cau- 
ser avec  moi  de  quelques-uns  de  nos  poèlcj:  comme  c'était  la  première 
fois  que  je  rencontrais  un  Américain  qui  parlait  littérature  ,  je  lui  ac- 
cordai toute  mon  attention.  » 

Nous  ne  citerons  que  quelques  traits  uc  celte  conversation. 

«  li  n'avait,  dit  mistress  Trollope ,  qu'une  connaissance  très-imper- 
faite  de  nos  auteurs  ;  mais  sescriliques  étaient  fort  amusantes.  J^  lui 
parlai  de  Pope.  «Il  est  si  entièrement  passé,  me  répondit-il,  qu'il  y 
a  de  la  pédanterie  chez  nous  à  le  nommer.  » 

«Au  nom  de  Dryden,  il  sourit;  et  ce  sourire  disait  aussi  clairement 
qu'un  sourire  peut  dire  quelque  chose  :  «  La  bonne  vieille  femme  !  elle 
radote  !  «  Cependant  il  eut  ia  politesse  de  me  répondre  :  «  Nous  ne  con- 
naissons Dryden  que  par  des  citations,  madame,  et  encore  ces  citations 
ne  se  rencontrent-elles  que  dans  des  livres  qu'on  ne  lit  plus  depuis  long 
temps.  » 

—  Et  Shakespeare,  monsieur? 

—  Shakespeare  ,  madame,  est  un  auteur  obscène;  et,  grâce  à  Dieu, 
nous  sommes  assez  avancés  2>our  l'estimer  à  sa  juste  valeur.  Si  nous  tolé- 
rons encore  les  représentations  théâtrales  ,  au  moins  voulons-nous  que 
le  drame  porte  l'empreinte  de  la  civilisation  avancée  de  notre  époque 
et  de  notre  pays.  » 

«  Un  jour,  dit  ailleurs  mistress  Trollope,  je  me  trouvais  au  milieu 
d'une  société  de  dames  parmi  lesquelles  étaient  une  ou  deux  jeunes 
filles;  leur  curiosité  l'emportant  sur  leur  patriotisme  ,  elles  me  faisaient 
une  foule  de  questions  sur  l'étendue  et  les  merveilles  de  Londres  ;  je 
m'efforçais  de  les  satisfaire  ,  en  leur  donnant  d'aussi  exactes  descriptions 
que  je  pouvais,  lorsque  nous  fûmes  brusquement  interrompus  par  une 
respectable  dame  qui  s'écria;  «  Taisez-vous,  petites  filles,  et  laissez  là 
«  Londres.  Si  vous  voulez  savoir  ce  que  c'est  qu'une  belle  ville ,  allez 
«  à  Philadelphie  ;  quand  mistress  Trollope  y  aura  été  ,  elle  avouera  elle- 
«  même  qu'elle  mérite  mieux  qu'on  en  parle ,  que  cet  informe  amas  de 
«  maisons  sales  et  de  rues  poudreuses  qu'on  appelle  Londres.  » 

«  A  deux  reprises  différentes,  on  déploya  devant  moi  un  atlas,  afin  de 
me  convaincre,  par  mes  propres  yeux,  combien  mon  pays  était  peu  de 
chose.  Jamais  je  n'oublierai  la  gravité  avec  laquelle  la  dernière  fois,  un 
digne  gentilhomme  tira  de  sa  poche  son  porte-crayon  gradué  ,  et  me  dé- 
montra, par  une  opération  d'arpentage,  que  toutes  les  possessions  de 
l'empire  britannique  n'égalaient  pas  les  Élals-LTnis  en  étendue,  .l'oublie- 


•j8  UEVUIi    DtS    DEUX    MONDES. 

rai  encore  moins  l'aii-  de  supériorité  satisfaite  avec  lequel,  la  démouslra- 
lion  finie ,  il  plaça  son  pied  sur  le  marbre  de  la  cheminée  ,  et  se  mit  à 
siffler  le  Yanhee  doodle.  » 

On  comprend  aisément  que  cette  exclusive  préocupalion  d'eux- 
mêmes  ,  et  ce  mépris  pour  tout  ce  qui  est  étranger,  fassent  des 
Américains  un  peuple  peu  aimable.  Ainsi  l'a  trouvé  notre  voya- 
geuse ,  qui  s'en  plaint  en  mille  endroits. 

«  Le  défaut  d'intérêt ,  de  sensibilité  ,  de  chaleur  d'ame  pour  tout  ce 
qui  ne  touche  pas  immédiatement  à  leur  intérêt  particulier,  est  univer- 
sel parmi  les  Américains,  et  paralyse  toute  espèce  de  conversation.  Tout 
l'enthousiasme  de  l'Amérique  est  concentré  sur  un  seul  point,  son  éman- 
cipation et  son  indépendance  ;  à  cet  égard  ,  rien  ne  peut  surpasser  la 
viTacité  de  ses  sentimens.  L'Amérique  ressemble  à  une  jeune  mariée, 
qui  n'a  d'yeux  ,  d'oreilles  et  de  cœur  que  pour  son  mari ,  et  pour  qui  le 
reste  est  indifférent.  La  lune  de  miel  n'est  pas  encore  écoulée  ;  quand 
elle  le  sera  ,  l'Améiique  apprendra  peut-être  la  coquetterie ,  et  saura 
mieux  se  rendre  aimable  aux  autres  nations.  » 

Après  la  vanité,  l'amour  de  l'argent  est,  aux  yeux  de  mistress 
Trollope  ,  le  trait  le  plus  saillant  du  caractère  américain  :  elle  dé- 
veloppe fort  au  long,  et  les  causes  qui  rendent  aux  Etats-Unis 
cette  passion  si  universelle  et  si  ardente,  et  toutes  les  conséquences 
bonnes  et  mauvaises  qu'elle  engendre.  Nous  allons  extraire  quel- 
ques passages  de  son  livre  sur  ce  sujet  important. 

«  Je  ne  partage  pas  ,  dit  quelque  part  mistress  Trollope  ,  l'opinion  de 
ceux  qui  regardent  Cincinnati  comme  une  des  merveilles  du  monde; 
mais  quand  on  songe  que  le  sol  oii  elle  s'élève  était  encore  une  forèl 
vierge  il  y  a  trente  ans,  on  ne  peut  s'empêcher  d'admirer  son  étendue  et 
son  importance.  Cette  ville  croît,  pour  ainsi  dire,  à  vue  d'œil ,  et  chaque 
mois  ajoute  à  sa  grandeur  et  à  ses  richesses. 

«  En  cherchant  la  cause  de  celte  rapide  transformation  d'un  repaire  de 
bêtes  sauvages  en  une  cité  populeuse  ,  les  économistes  indigènes  n'hési- 
tent pas  à  en  faire  honneur  aux  institutions  républicaines.  Mais,  sans  être 
profonde  en  ces  matières,  j'en  trouve  une  explication  plus  naturelle  dans 
le  double  fait  de  la  nécessité  du  travail ,  et  de  l'impossibilité  delà  paresse 
en  un  tel  pays.  Pendant  un  séjour  de  près  de  deux  ans  que  j'ai  fait  à  Cin- 
cinnati, je  puis  dire  que  je  n'y  ai  jamais  vu  ni  un  mendiant,  ni  un 
liommc  assez  aisé  pour  se  livrer  au  repos.  Toutes  les  abeiilcs  de  cette 


MOEURS     DKS    AMÉIUCAI-NS.  7i;) 

Irlande  ruche  sont  incessamment  en  quête  de  ce  miel  d'Hybla  qu'on  appelle 
argent,  et  nulle  distraction  de  science  ou  de  plaisir  ne  vient  les  détourner 
un  moment  de  cette  ardente  poursuite.  Qu'on  ajoute  à  cette  concentration 
ile  toutes  les  facult(5s  vers  un  seul  but,  l'esprit  d'entreprise  et  la  sagacité 
qui  distinguent  les  Américains  ;  qu'on  y  ajoute  surtout  une  absence  de 
probité  qui  le  dispute  atout  ce  qu'on  raconte  des  rusés  habitans  du  York- 
shire ,  et  l'on  comprendra  sans  peine  les  effets  qui  en  résultent. 

«  Rien  ne  saurait,  dit-elle  ailleurs,  surpasser  l'activité  et  la  persévé- 
rance des  Américains  dans  toute  espèce  de  métier,  de  spéculation  et  d'en- 
treprise qui  peuvent  donner  un  bénéfice  pécuniaire.  J'ai  entendu  dire  à  un 
Anglais  qui  avait  long-temps  résidé  aux  Etats-Unis  ,  que  jamais  il  n'avait 
surpris  deux  Américains  causant  ensemble  dans  la  rue ,  sur  la  grande 
route  ou  au  milieu  des  champs  ,  au  théâtre  ,  eu  café  ,  ou  dans  l'intérieur 
d'une  maison  ,  sans  que  le  mot  de  dollaine  lût  venu  frapper  son  oreille. 
Une  telle  unité  de  but ,  une  telle  sympathie  de  scntimens  ne  saurait,  je 
crois,  se  rencontrer  ailleurs,  si  ce  n'est  peut-être  dans  le  iiid  d'une  fourmi. 
L'effet  est  conséquent  à  la  cause.  L'éternelle  contemplation  de  ce  but  sor- 
dide doit  rétrécir  l'esprit,  et  ce  qui  est  pire  encore,  endurcir  la  con- 
science. Je  ne  sais  rien  qui  prouve  mieux  la  dégradation  morale  engendrée 
par  cette  avidité  universelle  et  continue  ,  que  la  manière  dont  les  Améri- 
cains parlent  de  leurs  corapaîriotes  des  états  du  nord.  Tous  conviennent 
que  ces  états  présentent  un  développement  admirable  d'industrie  et  de 
prospérité  ,  et  ils  ne  cessent  de  les  citer  quand  ils  veulent  faire  l'éloge  de 
leur  incomparable  pays.  Et,  toutefois,  je  n'ai  jamais  rencontré  un  seul 
Américain  ,  à  quelque  partie  de  l'Union  qu'il  appartînt ,  qui  ne  repré- 
sentât les  habitans  de  ces  mêmes  étals  comme  les  plus  rusés  ,  les  plus 
artificieux,  les  plus  cupides  et  les  plus  fourbes  des  hommes.  Les  Ya/ikecs, 
c'est  le  nom  spécial  qu'on  leur  donne,  s'attribuent  à  eux-mêmes  ces 
excellentes  qualités,    et  se  vantent,  avec  un  sourire  de  complaisance, 
qu'aucun  peuple  de  la  terre  ne  peut  lutter  avec  eux  dans  l'art  défricher 
eu  affaires.  Je  les  ai  entendus  raconter  sans  rougir  des  traiis  d'habileté 
de  leurs  amis  et  connaissances,  qui  suffiraient  parmi  nous  pour  bannir  a 
jamais  leurs  héros  de  la  société  des  honnêtes  gens;  et  tout  cela  était  dit 
avec  une  simplicité  qui  laissait  douter  si  le  narrateur  lui-même  savait  ce 
que  signifiaient  les  mots  d'honnêteté  et  d'honneur.  Cependant  les  Amé- 
ricains se  proclament  hautement  le  peuple  le  plus  moral  de  la  terre  ; 
en  conversation  ,  dans  les  journaux  ,  à  l'église,  j'ai  entendu  partout  ré- 
péter cette  assertion.  J'ai  passé  quatre  ans  à  en  chercher  avec  conscience 
et  bonne  foi  les  fondemen?; ,   et  mon  opinion  bien    arrêtée  est  que  la 
moyenne  de  la  moralité  américaine  est  de  beaucoup  inférieure  à  celle 
des  peuples  de  l'Europe.  ■ 


8o  KËVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Nous  citerons  encore  le  passa{>e  suivant  : 

«  Si  je  voulais  consigner  ici  la  dixième  partie  des  actions  peu  délicates, 
que  des  Américains  m'ont  racontées  de  leurs  concitoyens  et  de  leurs 
amis  ,  je  suis  persuadée  que  mes  lecteurs  suspecteraient  ma  véracité  ;  je 
ferai  donc  mieux  de  m'en  abstenir.  Mais  je  ue  puism'empêcher  d'expri 
mer  une  opinion  dont  quatre  années  d'observations  attentives  m'ont 
convaincue,  c'est  que  le  sens  moral  est  moins  développé  dans  la  nation 
américaine  que  chez  les  peuples  de  l'Europe.  Faites  qu'un  Américain  soit 
parfaitement  persuadé  que  son  voisin  est  un  malhonnête  homme;  j'ose  af- 
firmer qu'il  rompra  avec  lui,  si  toutefois  il  ne  peut  espérer  aucun  avan- 
tage de  son  amitié  ;  mais  quant  à  la  question  de  savoir  ce  qui  constitue 
un  malhonnête  homme ,  il  n'est  presque  pas  un  article  du  Décalogue 
sur  lequel  vous  ne  trouviez  son  opinion  infiniment  plus  indulgente  que 
la  nôtre;  en  un  mot,  sa  conscience  est  plus  obtuse,  moins  délicate 
et  moins  susceptible  en  tout  ce  qui  concerne  le  juste  et  l'honnête. 

«  Cervantes  a  tourné  en  ridicule  l'exagération  des  senlimens  cheva- 
leresques ;  mais  il  en  a  respecté  l'esprit.  Ce  qu'il  y  avait  de  noble  et 
de  bon  dans  ces  sentimens  vit  encore  dans  le  sang  européen ,  sons  la 
puissante  protection  des  habitudes,  infiniment  plus  sûre  que  celle  du 
bouclier  etdel'épée.  Peut-être  n'est-il  pas  donné  aux  nations  qui  n'ont 
point  passé  par  l'époque  chevaleresque  ,  d'avoir  jamais  cette  délicatesse 
de  moralité  qu'elle  nous  a  laissée.  Assurément  je  ne  regrette  point  la 
chevalerie  errante,  et  je  ne  changerais  pas  la  sauve-garde  des  lois  contre 
celle  du  plus  loyal  champion  qui  ait  jamais  manié  la  lance  ;  mais  je 
crois  fermement  que  la  susceptibilité  d'honneur  introduite  par  la  cheva- 
lerie et  qu'elle  nous  a  léguée,  est  le  meilleur  antidode  à  l'influence 
abrutissante  des  triviales  occupations  de  la  vie  commune  ;  et  que  l'ab- 
sence absolue  de  cette  susceptibilité  morale  dans  la  race  américaine  est 
précisément  ce  qui  la  rend  si  indifférente  pour  cette  vertu  vulgaire  qu'on 
appelle  probité.  » 

L'histoire  suivante  d'un  petit  garçon  qui,  à  dix  ans,  est  déjà 
possède'  de  cet  esprit  de  spéculation  et  d'épargne  eminement  amé- 
ricain ,  nous  paraît  plus  propre  cjue  toutes  les  réflexions  du  monde 
à  peindjece  côté  remarquable  du  génie  et  du  caractère  des  habi- 
tans  de  l'Union. 

«  Il  y  avait  dans  le  village  une  maison  que  sa  pauvreté  faisait  remarquer; 
elle  avait  un  si  grand  air  de  misère ,  que  cela  m'empêcha  pendant  long- 
temps d'y  entrer.  Un  jour  cependant  informée  que  j'y  trouverais  des 
poulets  et  des  œufs  dont  j'avais  besoin,  je  me  décidai  à  le  faire.  Je 


MOEURS    D.KS    AMÉRICAINS.  Ht 

frappai,  et,  quand  la  porte  s'ouvrit,  je  fus  sur  le  point  de  renoncer  à 
mon  entreprise.  Jamais  pareil  repaire  de  misère  et  de  saleté  n'avait 
frappé  mes  yeux.  Une  femme  ,  vivante  image  de  la  malpropreté  et  de  la 
fièvre ,  tenait  sur  son  bras  gauche  un  sale  enfant ,  tandis  que  de  la  droite 
elle  pétrissait  de  la  pâte  dans  une  huche.  Une  grande  fille  maigre  ,  de 
douze  aus,  était  assise  sur  nn  tonneau ,  rongeant  une  croûte  de  pain. 
Quand  j'eus  dit  l'affaire  qui  m'amenait ,  la  femme  me  répondit  :  «  Je  n'ai 
ni  poulets  ni  œufs  à  vendre;  mais  mon  garçon  en  a,  et  en  abondance. 
Holà  !  Nick  !  s'écria-t-elle  en  se  tournant  vers  le  haut  d'une  échelle 
qui  se  perdait  dans  une  ouverture  du  plafond  ,  descends  ;  voici  une 
vieille  femme  qui  a  besoin  de  poulets.  » 

«  Au  même  instant ,  Nick  parut  au  haut  de  l'échelle  ;  je  reconnus  en 
lui  un  des  principaux  personnages  d'une  troupe  de  polissons  que  j'avais 
remarqués  dans  mes  promenades,  jouant  aux  billes  dans  la  poussière,  et 
jurant  à  qui  mieux  mieux  ;  il  avait  l'air  d'avoir  une  dixaine  d'années. 

■ —  Avez-vous  des  poulets  à  vendre,  mon  garçon?  lui  dis-je. 

—  Oui ,  et  des  œufs  aussi,  et  plus  que  vous  n'en  achèterez. 

»  M'étant  informé  du  prix,  je  me  rappelai  que  c'était  précisément  celui 
que  je  payais  au  mai'ché  ;  mais  au  marché  on  me  livrait  les  poulets  tout 
plumés  et  tout  prêts  à  être  mis  en  broche.  Je  fis  part  de  cette  observa- 
lion  à  mon  jeune  commerçant. 

—  Oh!  si  ce  n'est  que  cela,  me  dit-il,  je  puis  vous  retrousser  vos  pou- 
lets tout  aussi  bien  qu'on  le  fait  au  marché. 

—Vous ,  Nick  ? 

—  Oui  certainement,  et  pourquoi  pas? 

—  J'imaginais  que  vous  aimiez  trop  les  billes  pour  être  capable  de 
pareille  chose. 

»I1  me  lança  un  regard  moqueur  :  — 'Vous  ne  me  connaissez  guère,  dit-il; 
quand  avez-vous  besoin  de  vos  poulets? 

»  Je  le  lui  dis,  et  à  l'hevire  indiquée  il  me  les  apporta  fort  bien  pré- 
parés. Depuis,  je  fis  souvent  affaire  avec  lui.  Lorsque  je  le  payais,  il 
plongeait  toujours  sa  main  dans  le  gousset  de  son  pantalon.  Comme  c'é- 
tait là  sa  caisse,  je  présume  que  la  citadelle  était  mieux  fortifiée  que 
les  ouvrages  extérieurs  de  la  place,  lesquels  tombaient  en  ruines.  Il 
avait  coutume  d'en  tirer  plus  de  dollars,  de  demi-dollars  et  de  menue 
monnaie  que  sa  sale  petite  main  ne  pouvait  en  tenir.  Cela  excita  ma 
curiosité  ;  et  quoique  j'éprouvasse  un  dégoût  involontaire  pour  ce  petit 
juif,  il  m'arrivait  presque  toujours  de  causer  avec  lui. 

— En  vérité,  Nick,  vous  êtes  bien  riche ,  lui  dis-je  un  jour  qu'il  étalait 
avec  son  ostentation  ordinaire  son  petit  trdsor. — Il  se  mit  à  sourire  avec 


82 


REVUK  DKS  DEUT  MONDES. 


une  expression  qui  n'était  nullement  enfantine,  el  il  me  répondit  :  «  Ce 
serait  une  mauvaise  affaire  pour  moi ,  si  je  n'avais  d'argent  que  ce  que 
j'en  montre.  » 

«Je  lui  demandai  comment  il  menait  son  coramerce.il  me  dit  qu'il  ache- 
tait des  œufs  au  cent  et  des  poulets  à  la  douzaine ,  des  charettes  qui  al- 
laient au  marché  et  qui  passaient  devant  leur  porte;  qu'il  engraissait  les 
poulets  dans  une  cage  qu'il  avait  construite  lui-même,  et  qu'après  il  en 
tirait  le  double  ,  et  que  pour  les  œufs  ils  lui  donnaient  aussi  un  bon  bé- 
néfice, vendus  à  la  douzaine. 

—  Et  donnez-vous  l'argent  à  votre  mère  ? 

—  Ah  !  bien  oui ,  me  répondit-il ,  en  me  lançant  un  autre  regard  sour- 
nois de  ses  vilains  petits  yeux  bleus. 

—  Eh!  qu'en  faites-vous  donc,  Nick?  —  Son  visage  me  répondit  très- 
franchement:  Qu'est-ce  que  cela  vous  fait?  mais  sa  bouche  fut  plus 
discrète,  et  il  me  dit  d'une  manière  assez  gracieuse  :  «  Je  le  soigne, 
madame.  » 

«  De  quelle  manière  Nick  avait-il  gagné  son  premier  dollar?  c'est  ce 
qu'on  ne  savait  pas.  J'appris  que  lorsqu'il  entrait  dans  la  boutique  du  vil- 
lage, la  personne  qui  était  au  comptoir  regrettait  toujours  de  n'avoir 
pas  deux  paires  d'yeux  ;  mais  une  fois  ce  dollar  gagné  ,  l'intelligence , 
l'activité ,  l'industrie  avec  laquelle  il  réussit  à  le  faire  croître  et  multi- 
plier, aurait  été  charmante  de  la  part  d'un  de  ces  petits  héros  irlandais 
de  miss  Edgeworth  qui  aurait  porté  le  profit  à  sa  mère,  mais  était 
détestable  dans  la  personne  de  Nick.  Aucun  sentiment  humain  ne  sem- 
blait échauffer  son  jeune  cœur,  pas  même  l'amour  de  sa  propre  perîonne; 
car  il  n'était  pas  seulement  sale  et  déguenillé,  mais  il  avait  l'air  à  demi 
mort  de  faim ,  et  je  suis  sûre  que  la  moitié  de  ses  dîners  et  de  ses  sou- 
pers servaient  à  engraisser  ses  poulets. 

«  Je  ne  donne  pas  cette  histoire  de  Nick,  le  marchand  de  poulets,  comme 
une  anecdote  dont  tous  les  traits  soient  américains  ;  la  seule  partie  de 
cette  histoire  qui  soit  caractéristique  de  l'Amérique,  c'est  l'indépendance 
de  cet  enfant  de  dix  ans.  C'est  un  exemple,  entre  mille,  du  caractère 
avide ,  sec  et  calculateur  que  cette  indépendance  engendre.  Selon  toutes 
les  probabilités,  Nick  deviendra  très-riche,  et  rien  n'empêche  qu'il  ne 
soit  un  jour  président  de  l'Union.  Je  fus  un  jour  si  chaudement  relevée 
pour  avoir  demandé  si  tous  les  citoyens  américains  étaient  également 
éligibles  à  cette  place ,  que  je  ne  me  hasarderai  de  ma  vie  à  le  révoquer 
en  doute.  ^> 

L'auteur   met   sur    le    compte    de    cette    aviditt'    américaine 


MOEURS    DES    AMERICAINS.  83 

la  mesure  qui  a  expulsé  les  tiùbus  indiennes  des  territoires  qui 
leur  avaient  été  concédés  dans  quelques  états  de  l'Union.  Voici 
comment  elle  s'explique  sur  cette  mesure,  qui  a  donné  lieu  à  de 
si  vives  discussions  entre  les  ennemis  de  l'Amérique  et  ses  dé- 
fenseurs. 

«  J'étais  à  Washington  à  l'époque  où  la  mesure  d'expulser  des  terrains 
qui  leur  avaient  été  concédés  ,  les  derniers  restes  des  tribus  indiennes  , 
fut  adoptée  par  le  congrès  et  sanctionnée  par  le  président.  Si  l'on  devait 
juger  du  caractère  américain  par  la  conduite  de  la  nation  en  cette  af- 
faire ,  certes  on  aurait  peine  à  compter  les  sentimens  d'honneur  et  de 
justice  au  nombre  de  ses  élémens.  C'est  au  milieu  des  Américains  et 
par  des  bouches  américaines  que  j'ai  entendu  repiésenter  leurs  procé- 
dés à  l'égard  des  infortunés  Indiens ,  comme  le  comble  de  la  perfidie  et 
de  la  déloyauté.  Quelque  choquée  que  j'aie  été  des  mœurs  et  des  habitu- 
des des  Américains,  j'ose  dire  que,  si  durant  mon  séjour  parmi  eux  , 
j'eusse  observé  dans  leur  caractère  national  quelques  traits  qui  justi- 
fiassent l'éloge  qu'ils  ne  cessent  de  faire  de  leur  amour  pour  la  liberté  et 
la  justice  ,  les  jugemens  de  mon  goût  n'eussent  fait  aucun  tort  à  ceux 
de  ma  raison,  et  je  leur  aurais  accordé  mon  estime  en  leur  refusant  ma 
sympathie.  Mais  il  est  impossible,  pour  quiconque  porte  un  cœur 
d'homme,  de  n'être  pas  révolté  de  la  contradiction  de  leurs  principes  et 
de  leur  conduite.  Ils  déclament  sans  cesse  contre  les  gouvernemens  eu- 
ropéens ,  dont  la  tendance,  à  les  en  croire,  est  de  favoriser  le  fort  et 
d'opprimer  le  faible;  allez  au  congrès  ,  pénétrez  dans  les  tavernes  ,  as- 
sistez aux  sermons  de  l'église  et  aux  représentations  du  théâtre ,  vous 
entendrez  cette  prétendue  tendance  de  nos  gouvernemens,  signalée, 
accusée  ,  tournée  en  ridicule  et  analhématisée  sous  toutes  les  formes 
possibles.  Et  cependant  considérez  ce  que  fait  ce  peuple  qui  parle  si 
bien;  vous  le  verrez  d'une  main  élever  le  bonnet  de  la  liberté,  et  de  l'autre 
fouetter  ses  esclaves  ;  vous  le  verrez  le  matin  prêcher  à  la  tribune  les 
imprescriptibles  droits  de  l'homme ,  et  le  soir ,  chasser  de  leurs  foyers 
les  enfans  du  sol  qu'il  s'était  engagé  à  protéger  par  les  traités  les  plus 
solennels. 

«  Pour  rendre  justice  à  ceux  des  Américains  qui  n'approuvent  pas  cette 
honteuse  politique,  je  transcrirai  ici  un  passage  d'un  journal  de  New- 
York  qui  prouvera  qu'il  se  trouve  des  hommes  aux  Etats-Unis  qui  ont 
en  horreur  les  impudentes  et  odieuses  mesures  arrêtées  à  Wasghinton 
en  i83o. 

«  Nous  ne  connaissons  rien  ,  dit  ce  journal ,  qui  touche  de  plus  près 


S4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  à  la  répnt.ition  île  justice  et  d'intégrité  du  caractère  américain,  quel'af- 
«  faire  des  tribus  indiennes  de  la  Géorgie  et  d'Alabama  ,  et  spéciale- 
«  ment  des  Cherokees  dans  le  premier  de  ces  deux  états.  L'acte  adopté 
«  par  le  congrès  à  la  fin  de  la  session  complète  le  statut  odieux  et 
«  tyrannique  de  la  législation  de  Géorgie,  et  imprime  une  tache  ineffa- 
»  cable  sur  la  politique  des  Etats-Unis,  lesquels  viennent  de  violer 
)>  ouvertement  leur  foi,  clairement  engagée  à  plusieurs  reprises  dans  une 
)>  multitude  de  conventions  et  de  traités  plus  solennels  les  uns  que  les 
»  autres.  » 

«  Ce  qui  rend  plus  déplorable  l'expulsion  des  Indiens  de  leur  terre  na- 
tale ,  c'est  qu'ils  cédaient  rapidement  à  la  force  de  l'exemple;  c'est  qu'ils 
avaient  renoncé  à  leur  vie  de  chasseurs  et  à  leurs  habitudes  vagabondes  ; 
c'est  qu'ils  devenaient  des  agriculteurs  laborieux  ;  c'est  que  le  pouvoir 
tyrannique  et  brutal  qui  vient  de  violer  à  leur  égard  la  foi  des  traités, 
ne  les  bannit  pas  seulement  comme  autrefois  de  leursjterrains  de  chasse , 
deleurs  cantons  de  prédilection,  du  voisinage  des  ossemens  ensevelis  de 
leurs  pères  ,  mais  bien  de  leurs  maisons  que  leurs  pi'ogrès  vers  la  civili- 
sation leur  avaient  enseigné  à  rendre  commodes  et  agréables;  mais  bien 
des  champs  qu'ils  avaient  labourés  et  dont  ils  étaient  fiers  ;  mais  bien  des 
moissons  qui  couvraient  ces  champs  et  qui  étaient  les  fruits  de  leurs 
sueurs.  Et  pourquoi  cette  odieuse  injustice?  Pour  ajouter  quelques  mil- 
liers d'arcs  de  territoire  à  l'état  à  moitié  désert  qui  les  louchait  ! 

Parmi  les  différens  chefs  d'accusation  portésparnolre  voyageuse 
contre  les  Américains ,  il  n'en  est  point  sur  lequel  elle  insiste  da- 
vantnge  et  revienne  plus  souvent  que  la  grossièreté  de  leurs 
habitudes,  elle  défaut  de  politesse  et  d'élégance  de  leurs  manières. 
Cette  culture  du  goût  qui  non-seulement  sauve  la  bonne  société 
européenne  de  toute  habitude  grossière ,  mais  encore  répand  je  ne 
sais  quelle  fleur  de  délicatesse,  plus  aisée  à  sentir  qu'à  définir,  sur 
tous  les  sentimens,  sur  toutes  les  actions  ,  et  jusque  dans  les  mou- 
vemens  et  le  langage  d'un  liomme  bien  élevé  ;  cette  culture  du 
goût  n'existe  pas  en  Amérique.  C'est  une  des  choses  qui  ont  ren- 
du le  plus  désagre'able  à  mistress  TroUope  le  séjour  de  ce  pays: 
aussi  y  revient-elle  à  chaque  instant.  La  rudesse  des  habitudes 
américaines  la  frappe  d'abord  dans  la  société  du  bateau  à  vapeur, 
sur  lequel  elle  remonte  le  Mississipi. 

«  Les  gentilshommes  de  la  cabine,  à  en  juger  par  leur  langage ,  leurs 
manières  et  leur  tournure,  n'auraient  certainement  pas  reçu  ce  nom  en 


MOEUllS    DES    AMÉniCAI.NS.  85 

Europe.  Mais  aux  lilres  de  colonel ,  de  géiuTaJ ,  do  major  qu'ils  se  don- 
naient,  nous  reconnûmes  bicnlôt  rju'ils  avaient  des  droits  bien  fondés 
à  celte  dési!;nation.  Tant  de  diîjnités  militaires  réunies  sur  un  lialcau 
m'cHonnaient,  et  quelque  temps  après  je  demandai  à  un  Anglais  de  mes 
amis  ce  que  cela  signifiait;  il  me  répondit  qu'ayant  fait  le  même  voyage 
dans  la  même  société,  et  ayant  remarqué  que  parmi  tant  d'olftciers  supé- 
rieurs ii  ne  se  trouvait  pas  un  seul  capitaine,  il  en  avait  demandé  la 
raison  à  un  des  passagers.  «  Oli!  monsieur  ,  lui  avait  répondu  celui-ci , 
les  capitaines  sont  sur  le  pont.  » 

«  Le  défaut  absolu  de  politesse  à  table ,  la  voracc  rapidité  avec  laquelle 
les  viandes  étaient  saisies  et  dévorées,  l'étrange  conslrnction  des  phrases, 
et  la  prononciation  plus  étrange  encore,  l'insupporlable  crachement  dont 
il  était  absolument  impossible  de  préserver  ses  vêlemens,  l'effrayante 
habitude  de  se  servir  do  couteau  en  guise  de  fourchette  et  de  renfon- 
cer jusqu'au  manche  dans  la  bouche,  et  l'habitude  non  moins  effrayante 
de  nétoyer  ses  dents  avec  un  canif,  tout  cela  nous  fit  sentir  que  nous 
n'étions  point  environnés  des  généraux,  des  colonels  et  des  majors  de 
l'ancien  monde,  et  que  l'heure  du  dîner  ne  serait  pas  pour  nous,  durant 
la  traversée,  une  heure  agréable.» 

Elle  retrouve  la  même  (grossièreté  au  tliéàtie  Je  Ciiicinnali. 

«  Le  théâtre  était  assez  passable  à  Cincinnati ,  bien  que  la  pauvreté  des 
recettes  ne  permît  pas  un  grand  luxe  de  décorations.  Mais  ce  qui  était 
infiniment  plus  choquant  que  des  décorations  fanées,  c'étaient  la  tenue  et 
les  habitudes  des  spectateurs.  Leshommes  paraissaient  aux  premières  lo- 
ges sans  habits,  et  j'en  ai  vu  qui  avaient  les  manches  retroussées  jus- 
qu'à l'épaule.  Le  crachement  était  perpétue! ,  et  la  double  odeur  des 
ognons  et  du  wiskcy  aurait  fait  payer  trop  cher  le  jeu  même  d'un  Talma 
ou  d'un  Kemble. 

«  Quant  à  la  conduite  et  au!t  altitudes  des  honorables  spectateurs  ,  elle 
estparfaitementindescriplible.  Lestalonsdes  unsposés  sur  le  bord  des  lo- 
ges ,  le  dos  des  autres  tourné  du  côté  de  l'auditoire,  plusieurs  étendus  tout 
de  leur  long  sur  les  banquettes,  telles  sont  quelques-unes  des  postures 
variées  que  rencontre  le  bon  goût  des  Américains.  Le  bruit  était  con- 
tinuel et  de  la  nature  la  plus  désagréable;  au  lieu  de  battre  des  mains 
pour  applaudir,  ils  jettent  des  cris  et  exécutent  des  roulemens  avec  les 
pieds  ,  et  lorsque  un  accès  de  patriotisme  les  saisit ,  et  que  le  chant  de 
Vnnkee  Dnodlc  est  demandé  ,  on  croirait  que  la  réputation  civique  de 
cliaque  spectateur  dépend  de  la  quantité»  de  bruit  qu'il  fait.  » 

TOMF.   vni.  6 


8G  KF.\  LU.     Dl'.S     I>t:uX     MONDKS. 

Même  cliO'^e  dniis  tous  les  tliéàtves  de  l'Union  ,  même  dan;» 
celui  de  Washington. 

«  On  crachait  continuellement ,  cl  sur  dix  hommes  il  n'y  en  avaitpas  un 
qui  lut  assis  comme  une  créature  humaine.  Les  pieds  de  l'un  étaientpo- 
sés  sur  le  bord  de  la  loge,  ceux  de  l'autre  appuyés  contre  un  des  côtés. 
Par  ci,  par  là  xui  sénateur  couvrait  de  son  corps  loute  la  longueur  d'une 
banquette,  et  sur  plusieurs  points  le  devant  des  loges  servait  de  sièges 
à  ceux  qui  les  occupaient. 

«  Je  vis  un  beau  jeune  homme  d'une  mise  très-recherchée ,  et  qui  était 
certainement  un  personnage  de  distinction,  introduire  ses  deux  doigts 
dans  la  poche  de  son  élégant  gilet  de  soie,  en  extraire  délicatement  ce 
que  je  n'ose  appeler  de  son  nom  ,  et  le  déposer  gravement  au  fond  de  sa 
bouche.  » 

Contentons-nous  de  dire  que  ces  habitudes  et  celte  tenue  sont 
celles  des  juges  dans  les  tribunaux,  des  représentans  du  peuple 
dans  la  salle  du  congi'ès ,  et  des  hommes  de  la  meilleure  société 
dans  les  salons,  et  hàtons-nous  de  laisser  là  ces  formes  extérieures 
pour  en  venir  au  défaut  plus  intimedont  elles  ne  sont  que  l'expres- 
sion la  plus  choquante ,  la  grossièreté  du  goût  lui-même ,  l'ab- 
sence de  rafinement ,  comme  dit  mistress  Trollope  ;  et  là-dessus  , 
laissons  la  parler,  elle  est  sur  son  terrain,  et  dira  beaucoup 
mieux  que  nous, 

«  Avant  mon  voyage  aux  États-Unis,  je  n'avais  point  l'idée  du  retour  que 
l'impôt  fait  à  ceux  qui  le  paient ,  non-seulement  sous  forme  de  salaire  de 
leur  industrie,  mais  encore  sous  forme  de  jouissance  et  de  plaisir.  Si 
j'avais  l'honneur  de  siéger  au  parlement  d'Angleterre ,  au  lieu  de  mettre 
les  séditieux  à  la  Tour,  je  les  enverrais  faire  une  promenade  aux  Etats- 
Unis.  J'étais  moi-même  assez  séditieuse  à  mon  départ  pour  l'Amérique, 
mais  je  puis  bien  dire  que  je  me  suis  trouvée  complètement  guérie  avant 
d'avoir  parcouru  la  moitié  du  chemin  que  j'y  ai  fait. 

«  Comme  une  autre,  j'ai  lu  dans  les  livres  de  fort  belles  choses  sur  les 
besoins  simples  et  peu  nombreux  de  l'homme  de  la  >iûfurc,  et  comme 
une  autre  j'ai  admis,  avec  une  foi  implicite,  cette  belle  maxime,  que  cha- 
que nouveau  besoin  qu'on  acquiert  est  une  nouvelle  source  de  privation 
et  de  misère.  Mais  j'ose  dire  que  ceux  qui  raisonnent  là-dessus ,  dans  les 
salons  parfumés  de  Londres,  ne  sont  point  du  tout  en  position  d'en  bien 
juger.  Si  les  besoins  physiques  étaient  nos  seuls  besoins,  ce  qui  suffit  à 


MOEUUS    DKS     AMÉKICAINS.  8^ 

ranimai  suliliiMiL  à  l'honimc  ,  et  Dieu  ne  nous  .'-urait  pas  donné  cran- 
Ires  facilités  qu'à  lui.  Mais  il  n'en  est  point  ainsi;  si  nous  cherchoiis 
(lequoi  se  compose  une  heure  de  plaisir,  nous  trouverons  qu'elle  est  faile 
d'une  multitude  de  sensations  agréables,  produites  par  une  niultiludc 
d'impressions,  qui  ont  ému  successivement  presque  toutes  les  fibres 
de  notre  constitution.  Quand  ces  fibres,  pourn'avoir  jamais  été  touchées, 
sont  encore  endormies  ,  les  choses  qui  nous  entourent  importent  moins 
parce  qu'elles  sont  à  peine  senties  ;  mais  lorsque  toute  notre  nature  est 
sur  pied,  lorsque  chaque  nerf  éveillé  est  comme  une  touche  qui  rend  un 
son  ,  alors  tout  nous  importe,  parce  qu'il  n'est  rien  qui  ne  puisse  être 
pour  nous  une  occasion  de  souffrance  ou  de  plaisir.  Que  les  créatures 
humaines  qui  en  sont  là  ,  se  gardent  bien  de  visiter  les  Etats-Unis  ,  ou 
du  moins  que  si  elles  y  vont ,  elles  ne  s'y  arrêtent  que  ce  qu'il  faut  , 
pour  mettre  dans  leur  mémoire  des  images  qui  leur  rendront  plusdouci  s 
par  le  contraste  les  habitudes  de  leur  pays. 
Guarda  e  passa  (  e  poi  )  ragionam'  di  lor. 

«  J'ai  fait  connaissance  à  Cincinnati  avec  les  beautés  de  la  vie  simple  , 
et  je  puis  dire  qu'elle  m'était  plus  dés^gréable  encore  par  ses  effets 
sur  les  manières  des  habitans  que  par  les  privations  personnelles  qu'elle 
m'imposait.  Jusque-là ,  je  ne  m'étais  pas  fait  une  idée  de  la  foule  des 
sensations  agréables  que  donnent  la  demi  -  élégance  et  la  demi -civi- 
lisation auxquelles  sont  parvenues  les  classes  moyennes  en  Europe.  A 
toute  minute  nous  nous  sentions  choqués  d'une  foule  de  petites  cho.scs 
trop  futiles  même  pour  être  consignées  dans  ces  pages  frivoles,  et  qui 
venaient  péniblement  nous  rappeler  que  nous  étions  loin  de  notre  chère 
patrie. 

«Tous  les  besoins  physiques  trouvent  abondamment  de  quoi  se  satis- 
faire à  Cincinnati ,  et  à  très-bon  marché.  Mais  hélas!  ce  n'est  là  qu'un 
bien  petit  chapitre  dans  l'histoire  d'un  jour  agréable.  Le  défaut  uni- 
versel et  absolu  de  manières  dans  les  deux  sexes  est  si  remarquable, 
([ue  j'étais  constamment  occupée  à  en  chercher  l'explication.  Assurément 
il  ne  vient  pas  d'un  défaut  d'intelligence  :  j'ai  entendu  en  Améri.'jue  beau- 
coup de  conversations  lourdes  et  ennuyeuses  ;  mais  (  sauf  la  classe  tou- 
jours privilégiée  des  jeunes  personnes  )  je  puis  dire  que  j'en  ai  rarement 
entendu  desottes.  Les  Américains  ont  l'intelligence  î.ette  etl'esprit  actif: 
s'il?  sont  ignorans,  c'est  plutôt  sur  les  sujets  qui  n'ont  qu'une  valeur  con- 
ventionnelle que  sur  ceux  qui  ont  une  importance  réelle.  Mais  il  n'y  a 
ni  charme  ni  grâce  dans  leur  conversation  ;  à  peine  durant  tout  mon  séjour 
parmi  eux ai-je  entendu  une  phrase  élégamment  tournée  et  correctement 
prononcée,  snrtirdc  la  bouche  d'un  Américain  :  il  y  avait  toujours,  soi 


88  REVUK    DES    DI'.UX     MONDES. 

dans  l'expression,  soit  dans  l'accent,  quelque  chose  qui  blessait  le  sen- 
timent et  choquait  le  goût. 

'I  Lapuelle  vaut  le  mieux  d'une  personne  qui  a  besoin  d'élégance  dans 
les  manières  et  les  habitudes  de  la  société  qui  l'entoure,  ou  d'une 
autre  qui  est  incapable  delà  sentir?  c'est  ce  que  je  ne  prétends  pas  dé- 
cider :  mais  ce  qu'il  y  a  de  sûr ,  c'est  qu'en  Amérique ,  cette  politesse  qui 
consiste  à  ne  pas  laisser  voir  les  sentimens  de  notre  nature  qui  peuvent 
être  désagréables  aux  autres,  est  complètement  inconnue;  on  ne  la  rêve 
pas  même.  La  vie  matérielle  est  très-confortable  dans  les  grandes  villes; 
on  y  rencontre  même  quelque  luxe.  A  n'en  juger  que  par  le  dehors ,  ces 
villes  sont,  comme  Londres  et  Paris  ,  de  vastes  associations  d'êtres  actifs 
et  intelîigens.  Mais  de  près  et  sous  le  rapport  moral ,  la  différence  est 
prodigieuse.  Et  que  quelque  Américain  raisonnable  (comme  les  Etats- 
Unis  en  renferment  des  millions) ,  ne  vienne  pas  me  demander  ce  que  je 
veux  dire  par  là?  Il  me  serait  difficile,  probablement  impossible  de  le 
lui  expliquer  :  mais  en  revanche,  il  n'existe  pas  un  seul  Européen  qui, 
après  avoir  visité  l'Union,  trouve  la  moindre  difficulté  à  me  comprendre. 
Je  ne  suispointun  juge  compétent  des  institutions  politiques  de  l'Améri- 
que, et  si  je  me  hasarde  de  loin  en  loin  à  faire  une  observation  sur  leurs  ef- 
fets ,  c'est  en  passant  et  comme  une  femme  qui  peut  bien  dire  ses  im- 
pressions, mais  qui  n'a  point  la  prétention  de  les  justifier.  Mais  les  na- 
tions ozit  une  physionomie  dont  les  femmes  sont  aussi  bons  juges  que 
les  bomraes,  et  on  peut  s'en  rapporter  à  elles  sur  tout  ce  qui  constitue 
la  forme  exlérieurc  de  la  société. 

«  Le  capitaine  Hall  nous  dit  que  si  on  lui  demandait  ce  qui  con- 
stitue la  différence  entre  un  Anglais  et  un  Américain,  il  répondrait,  le 
défaut  de  loyauté.  Cette  réponse  est  celle  d'un  brave  et  loyal  marin.  Que 
si  l'on  me  faisait  la  même  question,  la  mienne  serait  :  C'est  le  défaut  d'e- 
le'gance. 

«Si  les  Américains  se  résignaient  à  être  ce  qu'ils  sont,  et  accep- 
taient francliement  la  vie  toute  unie  des  Suisses  aux  jours  de  leur  pit- 
toresque simplicité  (et  remarquons  cependant  que  les  Suisses  alors  ne 
chiquaientpoint),  ilseraittout-à-fait  absurdeet  de  mauvais  goùtdeles  cri- 
tiquer. Mais  il  n'en  est  point  ainsi.  L'Américain  a  la  prétention  d'être 
gentilhomme  accompli,  et  déplus  celle  de  l'êlrc  à  sa  manière;  car  n'est- 
il  pas  né  libre?  Et  cependant  s'il  veut  entrer  en  rivalité  avec  l'ancien 
monde  ,  l'ancien  juonde  a  un  droit  dont  il  use  et  dont  il  continuera 
d'user,  celui  d'examiner  les  titres  du  nouveau  it  cette  prétention. 

«  Je  n'ai  rien  à  démêler  avec  les  heures  que  les  Américains  consacrent 
aux  affaires  .  je  ne  doute  pas  qu'ils  ne  les  emploient  d'une  manière  sage 


MOEUKS    DES    AMERICAINS.  8^ 

et  proiilable;  mais  quant  aux  heiucs  de  récréation  ,  à  ces  heures  qui 
s'écoulent  pour  nous  dans  les  jouissances  des  plaisirs  réunis  de  l'art  et 
de  la  nature ,  à  ces  heures  dont  la  présence  de  la  beauté  et  l'élégance 
des  manières  rachètent  les  excès  passagers;  quant  à  ces  heures,  elles 
m'appartiennent,  et  j'ai  le  droit  d'examiner  co  qu'en  [ont  les  Améri- 
cains. Les  dîners  môme  ne  sauraient  être  comparés  dans  les  deux  pajs  : 
des  Américains  m'ont  dit  qu'ils  ne  pouvaient  y  apercevoir  aucune  diffé- 
rence; mais  d'abord  il  est  très-rare  qu'on  dine  eu  société  aus  Etats- 
Unis  ailleurs  que  dans  les  tavernes  et  les  pensions  bourgeoises  ;  et  de 
plus ,  tout  le  plaisir  se  réduit  à  manger  avec  la  plus  grande  rapidité  pos- 
sible et  dans  le  plus  profond  silence.  Des  Américains  m'ont  avoué  que 
l'heure  de  la  plus  haute  volupté  gastronomique  pour  les  hommes 
était  celle  où  un  verre  de  genièvre  ou  de  punch  aux  œufs  puisait  dans 
l'absence  de  toute  contrainte,  et  par  conséquent  des  femmes,  son  plus 
haut  degré  de  saveur. 

«  Malgré  tout  cela,  les  Etats-Unis  sont  un  beau  pays  ,  digue  d'être  vi- 
sité par  mille  raisons.  Sur  ces  mille  raisons  ,  neuf  cent  quatre-vingt-dix- 
neuf  sont  tirées  de  ses  mérites  même;  le  millième  pour  moi  est  l'atta- 
chement plus  grand  qu'il  m'inspire  pour  le  mien.  » 

Mistress  TroUope  clierclic  les  cûuses  de  cette  absence  Je  f,oùt 
et  d'élégance,  et  la  trouve  dans  le  rôle  subalterne,  pour  ne  pas 
dire  servile,  auquel  les  femmes  sont  condamnées  en  Amérique,  et 
principalement  dans  l'éloignenient  où  leurs  maris  les  tiennent  de 
tous  leurs  plaisirs.  Continuons  de  citer. 

a  Les  dispositions  pour  le  souper  me  parurent  liès-siugulières  et  cajac- 
térisent  éminemment  le  paj'^.  Une  table  magniliquement  servie  dans 
une  vaste  salle  attendait  les  hommes  ;  ils  allèrent  y  prendre  place.  Les 
femmes  restèrent  dans  la  salle  de  danse,  et  bientôt  on  leur  apporta  à 
chacune  une  assiette.  Elles  conlinîtèrcnt  de  se  promener  tristement  celte 
assiette  à  la  main  ,  pendant  qu'on  était  occupé  des  hommes.  A  la  i'in  ,  des 
domestiques  parurent  avec  des  pyramides  de  sucreries  ,  des  gâteaux  et 
des  crèmes.  Alors  toute  la  troupe  s'assit  sur  une  iile  de  chaises  placées  le 
long  des  rains  ,  et  chacune  faisant  une  ta'ole  de  ses  genoux  commença  à 
manger  d'un  air  triste  et  ennuyé. 

«  Le  contraste  de  ces  pauvres  femmes  abondonnccsel  de  leur  maigre 
souper,  avec  le  splendide  festin  et  la  salle  éclatante  de  lumières  réservée 
aux  hommes  ,  était  aussi  absurde  que  comique. 

«J'appris  que  je  ne  devais  attribuer  cet  arrangement  ni  à  des  vues  d'é- 


<)*'  REVUK    i)KS    DEUX    MOMDES. 

ronomie,  ni  au  défaut  d'une  saile  assez  vaste  pour  contenir  toute  la 
société.  La  seule  raison  qu'on  m'en  donna  ,  c'est  qu'il  était  plus  agréable 
aux  hommes  d'être  seuls.  Cette  réponse  qu'on  me  fit,  me  lut  ensuite  ré- 
pétée par  une  foule  de  personnes  à  qui  j'adressai  la  même  question. 

«  Jecilecet  usage  ,  non-seulement  parce  qu'il  est  général  en  Amérique  , 
mais  parce  que  j'y  vois  une  des  principales  causes  de  cette  absence  ab- 
solue de  bonnes  manières  et  d'habitudes  élégantes,  si  remarquable  chez 
les  hommes  et  chez  les  femmes  de  ce  pays. 

«  On  ne  saurait  s'attendre  à  trouver  dans  une  république  la  recherche 
et  l'élégance  de  manières  que  l'existence  d'une  cour  qui  en  inspire  le 
goût,  répand  à  quelque  degré  parmi  toutes  les  classes  dans  les  monar- 
chies. Mais  cette  cause  ne  saurait  suffire  pour  expliquer  la  rudesse  de  la 
société  américaine;  et  la  manière  dont  les  heures  consacrées  au  plaisir  y 
sont  employées,  concourt  sans  aucun  doute  à  la  produire.  Partout, 
les  heures  de  délassement  ont  de  l'importance  aux  yeux  des  hommes  ,  et 
partout  on  les  voit  s'étudier  à  les  employer  le  mieux  possible.  Ceux  qui 
préfèrent  la  société  s'attachent  de  préférence  aux  moyens  d'y  paraîtte 
aimables,  et  deviennent  par  cela  même  incapables  de  goi^iter  les  dou- 
ceurs de  la  solitude  ;  ceux  au  contraire  qui  sont  accoxitumés  à  trouver 
leur  plaisir  dans  la  solitude  ,  sont  inhabiles  à  en  mettre  ou  à  en  prendre 
beaucoup  dans  la  société.  Là  où  donc  les  deux  sexes  se  plairont  surtout 
à  la  société  l'un  de  l'autre,  chacun  d'eux  se  prépaiera  à  y  paraître  avec 
avantage  ;  et  là  aussi  nécessairement ,  les  hommes  s'abstiendront  de  mâ- 
cher du  tabac  et  de  craclier  sans  cesse,  et  les  femmes  de  leur  côté  aspi- 
reront à  quelque  chose  de  mieux  qu'à  la  gloire  de  faire  du  thé  à  la  per- 
fection. 

«  En  Amérique  ,  sauf  la  danse  qui  n'est  guère  d'usage  que  pour  les  per- 
sonnes non  mariées,  tous  les  plaisirs  des  hommes  impliquent  l'absence 
des  femmes.  Elles  sont  exclues  de  leurs  dîners  et  de  leurs  parties  de  jeux  ; 
elles  ne  paraissent  ni  à  leurs  sociétés  de  musique  ni  à  leurs  soupers  de 
clubs,  ni  à  aucune  de  leurs  réunions.  Ajoutons  que,  quand  on  change- 
rait cet  usage  ,  il  resterait  à  imaginer  un  expédient,  pour  débarrasser 
les  femmes  des  soins  grossiers  du  ménage  qui  sont  à  leur  charge.  Même 
dans  les  états  à  esclaves,  si  elles  ne  sont  point  occupées  à  savonner  et 
à  repasser,  à  pétrir  des  pudings  et  des  gâteaux  la  moitié  du  jour,  et  à 
les  faire  cuire  l'autre  moitié,  encore  sont-elles  trop  prises  par  les  autres 
soins  du  ménage  et  la  surveillance  de  la  maison  ,  pour  devenir  jamais  des 
compagnes  élégantes  et  éclairées  de  leurs  maris.  J'ai  rencontré  à  Balti- 
more, à  Philadelphie  et  à  New-York,  quelques  exceptions  à  ce  fait  ;  mais 
il  n'en  reste  pas  moins  exactement  vrai  dans  sa  généralité.  » 


MOEURS    DES    AM  tRICAINS.  t)  1 

Cet  isolement  des  ilevix  sexes  qui  fait  que  l'un  reste  {grossier 
et  l'autre  insignifiant,  est  presqu'absolue  en  Amérique. 

'(  La  séparation  des  deux  sexes  dont  j'ai  si  souvent  parlé  ,  n'est  nulle 
part  plus  remarquable  qu'à  bord  des  bateaux  à  vapeur.  Parmi  les  pas- 
sagers se  trouvaient  un  gentilhomme  et  sa  femme  qui  semblaient  souffrir 
beaucoup  de  cet  arrangement.  Cette  dernière  était  malade,  et  le  mari 
lui  rendait  tous  les  soins  que  les  usages  pouvaient  lui  permettre. 
Quand  l'heure  du  dîner  venait  et  que  le  maître  d'hôtel  ouvrait  lapièce  de 
communication  entre  les  convives,  il  était  toujours  près  delà  porte  pour 
lui  donner  la  main  et  la  conduire  à  sa  place  ,  et  quand  ,  le  dîner  fini ,  il 
fallait  sortir,  il  la  ramenaitet  s'efforçait  toujours  de  prolonger  de  quelques 
minutes  le  plaisjir  d'être  avec  elle.  Une  ou  deux  fois  quand  nous  étions 
toutes  sur  le  balcon  ,  et  que  sa  femme  restait  seule  dans  la  cabine,  il 
se  hasarda  d'y  pénétrer  et  de  s'asseoir  un  moment  à  côté  d'elle  ;  mais  dès 
que  l'une  de  nous  revenait ,  il  se  levait  tout  confus  et  se  sauvait  comme 
un  coupable. 

«Les  hommes  fument  et  boivent  beaucoup  sur  les  bateaux  à  vapeur  ,  et 
ces  deux  circonstances  contribuent  sans  doute  à  rendre  plus  stricte 
l'exécution  des  règles  du  décorum  américain  ;  car  quoiqu'ils  ne  se  gênent 
en  aucune  manière  pour  cracher  et  mâcher  du  tabac  en  présence  des 
femmes,  en  général  ils  aiment  mieux  boire  et  jouer  en  leur  absence.  » 

Ailleurs  niistress  TroUope  laisse  échapper  cette  observation  : 

«Je  remarquai  qu'il  n'était  pas  rare,  à  Washington,  de  voir  une  dame 
donner  le  bras  à  un  homme  qui  ne  fût  ni  son  père,  ni  son  frère,  ni  son 
mari.  Ce  relâchement  remarquable  dans  le  décorum  américain,  est  pro- 
bablement du  à  la  présence  des  légations  étrangères.  » 

Une  autre  cause  delà  rudesse  deslionunes  et  de  rinsignifianee 
des  femmes,  c'est  que  ni  les  uns,  ni  les  autres  ,  ne  cultivent  leiir 
esprit.  Le  goût  des  lettres  et  des  arts  est,  pùur  ainsi  dire,  inconnu 
en  Amérique  ;  point  de  lectures,  point  de  conversations  littéraires, 
rien  qui  éveille  l'imagination  ,  étende  la  pensée  ,  épvu-e  et  enno- 
blisse les  sentimens;  les  liommes  sont  tout  entiers  à  leurs  affaires , 
et  les  femmes  aux  soins  du  ménage.  INotre  voyageuse  sent  et 
indique  à  merveille  les  conséquences  d'un  pareil  régime. 

«  Les  États-Unis  sont  le  pays  du  monde  qui  démontre  le  mieux  l'im- 
mense utilité  des  habitudes  littéraires  ,  non-seulement  pour  étendre  les 
idées,  mais  ce  qui  est  infiniment  plus  important .  pour  épurer  et  enno- 


<)2  UliVLt     DES    DEUX     MONDES. 

hlii-  les  mœurs.  Durant  mon  séjour  en  Amérique,  il  ne  m'est  pas  arrive 
de  rencontrer  un  homme  de  lettres  qui  mâchât  du  tabac  et  s'enivrât  de 
whiskey  ;  mais  en  revanche  il  ne  m'est  pas  arrivé  de  rencontrer,  hors 
do  celte  classe,  un  seul  Américain  qui  eût  échappé  à  ces  habitudes  dé- 
gradantes. Cette  iniluence  est  encore  plus  grande,  s'il  est  possible,  sur 
les  remmes.  Malheureusement,  le  goût  des  lettres  est  chose  peu  com- 
mune chez  les  Américaines,  et  pour  en  trouver  des  exemples,  il  faut  bien 
chercher.  J'en  ai  rencontré  un  vraiment  admirable  dans  une  jeune  dame 
de  Cincinnati.  Entourée  d'une  société  absolument  incapable  de  l'appré- 
.  cier  et  même  delà  comprendre  ,  elle  vivait  au  milieu  de  ce  monde  avec 
autant  de  simplicité  et  d'aisance,  que  s'il  eût  été  composé  d'êtres  de 
son  espèce.  Jeune  et  belle,  douée  par  la  nature  d'un  esprit  vif  et  d'un 
ju.qement  pénétrant,  elle  avait  eu  le  bonheur  do  trouver  dans  sa  famille 
tous  les  moyens  de  cultiver  les  heureuses  dispositions  de  son  intelligence. 
Fiile  d'un  homme  de  lettres  qui  l'avait  associée  à  ses  études  avec  la 
tendresse  d'un  père  et  la  confiance  d'un  ami,  elle  avait  reçu  de  bonne 
heure  ces  lerons  de  goût  et  ces  habitudes  de  pensée  qu'il  est  difficile 
de  ])uiser  au  même  degré  dans  une  autre  sitiiation.  Cette  jeune  dame 
était  d'autant  plus  admirable  ,  que  ses  éludes  chéries  ne  la  dérobaient  à 
aucun  des  devoirs  nombreux  imposés  aux  femmes  américaines.  Compa- 
gne utile  et  assidue  des  travaux  littéraires  de  son  père,  collaboratrice 
active  de  sa  mère  dans  tous  les  soins  du  ménage,  gouvernante  attentive 
et  tendre  de  l'enfant  malade  de  sa  sœur,  faisant  à  elle  seule  tous  les 
frais  de  son  élégante  garde-robe,  ayant  toujours  avec  cela  du  temps  de 
reste,  et  toujours  prête  à  recevoir  avec  la  gaîté  la  plus  aimable  ses  nom- 
breuses connaissances,  la  plus  animée  dans  la  conversation,  la  plus 
infatigable  au  travail,  ;1  était  impossible  de  la  voir  et  d'étudier  son 
caractère,  sans  comprendre  que  de  telles  femmes  sont  la  gloire  de 
tous  les  pays,  et  que,  si  l'espèce  pouvait  s'en  multiplier  en  Amérique, 
elles  ne  tarderaient  ])as  à  y  eûacer  jusqu'au  dernier  vestige  de  cette 
grossièreté  d'habitude  et  de  cette  ignorance  (jui  la  dégradent.  Ima^ 
ginez  dans  un  salon  une  cinquantaine  de  copies  de  ce  charmant  modèle, 
et  demandez-vous  après,  si  les  hommes  oseraient  s'y  présenter,  les  vète- 
mens  parfumés  de  wiskey  ,  les  lèvres  jaunies  par  le  tabac  ,  et  l'esprit 
convaincu  que  ifs  femmes  ne  sont  ici  bas  que  pour  faire  des  confitures, 
coudre  des  chemisos ,  racv"ommoder  des  bas,  et  mettre  au  monde  des 
présidens  possibles?  Assurément  non;  le  jour  où  les  Américaines  décou- 
vriront quelle  influence  il  leur  appartient  d'exercer,  et  qu'elles  la  com- 
p.-ireront  avec  celle  qu'elles  exercent,  ce  jour-là  il  y  aura  quelque  chose 
a  espérer  pour  la  civilisation  de  leur  pays.  Je  n'ai  pu  vivre  à  Philadcl- 


MOEURS    DES    AMERICAINS.  g3 

phie ,  au  i»ilieu  des  feiumes  les  plus  jolies,  les  plus  riches  et  les  plus  dis- 
tinguées de  l'Amérique,  sans  que  le  contraste  de  leur  rôle  dans  la  société 
avec  celui  des  femmes  du  même  rang  en  Europe  ne  se  présentât  de  lui- 
même  et  d'une  manière  frappante  à  mon  esprit.  » 

Et  toutefois  l'éducatiou  des  femmes  est  loin  d'être  négligée  en 
Amérique  ;  mais  elle  y  est  plus  fastueuse  que  bien  entendue,  et 
manque  le  but  pour  vouloir  trop  embrasser,  on  en  jujjera  par  le 
passage  suivant. 

«  J'assistai  aux  exercices  publics  qui  terminaient  l'année  scliolaire 
d'une  des  écoles  de  filles  de  Cincinnati,  et  je  ne  vis  pas  sans  surprise  que 
les  sciences  les  plus  élevées  étaient  comprises  dans  le  programme  des  étu- 
des de  ces  charmantes  créatures.  Une  jolie  personne  de  seize  ans  prit  ses 
degrés  en  mathématiques  ;  une  autre  fut  examinée  sur  la  philosophie  mo- 
rale ;  elles  rougissaient  d'une  manière  si  gracieuse  et  se  montraient  em- 
barrassées ou  interdites  d'une  façon  si  aimable,  qu'un  juge  plus  habile 
que  moi  aurait  eu  de  la  peine  à  décider  jusqu'à  quel  point  elles  méi'i- 
taieut  les  diplômes  qu'elles  recurent. 

«  Cette  coutume  de  graduer  les  jeunes  filles  et  de  leur  accorder  des 
diplômes  à  la  fin  de  leurs  études  était  tout-à-fait  nouvelle  pour  moi,  et 
je  ne  me  rappelle  pas  qu'un  pareil  usage  ait  jamais  eu  cours  dans  au- 
cun autre  pays.  J'ai  grand'peur  que  le  temps  accordé  aux  aimables  gra- 
duées de  Cincinnati  ,  pour  acquérir  tant  de  sciences  diverses  ,  fût  à  peine 
suflisant  pour  en  approfondir  une  seule;  trois  mois  de  mathématiques  et 
sixd'éccnomie  politique,  de  philosophie,  d'algèbre  et  de  sections  coni- 
ques doivent  rarement,  si  je  ne  me  trompe,  avec  la  meilleure  volonté  de  la 
part  du  maîlre  et  de  l'élève,  produire  pour  celle-ci  lui  fonds  de  connais- 
sances «lans  ces  diverses  sciences,  capable  de  résister  à  la  besogne  de 
nictlre  au  monde  une  demi-douzaine  d'enfans  et  d'apaiserleurs  larmes. 

Voici  un  passage  qui  donnera  une  idée  nette  des  résultats  de 
cette  ambitieuse  éducation. 

a  Qu'on  me  permette  de  décrire  ici  la  journée  d'une  dame  de  la 
haute  société  à  Philadelphie,  et  l'on  comprendra  mieux  la  vérité  des 
observations  que  je  viens  de  faire. 

«  Je  suppose  que  cette  dame  est  la  femme  d'un  sénateur  ou  d'un  avo- 
cat très-occupé  et  d'une  grande  réputation  ;  elle  a  une  très-jolie  maison, 
avec  un  très-joli  escalier  et  une  très-jolie  porte  de  marbre  blanc,  laquelle 
est  garnie  d'un  bouton  et  d'un  marteau  d'argent;  elle  a  de  très-jolis  sn- 


t)4  REVUE    DES    DEUX     MONDES. 

Ions,  Irès-jolinient  meublés  ,  dans  l'un  desquels  se  trouve  un  buffet  très- 
joli  ,  couvert  de  très-jolis  cristaux  ;  elle  a  de  plus  une  très-jolie  voiture 
avec  un  très-beau  nègre  libre  pour  cocher;  elle  est  toujours  très-joliment 
mise,  et  par-dessus  tout  cela  elle  est  elle-même  très-jolie. 

»  Elle  se  lève  ,  et  la  première  heure  de  sa  journée  est  consacrée  à  sa 
toilette,  qu'elle  fait  avec  un  soin  minutieux  ;  elle  descend  au  parloir,  tirée 
à  quatre  épingles  ,  raide  et  silencieuse  ;  son  valet  de  pied  qui  est  aussi 
un  nègre  libre,  place  devant  elle  son  déjeuner;  elle  mange  sa  tranche 
de  jambon  et  son  poisson  salé,  et  boit  son  café  dans  le  plus  profond 
silence,  tandis  que  son  mari  lit  un  journal,  le  coude  appuyé  sur  un 
autre  ;  après  quoi  pour  l'ordinaire  elle  passe  à  l'eau  les  tasses  et  les  sou- 
coupes. Sa  voiture  est  commandée  pour  onze  heures;  il  y  a  loin  d'ici  là  ; 
elle  se  rend  donc  dans  une  petite  pièce  où  elle  fait  de  la  pâtisserie,  après 
avoir  placé  sa  robe  de  soie  couleur  de  souris  sous  la  protection  d'un 
tablier  blanc.  Vingt  minutes  avant  l'arrivée  de  sa  voiture,  elle  se  retire 
dans  sa  chambre,  comme  on  l'appelle  ,  secoue  et  plie  son  tablier  blanc  , 
met  la  dernière  main  à  sa  riche  toilette  ,  et  couronne  l'œuvre  en  plaçant 
avec  précaution  sur  sa  tête  son  élégant  bonnet  et  tous  les  accessoires  qui 
en  dépendent.  Elle  descend  l'escalier  et  en  atteint  la  dernière  marche 
au  moment  précis  où  le  nègre  libre  qui  est  cocher,  annonce  au  nègre- 
libre  qui  est  valet  de  pied,  que  la  voitui'e  attend.  Elle  monte  en  donnant 
pour  mot  d'ordre  «  à  la  Société  Dorcas.  »  Son  valet  de  pied  reste  à  la 
maison  pour  nétoyer  les  couteaux  ;  mais  son  cocher  est  assez  sûr  des 
chevaux  pour  les  abandonner  à  leur  sagesse  pendant  qu'il  ouvre  la  por- 
tière; et  sa  maîtresse  qui  n'est  point  accoutumée  à  rencontrer  la  main  d'un 
homme  en  pareille  occasion  ,  peut  très-bien  ,  quoique  l'une  des  siennes 
soit  chargée  d'un  panier  à  ouvrage ,  et  l'autre  d'un  énorme  paquet  de 
ces  indéfinissables  bagatelles  que  les  dames  ont  coutume  d'offrir  en  tribut 
aux  sociétés  de  bienfaisance  ,  sortir  de  voiture  sans  aucun  secours 
étranger.  Elle  entre  dans  le  parloir  préparé  jiour  la  rccnion;  elle  j 
trouve  sept  autres  dames  absolument  semblables  à  elle,  et  prend  sa 
place  autour  de  la  table  ;  elle  présente  son  offrande  ,  qui  est  reçue  avec 
un  sourire  aimable  parle  divan  circulaire;  et  ses  coupons  de  draps,  ses 
bouts  de  ruban  ,  son  papier  doré ,  et  ses  cents  d'épingles ,  vont  se  réunir 
aux  coupons  de  draps,  aux  bouts  de  ruban,  au  papier  doré  et  aux  cents 
d'épingles  qui  couvrent  déjà  la  table.  Elle  tire  ensuite  de  son  panuier 
à  ouvrage  trois  pelotes  laites  de  sa  main,  quatre  essuie-plumes,  sept 
alumettes  en  papier  de  couleur  et  une  boîte  de  montre  en  carton,  qui 
sont  accueillis  avec  acclamations ,  et  que  la  plus  jeune  dame  de  la  société 
va  déposer  avec  soin  .sur  des  rayons,  parmi  une  quantité  prodigieuse  d'ar- 


MOEIUS    DUS     AMÉRICAINS.  ■        C)^ 

licles  de  la  raênie  espèce.  Cela  fait,  elle  tire  son  dé  et  demande  son  ou  - 
vragcj  ou  le  lui  apporte,  et  les  huit  dames  cousent  ensemble  pendant 
quelques  heures.  Leur  conversation  roule  sur  les  prêtres  et  sur  les  mis- 
sions, sur  le  produit  de  la  dernière  vente  et  sur  celui  que  la  prochaine 
fait  espérer;  sur  la  queslion  de  savoir  si  ce  sera  le  jeune  M.  A...  ou  le 
jeune  M.  B...  qui  eu  recevra  le  montant,  et  qu'on  mettra  par  là  en  mesure 
de  partir  pour  Libéria  ;  sur  l'horrible  bonnet  que  portait  à  l'office  du 
malin  ,  le  dimanche  précédent,  madame  une  telle;  sur  le  beau  ministre 
qui  occupait  Ja  chaire  à  l'office  de  l'après-diné  ,  et  sur  la  quête  abon- 
dante de  l'office  du  soir. 

«  Les  aiguilles  et  les  langues  vontainsijusqu'à  trois  heures.  A  troisheu- 
I  es,  on  annonce  la  voiture  de  madame,  qui  retourne  au  logis  avec  son  pa- 
nier à  ouvrage.  Elle  monte  dans  sa  chambre,  ôte  et  enferme  soigneuse- 
ment son  bonnet  et  tout  ce  qui  en  dépend  ,  met  son  tablier  de  soie  noire 
iestouné,  va  faire  un  tour  dans  la  cuisine  pour  voir  si  tout  est  bien,  et 
se  rend  de  là  dans  la  salle  à  manger,  oii,  apès  avoir  jeté  un  coup  d'œil 
attentif  sur  la  table  préparée  pour  le  dîner,  elle  s'assied,  son  ouvrage 
à  la  main  ,  pour  attendre  son  mari.  Il  arrive,  lui  donne  une  poignée 
de  main  ,  crache  et  se  met  à  table.  La  conversation  n'interrompant  pas 
l'opération  ,  en  dix  minutes  le  dîner  est  fini.;  le  dessert  et  le  vin  de  pal- 
mier, le  journal  et  le  sac  à  ouvrage  succèdent.  Dans  la  soirée,  le  mari, 
qui  est  un  savant ,  se  rend  à  la  société  Wister  ,  et  après ,  fait  un  whist 
avec  un  voisin ,  et  jour  serré.  Un  jeune  missionnaii-e  et  trois  membres 
de  la  société  Dorcas  viennent  prendre  le  thé  avec  sa  femme  ;  et  ainsi 
(mit  la  journée.     » 

Le  passage  suivant  prouve  encore  mieux,  combien  la  vie  de 
lamille  est  étrangère  aux  goûts  et  aux  Ijabiludes  américaines. 

«  Par  des  raisons  qu'une  intelligence  anglaise  n'e.st  point  capable  de 
comprendre,  un  grand  nombre  déjeunes  ménages,  au  lieu  d'avoir  une 
maison  ,  se  mettent  en  pension  à  l'année  dans  un  hôtel,  où  ils  logent  en 
garni,  et  mangent  à  table  d'hôte. 

«  A  la  vérité,  il  est  rare  que  les  familles  qui  vivent  ainsi,  jouissent 
d'une  fortune  considérable  ;  mais  un  grand  nombre  du  moins  occupent  un 
rang  dans  la  société  qui ,  parmi  nous ,  semblerait  incompatible  avec  une 
telle  situation.  Quoi  qu'il  en  soit,  je  ne  puis  rien  imaginer  de  plus 
propre  à  consolider  l'insignifiance  des  femmes  ,  que  de  les  marier  à 
17  ans,  et  de  les  placer  ainsi  en  pension  dans  un  hôtel  ;  j'ajoute  que  je 
ne  puis  concevoir  une  vie  d'une  plus  ennuyeuse  monotonie  pour  elles. 
n  semble  toutefois  qu'elles  n'en  jugent  point  ainsi ,  car  plusieurs  m'oui 


y6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

déclaré  que  c'était  à  leurs  yeux  ce  qu'il  y  avait  de  plus  agréable,  de  n'a- 
voir ainsi  ni  ordre  à  donner,  ni  souci  à  prendre.  Mais  elles  ne  m'ont 
point  convertie,  et  en  dépit  delsurs  assurances,  j'ai  toujours  éprouvé  un 
mélange  de  pitié  et  de  mépris  pour  celles  qui  avaient  adopté  celte  ma- 
nière de  vivre,  ou  qui  avaient  du  s'y  résigner. 

«  Où  en  serait  une  jeune  femme   anglaise  nouvellement  mariée  ,  si 
la  tète  et  le  cœur  encore  pleins  des  doux  plans  de  bonheur  domestique  et 
d'arrangemens  intérieurs  qu'elle  a  formés  ,  elle  se  voyait  tout  à  coup  con- 
damnée à  subir  une  pareille  vie.  Quelle  servitude  que  d'être  obligée  de 
se  lever  ponctuellement  à  l'heure  du  déjeuner,  si  l'on  ne  veut  pas,  en  en- 
trant dans  la  salle  à  manger,  être  accueillie  par  une  sèche  inclination  de 
la  maîtresse  du  logis ,  et  en  s'asseyant  à  la  table  commune ,  ne  plus  trou- 
ver d'œufs  et  n'avoir  que  du  café  froid.  Je  me  suis  souvent  amusée  à 
observer  les  petites  scènes  qui  ont  lieu  dans  ces  occasions,  et  dans  les- 
quelles les  signes  muels  ont  beaucoup  plus  de  sens  que  les  paroles  profé- 
rées. La  retardataire  atïamée  jette  un  long  regard  autour  de  la  table,  et 
après  s'être  assurée  qu'il  ne  reste  point  d'œufs  ,  elle  dit  d'une  voix  haute  et 
distincte  :  «  Je  mangerais  volontiers  un  œuf.  »  Mais  comme  ces  paroles  ne 
s'adressent  à  personne  en  particulier,  personne  non  plus  ne  répond,  à 
moins  que  le  mari  ne  se  trouve  à  table ,  auquel  cas  il  réplique  :  «  11  n'y  a 
plus  d'œufs,  ma  chère.  »  La  maîtresse  du  logis  fait  semblant  de  ne  point 
entendre  cette  observation,  et  le  vorace  coupable  qui  a  avalé  deux  œufs 
(  car  en  Amérique  il  y  a  toujours  autant  d'œufs  que  de  nez,  ni  plus  ni 
moins  )  laisse  percer  l'embarras  dans  lequel  le  jette  la  conscience  de  sa 
faute.  Le  déjeuner  s'achève  dans  un  sombre  silence,  sauf  ((uelques  notes 
timides  du  perroquet  ou  du  canari  de  la  maison.  Lorsqu'il  est  terminé, 
les  hommes  courent  à  leurs  afiaires,  et  les  femmes  désœuvrées  regrim- 
pent l'escalier,  les  unes  jusqu'au  premier,  les  autres  jusqu'au  deuxième, 
les  autres  jusqu'au  troisième  étage,  en  raison  inverse  du  nombre  de 
dollars  qu'elles  paient,  et  se  claquemurent  dans  leurs  chambres  respec- 
tives. Quant  à  ce  qu'elles  y  font,  il  n'es!  pas  aisé  de  le  dire;   mais  je 
suppose  qu'elles  y  savonnent  et  repassent  un  peu,  qu'elles  y  cousent 
beaucou]),  et  que  le  reste  du  temps  elles  se  balancent  sur  leur  chaise. 
J'ai  toujours  remarqué  que  les  dames  qui  vivaient  en  pension  ,  portaient 
des  collerettes  et  des  pèlerines  plus  soigneusement  travaillées  et  plissées 
que  les  autres,  La  charrue  est  à  peine  un  instrument  plus  honoré  en  Amé- 
rique que  l'aiguille.  Aussi  bien,  comment  les  fouîmes  poiuraient-clles  tuer 
le  temps  sans  elle?  Et  toutefois  raiguilie  cl  lo  temps  nuiraient  par  leur 
peser,  si  les  matinées  étaient  aussi  longues  en  Amérique  que  chez  nous  j 
mais  par  bonheur  elles  y  sont  courtes,  quoiqu'on  y  déjeune  à  huit  heures. 


MOKliRS     ors     AMliiUCAINS.  q'J 

ic  C'est  généralement  j  deux  heures  que  les  pensionnaires  mâles    se 
réunissent  de  nouveau  aux  pensionnaires  femelles  pour  dîner.  Hormis 
quelques  paroles  murmurées  entre  les  maris  et  leurs  femmes ,  ce  repas  est 
aussi  silencieux  que  celui  du  matin.  Quelquefois  une  solitaire  bouteille 
de  vin  flanque  l'assiette  d'un  ou  deux  individus;  mais  elle  n'ajoute  rien 
à  la  gaîté  delà  réunion  ,  et  rarement  plus  d'une  rasade  à  la  bonne  chère 
de  son  maître.  Ce  n'est  ni  ,:  pareille  heure,  ni  en  pareil  lieu  que  les  gen- 
tilshommes de  l'Union  boivent.  Le  dîner  est  donc  bientôt  achevé,   et 
si,  quand  la  salle  est  évacuée,  vous  en  sortez  à  votre  tour  et  grimpez 
l'escalier  par  lequel  se  sont  évanouis  les  convives,  en  passant  succes- 
sivement devant  les  apparlemens  des  épouses  indulgentes  qui  viennent 
de  vous  quitter,  vous  sentirez  s'en  exhaler  une  odeur  de  cigare,  qui  vous 
aidera  à  vous  représenter  le  genre  de  plaisir  auquel  les  aimables  couples 
se  livrent.  Si  l'homme  est  un  mari  poli,  aussitôt  qu'il  a  fini  de  boire 
et  de  fumer  ,  il  offre  son  bras  à  sa  femme  jusqu'au  coin  de  la  rue  oîi 
ïon  magasin  ou   son  bureau  est  situé ,  et  là  il  la  laisse  ,  sauf  à  elle  à 
tourner  ses  pas  du  côté  qu'elle  aime  le  mieux.  Comme  c'est  l'heure  où 
les  femmes  sont  en  toilette ,  elle  va  oîi  elle  a  quelques  chances  d'être 
vue;  ou  bien  elle  fait  quelques  visites;  ou  bien  elle  entre  à  l'église, 
ou  dans  quelque  boutique   avec    laquelle  son  mari  fait   des   affaires; 
puis  elle  rentre  chez  elle  !  je  me  trompe ,  on  n'est  pas  chez  soi  dans 
un  hôtel.  Non,  elle  rentre  dans  cette  froide  atmosphère  d'une  mai- 
son publique,  oîi  l'hospitalité  est  inconnue,  que   l'intérêt   administre 
et  non  point  l'affection  ,  et  où  l'intérêt  seul  vous  accueille.  Les  habitans 
de  ce  caravansérail  se  rencontrent  de  nouveau  h  l'heure  du  thé ,  oii  cha- 
cun s'efforce  d'avoir  le  meilleur  lot  dans  le  partage  du  sucre  et  des 
gâteaux  ;  après  quoi  ceux  qui  ont  le  bonheur  d'avoir   des  enî^gemens 
pour  la  soirée,  se  hâtent  de  sortir,  tandis  que  ceux  qui  n'en  ont  point,  ou 
se  retirent  de  nouveau  dans  leur  chambre  solitaire,  ou  ce  qui  me  paraît 
encore  pis ,  demeurent  dans  la  salle  commune,  au  milieu  d'une  société 
qu'aucun  lieu  ne  cimente,  qu'aucune  aflection  n'anime,  dont  tous  les 
élémens   ont   été  rapprochés  par  le  hasard  et  peuvent  être  séparés  de 
nouveau  par  le  plus  léger  motif.  Je  remarquais  que  les  hommes  avaient 
toujours  après  le  thé  quelques  affaires  qui  les  obligeaient  de  sortir,  et 
je  le  comprenais  sans  peine. 

n  Ce  n'est  pas  ainsi  que  les  femmes  peuvent  obtenir  l'influence  sociale 
qu'elles  ont  en  Europe,  et  dont  les  philosophes  comme  les  hommes  du 
monde  s'accordent  à  reconnaître  les  salutaires  effets.  C'est  en  vain  que 
de  savans  collèges  sont  fondés  pour  l'éducation  des  jeunes  personnes  ; 
c'e.st  en  vain  qu'on  leur  confère  des  degrés  académiques;  une  fois  ma- 
riées, et  toutes  ces  bribes  d'une  .science  fastueuse  oubliées,  la  déplo- 


(|bi  niiVUF.    DI.S    DliUX    MONors. 

rablc  insignifiance  des  femmes  américaines  n'en  apparait  pas  moins; 
cl  j'ose  dire  qu'aussi  long-temps  qu'on  ne  les  aura  pas  relevées  de  ce) 
état  de  nullité  ,  rirn  ne  sera  changé  au  ton  et  aux  manières  de  la  société 
américaine.   » 

Rien  ne  démontre  mieux  combien  le  goût  est  peu  développé 
en  Amérique,  que  les  singulières  idées  qu'on  y  a  de  ce  qui  est 
décent,  et  de  ce  qui  ne  l'est  pas.  Les  anecdotes  suivantes  quelcpie 
liUiies  qu'elles  soient,  méritent  d'être  recueillies. 

«  Sur  la  porte  d'une  des  salles  dumusée,  on  lit  cette  inscription  :  Galerie 
des  statues  antiques.  La  porte  était  ouverte,  mais  un  rideau  tiré  en  do- 
dans  masquait  l'intérieur  de  la  salle.  Comme  je  m'ariêtais  pour  lire 
l'inscription  ,  une  vieille  femme,  qui  probablement  était  la  gardienne  de 
la  galerie  ,  s'avança  et  s'adressanl  à  moi  avec  un  air  mystérieux  :  «  Vile, 
<<  vite  ,  madame;  entrez,  c'est  le  moment;  personne  ne  peut  vous  voir, 
c   dépêchez-vous.  » 

«  Je  demeurai  toute  surprise,  et  retirant  mon  bras  dont  elle  s'était  em- 
parée ,  sans  doute  pour  bâter  mes  mouvemens  ,  je  lui  demandai  d'un  air 
très-sérieux  ce  qu'elle  voulait  dire? 

«  Oh  !  madame  ,  me  répondit-elle  ,  c'esl  que  les  femmes  sont  bien  aises 
«  d'entrer  seules  dans  la  galerie  ,  et  quand  il  n'y  a  pas  d'hommes  pour 
«   les  voir.   » 

«  En  pénétrant  dans  cette  salle  mystérieuse,  la  première  chose  qui  me 
frappa,  fut  un  avis  au  public  par  lequel  on  l'invitait  à  ne  pas  imiter  le  zèle 
de  quelques  visiteurs  qui  avaient  mutilé  de  la  manière  la  plus  honteuse 
et  la  plus  indécente  un  certain  nombre  de  statues.  Assurément,  pareille 
I  hose  ne  serait  pas  arrivée  sans  l'absurde  usage  d'introduire  à  des  heures 
diffi'renles  les  hommes  et  les  femmes.  Aussi  long-temps  que  les  idées  de 
])udeur  des  Américains  ne  se  seront  point  épurées,  il  me  semble  que  le 
mieux  serait  d'interdire  absolument  aux  femmes  l'entrée  de  cette  galerie. 
Je  n'ai  jamais  senti  ma  délicatesse  alarmée  en  visitant  celle  du  Louvre; 
mais  j'avoue  que  je  me  suis  sentie  oÉfensée  à  Phihidelphie,  par  le  soup- 
çon que  je  pouvais  attacher  mes  regards  sur  des  choses  estimées  indé- 
centes. Du  reste,  toutes  ces  précautions  grossières,  et  le?  sentimens  qui 
les  inspirent,  et  les  résultats  qu'elles  produisent,  peuvent  donner  unr 
idée  de  cette  fausse  délicatesse  dont  les  Américains  s'enorgueillissent , 
el  qui  donne  une  couleur  si  particulière  à  leur  société. 

«  Deux  figurantes,  probablemen  t  e  xportées  de  l' Ambigu-Comique  ou  delà 
Gaîté,  et  du  resteforl  insignifiantes,  débutèrent  à  Cincinnati  pendant  que 
j'y  étais  quand  Mercure  lui-même  serait  descendu  duciel,  et  aurait  dansé 


MOiaiRS     DKS     AMEIilCAINS.  C)(  ) 

unsolo,  sa  divinité  n'aurail  pas  produit  une  plus  violente sciisaJiori.  C'cpcn- 
danll'i  lonncincnt  et  l'admiration  ne  furent  ])as  Ils  seuls  sentiineus  que  nos 
deux  artistes  excitèrent  ;  l'horreur  et  l'cfti-oi  s'y  joignirent  à  un  degré 
presqu'égal.  Personne  que  je  sache  n'hésitail  k  reconnaître  en  elles 
dadniirahles  danseuses  ,  mais  tout  le  monde  convenait  avec  la  même  una- 
nimité ,  que  jamais  la  morale  des  états  de  l'ouest  ne  se  relèverait  du 
coup  que  ces  fatales  Sj  rênes  venaient  de  lui  porter.  Lorsqu'on  me  de- 
manda si  j'avais  vu  ùe  ma  vie  chose  si  horrible  ,  je  ne  sus  que  répondre, 
car  nos  danseuses  avaient  pris  tous  les  soins  imaginables  pour  ne  point 
choquer,  soit  dans  leur  mise  soit  dans  leur  danse  ,  la  goût  susceptible  des 
Américains.  Mais  Virginie  dans  sa  plus  transparente  toilette ,  ou  Ta- 
glioni dans  ses  pirouettes  les  plus  hatdies,  n'auraient  pas  excité  une  plus 
grande  réprobation.  Les  dames  abandonnèrent  entièrement  le  théâtre, 
les  hommes  murmuraient  et  détournaient  lu  tète  lorsqu'il  était  question 
de  ce  scandale  ;  le  clergé  dénonça  les  malheureuses  du  haut  de  la  chaire  ; 
et  si  on  les  nomniail  dans  les  meetings ,  ce  n'était  que  pour  exprimer 
la  profonde  horreur  qu'elles  inspiraient.  Quant  k  moi ,  je  me  demandais 
si  la  vertu  était  une  plante  qui  croît  dans  un  pays  sous  une  certaine 
l'orme  et  qui  fleurit  ailleurs  sous  une  autre?  Quels  misérables  pécheurs 
nous  sommes,  si  les  Américains  de  l'ouest  ont  raison  !  En  vérité  ,  c'est 
une  question  bien  embarrassante. 

«  Mais  ce  ne  fut  pas  le  seul  point  sur  lequel  je  trouvai  mes  idées  du 
bien  et  du  mal  entièrement  confondues;  chaque  jour  m'apprenait  que 
des  actions  qu'on  m'avait  enseigné  k  considérer  comme  aussi  légitimes 
que  celle  déboire  et  de  manger,  excitaient  l'horreur  des  personnes  qui 
m'entouraient  ;  une  foule  de  mois  que  j'avais  toujours  prononcés  sans  le 
moindre  scrupule  m'étaient  interdits  ,  et  je  devais  y  substituer  les  péri- 
phrases les  plus  étranges.  Il  me  paraît,  je  l'avoue,  que  malgré  une  cer- 
taine pruderie  de  mœurs  qui  surpasse  de  beaucoup  celle  des  Scribes  c! 
des  Pharisiens  ,  l'imagination  des  Américains  s'enflamme  avec  une  alar- 
mante facilité;  je  pourrais  citer  beaucoup  d'anecdotes,  je  me  bornerai 
à  un  petit  nombre  : 

«Un  jeune  Allemand,  parfaitement  bien  élevé,  vint  un  jour  me 
trouver  ;  il  était  au  désespoir;  il  .ivait ,  sans  ie  vouloir  ,  offensé  une  des 
principales  familles  du  voisinage  ;  et  son  crime  était  .d'avoir  ,  devant  les 
dames,  imprudemment  prononcé  le  mot  de  corset.  Par  amitié  pour  lui  . 
une  vieille  dame  lui  avait  révélé  la  cause  de  la  froideur  avec  laquelle  il 
était  reçu  depuis  ce  malheureux  jour;  elle  l'avait  fortement  engagé  à 
présenter  ses  excuses;  il  me  dit  qu'il  ne  demandait  pas  mieux,  mais 
qu'il  se  sentait  très-embarrassé  ,  et  il  me  pria  de  lui  donner  mon  avis  sui 
la  manière  dont  il  devait  r,'y  prendre. 


lOO  r.EVUt    DES     DEUX     MONRES. 

«  Une  Anglaise  qui  avait  clé  long-lemps  à  la  têlc  d'un  pensionnat  dan» 
une  des  villes  de  la  côlc,  me  dit  que  ce  qui  lui  coulait  le  plus  de  peine 
était  de  substituer  dans  l'esprit  de  ses  élèves  le  sentiment  de  la  vraie 
<lclicatesse  à  la  pruderie  toute  puritaine  dans  laquelle  elles  avaient  été 
élevées.  Parmi  beaucoup  d'anecdotes  qu'elle  me  raconta  ,  je  citerai 
celle  d'une  jeune  personne  de  quatorze  ans  qui ,  en  entrant  au  parloir 
où  venait  de  la  faire  demander  une  dame  de  ses  amies,  et  y  trouvant  un 
jeune  homme  qui  accompagnait  cette  dame,  se  couvrit  les  yeux  de  ses 
mains  et  s'enfuit  en  criant  :  Un  homme!  un  homme!  un  homme! 

«  Une  autre  fois,  une  de  ses  élèves  montant  l'escalier,  rencontra  un 
garçon  de  quatorze  ans  qui  le  descendait;  son  agitation  fut  si  grande, 
qu'elle  s'arrêta  tout  court ,  jetant  des  cris  et  poussant  des  gémissemens , 
et  qu'elle  ne  voulut  point  passer  jusqu'à  ce  que  le  jeune  homme  eût  con- 
senti à  remonter  l'escalier  et  à  lui  laisser  le  chemin  libre. 

«  Il  y  a  un  jardin  à  Cincinnati  où  les  habitans  ont  coutumed'aller  pour 
respirer  l'odeur  des  roses  et  prendre  des  glaces.  Afin  que  les  promeneurs 
ne  touchassent  point  aux  fleurs  ,  le  propriétaire  avait  imaginé  de  placer 
à  l'entrée  du  parterre  un  poteau  avec  une  espèce  d'enseigne  représen- 
tant une  paysanne  suisse ,  laquelle  tenait  dans  sa  main  une  inscription 
exprimant  l'invitation  de  ne  point  cueillir  les  roses.  Malheureusement 
pour  l'artiste  ou  pour  le  propriétaire,  ou  pour  tous  les  deux  à  la  fois, 
le  jupon  de  cette  figure  ne  descendait  pas  jusqu'au  talon  ;  cela  fit  frémir 
les  dames  de  Cincinnati ,  et  l'on  signifia  au  propriétaire  qu'il  eût  à 
allonger  la  jupe  de  sa  paysanne,  s'il  voulait  que  le  beau  monde  delà  ville 
vînt  visiter  son  jardin.  Le  marchand  déglaces  effrayé  se  hâta  d'expédier 
lin  messager  au  malencontreux  artiste,  auteur  du  tableau.  Celui-ci  arriva 
fort  empressé,  mais  malheureusement  il  avait  oublié  une  partie  de  ses 
couleurs  ;  toutefois  le  cas  était  trop  pressant  pour  admettre  aucun  délai  ; 
une  bordure  bleue  fut  donc  ajoutée  à  un  cotillon  rouge,  et  la  fif;ure 
est  encore  là  pour  attester  à  tous  les  passans  l'immaculée  délicatesse  des 
dames  de  Cincinnati. 

«  J'étais  quelquefois  tentée,  je  l'avoue,  de  soupçonner  que  cette  exces- 
sive pruderie  n'avait  pas  des  racines  bien  profondes.  Elle  me  semblait 
moins  indiquer  une  délicatesse  vraie,  qu'une  grossièreté  d'imagination 
qui  avait  besoin  d'un  voile ,  mais  qui  ne  parvenait  pas  à  l'ajuster  avec 
grâce.  Ces  mêmes  femmes  que  je  voyais  prêtes  à  s'évanouir  h  l'idée  d'une 
statue ,  laissaient  parfois  échapper  des  saillies  qui  me  confondaient  et  qui 
me  faisaient  comprendre  que  l'indélicatesse  dont  on  nous  accuse ,  nous 
autres  femmes  de  l'Europe,  a  ses  limites.  J'éprouve  quelque  embarras  à 
raconter  l'anecdote  suivante,  mais  elle  explique  trop  bien  ma  pensée 
pour  être  omise. 


MOEURS    DES    AMERICAIN».  101 

«  Une  jeune  dame  mariée,  appartenant  à  la  haute  société  ,  de  la  pru- 
derie la  plus  sévère,  et  qui  avait  été  élevée  dans  un  des  pensionnats  les 
.plus  distingués  de  l'Amérique,  me  raconta  un  jour  que  sa  maison  ,  siluce 
à  un  demi  mille  de  la  vilie ,  avait  malheureusement  pour  vis-à-vis  une 
autre  maison  d'une  réputation  plus  que  douteuse,  s  C'est  une  chose  abo- 
minable ,  me  dit-elle,  de  voir  les  gens  qui  entrent  là  et  de  penser  aux  dan- 
gers auxquels  ils  s'exposent.  Une  de  mes  amies  et  moi  nous  jouâmes ,  l'été 
dernier,  un  beau  tour  à  l'un  d'eux.  Elle  passait  la  journée  avec  moi,  et 
comme  nous  étions  assises  près  de  la  fenêtre,  nous  vîmes  un  jeune  homme 
de  notre  connaissance  mettre  pied  à  terre  devant  cet  horrible  lieu.  Nous 
nous  dépêchâmes  bien  vite  de  descendre  au  jardin  et  de  nous  mettre  en 
sentinelles  à  la  porte  pour  guetter  son  retour.  Quand  nous  le  vîmes  reve- 
nir ,  nous  sortîmes  tout  à  coup  et  je  lui  dis  :  «  N'êtes-vous  pas  honteux  , 
monsieur,  de  passer  et  de  repasser  ainsi  devant  la  porte  de  notre  maison  ?  >• 
Je  n'ai  jamais  vu  un  homme  si  déconcerté.  » 

n  II  m'arriva  un  jour  de  dire  à  une  jeune  dame  qu'une  partie  de  cam- 
pagne, dans  un  lieu  que  je  lui  désignais,  serait  délicieuse ,  et  que  j'a- 
vais le  dessein  de  la  proposer  à  quelques-uns  de  nos  amis.  Elle  convint 
que  rien  ne  serait  plus  agréable.  «  Mais  je  crains,  ajouta-t-elie  ,  que 
vous  ne  réussissiez  pas  ;  nous  ne  sommes  pas  accoutumées  à  do  pareilles 
choses,  et  je  crois,  pour  ma  part,  qu'il  n'est  pas  convenable  à  des  fammes 
de  s'asseoir  sur  l'herbe  avec  des  hommes.  » 

«  Parmi  les  exemples  de  cette  espèce  de  modestie  que  nous  n'avons  pas, 
et  qui  est  particulière  aux  Américaines,  en  voici  un  dont  j'ai  été  fréquem- 
ment témoin ,  et  qui ,  tout  en  manifestant  la  délicatesse  des  dames ,  a  l'a- 
vantage d'être  pour  les  hommes  une  occasion  d'excellentes  plaisante- 
ries. Une  jeune  femme  est  occupée  à  faire  une  chemise  (je  n'ai  pas  be- 
soin d'avertir  que  ce  serait  le  comble  de  la  dépravation  de  prononcer 
cet  épouvantable  mot  )  ;  un  homme  entre  et  commence  le  spirituel  dia- 
logue que  voici  : 

—  Que  faites-vous ,  miss  Clarice  ? 

—  Une  camisole  pour  la  poupée  de  ma  sœur,  monsieur. 

—  Une  camisole?  impossible  !  Il  est  évident  que  ce  n'est  pas  une  ca- 
misole. Allons,  miss  Clarice ,  confiez-mci  ce  que  c'est. 

—  Ne  voyez-vous  pas  que  c'est  un  tablier  pour  une  de  nos  négresses , 
monsieur  Smith  ? 

—  Comment  pouvez -vous  dire  pareille  chose,  miss  Clarice?  pour- 
quoi, si  c'était  un  tablier,  réuniriez-vous  ainsi  les  deux  côtés  de  la 
toile  ?  En  vérité ,  vous  me  devez  une  meilleure  explication. 

TOME    VIII.  'J 


loa  HF.VUF,    OKS    DEUX     MONDES. 

—  Alors,  monsieur,  puisque  on  ne  peut  rien  vous  cacher,  je  vous 
(lirai  que  c'est  une  taie  d'orcillcr. 

—  Cela  ne  passera  pas ,  miss  Clarice.  Ce  serait  donc  l'oreiller  d'un 
jjéant.  Dcvinerai-je? 

—  Finissez-donc  ,  monsieur  Smilh,  et  voyez  vous-même;  car  je  ne 
sais  plus  que  vous  dire. 

Long-temps  avant  que  la  conversation  arrive  àce  point,  de  longs  éclats 
de  rire  sont  échangés  entre  les  interlocuteurs.  Je  vis  un  jour  une  jeune 
dame  tellement  mise  aux  abois  par  un  spirituel  dandy,  que  ,  pour  prouver 
qu'elle  faisait  un  sac  ,  et  pas  autre  chose  qu'un  sac ,  elle  ferma  par  une 
bonne  couture  le  bas  de  sa  chemise,  après  quoi  elle  la  lui  montra  d'un 
air  triomphant  en  s'écriant  :  '<  Là  ,  maintenant!  qu'avez-vous  à  répondre 
à  cela?  » 

Nous  terminerons  ces  extraits  beaucoup  trop  nombreux  sans 
doute,  en  mettant  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  la  conclusion 
du  livre  de  mistress  TroUope.  Elle  mérite  d'être  lue. 

«  Les  choses  qu'on  a  lues  dans  ce  livre  auront  assez  fait  comprendre, 
je  suppose,  que  je  n'aime  pas  l'Amérique,  Je  l'avoue  ,  et  je  m'en  étoime 
moi-même.  J'y  ai  laissé  des  amis  qui  ont  toute  mon  admiration  ,  et  qui 
ne  sortiront  jamais  de  mon  cœur  ;  le  pays  m'a  paru  beau  ,  son  territoire 
fertile ,  son  industrie  et  son  avenir  pleins  de  grandeur  et  d'espérance. 
D'oii  vient  donc  ce  sentiment  ?  J'ai  besoin  de  m'en  rendre  compte  à  moi- 
même  et  de  l'expliquer  aux  autres  ;  j'ai  besoin  de  découvrir  et  de  dire 
ce  qu'il  y  a  au  fond  de  mes  souvenirs ,  qui  neutralise  tout  ce  que  j'ai  vu 
de  beau ,  de  bon  et  de  grand  de  l'autre  côté  de  l'Atlantique ,  et  m'inspire 
pour  l'Amérique  une  invincible  aversion. 

«  On  a  coutume  de  dire  que  ce  qui  fait  le  charme  d'un  pays,  ce  sont 
moins  les  choses  que  les  personnes.  La  vérité  de  cette  observation  m'a 
toujours  frappée,  et  plus  d'une  fois  elle  s'est  présentée  à  mon  esprit  en 
Amérique.  Je  ne  parle  ni  de  mes  amis ,  ni  des  amis  de  mes  amis.  Le  petit 
nombre  de  patriciens  qu'on  y  trouve  forment  une  race  à  part  ;  ils  vivent 
entre  eux  et  pour  eux  ,  ne  se  mêlent  point  aux  affaires  publiques  qu'ils 
abandonnent  avec  une  espèce  de  dédain  à  leurs  cordonniers  et  à  leurs 
tailleurs,  et  ne  représentent  pas  plus  la  nation  américaine  que  la  tête 
de  Byron  celles  des  autres  pairs  anglais.  Je  ne  parle  point  de  ces 
hommes-là  ;  je  parle  de  la  population  américaine  en  général,  telle  qu'on 
la  trouve  dans  les  villes  et  dans  les  campagnes,  dans  les  classes  riches 
et  dans  les  classes  pauvres ,  dans  les  état^;  du  midi  et  daas  ceux  du  nord. 


MOKl.RS     DKS     AMKRICAINS.  1  OO 

Ur ,   cette  race  ,  je   ne  l'aime  pas  ;  je  n'aime  ni  ses  principes ,  ni  ses 
manières,  ni  ses  opinions. 

«Je  voudrais  avoir  le  droit  de  dire  aussi  que  je  n'aime  pas  son  gouverne- 
ment, je  le  dirais;  mais,  comme  femme  et  comme  étrangère,  je  ne 
l'ai  pas.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'il  leur  plaît  à  eux  ;  et,  après  cela, 
il  importe  fort  peu  qu'il  déplaise  aux  vieilles  femmes  du  reste  du  monde  . 
J'ai  pénétré  en  Amérique  par  la  Nouvelle-Orléans;  j'ai  passé  deux  an- 
nées entières  à  l'ouest  des  AUéganies,  et  une  autre  dans  les  villes  de 
la  côte.  Durant  ces  trois  années ,  j'ai  conversé  avec  des  citoyens  de  tous 
les  rangs  et  de  toutes  les  parties  de  l'Union  ;  et  ce  que  je  puis  dire ,  c'est 
que  je  n'ai  jamais  entendu  prononcer  un  mot ,  élever  un  doute,  sur  l'ex- 
cellence du  gouvernement.  Quand  donc  les  liabitans  du  pays  entendent 
des  étrangers  mettre  en  question  la  sagesse  de  leurs  institutions  et  en 
désapprouver  les  effets,  y  a-t-il  lieu  de  s'étonner  qu'ils  attribuent  ou 
à  l'incapacité  ou  à  l'envie  de  semblables  jugemens? 

«  Quoi  !  vous  mettez  en  doute  l'existence  d'un  gouvernement  qui  nous 
régit  depuis  un  demi-siècle,  et  que  nous  aimons  mieux  à  mesure  que 
nous  le  pratiquons  davantage  !  »  Telle  est  l'exclamation  bien  naturelle 
de  tout  Américain  à  qui  on  conteste  la  bonté  des  institutions  améri- 
caines ;  et,  sans  aucun  doute,  la  réponse  est  péremptoire.  Je  vais  plus 
loin,  et  j'aime  à  croire  que  quiconque  aura  visité  l'Amérique  et 
connu  les  Américains  ,  en  reviendra  avec  cette  conviction  que  ces  insti- 
tutions sont  de  toutes  celles  qui  conviennent  le  mieux  à  un  tel  pays  et 
à  un  tel  peuple,  et  le  moins  à  tout  autre  peuple  et  à  tout  autre  pays. 

«  Soit  que  le  gouvernement  ait  fait  le  peuple  à  son  image,  ou  le  peuple 
le  gouvernement  à  la  sienne,  toujours  est-il  qu'ils  se  conviennent  par- 
faitement; et,  si  la  dernière  hypothèse  est  la  véritable,  jamais  nation 
assemblée  n'a  fait  preuve  d'une  sagesse  aussi  consommée  et  d'une  aussi 
admirable  sagacité. 

«  Tout  le  monde  sait  de  quelle  source  est  sortie  la  population  de  l'Amé- 
rique ;  des  émigrés  volontaires  et  des  bannis  en  formèrent  le  noyau 
primitif.  Ces  hommes  trouvèrent  une  terre  féconde  qui  récompensa  géné- 
reusement leurs  efforts.  La  colonie  s'accrut  et  prospéra;  les  enfans  suc- 
cédèrent aux  pères ,  les  petits-fils  aux  fils  ,  et  bientôt  la  race  des  premiers 
colons  couvrit  le  sol ,  et  y  fit  couler  le  lait  et  le  miel.  Qu'ils  aient  voulu 
que  ce  lait  et  ce  miel  fussent  à  eux  ,  cela  est  tout  simple  ;  car  que  faisait 
pour  eux  la  mère-patrie?  Elle  leur  envoyait  de  brillans  oiliciers  pour 
garder  leurs  frontières  ,  et  ils  les  auraient  bien  gardées  sans  ces  officiers. 
Elle  imposait  lourdement  leur  commerce ,  et  ne  leur  donnait  en  échange 
qu'une  faible  part  de  ses  faveurs  et  de  sa  gloire.  Ce  n'était  point  parmi 
cn\  qti'elle  venait  choisir  ses  sénateurs ,  ses  ministres,  ses  amiraux.  Des 


!()/[  REVUE   DES    DEUX    JIONDES. 

ïayons  qui  s'échappaient  du  trône  britannique  ,  Lien  peu  travei'saieiïf 
l'océan  et  venaient  luire  sur  eux;  ils  ne  savaient  rien  de  nos  rois  et  de 
nos  héros;  ils  ne  s'y  intéressaient  pas  :  leurs  grands  hommes  à  eux  étaient 
leurs  plus  habiles  négocians.  Nos  savantes  universités  n'étaient  à  leurs 
yeux  que  des  foyers  de  superstition ,  la  splendeur  de  notre  aristocratie 
qu'un  faux  éclat  entretenu  par  leur  or  ;  la  richesse,  la  science  ,  la  rau- 
jeslé  de  l'Angleterre,  leur  importaient  peu;  le  droit  de  marcher  dans 
leur  propre  voie  ,  beaucoup. 

«  Ce  droit ,  peut-on  les  blâmer  d'avoir  voulu  le  conquérir?  Cette  con- 
quête, peut-on  regretter  qu'ils  aient  réussi  à  la  faire  ?  Et  îe  lendemain 
de  leur  triomphe  que  leur  restait-il  à  faire  et  que  firent-ils?  Les  anciens 
de  la  nation  se  rassemblèrent ,  et  dirent  :  «  De  quoi  s'agit-il  ?  Il  s'agit  de 
«  nous  donner  un  gouvernement  qui  nous  convienne  :  qu'il  soit  donc 
«  et  rude  et  austère  et  turbulent  comme  nous  ;  qu'il  n'affecte  ni  la 
«  dignité ,  ni  la  gloire  ,  ni  la  magnificence  ;  qu'il  ne  contrarie  la  volonté, 
«  qu'il  ne  s'interpose  dans  les  affaires  de  personne;  n'ayons  ni  dîmes 
«  ni  impôts,  ni  lois  de  chasse  ni  taxes  des  pauvres;  que  tout  citoyen 
«  participe  à  la  confection  de  la  loi ,  et  qu'aucun  ne  soit  trop  rigou- 
<(  reusement  tenu  de  la  respecter;  que  la  pourpre  ne  couvre  point  nos 
«  magistrats,  ni  l'hermine  nos  juges;  si  un  homme  devient  riche,  ar- 
«  rangeons-nous  pour  que  son  pelit-fils  soit  pauvre,  et  ainsi  nous  main- 
«  tiendrons  l'égalité;  que  chaque  citoyen  prenne  soin  de  lui-même,  et 
«  si  l'Angleterre  vient  de  nouveau  nous  attaquer ,  alors  chacun  combat- 
«  tant  pour  soi ,  nous  saurons  s'il  est  dans  notre  destinée  de  vaincre  ou 
«  de  succomber.   » 

«  Pouvait-on  ,  je  le  demande,  imaginer  rien  de  plus  parfait  qu'un  tel 
gouvernement  pour  un  tel  peuple  ?  Il  n'est  donc  pas  étonnant  qu'il  en 
soit  satisfait ,  et  il  l'est  encore  moins  que  des  gens  accoutumés  à  la 
tranquillité  d'un  autre  ordre  de  choses,  convaincus  que  par  cet  ordre 
de  choses  leur  patrie  peut  être  heureuse  et  prospérer  sans  le  secours 
des  bavardages  et  des  cris ,  des  froissemens  et  des  luttes  dont  l'Amérique 
est  le  théâtre,  remercient  Dieu  avec  ardeur  de  n'être  point  républicains. 

v<  Jusque-là  donc  tout  est  bien.  Que  les  Américains  préfèrent  une  con- 
stitution qui  leur  convient  si  bien  à  d'autres  qui  ne  leur  conviennent  pas 
du  tout ,  ils  sont  dans  leur  droit,  et  nous  n'y  voyons  rien  à  reprendre  ;  que, 
d'autre  part,  nous  ne  nous  sentions  aucune  inclination  à  échanger  des 
institutions  qui  nous  ont  fait  ce  que  nous  sommes,  contre  aucun  autre 
système  de  gouvernement  possible  ,  ils  devraient  à  leur  tour  et  le  trou- 
ver bon  et  le  comprendre. 

«  Mais  lorsqu'un  Européen  visite  l'Amérique ,  il  n'en  est  pas  ainsi.  Une 
tyrannie  do  la  nature  la  plus  extraordinaire  s'appesantit  sur  lui;  une  ty- 


f,.   V 


MOEURS    DET    AMÉRICAINS.  1  ()jf 


vamiie  qu'un  tHranger  ne  subit  que  là,  et  qu'on  ne  rencontre,  si  j'en 
puis  juger  par  ma  propre  expérience  ,  dans  aucun  autre  pays  civilisé. 

«LeFrançais  vient  visiter  l'Angleterre;  il  est  abîmé  d'ennui  à  nos  longs 
dîners  ;  il  hausse  les  épaules  à  nos  ballets  ;  il  rit  à  gorge  déployée  de 
notre  passion  pour  les  chevaux  ,  de  notre  prédilection  pour  le  roasl-Leef 
et  le  plum-  pudding.  L'Anglais  lui  rend  sa  visite  ;  en  descendant  de  voi- 
ture, il  court  aux  Variétés  voir  \e?,  Anglaises  pour  rire,  et  si  du  milieu 
des  éclats  de  gaîté  qu'excite  cette  pièce ,  vous  entendez  un  éclat  plu» 
bruyant  et  qui  dénote  une  sympathie  plus  cordiale  ,  cherchez  et  vous 
trouverez  qu'il  sort  de  la  bouche  de  cet  Anglais. 

«  L'Italien  débarque  dans  notre  verte  Angleterre ,  et  tout  d'abord  ,  le 
climat  lui  en  parait  insupportable.  Il  jure  que  l'air  qui  altère  une  statue 
ne  convient  point  à  un  homme;  il  soupire  après  les  orangers  et  le  ma- 
caroni, et  sourit  aux  prétentions  poétiques  dune  nation  au  sein  de  la- 
quelle l'épopée  n'est  point  chantée  dans  les  rues.  Et  cependant  nous 
accueillons  le  délicat  habitant  du  midi  avec  bonté  ,  nous  écoutons  avec 
intérêt  ses  plaintes,  nous  cultivons  dans  nos  serres  les  orangers  de  sa 
patrie  ,  nous  apprenons  le  Tasse  à  nos  enfans,  dans  l'espérance  de  lui 
être  plus  agréables. 

«  El  toutefois  nous  ne  surpassons  aucun  peuple  de  l'Europe  dans  cette 
tolérance  ,  et  le  désir  de  profiter  de  la  censure  des  étrangers  ne  nous  est 
point  particulier.  Nous  rions  de  nos  voisins  ,  nous  critiquons  leurs  ou- 
vrages aussi  librement  qu'ils  font  des  nôtres,  et  ils  se  mêlent  à  notre  gaîté 
et  ils  adoptent  nos  modes  et  nos  coutumes.  Ces  plaisanteries  réciproques 
n'engendrent  entre  eux  et  nous  aucun  mauvais  sentiment  ;  et  tant  que 
les  gouvernemens  sont  en  paix ,  les  individus  des  différentes  nations  de 
l'Europe  se  font  un  plaisir  et  nu  point  d'honneur  de  se  visiter,  de  se 
voir,  de  comparer  et  de  discuter  les  singularités  qui  les  distinguent;  et 
tous,  d'une  opinion  unanime,  considèrent  comme  une  preuve  de  bon 
sens  et  de  bon  goût  d'emprunter  à  leurs  voisins  ce  qui  peut  embellir  la  vie 
et  en  adoucir  les  sentiers. 

«  Les  heureux  effets  de  ce  sentiment  se  font  remarquer  maintenant  plus 

que  jamais  dans  les  différentes  capitales  de  l'Europe.  Vingt  années  de 

paix  ont  donné  le  temps  à  chaque  nation  d'emprunter  ce  qu'il  y  avait  de 

bon  dans  les  manières  et  les  coutumes  des  autres  ,  et  il  s'en  est  suivi  un 

.  progrès  rapide  dans  la  civilisation  et  les  idées  de  toutes. 

«  Pour  quiconque  est  accoutumé  à  de  telles  relations  et  à  un  tel  esprit, 
le  contraste  que  présente  le  Nouveau-Monde  est  insupportable  ,  et  c'est 
là  sans  aucun  doute  une  des  principales  causes  de  ce  sentiment  pénible 
avec  lequel  on  se  souvient  des  heures  qu'on  a  passées  en  Amérique. 

«  Prononcez  un  mot,  et  que  ce  mot  indique  un  doute  qr.e  quelque  chose 


Jo()  KEVllK    Ui:S    DKIIX     MONDES. 

en  Amérique  ne  soit  pas  ce  qu'il  y  a  de  mieux  au  monde  ,  vous  produi- 
rez autour  de  vous  un  effet  qu'il  faut  avoir  vu  et  senti  pour  le  compren- 
dre. Et  cependant  si  les  citoyens  des  Etals-Unis  étaient  les  patriotes  dé- 
voués qu'ils  ont  la  prétention  d'être,  à  coup  sûr  ils  ne  consentiraient 
pas  à  s'enfoncer  ainsi  dans  la  conviction  étroite  qu'ils  sont  la  première  et 
la  meilleure  partie  delà  race  humaine,  qu'il  n'y  a  rien  qui  vaille  la  peine 
d'être  appris  que  ce  qu'ils  sont  capables  d'enseigner,  et  rien  qui  vaille 
celle  d'être  désiré  que  ce  qu'ils  possèdent  eux-mêmes. 

«  Il  serait  difficile  à  l'intelligence  humaine  d'imaginer  un  plus  puissant 
obstacle  à  tout  perfectionnement  qu'une  telle  conviction  ,  et  cependant 
je  n'ai  pas  entendu  un  discours,  je  n'ai  pas  lu  un  livre  adressé  à  la  nation 
dans  lequel  on  ne  s'efforçât  de  l'imprimer  dans  son  esprit. 

«  Ce  n'est  pas  le  moyen  d'être  agréable  aux  Américains  que  d'émettre 
l'idée  qu'après  tout ,  il  n'est  pas  impossible  que,  dans  sai  marche  silen- 
cieuse, le  temps  apporte  un  jour  quelque  modification  à  leur  gouver- 
nement adoré,  et  en  vérité  cependant  ils  auraient  tort  de  concevoir 
une  pareille  crainte.  Aussi  long-temps  que  par  un  commun  accord  ils 
pourront  tenir  abaissée  la  prééminence  attachée  par  la  nature  aux  facul- 
tés supérieures  ,  et  empêcher  le  respect  et  la  considération  de  se  fixer  sur 
l'élévation  du  génie,  la  noblesse  des  manières  et  la  grandeur  de  la  po- 
sition sociale ,  ils  peuvent  être  tranquilles  ;  leurs  institutions  subsis- 
teront. 

«  On  m'a  dit  qu'il  y  avait  en  Amérique  des  hommes  qui  verraient  un 
changement  avec  plaisir  ,  des  hommes  qui  ont  assez  de  sagesse  et  de  can- 
deur pour  désavouer  une  égalité  dont  ils  sentent  et  la  fausseté  et  l'im- 
possibilité. 

«Je  ne  sais  si  ces  hommes  existent,  mais  jamais  de  pareilles  opinions  ne 
m'ont  été  communiquées  ;  tout  ce  que  je  puis  dire,  c'est  que  je  serais 
heureuse  de  voirie  pouvoir  passer  dans  de  telles  mains. 

«Si  cet  événement  airive  un  jour,  si  des  idées  plus  libérales  et  des  goûts 
plus  élégansse  répandent  en  Amérique,  si  ses  habitansconsentent  enfin  à 
faire  quelque  sacrifice  aux  grâces,  et  à  accorder  quelque  considération 
aux  sentimens  plus  délicatsdes  nations  policées,  alors  nous  éprouverons 
un  double  plaisir,  celui  de  dire  adieu  à  l'égalité  américaine,  et  celui 
d'accueillir  dans  la  communauté  européenne  une  des  plus  belles  con- 
Uées  du  monde.  » 

Th.  Jouffroy. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


So  scptcmlire    iSivi. 


Cette  quinzaine  dura  bien  été  celle  ,  sinon  des  grandes  nouvelles ,  au 
moins  des  grandes  mystifications. 

C'est  d'abord  Sa  Majesté  catholique  que  l'on  a  fait  mourir  lélégraplii- 
quement.  Là-dessus  ,  tout  le  monde  politique  et  financier  de  s'émouvoir  ; 
les  spéculateurs  de  se  lancer  dans  de  savantes  opérations  de  bourse, 
et  les  publicistes  dans  de  profondes  discussions  sur  la  loi  salique.  On 
avait  fait  déjà  bien  des  marchés  à  terme  et  bien  des  combinaisons  de  ré- 
gence ;  mais  ne  voilà-t-il  pas  que  quatre  jours  après  sa  mort ,  Ferdi- 
nand VII  s'avise  de  ressusciter  !  Voyez  un  peu  quel  désappointement 
pour  messieurs  les  publicistes  et  messieurs  les  spéculateurs  !  Les  pre- 
miers en  sont  pour  leurs  prévisions  ,  ce  qui  ne  les  ruine  pas  en  somme  ; 
parmi  les  autres,  beaucoup  pour  leurs  fonds,  ce  qui  leur  coûtera  da- 
vantage ,  assurément. 

Autre  mystification  : 

On  avait  fait  aussi  grand  bruit  d'une  guerre  contre  la  Hollande.  De 
concert  avec  les  Anglais ,  nous  allions  enfin  attaquer  le  roi  Guillaume 
par  terre  et  par  mer  ;  nos  troupes  et  nos  vaisseaux  se  mettaient  en 
mouvement,  et  le  maréchal  Gérard  était  encore  une  fois  parti  pour 
l'armée  du  Nord.  En  grossissant  ainsi  la  voix  et  avec  tout  ce  vacarme  , 
voulait-on  seulement  effrayer  le  monarque  néerlandais  et  lui  arracher 
par  surprise  une  adhésion  aux  protocoles  ?  Je  ne  sais  :  mais  nous  n'a- 
vons pas  long-temps  brandi  nos  sabres  eu  l'air  ;  les  voici  déjà  pacifique- 
ment rentrés  dans  leurs  fourreaux;  voici  que  nous  nous  sommes  remis , 
comme  auparavant ,  à  promener  nos  patrouilles  sur  la  frontière. 

Quant  au  remaniement  ministériel  ,  c'est  une  tapisserie  qui  se  fait 
chaque  jour  et  se  défait  chaque  nuit. 

Il  y  a  surtout  M.  Dupin  q'ii  donne  bien  du  fil  à  retordre  aux  doctri- 


Io8  REVUt  DtS  DEUX  MONDES. 

naires  ,  qui  s'efforcent  de  le  prendre  au  piège  de  leur  ministère.  M.  Dupiiî 
est  à  Paris.  L'ordonnance  qui  lui  inflige  l'intérieur  ou  les  sceaux  est 
signée  :  on  croit  le  tenir  ;  oh  bien  oui  !  M.  Dupin  est  déjà  parti.  Voici 
qu'il  s'est  réfugié  dans  la  Nièvre;  voici  qu'il  se  cache  dans  sa  terre  de 
Raffigny.  Elles  autres  Dupin,  savans  ou  non,  de  courir  après  leur 
frère  ;  et  31.  Persil ,  le  procureur-général  en  personne,  de  se  mettre  en 
campagne  pour  essayer  de  rattrapper  le  fuyard  ! 

Une  mort  malheureusement  trop  certaine ,  et  qui  ne  sera  pas  dé- 
mentie comme  celle  du  roi  d'Espagne,  c'est  la  mort  de  l'auteur  de 
JPaveiiey.  Ainsi  donc  encore  un  puissant  génie,  encore  un  grand 
poète,  encore  un  grand  homme  frappé!  Combien  en  quelques  mois  !..^ 
Cuvier,  Goethe  et  puis  Walter  Scott  !  Mais  nous  ne  devons  pas  nous 
plaindre  ,  a  dit  un  malin  journal ,  il  nous  reste  notre  bibliophile  Jacob. 

Charles  X  a  dû  quitter  Hoiy-Rood,  et  s'embarquer  pour  aller  cher- 
cher sur  le  continent  un  exil  plus  confortable.  Qu'il  aille  en  paix  !  Il 
n'y  a  rien  à  dire  sur  une  pareille  misère;  il  faut  s'écrier,  avec  M.  Victor 
Hugo  : 

Pas  d'outrage  au  vieillard  qui  s'éloigne  à  pas  lents  ! 
C'est  une  piété  d'épargner  les  ruines. 

La  statue  de  James  Watt ,  l'inventeur  de  la  machine  à  vapeur,  vient 
d'être  récemment  placée  à  Westminster,  dans  la  chapelle  Saint-Paul  : 
c'est  bien  juste.  Si  les  rois  s'en  vont,  voici  l'avènement  de  la  machine 
à  vapeur,  le  grand  levier  du  siècle,  sa  vraie  divinité.  A  la  machine  à 
vapeur  donc  les  statues  et  les  autels  au  Panthéon  et  à  Westminster. 

Le  célèbre  amiral  Codringlon ,  appelé  récemment  en  duel  par  un 
jeune  homme  au  sujet  d'une  discussion  électorale  ,  n'a  répondu  à  cette 
provocation  que  par  l'offre  d'un  explication  publique  devant  les  élec- 
teurs. Pour  que  la  conduite  de  l'amiral,  dans  cette  circonstance,  fût 
approuvée  ainsi  qu'elle  l'a  été  généralement  en  Angleterre,  il  ne  lui  fal- 
lait assurément  pas  moins  que  ses  autécédens  de  Wavarin. 

A  Paris ,  le  plus  magnifique  scandale  de  la  quinzaine  a  été,  sans  con- 
tredit, la  Justification  de  M.  Barthélémy. 

—  Mais  de  quoi  donc  ,  m'allez-vous  demander,  était  accusé  M.  Bar- 
thélémy, pour  que  lui  ,  l'accusateur  du  siècle ,  se  vît  contraint  de  se 
justifier  ? 

—  Oh  !  de  peu  de  chose  ;  il  va  vous  le  dire  lui-même.  De  méchantes 
langues  voulaient  qu'il  eût  vendu  son  génie  à  la  police  de  22,000  fr.  à 
157,000  fr.  :  les  calomniateurs  n'étaient  pas  d'accord  sur  la  somme. 

Mal  leur  en  a  pris,  en  vérité  ,  de  cherclier  querelle  à  3L  Barthélémy  : 


REVDE.  CHRONIQUE.  I  OQ 

s'ils  ont  oublié  à  quel  homme  ils  avaient  affaire ,  il  a  soin  lui-même  de 
le  leur  rappeler.  Rien  que  dans  la  préface  de  son  plaidoyer,  voyez  un 
peu  comme  il  traite  ces  pauvres  gens  !  «  Ah  !  Curius  des  Saturnales  ! 
s'écrie-t-il ,  vous  venez  attaquer  sous  son  chaume  l'indigent  et  solitaire 
Juvénal  !  eh  bien  !  Juvénal  vous  démolira.  » 

C'est  bien  lait,  messieurs  les  Curius;  ce  sera  pour  vous  une  bonne 
leçon.  C'est  votre  faute  aussi;  que  ne  saviez-vous  que  nous  avions  un 
Juvénal  en  iSSa  ! 

Et  puis,  en  1832,  créatures  susceptibles  que  vous  êtes,  vous  allez 
parler  vertu,  morale  et  probité  à  ce  Juvénal,  lorsque  tout  craque  de  cor- 
ruption ,  vous  dit-il  encore  lui-même  ,  lorsque  tous  les  épidcrmes  se  dis- 
solvent sous  le  Champagne  et  les  robes  de  satin  !  Yous  choisissez  bien 
votre  heure  :  Juvénal  n'aurait  jamais  cru  qu'on  eût  tant  d'impudence  à 
Paris.  Cet  anachronisme  de  pudeur  et  cette  fanfaronnade  d'incorrupti- 
bilité le  changent  en  statue  de  sel. 

Attendez  quelques  semaines ,  messieurs  les  Dentatus.  Juvénal  fondra 
votre  masque  de  cire  avec  le  tison  de  ses  vers.  Yous  avez  voulu  des  hé- 
mistiches personnels  j  eh  bien!  Juvénal  vous  en  promet.  II  s'impose 
aujourd'hui  des  limites  décentes;  vous  n'aurez  pour  cette  fois  que  sept 
cents  vers,  ce  qui  fait  bien,  il  est  vrai,  si  je  sais  compter,  quatorze 
cents  hémistiches  ,  somme  déjà  fort  raisonnable.  Mais  ce  n'est  rien  en- 
core ,  Juvénal  ne  se  contente  pas  de  si  peu.  Depuis  le  temps  qu'il  en  fa- 
brique de  ces  hémistiches  ,  vous  concevez  qu'il  ne  regarde  pas  au  nom- 
bre ;  cela  ne  lui  coûte  guère ,  voyez-vous  ;  il  a  un  emporte-pièce  avec 
lequel  ils  se  font  tout  seuls. 

En  attendant  ces  hémistiches  qu'il  vous  promet ,  voyous  cependant 
ceux  qu'il  vous  donne  dès  à  présent. 

Notre  Juvénal  s'adresse  d'abord  : 

A  ce  public,  juge  équitable  et  sûr , 

Qui  n'ose  ,  sans  raison  ,  flétrir  un  homme  pur. 

Assurément,  ce  public-là  n'aura  garde  de  flétrir  M.  Barthélémy. 
Il  s'adresse  encore  : 

A  ceux  dont  jusqu'ici  les  deniers  populaires 
Ont  acheté  sa  muse  à  cent  mille  exemplaires. 

Les  éditeurs  de  Rome  à  Paris  savent  sans  doute  à  quoi  s'en  tenir  sur 
ces  cent  mille  exemplaires;  quant  à  nous,  nous  ne  nions  point  que  la 
muse  dont  il  s'agit  n'ait  été  achetée  avec  les  deniers  du  peuple. 


iio  KEVUL  DiiS   ni:v\   mondks. 

Poursuivons.  M.  Bitrthélemy  rappelle  les  grands  Iravaux  de  sa  vie, 
celle  époque  aventureuse 

où  sa  féconde  rime 

Fatiguait  chaque  mois  le  prote  qui  l'imprime. 

Avez-vous  oublié  .  s'écrie-t-il , 

....  Que  d'une  main  ferme  en  stigmates  marquans 
J'imprimai  le  remords  sur  le  Judas  des  camps. 

Celait  fort  bien  fait  à  vous  ,  monsieur  le  Juvénal;  au  moins  ,  grâce  à 
vous  ,  ce  Judas-là  avait-il  des  remords  :  c'était  quelque  chose. 

Après  avoir  énuraéré  tous  ses  chefs-d'œuvre,  depuis  la  J^Llltliadc 
jusqu'à  la  Nemcsis  et  les  douze  Journées  de  la  Révolution ,  lesquelles, 
dit  au  bas  de  la  page  une  note  officieuse,  se  trouvent  chez  Perroïin  , 
l'éditeur,  rue  des  Filles-Saint-Thoraas  ,  M.  Barthélémy  déclare  modes- 
tement qu'il  prendra  pour  jurés 

Ceux  à  qui  furent  chers  ces  efiforts  sans  rivaux. 

En  suite  de  cet  exorde  arrive  l'argumentation.  Laissons  encore  parler 
M.  Barthélémy  : 

Comme  un  coup  de  tam-tam  un  bruit  inattendu, 
En  signalant  mon  nom ,  a  dit  :  il  est  vendu  ! 

«Fade  calomnie!  »  s'écrie-t-il.  Fade  calomnie,  en  effet  :  qu'un 
homme  se  vende  en  ce  siècle  oii  tout  craque  de  corruption  ,  est-ce  donc 
là  chose  bien  neuve  et  bien  piquante  ?  Fade  calomnie  !  Le  moyen  d'ail- 
leurs de  croire  que  Juvénal  se  soit  vendu  !  Sachez ,  vous  dit-il , 

Sachez  que  mes  vers  seuls  ,  satire ,  ode  ou  poème  , 
Me  font  les  revenus  du  ministre  lui-même. 

Sachez  que  jamais 

«  Cléon ,    Damis,   "Valère,  Ergaste  son  ami, 
N'ont  conspué  l'argent  plus  que  Barthéltmy.  » 

Je  n'ai  jamais  eu  l'honneur  de  rencontrer  ces  messieurs  Cléon  ,  Du- 
rais ,  Ergaste  et  Yalère  ,  si  ce  n'est  à  la  comédie ,  où ,  comme  chacun 
sait ,  on  n'est  point  chiche  de  bourses  pleines.  Quoi  qu'il  en  soit ,  il  pa- 
raît que  M.  Barthélémy  n'est  ni  moins  riche  ni  moins  généreux  que  nos 
amans  de  théâtre ,  et  qu'il  est  en  mesure  de  subventionner  les  ministres, 
bien  plutôt  que  de  l'être  par  eux. 


REVUE. CnaO.MQllK.  III 

Mais  écoutons  encore  M.  Barthélémy  : 

Si  donc  modifiant  mes  croyances  p.issces , 
Je  caresse  aujourd'hui  de  nouvelles  pensées  , 
IVe  dites   pas  que  l'or,    objet,  de  mon  mépris  , 
De  ma  route  quittée  a  su  payer  le  prix  ; 
Chez  moi  l'honneur  est  sauf  et  cela  seul  m'assiste  ; 
Je  n'ai  jamais  brigué  le  nom  de  publiciste  , 
Je  ne  suis  qu'un  poète  ,   et  ma  changeante  \'oix 
Emprunte  ses  accords  aux  choses  que  je  vois. 
D'oii  vient  donc  cet  effet  d'une  clameur  immense  ! 
Quelle  est  de  tous  ces  bruits  la  première  .«^emence  ? 
D'où  sort  cette  vapeur  dont  mon  œil  est  noirci  ? 
Qui  m'a  fait  si  coupable  à  leurs  yeux  ?  Le  voici. 
Paris  saignait  encor  d'une  scène  tragique , 
Quand  un  écrit  parut,  qui,  nerveux  de  logique, 
Qui ,  bravant  ceux  à  qui  son  courage  déplut , 
Osa  justifier  une  œuvre  de  salut. 

Quel  était  donc  cet  écrit  nerveux  de  logique  ?  La  Justification  de  l'é- 
tat de  siège?  Une  seconde  note  de  M.  Barthélémy  a  la  complaisance  de 
nous  l'apprendre.  «  J'écrivis  ,  dit-il ,  la  justification  de  l'état  de  siège  en 
deux  heures  ,  le  jour  que  la  Cour  de  cassation  donna  tant  de  joie  aux 
Vendéens  et  à  tous  les  hommes  du  drapeau  blanc.  J'ose  dire  que  cette 
brochure ,  où  la  conviction  indépendante  éclate  à  chaque  ligne ,  a 
ébranlé  bien  d'autres  convictions;  son  succès  a  été  immense.  >> 

M.  Barthélémy  ose  dire  cela  ! 

Aviez-vous  d'ailleurs  ,  par  hasard  ,  ouï  parler  de  ce  succès  immense  , 
voire  raèiue  de  la  brochure  ?  Non  pas  moi ,  je  vous  assure. 

C'est  que  nous  ne  savions  pas  vraiment  tout  ce  que  nous  devons  de  re- 
connaissance à  M.  Barthélémy  ;  nous  ignorions  encore,  par  exemple, 
que  tandis  qu'on  se  battait  au  cloître  Saint-Merry  ,  quand  Paris  entier 
allait  périr,  le  poète  s'est  écrié  : 

Qu'on  sauve  cette  ville  ! 

A  tout  prix  qu'on  l'arrache  à  la  guerre  civile  ! 
Qu'on  donne  le  repos  à  mes  conciioyens  ! 

Ainsi  M.  Barthélémy  cria  le  6  juin  :  «  Qu'on  sauve  cette  ville  !»  et  la 
ville  fut  sauvée  ;  mais  s'il  n'eût  pas  crié  cela  ,  que  serions-nous  devenus, 
dites?  ne  frémissez-vous  pas,  rien  qu'en  y  songeant  ? 


1!2  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

Au  surplus ,  c'est  de  cette  grande  époque  que  date  la  conversion  de 
M.  Barthélémy.  Alors,  dit-il, 

Alors  j'ai  ramolli  mon  ancien  caractère. 

Je  n'ai  plus  regardé  pour  voir  au  ministère 

Quels  hommes  ou  quels  noms  secondant  mon  désir, 

Nous  avaient  fait  à   tous  un  merveilleux  loisir  ; 

Je  n'ai  pas  recherché  quelle  arme  défendue 

Rendait  à  tout  Paris  sa  liberté  perdue , 

Ni   quelle  main  lançait  le  bienheureux  édit 

Qui  brûlait  l'arsenal  du  Vendéen  maudit. 

J'ai  pris  la  plume  ;  un  feu  qui  dévorait  ma  tête 

A  brûlé  cette  fois  ma  prose  de  poète  ; 

Dites  s'il  vient  du  cœur  ce  style  inattendu  , 

Et  si  pareil  écrit  part  d'un  homme  vendu. 

Oui ,  dites  cela  ,  si  vous  en  avez  le  front ,  messieurs;  dites  si  ce  style 
n'était  pas  en  effet  bien  inattendu;  dites-le. 

M.  Barthélémy,  qui,  dans  son  prologue,  avait  promis  de  donner  un 
supplément  à  Sénèque,  à  La  Bruyère  et  à  La  Rochefoucauld,  nous  a  tenu 
parole.  Entr'aulres  maximes  et  aphorismes  de  sa  façon  ,  en  voici  de  fort 
remarquables  : 

Le  crime  d'aujourd'hui  sera  vertu  demain. 


L'homme  absurde  est  celui  qui  ne  change  jamais. 
Le  coupable  est  celui  qui  varie  à  toute  heure. 


Ainsi,  selon  la  doctrine  de  M.  Barthélémy,  on  peut  changer  tous  les 
jours,  mais  non  pas  à  toute  heure  :  à  toute  heure  ,  ce  serait  trop ,  ce  se- 
rait fatigant;  changer  tous  les  jours  ,  c'est  bien  assez,  cela  laisse  une 
latitude  suffisante. 

M.  Barthélémy  dit  plus  loin  que  du  temps  de  la  Nemc'sis  on  l'a  sup- 
plié bien  souvent  d'attaquer  le  roi ,  ce  qu'il  a  prouvé  ,  dit-on ,  irrécusa- 
blement ,  par  la  communication  des  lettres  signées  que  lui  écrivaient  les 
provocateurs. 

11  ajoute  que  le  canon  du  6  juin  a  brisé  sa  plume  ;  que 

Quand  la  société  s'écroule,  les  poètes  , 

Pour  avertir  le  monde,  ont  des  muses  secrètes. 

qu'une  comète  a  lui  au  fond  de  son  âme. 

Ayant  ainsi,  par  toutes  ces  preuves,  complété  sa  justification,    il 


REVUE.  -^-CHRONIQUE.  Il3 

avertit  ceux  qu'elle  ne  satisferait  point  de  se  bien  tenir.  «  Prenez  garde  ,  » 
leur  dit-il , 

Si  vous  portez  la  main  aux   cendres  du  foyer, 
Je  pourrai ,  moi  fouillant  de  secrètes  archives  , 
Déployer  contre  vous  mes  armes  corrosives. 

«  Allez,  »  déclare-t-il  en  terminant, 

Allez,  souvenez-vous  que  sans  crainte  j'agrafe 
Son  histoire  à  tout  nom  dont  je  sais  l'ortliographe  , 
Et  que  pour  mettre  un  homme  à  l'infamant  poteau. 
J'ai  conservé  chez  moi  les  clous  et  le  marteau. 

Au  surplus,  ne  sera  crucifié  par  M.  BarthtUemy  que  qui  le  voudra 
bien  ,  car  il  annonce  formellement  dans  l'une  des  notes  de  son  poème 
qu'il  faudra  désormais,  pour  qu'il  se  croie  obligé  de  répondre,  qu'on 
lui  adresse  un  plaidoyer  de  sept  cents  vers  ;  et ,  vraiment ,  il  aurait  une 
furieuse  envie  d'être  mis  au  poteau  par  M.  Barthélémy  ,  celui  qui  achè- 
terait cette  faveur  moyennant  une  dépense  de  quatorze  cents  hémisti- 
ches :  ce  serait  la  payer  un  peu  cher. 

Nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  ici  de  la  question  morale  que  soulève 
ce  plaidoyer.  Sur  cette  question,  M.  Barthélémy  s'est  renvoyé  lui-même 
devant  MM.  Carrel,  Bert  et  Châtelain,  qu'il  a  reconnus  seuls  pour  ses 
juges  naturels  ;  et  nul  n'ignore  quel  arrêt  ont  rendu  dans  la  cause 
MM.  Châtelain  ,  Bert  et  Carrel. 

En  ce  qui  louche  la  question  littéraire,  également  soulevée  par  la 
Justification  de  M.  Barthélémy,  et  sur  laquelle  nous  nous  déclarons 
compétens  ,  voici  notre  jugement  motivé. 

La  Justification  ne  vaut  ni  plus  ni  moins  que  la  Villéliade , 
que  Napoléon  en  Egypte,  que  Némésis ,  que  tous  les  autres  poè- 
mes précédemment  publiés  par  le  même  ou  les  mêmes  auteurs  ;  c'est 
toujours  la  même  pauvre  et  froide  versification  ;  ce  sont  toujours  des 
lignes  d'égale  longueur,  bien  rabotées ,  rimées  avec  opulence  ,  el  forte- 
ment clouées  deux  à  deux  comme  deux  planches.  Les  ouvriers  qui  fabri- 
quent celle  marchandise  ne  manquent  pas  d'une  certaine  habileté;  ils 
connaissent  leur  métier  de  rimeurs  ,  et  l'on  conçoit  aisément  qu'ils  aient 
pu  faire  de  celte  façon  une  Némésis  par  semaine  ;  ils  étaient  hommes 
à  nous  faire  une  feuille  quotidienne,  un  Constitutionnel  en  vers.  Ne  leur 
demandez  d'ailleurs  ni  pensée  ,  ni  véritable  verve  ,  ni  poésie  ;  tout  cela 
■n'est  point  de  leur  ressort. 

Quant  au  succès  réel  qu'ont  obtenu  quelques  -  uns  des  innombrables 


)l4  REVUK    DES    DEUX    MONDES. 

poèmes  sorlis  de  la  même  maiiufaclure ,  c'est  à  l'esprit  de  parti,  nulle- 
ment à  leur  mérite,  qu'il  faut  l'attribuer  ;  l'excessive  indulgence  de  l'op- 
position avait  seule  transformé  en  poêles  les  auteurs  de  la  Villcliade  et 
de  Neme'sis;  la  Jastificntion  les  fait  l'cdescendre  à  leur  rang. 

Une  autre  brochure  qui  ne  demandait  assurément  pas  mieux  que  do 
faire  aussi  son  petit  scandale,  c'est  le  pamphlet  intitulé  :  A  Louis- 
Philippe  roi ,  Charles  Maurice  ,  homme  de  lettres.  On  a  cependant 
à  peine  parlé  de  cet  écrit.  Il  est  vrai  qu'il  n'y  est  guère  question  que 
d'une  querelle  personnelle  entre  M.  Charles  Maurice  et  le  roi!  M.  Charles 
Maurice  paraît  avoir  sauvé ,  non  point  la  France,  ni  même  Paris,  comme 
M.  Barthélémy,  mais  seulement  le  Palais-Royal  et  tous  les  millions  qui 
s'y  trouvaient  le  28  juillet  1830.  Il  était  bien  naturel,  en  vérité,  que 
M.  Charles  Maurice  comptât  sur  quelque  reconnaissance  de  la  part  du 
propriétaire  ;  mais  ,  s'il  faut  en  croire  le  plaignant ,  Louis-Philippe  ne 
se  souvient  pas  des  services  rendus  au  duc  d'Orléans.  Non-seulement  il 
n'a  point  remercié  M.  Charles  Maurice  comme  il  convenait ,  mais  il  l'a 
reçu  à  la  cour  plus  que  cavalièrement ,  et,  ce  qui  est  plus  grave,  il  a 
poussé  l'impolitesse  jusqu'à  faire  discontinuer  lesabonnemensque  prenait 
autre  fois  la  liste  civile  auCourrierdes  Théâtres.  — O  ingratitude  des  rois  ! 

Ces  griefs  de  M.  Charles  Maurice  sont ,  au  surplus  ,  racontés  dans  sa 
brochure  avec  assez  d'esprit  et  d'originalité,  et  surtout  avec  une  naïveté 
de  journaliste  fort  divertissante. 

Jetons  maintenant  un  coup-d'œil  sur  nos  théâtres,  qui  nous  font  pour 
la  saison  d'hiver  tant  de  magnifiques  promesses. 

Le  Roi  s'amuse ,  de  M.  Yictor  Hugo ,  est  aux  Français  en  pleine  répé- 
tition. Cet  ouvrage  se  monte,  dit-on,  avec  le  plus  grand  soin  et  le  plus 
grand  luxe.  Si,  comme  nous  sommes  fort  disposés  à  le  croire,  il  n'y  a 
point  d'exagération  dans  les  éloges  qu'on  lui  accorde  d'avance ,  il  doit 
nous  dédommager  amplement  du  succès  de  Clotilde. 

A  la  porte  Saint-Martin  ,  M.  Alexandre  Dumas  va  faire  jouer  l'Echelle 
de  Femmes ,  en  expiation  du  Fils  de  l'Emigré. 

On  parle  aussi  d'un  nouveau  drame  de  M.  Alfred  de  Vigny,  dont  le 
titre  est  encore  un  mystère,  et  dans  lequel  madame  Dorval  nous  serait 
enfin  rendue.  Vienne  donc  vite  ce  drame  ,  el  avec  lui  madame  Dorval  ; 
que  nous  ayons  encore  cette  double  obligation  à  l'auteur  de  la  Tilarc  ■ 
chalc  d'Ancre,  qui  nous  a  donné  déjà  tant  de  belles  et  bonnes  choses! 

L'Opéra  vient  aussi  de  publier  un  programme  qui  ne  nous  promet  rien 
moins  pour  cet  hiver  que  deux  opéras  de  MM.  Scribe  et  Auber,  deux 
ballets  de  mademoiselle  Taglioni,  le  Don  Juan  de  Mozart,  et  enfin  un 
autre  opéra  \\\^\\x\[î\\  AliBaha  ou  les  quarante  Voleurs ,  dont  la  par 


UEVL'i;.  CHRONIQUE.  l  l5 

tition  est  due  à  M.  Clierubini ,  et  sera  probablement  le  dernier  ouvrage 
de  ce  compositeur. 

Hàtez-vous  donc  ,  mesdames  du  faubourg  Saint-Germain  et  de  la 
Chaussée-d'Antin.  Si  vous  n'avez  pas  encore  arrêté  vos  loges  à  l'Opéra  , 
hâtez-vous,  vous  n'avez  pas  à  perdre  un  moment;  car  chacun  sait, 
voyez-vous  ,  qu'il  n'en  sera  pas  du  programme  de  M.  Véron  comme  de 
celui  de  l'Hôtel-de-Ville. 

Pour  rOpéra-Italien  ,  vous  devez  être  assurément  pourvues  dès  à  pré- 
sent ,  sinon  c'est  votre  faute.  M.  Robert  vous  a  bien  prévenues  que  l'ou- 
verture de  son  théâtre  aurait  lieu  le  2  octobre  ;  et  puis  il  vous  a  déclaré 
qu'il  vous  donnerait,  entre  autres  nouveautés,  la  Straniera  deBellini,et 
une  Francesca  diRimini,  composée  exprès  à  votre  intention.  Il  a  fait 
aussi  pour  vous  de  nouvelles  et  bien  précieuses  acquisitions.  Vous  aurez 
les  deux  demoiselles  Grisi ,  madame  Boccabadati  et  madame  Ekerlin , 
toutes  admirables  personnes ,  dont  les  voix  et  la  beauté  sont ,  à  ce  que 
l'on  assure,  également  merveilleuses.  Vous  aurez  encore  Tamburini,  le 
Rubini  des  basses ,  et  vous  garderez  Rubini  lui-même,  votre  cher  Ru- 
bini,  cet  incontestable  roi  des  ténors. 

Donc ,  mesdames  ,  si  vous  n'avez  point  profité  de  l'avis  qui  vous  était 
adressé  ;  si  vous  ne  vous  êtes  point  assuré  pour  cet  hiver  l'accès  de  la 
salle  Favart ,  en  vérité ,  je  vous  plains  de  tout  mon  cœur  j  mais ,  je  vous 
le  répète  ,  c'est  votre  faute. 

Quant  à  l'Opéra-Comique  ,  si  éminemment  national  dans  la  rue  Saint- 
Martin  et  la  rue  Saint-Denis  ;  l'Opéra-Comique ,  ce  vieil  enfant  à  l'ago- 
nie ,  qui  ne  veut  pas  mourir  et  qui  ne  peut  vivre ,  je  ne  vous  en  dirai 
vraiment  point  de  mal  :  ce  serait  trop  cruel  à  moi  d'empoisonner  ainsi 
ses  derniers  momens  ;  le  pauvre  malade  sent  bien ,  d'ailleurs ,  lui-même 
sa  position.  Pour  s'étourdir,  il  a  beau  chanter  encore  ses  refrains  d'autre- 
fois ;  il  ne  se  peut  plus  dissimuler  que  son  état  est  désespéré ,  et  que  tous 
les  médecins  l'ont  abandonné. 

On  raconte  que  récemment  encore,  lorsque  ce  triste  Opéra-Comi- 
que, ayant  été  contraint  de  fuir  son  désert  de  la  rue  Ventadour,  faisait 
restaurer  pour  son  usage  la  salle  des  Nouveautés ,  plusieurs  des  anciens 
sociétaires  censuraient  ces  réparations,  et  que  tous  étaient  d'avis  que  la 
salle  était  trop  petite;  mais  le  bon  Opéra-Comique  s'écria  douloureuse- 
ment :  €  Plût  à  Dieu  que  telle  qu'elle  est ,  elle  pût  être  pleine  de  vrais 
amateurs  !  » 

Pour  la  morale  de  cet  apologue ,  nous  renvoyons  à  la  fable  de  La 
Fontaine. 

:  La  Rî-viTE. 


DES  OEUVRES 


DE 


M.  CHARLES  NODIER.  ' 


On  <T  souvent  reproché  à  M.  Charles  Nodier  de  dépenser  son  talent 
ïivec  imprévoyance  et  prodigalité  ;  on  a  trouvé  mauvais  qu'il  l'émieltât 
«n  prospectus,  et  l'éparpillàt  à  plaisir  dans  les  journaux. 

Lorsque  paraissait  cette  nouvelle  édition ,  assurément  c'était  une  belle 
occasion  pour  M.  Charles  Nodier  de  répondre  à  ces  objections.  Voici , 
pouvait-il  dire,  un  choix  que  j'ai  fait  parmi  mes  œuvres.  Ce  sont  les  ti- 
tres que  je  produis  ;  quand  vous  les  aurez  vérifiés  et  discutés ,  si 
vous  les  avez  jugés  bons  et  valables ,  vous  m'assignerez  un  rang  selon 
mes  mérites.  Qu'importent  d'ailleurs  les  pages  plus  légères  qu'a  semées 
en  tout  lieu  ma  fantaisie?  Défendez-vous  donc  au  riche  d'employer  à  son 
gré  le  superflu  de  son  bien. 

Ne  vous  imaginez  pas  cependant  que  M.  Charles  Nodier  se  soit  avisé 
de  le  prendre  sur  ce  ton.  Dans  ses  préfaces ,  anciennes  ou  nouvelles  ,  il 
adresse  bien  vraiment  la  parole  à  ses  critiques  et  à  ses  lecteurs;  mais  ce 
n'est  que  pour  fuire  amende  honorable  ,  et  leur  demander  pardon  d'avoir 
écrit  les  livres  qu'il  publie.  On  n'a  pas  d'exemple  d'une  abnégation  pa- 
reille. Vous  n'avez  vu  jamais  de  modestie  si  humble  et  si  prosternée; 
jamais  écrivain  ne  s'est  montré  de  beaucoup  aussi  ingénieux  et  fécond 
à  formuler  les  éloges  qu'il  se  décernait,  que  M.  Charles  Nodier,  le  sar- 
casme et  le  blâme  qu'il  s'inflige  ;  jamais  auteur  ne  s'est  ainsi  livré ,  pieds 
et  poings  liés  ,  à  la  critique ,  et  ne  lui  a  tendu  la  gorge  de  si  bonne 
volonté. 

'  Chez  Rerduel  et  Levavasscur,  au  l'alais-Royal. 


«EVUK.  CHRONIQUE.  I  I  ij 

Picndroiis-nous  néanmoins  cCs  préfaces  au  mot?  Et  quand  même  il 
serait  bien  prouvé  que  l'écrivain  pense  véritahlement  de  ses  livres  loul 
le  mal  qu'il  en  dit,  faudrait-il  donc  par  courtoisie  se  ranger  de  son  avis, 
et  ne  le  point  contredire  ? 

A  Dieu  ne  plaise  !  Nous  n'acceptons  pas  ainsi  sans  examen  les 
opinions  de  M.  Charles  Nodier  ,  surtout  quand  il  parle  de  lui-même. 
Ne  nous  laissons  donc  pas  influencer  par  ses  préventions,  et  voyons  si 
quelque  réparation  n'est  point  due  par  nous  à  ces  ouvrages  que  traite 
si  cavalièrement  leur  auteur. 

Yoici  d'abord  le  Peintre  de  Saltzboiirg.  M.  Cbarlcs  Nodier  avait 
vingt  ans  quand  il  fit  ce  livre  :  aussi  c'est  bien  vraiment  un  livre  de 
jeune  homme,  un  livre  quelque  peu  dcclamaloire,  mais  plein  d'ardeur 
et  de  poésie.  Évidemment  inspiré  par  le  Werther  de  Goethe  ,  au  moins 
venait-il  l'un  des  premiers  chez  nous  après  l'ouvrage  allemand.  Si  de- 
puis la  cohue  des  imitations  a  suivi  ;  si  l'on  nous  a  donne  Werther  con- 
trefait et  travesti  de  mille  façons  ;  si  récemment  encore  on  nous  en  a 
produit  un  soi-disant  original  et  neuf ,  parce  qu'il  était  plus  horrible  et 
plus  défiguré  que  les  autres ,  qu'importe  ?  Le  Peintre  de  Saltzbourg  a 
paru  sous  l'empire,  à  l'époque  où  florissaient  Pigault-Lebrun ,  Ducray- 
Duminil  et  madame  de  Genlis.  C'est  un  titre  brillant  pour  lui  que  sa 
date.  Et  puis ,  si  Charles  Munster  avait  quelques-uns  des  traits  de  l'amant 
de  Charlotte  ,  sa  physionomie  était  cependant  loin  d'être  la  même.  C'est 
que  les  souffrances  de  ces  malheureux  ne  sont  pas  non  plus  pareilles  :  ce 
sont  deux  nuances  bien  diverses  d'une  semblable  douleur.  Les  tourmens 
qui  déchirent  Werther  sont  plus  intimes  peut-être,  plus  profondément 
creusés,  plus  inexorables.  Il  semble  qu'il  y  ait  pour  le  Peintre  de  Saltz  • 
bourg  quelque  douceur,  au  milieu  de  ses  angoisses,  dans  l'exaltation  poé- 
tique de  sou  ame  et  dans  ses  pleurs  d'artiste. 

Adèle,  roman  de  la  même  famille  ,  a  moins  de  poésie  peut-être,  mais 
on  y  trouve  plus  de  détails  naïfs,  plus  de  tristesse  vraie.  Doit-on  blâmer 
les  sorties  philosophiques  que  s'y  permet  l'auteur  contre  rinfaillibilité 
des  vertus  nobiliaires?  Vraiment  non.  Il  commet  trop  rarement  de  ces 
péchés-là.  Et  puis  ,  si  ces  sortes  d'attaques  ne  sont  aujourd'hui  ni  con- 
venables ni  généreuses,  sous  la  restauration  ,  quand  parut  la  première 
édition  du  livre,  on  les  tenait  pour  mal  séantes  et  téméraires.  Ces  illus- 
tres préjugés  auraient,  au  contraire,  à  présent  grand  besoin  d'être  se- 
courus. M.  Charles  Nodier  ne  leur  ferait  pas  faute  à  l'occasion;  il  sait 
mieux  que  nous  qu'en  ces  temps ,  où  tout  change  si  rapidement ,  il  faut 
changer  aussi  bien  souvent  de  courage. 

Thérèse  Aubert  est ,  parmi  les  ouvrages  de  l'auteur,  l'un  de  ceux  qu'il 

TOME   VIII.  8 


1 l8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

juge  avec  le  moins  de  sévériti!'  ;  c'est  aussi  l'un  de  ceux  que  nous  prête- 
rons. Que  de  douceur  et  de  cliarnie  dans  cette  histoire  si  simple  et  si 
touchante  !  Que  de  passion  aussi  !  Y  a-t-il  rien  de  suave  et  de  gracieux 
comme  la  scène  du  départ  au  sommet  de  la  colline ,  au  bout  du  sentier 
de  la  croix?  Y  a-t-il  rien  de  chaste  et  de  ravissant  comme  ces  baisers 
craintifs  posés  et  recueillis  sur  des  feuilles  de  rose  ?  et  ce  baiser  d'adieu, 
si  timide  encore,  que  les  lèvres  des  amans  n'osent  se  donner  qu'à  travers 
le  dernier  débris  de  l'cglantine  ?  Ailleurs,  au  dénoûment  du  drame, 
quelle  autre  situation  déchirante  et  passionnée  !  Lorsque  Adolphe  re- 
trouve sa  pauvre  Thérèse  aveugle  et  défigurée  par  la  maladie,  et  la 
presse  avec  amour  toute  mourante  entre  ses  bras,  comment  le  dé- 
goût ne  i'emporte-t-il  point  pourtant  sur  l'intérêt,  et  ne  nous  con- 
traint-il pas  à  fermer  le  livre  ?  Oh  !  c'est  qu'au  milieu  de  son  agonie 
cette  jeune  fille  est  plus  belle  encore;  c'est  qu'il  semble  que  son  ame 
se  montre  à  nous  plus  pure  et  plus  céleste  au  travers  des  plaies  et  sous 
les  flétrissures  de  son  corps;  c'est  que,  comme  son  amant,  nous  vou- 
drions retenir  aussi  dans  nos  bras  cet  ange  qui  ouvre  les  ailes  et  va 
s'envoler. 

Ce  n'est  point  le  même  genre  d'intérêt  qu'il  faut  chercher  dans  Jean 
Sbogar.  Jean  Sbogar  est,  selon  nous,  bien  moins  un  roman  qu'un  poème  ; 
c'est  un  poème  à  la  maniera  de  ceux  de  Walter  Scott  et  de  Byron,  comme 
Marmion ,  comme  la  Dame  du  Lac ,  comme  le  Corsaire.  Ce  ne  sont 
plus  seulement  les  replis  du  cœur  sondés  et  développés;  ce  ne  sont  plus 
ses  froissemens  et  ses  souffrances  ,  naïvement  étudiés  et  décrits  :  ici  le 
drame  domine  ;  l'action  est  pleine ,  rapide  et  pressée.  On  suit  avec  anxiété 
.  les  personnages;  on  court  avec  eux  au  dénoûment,  fasciné,  comme  la 
pauvre  Antonia  ,  par  le  regard  de  celte  sombre  et  mystérieuse  figure  de 
Jean  Sbogar,  apparaissant  de  loin  à  loin ,  et  entrainant  irrésistiblement 
la  jeune  fille  à  l'abîme.  Il  est  k  regretter  que  M.  Charles Nodiei',  qui  pos- 
sède si  bien  l'instrument  poétique,  n'ait  point  écrit  cet  ouvrage  en  vers  ; 
leur  rhythme  eût  accusé  mieux  encore  la  beauté  de  ses  proportions  et  de 
ses  contours. 

Smarrn  ,  dont  Apulée  avait  fourni  l'idée  première,  n'est ,  à  propre- 
ment parler,  qu'une  étude,  mais  c'estune  étude  philologique,  bien  savante 
et  bien  profonde;  ingénieuse  et  patiente  restitution  de  la  phraséologie 
antique ,  heureuse  importation  de  ses  plus  belles  formes  dans  la  nôtre , 
pensées  habilement  coulées  dans  les  moules  les  plus  purs  de  la  construc- 
tion grecque  et  latine;—  il  y  a  là  vraiment  d'inappréciables  trésors  de 
style. 

C'est  aussi  surtout  par  celte  richesse  et  ce  fini  d'exécution  que  Trilby 


Sfararc^ 


feEVCt.  CHRONIQUE.  "  ll() 

se  recommande.  Seulement,  dans  celle  dcrnièie  peinture ,  l'arlisle  ,  que 
ne  préoccupe  plus ,  comme  dans  l'autre  ,  le  soin  de  reproduire  fidèlement 
la  manière  cl  les  tons  d'un  ancien  tableau  ,  et  qui  ne  demande  de  modèle 
qu'à  la  nature  et  à  son  imagination,  leur  emprunte  des  couleurs  encore 
plus  éblouissantes.  Aussi  le  Lutin  d'Jrgail,  si  léger  qu'en  soit  le  fond, 
avec  ses  merveilleux  détails  ,  restera  l'un  de  nos  chefs-d'œuvre  de  grâce, 
d'élégance  et  de  délicatesse. 

Parmi  les  contes  et  nouvelles ,  et  autres  morceaux  de  moindre  éten- 
due ,  qui  ont  été  réimprimés  dans  celte  nouvelle  édition,  il  faut  distin- 
guer l'histoire  d'Hélène  Gillet.  Ce  drame  pathétique  est  encore  un  clo- 
quent plaidoyer  contre  la  peine  de  mort.  Non  plus  que  M.  Victor  Hugo, 
M.  Charles  Nodier  n'a  point  voulu  manquer  à  la  défense  de  cette  belle 
cause  ;  il  s'est  hâté  de  venir  appuyer  de  ses  conclusions  celles  déjà  prises 
par  son  jeune  confrère  au  barreau  poétique. 

Avant  de  parler  de  la  Fe'e  aux  Miettes,  nous  exprimerons  le  regret  de 
ne  point  voir  le  Roi  de  Bohême  figurer  dans  cette  réimpression.  Si  ce 
curieux  livre,  l'un  des  plus  distingués  qu'ait  écrits  son  auteur,  n'a  guère 
réussi  que  chez  les  artistes;  je  dirai  mieux,  si  l'on  ne  s'est  point  ail- 
leurs donné  la  peine  de  le  comprendre  et  de  le  juger,  c'est  que  vraiment 
il  s'est  trouvé  trop  cher  pour  être  acheté ,  et  par  conséquent  pour  être 
lu.  La  faute  en  était  surtout  à  l'éditeur  ,  d'ailleurs  si  éclairé  et  si  con- 
sciencieux, qui  l'avait  publié.  Il  avait  fait  une  édition  de  luxe ,  un  riche 
volume  ,  magnifiquement  imprimé ,  et  dignement  illustré  par  le  crayon 
si  finement  spirituel  de  Tony  Johannot  ;  aussi  l'a-t-il  à  peine  vendu. 
C'était  donc  le  cas,  ce  me  semble,  de  réimprimer  le  Roi  de  Bohême^ 
et  de  le  donner  au  public  à  meilleur  compte.  Il  se  serait  très-fort  ac- 
commodé ,  je  vous  assure  ,  d'un  bel  ouvrage  à  bon  marché. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  voici  la  Fe'e  aux  Miettes ,  une  reine  aussi ,  quelque 
peu  sœur  du  Roi  de  Bohême. 

L'histoire  de  la  Fée  aux  Miettes  est  une  folle  histoire ,  racontée  par 
un  fou  dans  un  hospice  de  fous.  Donnerons-nous  l'analyse  de  ce  joli 
conte?  Cela  nous  serait,  en  vérité  ,  bien  maiaisé.  Comment  analyser  un 
rêve?  Nous  vous  dirons  bien  ,  si  vous  voulez,  que  dans  celui-là  toute 
l'action  se  passe  entre  un  jeune  charpentier,  nommé  Michel,  et  une 
petite  vieille  naine  ;  que  cette  petite  vieille,  mendiante  etFce  aux  Miettes 
de  son  état,  est  en  outre  pourvue  de  deux  dents  démesurément  longues, 
ce  qui  ne  l'empêche  point  de  toucher  le  cœur  du  jeuiic  homme  ,  et  d'ob- 
tenir de  lui  une  promesse  de  mariage  en  forme.  Nous  vous  dirons  en- 
core que  ces  deux  amans,  après  s'être  sauvé  la  vie  mutuellement ,  je  ne 
sais  plus  combien  de  fois,  finissent  par  s'épouser.  Ne  plaignez  pas  repen- 


120  REVU£    OtS    DEUX    AiOJNDES. 

liant  trop  fort  M.  Michel  de  ce  mariage.  Pour  consoler  son  époux  ,  la 
vieille  fée  aux  Miettes  se  métamorphose  pendant  les  nuits  en  une  jeune 
et  charmante  princesse  Belkiss  ;  et,  lorsqu'il  aura  trouvé  la  mandragore 
qui  chante  ,  la  Fée  aux  Miettes,  lout-à-fait  désenchantée  ,  sera  pour  lui 
!a  belle  Belkiss,  non-seulement  la  nuit  (ce  qui  d'ailleurs  était  l'essentiel), 
mais  encore  le  jour. 

Quelle  folie!  pensez-vous.  Justement,  c'est  une  folie.  Ne  vous  ai-jc 
pas  prévenu  ?  C'est  un  fou  qui  fait  ce  récit  ;  c'est  31.  Charles  Nodier  qui 
l'écrit  sous  sa  dictée.  Et  le  secrétaire  est  bien  pour  quelque  chose  dans 
l'histoire  ;  il  y  met  bien  un  peu  du  sien.  Aussi  combien  de  ravissans 
détails  que  n'eût  point  trouvés,  j'en  suis  sur,  M.  Michel  tout  seul!  Si 
M.  Nodier  ne  l'eût  aidé  de  sa  plume  ,  ce  pauvre  lunatique  nous  eût-il 
si  merveilleusement  décrit  tant  de  jolies  scènes  de  ses  aventures?  Au- 
rions-nous pris  tant  de  plaisir  à  la  pèche  aux  coques  et  aux  fées  sur  les 
grèves  de  Saint-Michel?  Nous  serions-nous  si  fort  divertis  au  bul  des 
sœurs  de  la  Fée  aux  Miettes,  et  à  voir  danser  ces  quatre  vingt-dix-neuf 
petites  poupées  vivantes? 

Oui,  la  Fée  auxSIiettes  est  vraiment  une  folle  histoire ,  mais  non  point 
une  histoire  fantastique.  Ou  bien  ,  si  c'est  là  du  fantastique  ,  quoi  qu'en 
dise  M.  Charles  Nodier,"dont  je  n'admets  pas  les  théories  sur  ce  point,  ce 
n'est  assurément  pas  du  fantastique  plus  vraisemblable  que  celui  d'Hoff- 
man.  Tout  au  contraire,  je  n'accepte  les  rêveries  de  Michel  que  comme 
la  curieuse,  mais  impossible  fantaisie  d'un  cerveau  dérangé,  tandis  que 
je  crois  aux  contes  d'Hoffman  avec  convictioii ,  comme  il  y  croit  lui- 
même  . 

Au  surplus,  M.  Nodier  nous  fait  bon  marché  de  sa  théorie,  car  il 
l'abandonne  et  la  désavoue  lui-même  à  la  fin  de  sa  prélace. 

Dans  les  divers  contes  et  romans  que  nous  venons  d'examiner,  si  l'au- 
teur ne  se  montre  pas  précisément ,  au  moins  se  laisse-t-il  à  peu  près 
voir,  et  l'on  reconnaît  aisément  que  c'est  lui  qui  parle  ,  la  plupart  du 
temps  ,  par  la  bouche  de  ses  personnages.  Jetons  maintenant  un  coup- 
d'œil  sur  ceux  de  ses  ouvrages  où  il  se  met  tout-à-fait  en  scène ,  et  oii  il 
raconte  en  son  propre  nom. 

Les  Souvenirs  de  la  Révolution  nous  offrent  une  galerie  de  portraits 
d'après  nature ,  sinon  tous  d'une  parfaite  ressemblance  historique  ,  au 
moins  tous  peints  de  main  de  maître  !  Parmi  ces  tableaux,  que  distinguent 
surtout  l'harmonie  des  tons  et  la  suavité  du  coloris  ,  il  y  a  telles  figures, 
celle  entre  autres  du  colonel  Oudet ,  que  l'on  ne  saurait  comparer  qu'aux 
merveilleuses  têtes  de  Murillo  ,  tant  les  nuances  en  sont  chaleureusement 
fondues  ,  ainsi  que  dans  les  poétiques  créations  du  peintre  espagnol. 


REVUE.   CHRONIQUE.  12  1 

M.  Charles  Nodier  dit  de  ses  Souvenirs  de  Jeunesse,  dans  Itur  dédi- 
cace à  Lamartine  ,  qu'ils  sont  le  plus  intime  de  ses  livres  ,  celui  qui  est 
le  plus  sien,  celui  qu'il  aime  le  mieux,  et  nous  partageons  bien  cette 
prédilection  de  l'auteur  ;  c'est  que  ce  livre  est  pour  nous  comme  le  ré- 
sumé de  tous  ses  livres  ;  et  puis,  c'est  là  surtout  qu'il  faut  étudier  ces 
premières  impressions  du  poète  ,  source  brûlante  où  s'est  colorée  sa  pen- 
sée, où  s'est  trempé  son  style.  Là  ,  nous  retrouvons  révélées  avec  plus 
de  franchise  et  de  naïveté  ces  situations  personnelles  qu'il  avait  prêtées 
déjà  aux  personnages  de  ses  autres  ouvrages..  Enlin,  c'est  là  qu'est  le 
liicmc  qu'il  a  tant  de  fois  depuis  et  si  heureusement  varié;  et  chacun  sais, 
combien  de  plaisir  l'on  éprouve  à  eufendre  le  simple  motif  d'un  air 
après  s'être  laissé  d'abord  ravir  aux  brillantes  fantaisies  qu'y  a  brodées 
le  musicien. 

Les  Souvenus  de  Jeunesse  se  composent  de  quatre  nouvelles  bien 
distinctes. 

Sc'raphine  est  plutôt  un  souvenir  d'enfance  que  de  jeunesse  ;  c'est 
bien  le  premier  amour ,  l'amour  involontaire  et  qui  s'ignore  lui-même  , 
celui  dont  le  souvenir  suffit  à  rajeunir  encore  une  ame  usée  et  flétrie. 
Il  y  a  là  toute  cette  fraîcheur  de  la  matinée  qui  embaume  le  cœur  et 
les  sens ,  et  dont  le  mi'li,  si  radieux  et  si  doré  qu'il  soit^  ne  fera  jamais 
oublier  les  timides  parfums. 

Dans  Clémentine^  voici  le  jeune  homme ,  le  jeune  homme  inquiet  et 
tourmenté,  le  jeune  homme  avec  sa  fougue  indomptable,  avec  sa  joie 
effrénée,  avec  ses  larmes  de  feu.  De  quelle  poésie  passionnée,  de  quelle 
fantastique  exaltation  est  remplie  cette  nouvelle,  et  surtout  la  scène  qui 
la  termine,  cette  dernière  entrevue  des  amans  à  leurs  croisées  pendant 
l'orage,  à  la  lueur  des  éclairs  ,  au  bruit  du  tonnerre  ! 

Dans  Amélie,  c'est  le  jeune  homme  encore  ,  le  jeune  homme  aimant 
avec  tout  ce  qui  lui  reste  d'amour ,  mais  abattu ,  mais  découragé  ,  mais 
n'osant  plus  croire  à  l'avenir,  désespérant  du  bonheur.  C'est  qu'en  effet 
son  cœur,  brisé  déjà  deux  fois,  va  se  briser  de  nouveau  ;  c'est  que  ces 
deux  premières  femmes  qu'il  avait  aimées  sont  mortes ,  et  que  la  troi- 
sième va  lui  mourir  encore  entre  les  bras.  Séraphine  ,  Clémentine ,  Amé- 
lie ,  doux  fantômes  !  Avec  quelle  religieuse  tristesse,  avec  quelle  mélan- 
colie profonde  et  touchante  le  poète  évoque  ces  ombres  chères ,  et  les 
fait  apparaître  et  glisser  devant  nous  si  pâles  et  si  belles ,  voilées  de  leurs 
linceuls  ! 

Mais  pourquoi ,  quand  nous  avons  pleuré  de  toutes  nos  larmes  ces 
trois  jeunes  tilles  ;  pourquoi ,  quand  nos  yeux  sont  tout  mouillés  encore, 
pourquoi  vouloir  nous  faire  sourire?  Ajtrès  Séraphine ,  Amélie  et  Clé- 


123  REVUE    DES    DEUX    M051DES. 

inentine,  pourquoi  Lucrèce  et  Jeannette?  Après  les  plus  purs  el  les  plus 
saints  ravissemens  de  l'amour,  après  ses  transes  les  plus  poignantes  et  les 
plus  cruelles ,  après  le  deuil  et  le  désespoir ,  pourquoi  soudain  l'oubli  du 
cœur  et  les  grossières  consolations  des  sens? La \ie  est  ainsi,  direz-vous. 
Oh  !  oui ,  peut-être.  Pourtant  il  faudrait  ne  pas  l'avouer  avec  tant  de 
sincérité;  il  faudrait  ne  pas  nous  rappeler  si  hautement  combien  nous 
sommes  ingrats  envers  ceux  qui  nous  ont  aimés  et  oublieux  de  nos  plus 
chers  souvenirs.  J'aurais  voulu  que  l'auteur  ne  se  hâtât  pas  tellement 
de  sécher  lui-même  les  pleurs  qu'il  nous  avait  arrachés. 

Mademoiselle  de  Marsan,  qui  fait  en  quelque  sorte  suite  aux  Souve- 
nirs de  Jeunesse ,  est  un  livre  beaucoup  moins  intime  et  beaucoup  moins 
vrai ,  selon  nous.  Ce  n'est  pas  qu'il  n'y  faille  reconnaître  de  bien  remar- 
quables morceaux  ,  entre  autres  l'épisode  de  la  Torre  Maldctla  ,  dans 
lequel  le  supplice  d'Ugolin  et  de  ses  enfans  se  trouve  peint  avec  une  si 
effroyable  vérité  par  l'écrivain  qui  en  a  subi  lui-même  toutes  les  an- 
goisses, toutes  celles  du  moins  qu'il  eu  pouvait  supporter  sans  mourir. 
Mais ,  en  somme  ,  Mademoiselle  de  Marsan  n'est  guère  qu'un  roman  de 
l'école  d'Anne  Radcliffe,  un  roman  criblé  de  trappes  et  de  souterrains  , 
écrit  seulement  comme  écrit  M.  Charles  INodier,  d'un  style  auquel  on 
ne  nous  avait  pas  habitués  dans  ces  sortes  d'ouvrages.  Considéré  sous 
ce  point  de  vue,  c'est  un  essai  curieux  et  vraiment  bien  original. 

he?,  Rêveries ,  qui  viennent  clore  la  série  des  œuvres  de  M.  Charles 
JVodier  ,  sont  en  général  d'ingénieux  et  spirituels  paradoxes,  développés 
avec  une  apparence  de  candeur  et  de  conviction  qui  séduisent  et  en- 
traînent irrésistiblement  ;  on  se  laisse  aller  soi-même  aux  caprices  et 
aux  fantaisies  d'imagination  de  l'écrivain  ,  et  l'on  se  surprend  ensuite 
bien  étonné  de  tout  le  chemin  qu'il  vous  a  fait  faire  dans  le  pays  des 
rêves  et  des  utopies.  Impatienté  que  l'on  est  d'avoir  été  mené  si  loin  , 
on  se  reproche  parfois  alors  la  docilité  naïve  avec  laquelle  on  a  suivi  le 
mystificateur  ,  et  l'on  va  jusqu'à  malicieusement  admirer  combien  dans 
ces  pages  brillantes  ,  que  l'on  avait  lues  d'abord  de  si  bonne  foi ,  la  pué- 
rilité du  fond  contraste  souvent  singulièrement  avec  la  magnificence 
de  la  forme. 

Si  nous  considérons  maintenant  dans  leur  ensemble  les  divers  ou- 
vrages que  nous  avous  rapidement  passés  en  revue  ,  il  semble  que  ce  qui 
les  caractérise  principalement  et  les  classe  surtout  à  part ,  c'est  d'abord 
la  profonde  individualité  dont  ils  sont  empreints,  et  puis  les  qualités 
éminentes  de  leur  style. 

M.  Charles  Nodier  se  Raconte  et  se  révèle  en  effet  lui-même  ,  non- 
seulement  dans  ses  mémoires ,  dans  ses  souvenirs  ,  mais  bien  aussi  dans 


REVUE.   CHRONIQUE.  t  23 

SCS  poèmes,  dans  ses  romans  et  dans  ses  nouvelles  :  c'est  lui  que  nous 
reconnaissons  dans  tous  ses  personnages  ;  c'est  lui  toujours  avec  ses  goûts 
simples  et  naïfs ,  avec  sa  science  aimable  ;  c'est  lui  partout  avec  son 
amour  des  vieux  livres  et  des  fleurs.  Ses  héros  et  ses  héroïnes  sont  tous 
botanistes,  biblioraanes  ou  philologues;  ils  sont  conspirateurs;  ils  sont 
proscrits;  ils  sont  poètes;  ils  sont  exaltés,  mystiques;  ils  sont  parïois 
exagérés  et  visionnaires  ;  ils  sont  tous  un  peu  ce  qu'est  ou  ce  que  fut  leur 
auteur.  En  vérité ,  jamais  écrivain  ne  s'est  peint  ainsi  lui-même  à  cha- 
cune des  pages  de  ses  livres. 

Quant  au  style  de  M.  Nodier,  ce  style  tout  à  la  fois  si  savant,  si  pur, 
si  élégant ,  si  harmonieux  ,  et  dont  l'étude  ne  saurait  être  trop  recom- 
mandée ,  qui  voudrait  y  reprendre  quelque  chose  n'y  trouverait  à  bhlmer 
peut-être  qu'une  excessive  richesse  et  un  peu  de  superflu  dans  sesorne- 
mens.  Il  y  a  là  tant  d'or,  de  perles  et  de  pierres  précieuses,  que  l'étoffe 
disparaît  parfois  sous  la  broderie,  et  que  l'œil  a  peine  alors  à  en  retrouver 
le  tissu.  Mais  n'est-ce  pas  un  très-pardonnable  défaut  qu'une  semblable 
opulence?  JNe  jette  pas  qui  veut  sur  sa  pensée  un  pareil  manteau. 

A.     FONTANEV. 


Dans  un  article  du  dix-septième  numéro  du  Phalanstère ,  intitulé  : 
Obscurantisme  au  dix-neuvième  siècle  ,  M.  Abel  Transon,  ex-saint-simo- 
nien,  se  plaint  amèrement  que  la  Revue  des  Deux  Mondes  ait  refusé  d'in- 
sérer un  article  de  M.  Yictor  Considérant  sur  la  doctrine  de  M.  Fourier. 
La  Revue  des  Deux  Mondes  n'a  fait  aucune  difficulté  d'annoncer  en  son 
temps  le  cours  de  M.  Jules  Lechevalier  au  sujet  de  cette  même  doctrine, 
et  elle  se  réserve  d'examiner,  sous  un  point  de  vue  critique  ,  le  système 
de  M.  Fôurier,  dont  elle  observe  avec  intérêt  le  développement.  La  iîc- 
vue  des  Deux  Mondes  est  amie  de  toute  publicité  ,  et  il  est  faux  d'imputer 
à  ceux  de  ses  rédacteurs  dont  les  travaux  ont  un  caractère  spéciale- 
ment philosophique,  aucune  exclusion  aveugle,  qui  serait  bien  plutôt 
le  propre  des  sectaires  et  des  fanatiques  de  tout  genre.  Mais,  en  même 
temps,  la  Revue  des  Deux  Mondes  ne  se  croit  nullement  obligée,  sous 
peine  d'obscurantisme ,  d'insérer  les  homélies  de  M.  Transon ,  hier 
saint-simonien  et  aujourd'hui  fourie'ristc  :  elle  n'a  pas  jugé  à  propos 
d'insérer  l'article  de  M.  Yictor  Considérant,  parce  que  cet  article  de 
M.  Considérant  et  d'autres  encore,  pour  lesquels  la  Revue  a  été  solli- 
citée, lui  ont  paru  secs,  sans  critique,  d'un  jargon  mathématique  à  la 
fois  et  métaphorique,  sentant  le  disciple  d'une  lieue;  en  un  mot ,  parce 


I2A  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  ces  articles  n'étaient  point  à  la  convenance  de  la  Revue.  Mais  il 
est  permis  à  la  Revue  de  ne  pas  insérer  les  articles  de  M.  Victor  Con- 
sidérant et  de  n'être  pourtant  pas  obscurantiste.  Il  serait  possible  aussi, 
nous  le  croyons  ,  aux  jeunes  et  ardens  philanthropes  qui  rédigent  la 
Phalanstère,  de  vouloir  le  Lien  de  l'humanité ,  de  le  proposer  selon  les 
formes  qui  leur  paraissent  efficaces  ,  et  de  n'être  pourtant  ni  si  âpres 
ni  si  haineux  envers  des  hommes  qui  tendent  au  même  but ,  et  dont 
tout  le  tort  est  de  ne  pas  admettre  leur  spécifique  universel. 


SOUVENIRS 


D'UN   COMMIS  -  VOYACxEUR 


DANS 


L'AMÉRIQUE  DU  SUD. 


I. 


ILh  l^û^(^^m  iS,  (Ùhl^(B^^ 


Après  ma  moil,    clicrs  caniaraJos  , 
Vous  placerez  sur  mon  tomhenii 
Un  petit  broc  de  viii  nouveau  , 
Des  œufs  avec  luic  salaile  , 
Vu  pain  iV  quai'  sous,  un  snucissou, 
Four  passer  la  barque  à  Caron. 


La  Barque  à  Caron  était ,  il  y  a  une  quinzaine  d'années ,  une 
chanson  des  plus  à  la  mode  dans  les  rues  de  Paiis.  Il  n'y  avait 
pas  un  orgue  de  barbarie  qui  n'en  répétât  l'air,  pas  un  carrefour 
un  peu  fréquenté  où  l'on  n'eu  vendît  les  paroles  imprimées  dans 
le  vrai  goût  des  ballades,  c'est-à-dire  sur  une  simple  feuille 
dont  la  vignette  occupait  le  centre ,  tandis  que  le  texte  était  re- 

TOME    VIII.  Q 


126  REVOE  DES  DEUX  MONDES. 

jeté  sur  les  côtés  en  deux  colonnes  serrées.  Le  sujet  de  l'image 
était  on  ne  peut  mieux  choisi  ;  le  graveur  y  avait  représenté 

«   Un  bon  bourgeois  dans  sa  maison 
Le  dos  au  feu,  le  ventre  à  table  ; 
Un  bon  bourgeois  dans  sa  maison 
Caressant  un  jeune  tendron.   » 

C'était,  tant  pour  la  pensée  que  pour  l'exe'cution ,  un  joli  mor- 
ceau de  calcographie  ;  aussi ,  quand  la  vogue  fut  passée  pour 
la  chanson ,  on  ne  put  se  résoudre  à  détruire  l'image  ,  et ,  au  lieu 
d'envoyer  le  reste  de  l'édition  au  pilon,  on  le  fit  partir  pour  l'Amé- 
rique espagnole.  Là,  notre  bon  bourgeois,  se  pre'sentant  sous  le  nom 
du  mauuais  riche  de  la  parabole,  eut  accès  dans  maint  oratoire, 
et  vint  prendre  place  impudemment  près  de  Notre-Dame  de 
Chiquinquira  ,  la  vierge  des  sept  douleurs  \ 

'  Notre-Dame  de  Chiquinquira  a  pris  sou  nom  du  village  dans  lequel  elle 
est  honorée,  village  situé  à  vingt  lieues  au  nord  de  Bogota.  On  vient  de 
toutes  les  parties  de  la  Nouvelle-Grenade  implorer  son  intercession,  et  les 
riches  dons  qui  ornent  son  image,  ainsi  que  les  ex-voto  appendus  aux  murs 
de  la  chjpelle,  témoignent  assez  de  son  crédit  près  du  Père  céleste.  Les 
prières  qu'on  lui  adresse ,  quand  elles  sont  exaucées  ,  le  sont  à  la  lettre , 
de  sorte  que  l'on  doit  bien  peser  ses  paroles  et  se  garder  de  toute  demande 
indiscrète.  On  en  jugera  par  le  fait  suivant,  qui  est  attesté  aussi  diîment 
que  le  fut  jamais  un  miracle. 

Un  pauvre  Indien  revenait  un  soir  vers  son  village  par  un  étroit  che- 
min ,  tracé  le  long  d'un  précipice.  Il  était  gris  comme  tous  les  Indiens 
le  sont  après  un  jour  de  fête,  et  .s'avançant  imprudemment  trop  près  du 
bord  ,  il  sentit  tout  à  coup  la  terre  lui  manquer  sous  les  pieds.  Voyant  sa 
chute  inévitable  ,  sa  première  idée  fut  pour  un  bonnet  neuf  qu'il  avait  acheté 
le  jour  même  à  la  ville.  «  Mon  bonnet  !  mon  bonnet  !  »  s'écria-t-il  en  dis- 
paraissant au  milieu  d'un  tourbillon  de  poussière;  «  bonne  sainte  Vierge 
«  de  Chiquinquira,  sauvez  mon  bonnet!  »  Ses  compagnons  entendirent 
distinctement  la  prière,  et  ne  tardèrent  pas  à  en  voir  l'accomplissement. 
Lorsque  le  nuage  de  poudre  se  fut  dissipé ,  ils  aperçurent  au  fond  du  pré- 
cipice le  malheureux  étendu  sans  mouvement  et  la  tête  fracassée;  mais 
le  bonnet  pour  lequel  la  Vierge  avait  été  invoquée ,  était  préservé  ;  une 
branche  l'avait  arrêté  dans  sa  chute,  et  il  y  restait  suspendu ,  aussi  bril- 
lant, aussi  peu  froissé  que  lorsqu'il  était  encore  dans  la  boutique  du  mar- 
chand. 


LA    BARQUE    A    CARON,  12'] 

Ce  fut  dans  le  petit  village  de  Pie  de  Cuesta,  dans  un  lieu  où  il 
ne  s'était  peut-être  jamais  prononcé  un  mot  de  français,  que  je 
rencontrai  poui"  la  première  fois  mon  Parisien  établi  comme  je 
viens  de  le  dire.  Les  honneurs  ne  l'avaient  point  changé ,  et  il  sem- 
blait rire  lui-même  des  respects  dont  il  était  l'objet.  A  le  voir 
ainsi  avec  sa  mine  réjouie ,  je  ne  me  doutais  guère  qu'il  eût  causé 
la  mort  d'un  homme  et  presque  le  soulèvement  d'une  province. 
Je  ne  tardai  pas  à  l'apprendre. 

Poursuivant  ma  route  vers  Angostura  où  j'avais  besoin  d'ar- 
river très-promptement ,  je  me  trouvai  dès  le  second  jour  forcé 
de  Tn'arrêter  à  Pore,  pour  laisser  reposer  mes  mules.  Contrarié 
de  ce  retard  et  ne  sachant  que  faire  de  ma  personne  jusqu'à  l'heure 
où  la  chaleur  du  jour  m'amènerait  le  sommeil,  je  me  rendis  sur 
la  place  où  étaient  déjà  deux  officiers  en  apparence  aussi  désœu- 
vrés que  moi ,  et  qui ,  pour  passer  le  temps  ,  s'amusaient  à  faire 
battre  des  chiens.  Je  reconnus  l'mi  d'eux  pour  un  Piémontais  avec 
lequel  je  m'étais  trouvé  l'année  précédente  à  Guayaquil.  Je  n'a- 
vais pas  grande  envie  de  renouer  connaissance  ;  mais  avant  que 
j'eusse  pris  mi  parti,  il  m'aperçut,  accourut  vers  moi  les  bras  ou- 
verts ,  et  m'adressant  la  parole  en  français  :  Hé  î  monsieur  Leca- 
cheux,  est-ce  bien  vous  que  je  vois?  quelles  affaires  peuvent 
vous  amener,  cher  ami ,  dans  ce  pays  perdu? 

—  Mais  j'y  viens  peut-être  pour  régler  ce  petit  compte  que 
vous  avez  oublié  de  solder  en  partant. 

—  Fi  donc!  je  le  croirais  si  j'avais  à  faire  à  quelque  porte- 
balle  écossais  :  vous  êtes  trop  cauallero  pour  en  agir  ainsi;  d'ailleurs 
vous  savez  qu'il  n'y  a  rien  à  perdre ,  et  qu'aussitôt  que  la  loi  sur 
les  dotations  militaires  sera  passée ,  vous  serez  le  premier. . . 

—  Brisons-là ,  et  dites-moi  si  ce  n'est  pas  le  commandant  du 
canton  que  vous  venez  de  quitter. 

—  Non ,  c'est  un  officier  qui  n'est  ici  qu'en  passant ,  le  major 
Hospina. 

—  Quoi  !  celui  qui  a  fait  la  guerre  dans  l'Apure,  et  dont  j'ai  en- 
tendu conter  tant  de  traits  de  bravoure  ! 

—  Lui-même  ;  mais  vous  êtes  bien  bon  d'appeler  cela  de  la 
bravoure  :  c'est  une  brutalité  poussée  au  point  de  ne  pas  voir  même 
le  danger.  Du  reste  je  vous  le  donne  pour  l'animal  le  plus  boufton 


128  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  soit  dans  toute  la  république ,  vous  allez  en  juger  par  vous- 
même. 

En  disant  cela  et  sans  attendre  ma  réponse ,  Belmonte  m'en- 
traîna vers  le  major,  qui  était  toujours  à  la  même  place,  essayant 
d'allumer  son  cigare  avec  un  morceau  de  bouteille ,  comme  il 
avait  vu  son  compagnon  le  faire  avec  une  lentille. 

La  présentation  faite ,  et  mon  introducteur  se  cbargeant  du  soin 
de  soutenir  la  conversation,  je  pus  considérer  à  mon  aise  cet  Hos- 
pina  qui  avait  été  si  long-temps  dans  le  Bas-Orénoque  la  terreur 
des  Espagnols.  C'était  un  homme  de  moyen  âge,  très-grand, 
très-fortement  charpenté ,  et  avec  une  tournure  de  tambour- 
major.  Il  avait  la  face  basanée,  ce  qu'il  devait  en  partie  aux  soleils 
des  Llanos,  en  partie  au  mélange  d'un  peu  de  sang  africain ,  comme 
l'indiquaient  ses  cheveux  à  demi  crépus.  Ses  traits  n'avaient  rien 
de  trop  dur,  et  même  ils  auraient  pu  passer  pour  agréables  sans 
un  coup  de  sabre  qui ,  lui  éraillant  l'œil  droit ,  avait  ramassé  en 
boule  sur  le  bas  de  sa  mâchoire  toutes  les  chairs  de  la  joue.  Dans 
ses  manières  on  voyait  l'intention  d'être  poh  ;  du  reste ,  comme 
il  sentait  bien  ce  qui  lui  manquait  sous  le  rapport  de  l'éducation , 
il  se  tenait  sur  ses  gardes ,  parlait  peu,  et  je  ne  lui  aurais  entendu 
dire  aucune  sottise,  si  Belmonte,  avec  un  art  perfide,  ne  l'eût  en- 
traîné à  lâcher  quelques  grands  mots  qu'il  appliqua  à  la  vérité  de 
la  manière  la  plus  plaisante. 

L'honnête  Italien  était  dans  un  ravissement  inexprimable  d'avoir 
pu  me  montrer  son  camarade  sous  un  jour  ridicule.  — Vous  voyez , 
me  dit-il  en  français ,  que  je  n'ai  pas  été  au-delà  de  la  vérité  ; 
mais  c'en  est  assez  pour  une  première  représentation ,  en  atten- 
dant la  seconde,  occupons-nous  du  dîner.  J'ai  reçu  d'Angostura 
des  provisions  fraîches ,  et  je  veux  vous  faire  manger  aujourd'hui 
un  fameux  macaroni. 

A  peine  ce  mot  était-il  prononcé,  que  je  vis  apparaître,  sur  le 
visage  du  colonel ,  une  rougeur  qui  semblait  provenir  autant  de 
honte  que  décolère. — Capitaine  Belmonte,  s'écria-t-il  brusque- 
ment ,  qu'il  ne  soit  plus  question  ,  je  vous  prie  ,  du  Caroni.  Du 
moins  en  ma  présence  ,  choisissez  un  autre  sujet  de  plaisanterie. 

Je  ne  devinais  pas  la  cause  de  tout  cet  emportement ,  mais  \eqiu- 
proquo  sevd  était  assez  étrange  pour  que  j'eusse  quelque  pciiie  à 


I.A     BARQUE    A    CAROiN .  120 

conserver  mon  sérieux.  Pour  Belmontc,  il  ne  songea  pas  à  se  con- 
traindre, et  pendant  cinq  minutes  il  rit  à  s'en  rompre  les  côtes, 
répétant  par  intervalle  les  mots  de  Caroni  et  macaroni,  qui  à  cha- 
que fois  étaient  le  signal  d'une  nouvelle  explosion.  Il  paraissait 
en  avoir  encore  pour  long-temps  lorsqu'à  un  geste  d'Hospina  il 
s'arrêta  tout  court,  et  d'un  ton  presque  suppliant  : — Non,  colonel , 
non  ,  dit-il ,  vous  ne  ferez  pas  usage  de  votre  épée  contre  un  com- 
pagnon ,  contre  un  homme  désarmé.  Je  vous  jure  que  je  ne  par- 
lais pas  de  la  rivière  Caroni ,  mais  d'un  mets  de  mon  pays  dont  le 
nom  sonne  presque  de  même. 

—  Jure  tant  que  tu  voudras,  misérable  bouffon,  je  ne  t'en  croi- 
rai pas  davantage.  Si  tu  n'avais  pas  eu  à  dire  du  mal  de  moi,  tu 
eusses  parlé  mi  langage  chrétien ,  un  langage  que  tout  le  monde 
entend.  Mais  souviens-toi  bien  de  ce  cjue  je  te  promets  ici  :  la 
première  fois  qu'eu  ma  présence  tu  te  serviras  de  ton  jargon  d'hé- 
rétique, je  t'enverrai  le  parler  aux  diables  d'enfer  qui  l'ont  in- 
venté. 

Cela  dit,  le  colonel  tourna  le  dos  et  s'éloigna  rapidement. 

Belmonte,  quand  je  l'avais  connu  dans  le  sud,  ne  jouissait  pas 
d'mie  excellente  réputation ,  mais  personne  du  moins  ne  l'accusait 
de  manquer  de  bravoure ,  et  j'avais  tout  lieu  d'être  surpris  de  la 
mollesse  qu'il  venait  de  montrer.  J'imaginais  qu'après  toutes  les 
choses  dures  qu'il  s'était  laissé  dire  en  ma  présence ,  il  devait  se 
sentir  mal  à  l'aise  avec  moi ,  et  je  me  préparais  à  le  laisser  à  ses 
réflexions ,  lorsque  devinant  ce  qui  se  passait  dans  mon  esprit  : 
—  Qu'avez-vous  donc,  dit-il,  et  pourquoi  cet  air  embarrassé?  je 
crois ,  Dieu  me  pardonne ,  que  vous  êtes  honteux  pour  moi  de  la 
manière  dont  s'est  terminée  cette  affaire. 

—  Si  vous  êtes  satisfait  vous-même,  je  ne  vois  pas  pourquoi  j'en 
prendrais  de  souci. 

—  Oui,  jjarbleu  je  suis  satisfait  et  très-satisfait  d'avoir  pu  me 
tirer  de  ce  mauvais  pas.  Quand  je  vois  venir  à  moi  un  taureau 
furieux  ,  je  me  jette,  s'il  le  faut,  ventre  à  terre.  N'avez-vous  donc 
pas  remarqué  que  l'homme  ne  se  connaissait  plus  et  qu'il  étendait 
déjà  la  main  vers  la  poignée  de  son  vilain  sabre?  Pour  un  rien,  il 
me  le  passait  tout  au  travers  du  coips.  Monsieur  Lecacheux , 
ajouta-t-il  d'mi  ton  plus  sérieux,  songez  bien  que  nous  ne  sommes 


l3o  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  en  Europe ,  et  qu'ici  il  ne  s'agissait  pas  d'un  duel.  Ces  gué- 
rilleros entendent  le  point  d'honneur  tout  autrement  que  nous, 
et  dans  une  querelle  ils  ne  se  feraient  pas  plus  de  scrupule  de  frap- 
per un  lîomaie  sans  armes ,  qu'à  la  guerre  d'attaquer  un  convoi 
séparé  de  son  escorte.  Hospina  du.  reste  est  un  bon  dialjle,  qui  n'a 
point  de  rancune.  S'il  ne  s'est  pas  grisé  en  nous  quittant ,  ce  soir 
nous  serons  les  meilleurs  amis  du  monde.  En  attendant ,  allons 
manger  notre  macaroni ,  et  je  vous  expliquerai  chemin  faisantpour- 
quoi  ce  mot  l'a  mis  si  fort  en  colère. 

—  Hospina  a  eu  toute  sa  vie  la  main  moins  lente  que  l'esprit , 
et  ce  fut  pour  un  mouvement  de  vivacité  du  genre  de  celui  dont 
vous  venez  d'être  témoin,  c]u'il  se  vit  contraint,  il  y  a  cjuelques 
années,  à  quitter  son  pays  natal ,  l'île  de  Porto-Rico,  après  avoir 
coupé  le  nez  à  un  alcade.  Il  vint  alors  à  la  Terre-Ferme  où 
il  n'avait  rien  à  craindre  des  autorités  espagnoles ,  et  s'engagea 
comme  soldat  dans  les  troupes  cjue  Miranda  conduisait  contre  Va- 
lence. Après  la  défaite  des  indépendans  et  le  rétablissement  du 
régime  royal  sous  Monteverde ,  il  se  retira  vers  les  Llanos  où  des 
débris  de  l'armée  patriote  s'étaient  formées  de  petites  guérillas, 
d'abord  insignifiantes ,  mais  qui  ne  tardèrent  pas  à  acquéi'ir  de 
l'importance.  S'étant  fait  remarquer  par  diverses  actions  d'une 
audace  peu  commune ,  il  parvint  à  réunir  autour  delui  une  troupe 
avec  laquelle  ,  pendant  près  de  deux  ans ,  il  harcela  incessamment 
les  royalistes.  S'il  avait  eu  quelques  talens  militaires,  il  aurait  été 
maître  de  tout  le  canton;  mais  il  ne  sut  jamais  profiter  d'un  avan- 
tage ,  et  il  tomba  dans  toutes  les  embuscades  qu'on  voulut  se  don- 
ner la  peine  de  lui  préparer. 

Très-souvent  battu,  mais  jamais  découragé,  il  parvint  à  se 
maintenir  jusqu'à  l'époque  où  Bolivar  entrant  avec  les  troupes 
grenadines  dans  les  provinces  de  Venezuela ,  y  proclama  la  guerre 
à  mort. 

Vous  savez  que  du  côté  des  républicains  comme  les  munitions 
étaient  rares,  au  lieu  de  fusiller  les  prisonniers,  on  leur  coupait 
la  tète.  Chaque  soldat  au  besoin  servait  d'exécuteur,  et  il  n'était 
pas  rare  de  voir  des  officiers ,  surtout  ceux  qui  appartenaient  aux 
anciennes  guérillas,  mettre  eux- mêmes  la  main  à  l'œuvre.  Vingt 


LA   BARQUE    A    CARON.  l3{ 

fois  il  est  arrivé  à  Hospina  d'arracher  le  sabre  à  la  inain  mal  assu- 
rée d'un  novice ,  et  de  se  l'aire  bourreau  par  compassion  ,  car,  je 
vous  le  répète  ,  il  n'a  dans  le  caractère  rien  de  cruel. 

Quand  Morillo  eut  relevé  dans  ce  pays  l'étendard  royal,  Hos- 
pina retourna  à  sa  vie  de  guérillero,  et  servit  utilement  la  cause 
républicaine.  Du  reste,  il  refusa  constamment  de  se  joindre  aux 
autres  chefs  patriotes  ,  qui ,  ayant  des  troupes  plus  nombreuses  , 
prétendaient  exercer  une  autorité  supérieure.  Il  continua  à  faire 
bande  à  part  jusqu'à  l'arrivée  de  Bolivar,  pour  qui  il  avait  vme 
profonde  vénération  ,  et  aux  ordres  ducpvel  il  alla  tout  d'abord  se 
placer. 

L'armée  réunie  sous  les  ordres  du  libérateur  ne  trouvait  pas 
pour  subsister  les  mêmes  facilités  que  les  petits  corps  isolés  qui 
jusque-là  avaient  tenu  la  campagne.  Les  province:;  de  Casanare  et 
d'Apuré ,  théâtre  d'une  guerre  longvie  et  destructive ,  n'oifraient 
plus  que  de  minces  ressources ,  et  il  fallut  songer  à  faire  venir  du 
bétail  des  provinces  situées  sur  la  rive  droite  de  l'Orénoque.  Les 
habitans,  qui  voyaient  le  paiement  fort  incertain ,  et  qui  d'ailleurs 
étaient  poussés  sous  main  par  les  moines  des  missions ,  ne  s'em- 
pressaient pas  de  fournir  leur  contingent ,  de  sorte  que  le  général 
en  chef,  afin  d'activer  un  peu  leur  zèle ,  jugea  convenable  de  leur 
dépêcher  Hospina. 

Peu  de  jours  avant  le  départ  de  notre  ami ,  il  était  arrivé  à  An-  • 
gostura  un  bâtiment  français  avec  une  de  ces  cargaisons  que  vous 
aviez  alors  l'insolence  de  nous  envoyer.  C'étaient  de  vieux  habits 
mis  à  neuf,  des  vins  tournés ,  des  huiles  rances ,  des  olives  pourries, 
et  avec  tout  cela  une  édition  complète  du  Guillaume -Tell  de 
Florian,  traduit  en  espagnol ,  et  deux  ou  trois  ballots  d'un  certain 
pont-neuf,  la  Barque  à  Caron.  Toutes  ces  raretés  furent  enlevées 
dans  trois  jours.  Hospina,  cjui  venait  d'être  élevé  au  grade  de  ma- 
jor, voulant  avoir  une  tenue  conforme  à  son  rang,  se  donna  un 
équipement  complet ,  et  se  couvrit  de  clinquantde  la  tête  aux  pieds. 
Mais  comme  il  ne  songeait  pas  seulement  à  orner  l'extérieur  de  sa 
personne ,  il  fit  aussi  emplette  d'un  Guillaume-Tell ,  et  reçut  par- 
dessus le  marché  un  exemplaire  de  la  chanson.  Un  cuisinier  fran- 
çais qu'avait  le  général ,  lui  traduisit  le  titre  ,  et  lui  expliqua  que 
passer  labarqueà  Caron  ou  mourir,  c'était  justementla  même  chose. 


l33  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Notre  lionime ,  ainsi  initié  aux  métaphores  des  ponts  neufs , 
partit  pour  remplir  sa  mission.  Grâces  à  ces  manières  insinuantes 
que  vous  lui  connaissez ,  il  y  obtint  de  grands  succès  ;  mais  ce  ne  fut 
pas  sans  peine  ,  car  ayant  jusque-là  borné  ses  excursions  aux  pro- 
vinces de  la  rive  gauche  ,  le  pays  dans  lequel  il  se  trouvait  mainte- 
nant lui  était  presque  complètement  inconnu.  Un  beau  soir  ,  que 
se  croyant  libre  de  tout  soin  jusques  au  lendemain  ,  il  pesait  avec 
une  mûre  attention  les  mérites  relatifs  d'un  flacon  de  genièvre  et 
d'une  bouteille  de  rhum ,  voilà  qu'un  estafette  arrive  du  quartier- 
ge'néral  et  lui  remet  une  dépêche  conçue  à  peu  près  en  ces  termes  : 
«  Le  libérateur  est  informé  que  dans  le  village  de  San-Luis  ou  dans 
quelques  fermes  des  environs  ,  il  se  trouve  maintenant  un  capu- 
cin catalan ,  le  frère  Jean  de  Dieu  ,  dont  les  desseins  sont  plus  que 
suspects ,  et  dont  les  discours  tendent  à  égarer  l'opinion  du  peuple 
en  lui  faisant  croire  à  de  prétendus  succès  obtenus  parles  Espagnols; 
la  présence  de  ce  religieux  dans  mi  canton  peu  aifectionné  au  régime 
républicain  pouvant  entraùier  de  graves  mconvéniens  ,  le  major 
Hospina ,  aussitôt  après  la  présente  reçue  ',  fera  saisir  ledit  capu- 
cin et  lui  fera  passer  immédiatement  le  Caroni  ^ .  Sous  aucun  pré- 
texte ,  il  ne  sera  sursis  à  l'exécution  de  cet  ordre.  » 

Le  major  n'avait  jamais  entendu  prononcer  le  nom  de  la  rivière 
Caroni,  mais  il  avait  encore  la  mémoire  toute  fraîche  delà  barque 
à  Caron  et  de  l'explication  du  cuisinier.  — Ha  !  ha  !  se  dit-il  à  lui- 
même  ,  le  général  jjarle  en  paraboles,  c'est  sans  doute  une  précau- 
tion pour  le  cas  où  on  eût  intercepté  la  dépêche  ;  d'ailleurs  il  sait 
bien  que  ses  paroles  ne  tombent  pas  dansl'oreille  d'un  sourd.  Holà! 
planton  ,  qu'on  me  fasse  venir  l'alcade. 

L'alcade  arrive  tout  trembant  d'être  appelé  à  pareille  heure. 

—  Monsieur  l'alcade,  vous  allez  me  trouver  un  guide  qui  parte 
ce  soir  même  avec  quatre  hommes  et  un  caporal,  pour  m'amenez 
le  capucin  qui  se  cache  dans  les  environs  de  San-Luis. 

—  Mais,  monsieur  le  major,  je  n'ai  pas  connaissance... 

—  Silence  !  combien  y  a-t-il  d'ici  à  San-Luis  ? 

'  Le  Caroni  est  une  rivière  qui  se  jette  dans  l'Orénoque  à  trente  lieues 
environ  au-dessous  d'Angostura  ,  et  qui,  anciennement,  était  une  dos  li- 
mites du  territoire  des  Missions  des  capucins  catalans. 


LA    BARQUE    A    CARON.  l33 

—  Quatre  lieues  et  un  bon  bout.  Mais ,  monsieur  le  major... 

— Silence  !  nos  hommes  devraient  être  ici  avant  midi,  mais  met- 
tons jusqu'au  soir.  Si  à  l'angélus  ils  ne  sont  pas  arrivés ,  il  y  aura 
pour  vous  une  amende  de  3oo  piastres ,  et  vos  vaches  laitières  me 
répondront... 

— Mais,  monsieur  le  major.., 

— Comment!  chien  de  godo  ' ,  manant,  mal  élevé,  tu  as  l'audace  de 
m'interrompre  !  Hé  bien  !  c'est  toi-même  qui  serviras  de  guide  ,  et 
si  demain  avant  midi  tu  n'es  pas  ici  avec  le  moine ,  je  te  fais  fusil- 
ler. Allons,  à  cheval  toutle  monde,  et  qu'on  m'attache  ce  gaillard- 
là  à  la  selle ,  de  peur  que  le  vent  ne  l'emporte. 

Personne  n'avait  plus  envie  de  faire  d'observations,  et  en  moins 
d'mi  quart  d'heure ,  l'alcade  ,  bien  amarré  et  bien  escorté ,  était  en 
route  pour  San-Lviis. 

Le  lendemain  ,  Hospina  en  s'éveillant  songea  tout  d'abord  à  la 
dépêche  de  la  veille.  La  commission  dont  il  se  voyait  chargé  le  tra- 
cassait,  non  qu'il  eût  le  moindre  doute  sur  le  sens  du  message; 
mais  il  n'était  accoutumé  à  traiter  ces  sortes  d'affaires  qu'avec  des 
militaires ,  ou  tout  au  plus  avec  des  pékins  ,  et  ici  il  avait  affaire  à 
un  homme  d'église.  Les  impressions  reçues  dans  son  enfance  lui 
revenaient  alors ,  et  il  avait  beau  se  dire  que  le  moine  était  un 
Espagnol ,  un  godo ,  il  ne  parvenait  pas  à  se  mettre  l'esprit  en 
repos. 

—  Diable  d'idée  qu'a  eue  le  libérateur,  disait-il  en  grommelant, 
tandis  qu'il  parcourait  sa  chambre  à  grands  pas.  Je  voudrais  que  la 
chose  fût  finie  et  n'avoir  plus  à  y  songer.  J'espère  qu'enfin  ils  vont 
arriver. 

Alors  il  allait  regarder  à  la  porte  ;  puis  par  désœuvrement  il  al- 
lumait un  cigare  ou  avalait4in  trait  d'eau-de-vie  ,  et  recommen- 
çait à  se  promener.  • 

Sur  le  midi  enfin  ,  il  aperçut  au  loin  dans  le  Llano  la  banderolle 
tricolore  des  lances ,  et  bientôt  il  vit  paraître  ses  cavaliers ,  ayant 

'  Le  mot  de  godo  (Goth),  en  Colombie,  est  employé  ,  depuis  la  révolu- 
tion, pour  désigner  les  Espagnols  en  tant  qu'attachés  aux  intérêts  de  la  mé- 
tropole, et  s'applique  également  aux  créoles  qui  tenaient  pour  l'ancien  ordre 
de  choses. 


l34  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

au  milieu  d'eux  le  capucin.  C'était  par  pur  hasard  qu'on  l'avait 
rencontré ,  car  l'alcade ,  tout  en  étant  bien  loin  de  soupçonner 
les  desseins  d'Hospina,  était  fermement  résolu  à  ne  pas  découvrir 
la  retraite  du  révérend  père,  dès  que  celui-ci  croyait  avoir  intérêt 
à  la  tenir  cachée.  Prévoyant  donc  que  de  nouvelles  représentations 
ne  seraient  point  écoutées,  et  sentant  que  toute  résistance  ouverte 
serait  folie  ,  il  s'était  borné  à  garder  un  silence  absolu ,  et  depuis 
l'instant  du  départ,  ni  les  menaces  ni  les  coups  n'avaient  pu  lui  arra- 
cher le  moindre  renseignement.  Pour  le  moine,  il  savait  fort  bien 
que  les  républicains  ne  lui  faisaient  aucun  tort  en  le  considérant 
comme  un  ennemi,  et  d'ordinaire  il  se  tenait  sur  ses  gardes;  mais 
il  n'imaginait  pas  qu'on  osât  mettre  la  main  sur  lui  un  dimanche, 
et  ce  fut  ce  qui  le  perdit.  On  le  saisit  lorsqu'il  se  rendait  à  l'église 
où  il  devait  prêcher  un  beau  sermon  contre  les  insurgés  et  leur» 
alliés ,  les  hérétiques  anglais. 

Hospina  avait  élé  fort  impatient  de  voir  arriver  le  capucin,  mais 
dcuis  ce  moment  il  eût  donné  beaucoup  pour  que  les  soldats  ne 
l'eussent  pas  rencontré.  Il  se  sentait  à  chaque  instant  plus  irrésolu, 
et  déjà  il  songeait  à  envoyer  directement  à  Bolivar  le  prisonnier, 
lorsque  celui-ci,  sautant  en  bas  de  sa  monture,  comme  eût  pu.  le 
faire  un  cavalier  de  profession ,  et  s'avançant  à  pas  précipités ,  lui 
demanda  sans  autre  préambule  depuis  quand  les  religieux  de  St.- 
François  relevaient  de  l'autorité  militaire? 

—  Il  n'y  a  qu'un  bandit  comme  toi ,  ajouta-t-il  en  s'échauffant , 
qui  soit  capable  de  troubler  un  prêtre  dans  l'exercice  de  son  saint 
ministère  ;  mais  sois  certain  que  j'en  écrirai  à  tes  chefs,  et  que  je  te 
ferai  casser  ignominieusement. 

—  Pour  ce  qui  est  de  mes  chefs ,  repartit  Hospina  à  qui  le  ton  al— 
tier  du  moine  avait  déjà  rendu  sa  crémière  résolution,  pour  ce 
qui  est  de  mes  chefs,  je  suis  tranquillei^  et  je  n'ai  agi  que  sur  l'ordre 
exprès  du  libérateur. 

—  Le  libérateur,  le  libérateur!  dis  le  libertin ,  l'athép.  Ce  sont  là 
les  titres  qui  conviennent  à  un  homme  traître  à  son  roi  comme  à 
son  Dieu.  Mais  il  n'en  a  pas  pour  long-temps  encore  à  fouler  les 
honnêtes  gens,  et  cette  fois-ci  il  ne  s'enfuira  pas  comme  il  a  fait  tant 
d'autres.  Il  sera  pendu,  lui  et  tous  les  brigands  qui  l'entourent. 

— Ce  ne  sera  pas  toi  qui  vivras  pour  le  voir,  moinaillon  du  diable , 


LA    BARQUE    A    CARON.  I 35 

cria  le  major  tout  hors  de  lui  eu  entendant  parler  si  irrévérencieu- 
sement de  Bolivar,  car  sur  l'heure  je  te  vais  faire  expédier  ton 
passeport  pour  l'autre  monde. 

Le  capucin  se  croyait  trop  bien  protégé  par  sa  robe  ,  pour  sup- 
poser que  la  menace  fût  sérieuse;  aussi,  après  avoir  jeté  à  son 
interlocuteur  un  regard  de  mépris  :  — Va ,  dit-il ,  je  sais  bien  que, 
tout  pervers  que  tu  es,  tu  n'oserais  faire  tomber  un  cheveu  de  ma 
tête  ;  ne  pense  donc  pas  m'effrayer ,  et  garde  pour  tes  pareils  tes 
grossières  plaisanteries. 

— Tu  vas  voir  si  je  plaisante  ;  lanciers ,  emmenez  le  prisonnier 
dans  la  cour...  halte...  Allons,  père,  as-tu  recommandé  ton  ame 
à  Dieu? 

Le  moine ,  plein  d'une  folle  confiance ,  se  contenta  de  hausser 
les  épaules  ,  et  ne  daigna  pas  même  tourner  la  tête  vers  le  major, 
qui  s'était  placé  derrière  lui. 

—  Allons,  père,  regarde  ton  nombril. 

Le  père ,  peu  familier  avec  l'argot  des  camps ,  ignorait  que  c'é- 
tait là  le  mot  d'usage  pendant  la  guerre  à  mort  pour  avertir  les 
prisonniers  de  tendre  le  cou.  Il  s'imagina  qu'on  avait  par  dérision 
attaché  quelque  chose  à  son  cordon  ;  pour  s'en  assurer,  il  baissa  la 
tête,  et  dans  le  même  instant  un  coup  de  sabre,  porté  par  mie  main 
exercée  ,  la  fit  voler  loin  du  tronc. 

La  nouvelle  de  cette  sanglante  exécution  se  répandit  prompte- 
ment  dans  tout  le  pays ,  et  y  excita  la  plus  vive  indignation  contre 
le  gouvernement,  de  qui  on  croyait  l'ordre  émané.  Des  murmures 
on  passa  bientôt  à  un  soulèvement  déclaré  ,  et  pour  commencer  on 
tomba  de  toutes  parts  sur  les  détachemens  qu'Hospina  tenait  en 
campagne.  Lui-même,  attaqué  àl'improvisle,  ne  parvint  à  s'échap- 
per qu'en  sautant  sur  une  cavallequi  paissait  par  hasard  devant  sa 
maison.  Il  fit  ainsi  sans  selle  ni  bride  une  traite  de  plus  de  dix  lieues, 
aiguillonnant  sa  monture  avec  la  pointe  du  poignard  à  défaut 
d'éperons,  et  entendant  presque  toujours  distinctement  le  bruit 
des  pas  de  ceux  qui  le  poursuivaient. 

En  apprenant  cette  belle  équipée  et  les  suites  qu'elle  avait  eues, 
Bolivar  entra  dans  une  effroyable  colère.  Au  premier  moment,  il 
ne  parlait  de  rien  moins  que  de  faire  fusiller  Hospina ,  et  comme 
alors  la  justice  était  fort  expéditive,  on  ne  peut  dire  quel  aurait  été 


l36  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  sort  du  pauvre  diable,  s'il  se  fût  présenté  inopine'ment.  Mais  ayant 
un  si  mauvais  compte  à  rendre  du  détachement  qui  lui  avait  été 
confié,  il  n'était  nullement  pressé  d'arriver,  et  il  le  fut  bien  moins 
encore,  lorsqu'ayant  conté  son  aventure  à  un  camarade,  celui-ci 
lui  fit  apercevoir  l'étrange  bévue  qu'il  avait  commise. 

Tout  honteux  de  sa  sottise ,  Hospina  n'en  continua  pas  moins  sa 
route  vers  Angostura  ,  où  le  gardien  des  capucins  se  rendait  égale- 
ment pour  demander  justice  de  ce  meurtre  à  Bolivar.  Par  un  hasaixl 
singulier,  il  arriva  que  tous  deux  entraient  dans  la  salle  d'audience 
au  même  moment  et  par  des  portes  opposées.  En  apercevant  la 
robe  grise ,  Hospina  crut  avoir  devant  les  yeux  l'ombre  du  nioine 
qu'il  avait  égorgé.  Il  recula  de  deux  pas ,  poussa  un  faible  cri 
et  tomba  à  terre ,  agité  d'effrayantes  convulsions.  Il  fallut  l'em- 
porter. 

Cette  scène  inattendue  divertit  prodigieusement  Bolivar.  Il 
était  déjà  fort  adouci  par  les  explications  que  lui  avaient  données 
les  amis  du  colonel ,  et  il  jugea  que  sa  faute  était  suffisamment  ex- 
piée par  la  belle  peur  qu'il  avait  eue.  Le  gardien  donc  fut  renvoyé 
dans  son  couvent  avec  de  belles  paroles ,  et  il  ne  fut  plus  question 
de  cette  affaire. 

Quelques  jours  après,  le  général,  qui  avait  entièrement  rendu 
ses  bonnes  grâces  à  Hospina,  voulut  se  faire  conter  l'aventure  par 
lui-même.  Notre  homme  fit  son  récit  avec  un  sang-froid  imper- 
turbable, au  milieu  des  éclats  de  rire  universels;  puis,  tirant 
son  sabre  et  le  présentant  par  la  poignée  :  Voilà ,  dit-il ,  mon  gé- 
néral, ce  qui  a  servi  à  faire  la  barbe  au  pauvre  capucin.  Si  j'osais 
prier  votre  excellence  de  l'accepter.... 

—  Pour  le  coup  cela  devient  trop  fort,  s'écria  Bolivar  en  sautant 
de  son  hamac ,  il  faut  que  la  frayeur  ait  enlevé  à  cet  animal  le  peu 
de  jugement  qu'il  avait...  Homme  de  Dieu,  me  prends-tu  donc 
pour  le  bourreau ,  que  tu  veux  me  faire  présent  de  ton  odieux 
tranche-tête  ? 

—  Non  ,  mon  général ,  je  sais  bien  que  vous  ne  vous  mêlez  pas  de 
ces  détails,  comme  nous  autres  pauvres  officiers  sommes  quelque- 
fois obligés  de  le  faire  ;  mais  vous  ne  m'avez  pas  laissé  achever, 
et  il  me  reste  encore  à  conter  le  plus  plaisant  de  l'affaire. 

Votre  excellence  saura  donc  que  ce  scélérat  de  moine  portait 


LA    BARQUE    A    CARON.  187 

autour  du  cou  un  paquet  de  linge  comme  un  collier  pour  le  goitre. 
Mais  que  croyez-vous  qu'il  y  avait  dedans?  du  sel  d'Antioquia, 
de  l'éponge  brûlée?  Pas  du  tout...  Vingt-cinq  bons  doublons  d'or, 
mon  général,  que  le  brigand  y  avait  cousus.  Hé  bien!  cette  mé- 
chante lame  ,  dont  on  ne  donnerait  pas  deux  quartillos  ,  a  coupé 
le  cou  et  les  doublons  comme  elle  eût  fait  d'une  banane  ;  et  pas 
une  brèche  !  on  peut  le  voir. 

Lecacheux,  commis-voyageur. 


ORIGINE 


DE 


L'ÉPOPÉE  CHEVALERESQUE 

DU  MOYEN  AGE. 

SIXIÈME    JLBÇON.  —  III"    ARTICLE.    ' 


]â(DmiiSÎ^  3>^(D^jSS!î<iiiI0^. 


Les  deux  premières  divisions  de  mon  sujet  ont  été  consacrées 
à  donner  une  ide'e  générale  de  l'épopée  chevaleresque  du  xii''  et 
xiii'  siècles,  tant  de  celle  qui  roule  dans  le  cycle  carlovingien  , 
que  de  celle  comprise  dans  le  cycle  de  la  Table  ronde.  J'ai  tâché, 
dans  ces  essais ,  d'indiquer  soit  les  caractères  propres  et  parti- 
cuUers  de  chacun  de  ces  deux  grands  systèmes  d'épopée  ,  soit 
leurs  cai-actères  commvms.  Je  me  suis  soigneusement  abstenu  de 
toute  prévention,  de  toute  conjecture,  de  toute  hypothèse  ten- 
dante à  attribuer  aux  Provençaux  la  moindre  influence  sur  la 
ciéation  ou  la  culture  de  ces  deux  grandes  branches  de  l'épopée 
du  moyen-âge;  je  n'ai  rien  dit  dans  la  vue  de  contester  l'opinion 
jusqu'à  présent  accréditée,  suivaiît  laquelle  les  fictions  chevale- 
resques des  deux  cycles  seraient  d'invention  française  ou  nor- 
mande, et  dans  l'un,  comme  dans  l'autre  cas,  auraient  été  pri- 

'  Voyez  les  livraisons  du  i<'   et  du  i5  septembre. 


ROMANS    PROVENÇAUX.  1  3q 

mitivement  rédigées  en  français.  J'ai  voulu  uniquement  noter 
les  particularités  caractéristiques  des  fictions  dont  il  s'agit,  ab- 
straction laite  de  leur  origine ,  sauf  à  chercher  plus  tard  si ,  de 
l'idée  générale  que  j'en  aurais  d'abord  donnée,  ne  résulteraient 
pas  quelques  lumières  pour  découvrir  cette  origine  supposée 
inconnue,  et  pour  constater  la  part  qu'y  pourraient  avoir  les 
Provençaux. 

Le  moment  est  venu,  pour  moi ,  de  procéder  à  cette  recher- 
che ,  mais  je  crois  bien  faire  de  rappeler  et  d'examiner  aupa- 
ravant l'opinion  généralement  accréditée  à  ce  sujet.  En  avoir 
démontré  l'étrange  fausseté  ,  ce  sera  déjà  avoir  fait  un  pas  vers 
la  preuve  de  l'opinion  contraire. 

On  ne  s'est  pas  contenté  de  nier  ou  de  méconnaître  l'interven- 
tion des  Provençaux  dans  la  culture  de  l'épopée  chevaleresque  : 
on  a  avancé  quelque  chose  de  beaucoup  plus  absolu  ;  on  a  sou- 
tenu qu'ils  n'avaient  jamais  eu  d'autre  poésie  que  leur  poésie 
lyrique ,  qu'ils  n'avaient  jamais  cultivé  les  genres  épiques  ;  ce 
qui  impliquerait ,  de  leur  part ,  une  sorte  d'aversion  ou  d'inca- 
pacité pour  ces  genres. 

Ceux  qui  ont  avancé  les  premiers  une  pareille  assertion  ,  ne  se 
sont  probablement  pas  aperçus  de  tout  ce  qu'elle  avait  d'invrai- 
semblable :  ils  n'ont  pas  eu  l'air  de  soupçonner  qu'ils  affirmaient 
un  fait  qui ,  s'il  était  vrai ,  serait  des  plus  extraordinaires ,  et 
même  unique  en  son  genre.  Ce  serait,  en  effet,  un  phénomène 
inoui  que  celui  de  populations  douées  de  facultés  poétiques  in- 
contestables ,  et  ayant  une  poésie  à  elles,  qui  n'eussent  pas  songé 
à  faire  entrer  dans  cette  poésie  ce  qui  en  était  le  thème  le  plus 
naturel ,  le  plus  simple  et  le  plus  fécond ,  je  veux  dire  le  récit , 
sous  une  forme  quelconcjue  ,  des  événemens  locaux.  Et  l'omis- 
sion serait  ici  d'autant  plus  singulière ,  que  les  événemens  sur 
lesquels  elle  aurait  porté  étaient  de  leur  nature  très-poétiques , 
très-propres  à  faire  impression  sur  l'imagination  vive  et  mobile 
des  peuples  au  milieu  desquels  ils  se  passaient.  Chez  tout  peuple 
fait  pour  avoir  une  poésie  ,  c'est  toujours  par  des  tentatives  pour 
perpétuer  le  souvenir  des  événemens  nationaux  qu'elle  com- 
mence. La  poésie  lyrique  supposant  toujours  un  certain  dévelop- 


Î^O  IREVUE    DES    DEUX    MONDES. 

pement  de  la  réflexion  ,  une  certaine  capacité  de  démêler  et  de 
rendre  les  diverses  nuances ,  les  divers  degrés  d'un  même  senti- 
ment, vient  et  se  perfectionne  d'ordinaire  plus  tard  que  l'épopée. 
Encore  une  fois ,  si  les  Provençaux  avaient  fait  exception  à  ce 
fait  naturel ,  cette  exception  serait  un  pliénomène  à  expliquer  : 
on  aurait  eu  tort  de  n'en  être  pas  frappé  ,  d'autant  mieux  cpie  la 
surprise  aurait  probablement  été  bonne  à  quelque  chose  ;  elle  au- 
rait mené  à  examiner  de  plus  près  une  hypothèse  contraire  à  la 
marche  ordinaire  de  l'esprit  humain ,  et  l'examen  en  aurait 
bientôt  fait  reconnaître  la  fausseté.  On  se  serait  bientôt  assuré  que 
les  anciens  Provençaux  ,  même  en  les  supposant  étrangers  à  l'in- 
vention et  à  la  culture  de  l'épopée  chevaleresque  proprement 
dite ,  n'en  eurent  pas  moins  beaucoup  d'autres  productions  du 
genre  épique ,  et  que  leur  littérature  ne  s'écarta  jamais ,  à  cet 
égard,  de  la  loi  générale  de  toutes  les  littératures. 

Il  y  a  une  grande  légèreté  à  supposer ,  comme  on  le  fait  d'or- 
dinaire ,  du  moins  implicitement ,  que  ce  fut  seulement  aux  xii  " 
et  xiii'=  siècles ,  et  seulement  dans  le  nord  de  la  France ,  que  les 
incidens  de  la  longue  lutte  des  chrétiens  et  des  Arabes  d'Espa- 
gne ,  sur  la  frontière  des  Pyrénées ,  devinrent  des  sujets  de  poé- 
sie populaire.  Les  populations  du  midi  avaient  été  infiniment 
plus  intéressées  que  celles  du  nord  aux  chances  de  cette  lutte  ; 
elles  y  avaient  pris  une  beaucoup  plus  grande  part  ;  et  il  est  évi- 
dent que  si  elle  dut  être  quelque  part ,  dans  la  Gaule ,  un  thème 
de  poésie  ,  ce  dut  être  d'abord  dans  la  Gaule  méridionale.  Voilà 
ce  que  diraient  le  raisonnement  et  la  vraisemblance,  s'il  n'y 
avait  des  faits  pour  le  dire  encore  plus  haut. 

Deux  monumens  très-curieux  prouvent,  de  la  manière  la  plus 
incontestable ,  que  déjà  plusieurs  siècles  antérieurement  à  toutes 
les  épopées  du  cycle  de  Charlemagne  aujourd'hui  existantes ,  il 
y  avait ,  chez  les  peuples  de  langue  provençale ,  des  fictions  ro- 
manesques qui  roulaient  sur  les  guerres  et  les  relations  habi- 
tuelles de  ces  peuples  avec  les  Arabes  d'Espagne ,  ou  les  Sarra- 
sins ,  comme  ils  disaient. 

Le  premier  de  ces  monumens  est  une  e.spècc  do  légende,  com- 
posée dans  la  première  moitié  du  ix"  siècle ,  sur  la  fondation  de 


ROMANS    PROVENÇAUX.  X^l 

la  fameuse  abbaye  de  Conques  ,  dans  le  Rouergue.  Cette  légende 
est  une  fiction  très-originale  et  très-poétique ,  fondée  en  entier 
sur  riiypotlièse  d'une  guerre  prolongée  entre  les  Arabes  et  les 
montagnards  du  Rouergue ,  guerre  qui  n'eut  jamais  lieu  que 
dans  l'imagination  du  romancier  légendiste. 

Le  second  monument  n'est  pas  aussi  ancien  que  le  précédent, 
on  ne  peut  pas  lui  assigner  une  date  plus  reculée  qite  loio  ;  mais, 
à  cette  date ,  il  est  encore  de  près  d'un  siècle  antérieur  aux 
troubadours.  Du  reste,  le  texte  de  ce  monument  est  perdu  :  on 
n'en  a  plus  aujourd'bui  qu'un  extrait,  mais  cet  extrait,  si  in- 
complet et  si  désordonné  qu'il  soit ,  n'en  est  pas  moins  curieux 
au-delà  de  toute  expression. 

Il  ne  s'agit ,  en  effet ,   de  rien  moins  que  de  l'histoire   toute 
romanesque  d'un  chevalier  toulousain ,   histoiie   dans  laquelle 
les  pi'incipaux  incidens  de  VOdj'ssée  d'Homère  sont  entrelacés  et 
coordonnés  avec  des  fictions  romanesques  originales  dans  les- 
quelles il  est  expressément  fait  allusion  à  des  faits  de  l'histoire 
des  Arabes  d'Espagne  ,  dont  la  date  et  les  personnages  sont  con- 
nus. Tout  ce  que  l'on  sait  de  cette  fiction  résultant  de  données  si 
disparates  entre  elles  ,  autorise  à  supposer  qu'elle  était  assez  dé- 
veloppée ,  très-populaire ,  et  que  l'intérêt  en  reposait ,  en  grande 
partie ,  sur  la  curiosité  et  l'admiration  qu'inspiraient  alors  aux 
populations  du  midi  les  Arabes  d'Espagne ,  dont  la  culture  et 
la  grandeur  n'étaient  point  encore  déchues. 

Il  est  un  troisième  et  dernier  document  poétique  qui ,   sans 
avoir  l'importance  des  précédens ,  mérite  néanmoins  d'être  rap- 
pelé ici.   C'est  une  légende  en  vers  provençaux  sur  sainte  Foy 
d'Agen ,  vierge   et  martyre ,  particulièrement  vénérée  autrefois 
dans  tout  le  midi  de  la  Gaule ,  et  sujet  de  beaucoup  de  narra- 
tions pieuses.  Celle  dont  je  veux  parler  fut ,  à  ce  qu'il  parait , 
composée  dans  la  seconde  moitié  du  xi"  siècle  ,  et ,  dans  ce  cas , 
elle  est  antérieure  à  la  période  des  troubadours.  On  n'en  a  plus 
aujourd'hui  que  les  vingt  premiers  vers,  cités  par  le  président  Fau- 
chet  dans  son  ouvrage  sur  les  Origines  de  la  langue  et  de  la  poésie 
françaises.  Si  court  qu'il  soit,   ce  fragment  ne  laisse  pas  d'être 
d'un    certain    intérêt  pour   l'histoire   littéraire    du   midi   de  la 

TOME     V!II.  lO 


1^1  REVUE    DES    DEUX    iMONDES. 

France.  Il  ne  constate  pas  seulement  qu'il  y  avait,  au  xi'  siècle, 
des  It'igcndes  provençales  de  foiine  épique  ou  narrative  ;  il  nous 
apprend  quelque  chose  de  plus  particulier  :  il  nous  apprend 
qu'il  existait  dès  lors  une  classe  de  jongleurs  anibulans  qui  chan- 
taient ces  légendes  de  ville  en  ville  dans  les  contrées  de  langue 
provençale,  et  même,  à  ce  qu'il  paraît,  au-delà  des  Pyrénées, 
en  Aragon  et  en  Catalogne. 

Ces  faits  auxquels  je  pourrais ,  au  besoin,  en  ajouter  plus  d'un 
autre ,  ne  laissent ,  ce  me  semble ,  aucun  doute  sur  la  conclusion 
très-générale  que  j'en  veux  tirer.  Ils  prouvent  que,  bien  avant 
le  xiie  siècle  ,  où  commence  la  période  des  troubadours ,  il  y  eut, 
dans  la  littérature  populaire  du  midi ,  diverses  compositions  de 
forme  épique ,  diverses  fictions  romanesques ,  les  unes  fondées 
sur  des  traditions  gallo-romaines  ,  les  autres  tirées  de  légendes 
de  saints  ,  plusieurs  ayant  rapport  aux  guerres  et  aux  affaires  des 
chrétiens  avec  les  Arabes  d'outre  les  Pyrénées. 

Assez  peu  importe  ici  la  question  du  mérite  poétique  de  ces 
compositions  :  on  peut  toutefois  observer  que  celles  dont  nous 
pouvons  juger,  supposent ,  dans  leurs  auteurs  et  dans  les  popu- 
lations parmi  lesquelles  elles  circulaient ,  un  sentiment  épique 
assez  développé.  Maintenant,  pour  ramener  ces  faits  divers  à  la 
question  particulière  qui  nous  occupe ,  ces  populations  proven- 
çales qui,  aux  ix"",  x''  et  xi"  siècles,  avaient  des  légendes  pieuses, 
des  fables  héroïques  entées  eux  des  traditions  nationales  ,  des  fic- 
tions romanesques  dans  lescjuelles  les  Arabes  jouaient  un  grand 
rôle ,  ces  populations  perdiient-clles  tout  à  coup ,  au  xii'=  siècle, 
le  goût  et  la  capacité  épiques  dont  elles  avaient  fait  preuve  au- 
paravant ?  Cessèrent-elles  brusquement  d'avoir  besoin  de  fables , 
de  fictions ,  de  traditions  historiques  poétisées  ?  Ou  bien  les 
poètes  de  l'époque  ,  les  troubadours  ,  bien  que  d'ailleurs  beau- 
coup plus  cultivés  que  leurs  devanciers ,  n'avaient-ils  plus  la 
faculté  de  satisfaire  ce  besoin? 

Ces  questions  ne  sont  pas  sans  intérêt ,  et  il  n'est  pas  difficile 
d'y  répondre. 

Il  est  vrai  que  les  idées  et  les  mœurs  chevaleresques ,  qui ,  dès 
le  XII»  siècle  ,  commencèrent  à  régner  dans  le  midi  de  la  France , 


ROMANS    PROVENÇAUX.  1^3 

furent  roccasion  d'une  grande  révolution  dans  la  poésie.  — L'a- 
mour étant  devenu  le  principe  aljsolu  de  toute  moralité  ,  de  tout 
mérite ,  et  le  culte  des  dames  ,  le  but  idéal  de  tout  homme  qui  vi- 
sait à  la  renommée ,  la  poésie,  organe  de  ces  sentimens  nouveaux , 
de  cet  enthousiasme  de  galanterie  devenu  l'ame  de  la  haute  so- 
ciété, prit  de  là  de  nouvelles  tendances  et  un  nouveau  caractère. 
L'expression  délicate  ,  ingénieuse  ,  harmonieuse  ,  élégante  ,  de  l'a- 
mour devint  le  but  le  plus  élevé  de  cette  poésie,  cjui ,  se  repliant, 
pour  ainsi  dire,  du  monde  extérieur,  sur  le  cœur  humain  ,  y  cher- 
cha et  y  émut  des  points  qui  n'avaient  pas  encore  été  touchés.  Les 
genres  lyriques  prirent  dès-lors,  dans  le  sentiment  et  le  goût 
des  classes  cultivées ,  une  prépondérance  décidée   sur  les  genres 
épiques.  —  Toutefois  ,  ceux-ci  ne   furent  point  abandonnés  ,  et 
l'époque  des  troubadours  n'eut  pas  seulement  ses  compositions 
narratives ,  ses  fictions  romanesques ,  ses  fables  héroïques ,  ses 
pieuses  légendes ,  comme  les  époques  précédentes  ;  elle  les  eut 
avec  quelques-uns  des  raffinemens  et  des  perfectionnemens  qui 
s'étaient  d'abord  introduits  dans  les  genres  lyriques. 

Le  mouvement  de  la  première  croisade  fut  beaucoup  plus  gé- 
néral et  plus  profond  encore  dans  le  midi  de  la  France  que  nulle 
autre  part;  et  le  génie  épique  eût-il  jusque-là  sommeillé  dans 
ce  pays .  il  s'y  serait  éveillé  au  bruit  d'mi  pareil  événement,  d'un 
événement  qui  ébranlait  si  fort  toutes  les  imaginations. 

Il  y  eut ,  en  eft'et ,  en  provençal ,  diverses  tentatives  poétiques 
pour  célébrer  cet  événement ,  pour  en  perpétuer  la  mémoire  ;  et 
l'histoire  a  gardé  le  souvenir  de  quelques-unes  de  ces  tentatives. 

Je  ne  m'arrêterai  point  au  poème  dans  lequel  les  historiens  du 
temps  nous  apprennent  que  Guillaume  YIII ,  comte  de  Poitiers, 
le  plus  ancien  des  troubadours  connus ,  de  retour  de  sa  désas- 
treuse expédition  de  i  loi ,  en  tourna  les  malheurs  en  ridicule.  Il 
n'est  pas  sûr  que  cette  pièce  de  vers  fût  de  forme  narrative  et 
d'une  cûtaine  étendue.  Ce  n'était  peut-être  qu'une  saillie  toute 
lyrique,  d'humeur  cynique  et  bouffonne  ,  dans  le  goût  de  quelques 
autres  pièces  qui  nous  restent  de  lui. 

Mais  il  y  eut ,  en  provençal ,  un  récit  poétique  des  événemens 
de  la  première  croisade,  infiniment  plus  regrettable  que  la  pièce 


1^4  UEVUIi     DKS    UEVK     MONDES. 

lie  Guillaume  de    Poitiers ,  lyrique  ou  narrative:    ce   fut  celui 
de  Bechada. 

La  plupart  des  historiens  de  la  poésie  française  ont  parlé  d'un 
Bechada  de  Tours  en  Touraine  ,  auquel  ils  attribuent  un  poème 
en  langue  française  sur  la  première  croisade ,  et  qu'ils  signalent 
en  conséquence  comme  le  plus  ancien  poète  français  mentionné 
par  l'histoire. 

Il  y  a  dans  ce  témoignage  des  méprises  grossières  désormais 
assez  généralement  reconnues.  Le  Bechada  dont  il  s'agit  était, 
non  pas  de  la  ville  de  Tours  en  Touraine ,  mais  de  la  bourgade 
des  Tours  en  Limousin.  Il  se  nommait  Grégoire  des  Tours,  Be- 
chada n'étant  qu'un  surnom,  ou  sobriquet  de  famille.  Le  prieur  de 
Vigeois  ,  qui  parle  de  lui  dans  son  intéressante  chronique  ,  et  qui 
avait  pu  le  voir ,  ou  du  moins  en  entendre  parler  par  des  honrmes 
qui  l'avaient  vu,  nous  en  apprend  tout  ce  que  nous  en  savons. 
Il  le  donne  pour  un  chevalier  de  beaucoup  de  talent  naturel , 
et  qui  avait  même  quelque  teinture  des  lettres  latines.  Il  ne  dit 
point  expressément  cjue  Grégoire  ait  été  à  la  première  croisade  ; 
mais  l'ensemble  de  ses  paroles  semble  implic[uer  ce  fait  particu- 
lier. Quoi  qu'il  en  soit,  frappé  des  grands  événemens  de  cette  expé- 
dition, Grégoire  voulut   en  célébrer  la  mémoire  dans  un  récit 
populaire,  en  vei's  et  dans  sa  langue  maternelle.  Jaloux  de  don- 
ner à  son  travail  toute  la  perfection  possible ,  il  y  mit  douze  ans 
entiers  ;  et  l'on  ne  saurait  douter  que  l'ouvrage  ne  fût  très-con- 
sidérable ,    puisque    le  chroniqueur  qui  en  parle ,    le  qualifie 
d'énorme  volume. 

On  ne  sait  pas  si  le  récit  de  Bechada  était  purement  et  stric- 
tement historique,  ou  entremêlé  de  fables  et  de  particularités 
merveilleuses.  Cette  dernière  hypothèse  est  la  plus  probable. 

Ce  grand  travail  de  Grégoire  de  Bechada  des  Tours  embras- 
sait l'ensemble  des  événemens  de  la  première  croisade;  mais 
d'autres  poètes,  doués  d'un  sentiment  plus  juste  de  la  nature  et 
de  la  destination  de  l'épopée  et  des  chants  épiques,  traitèrent 
isolément  les  incidens  les  plus  mémorables  de  la  sainte  expédi- 
tion. Ainsi,  par  exemple,  le  siège  d'Antioche,  si  remarquable 
par  les  héroïques  efforts  qu'il  coûta  aux  croisés,  *''it  chanté  au 


ROMANS    PROVENÇAL  I 4^ 

moins  une  fois  el  très-probablciuent  plus  d'une  fois,  par  des  ro- 
manciers inconnus  voisins  de  l'événement. 

Un  de  ces  chants,  sans  doute  un  des  plus  anciens,  est  implici- 
tement désigné  par  un  poète  subséquent,  et  sous  le  titre  de  chro- 
nique d'Antioche ,  comme  l'un  des  modèles  des  ronians  épiques 
en  tirades  monorimes.  —  C'était  de  cette  chronique,  ou  dequel- 
qu'autre  composition  du  même  genre  ,  que  l'on  avait  tiré  l'aven- 
ture fausse  ou  vraie ,  mais  célèbre  au  moyen  âge ,  de  Golfier  de 
Tours  et  de  son  lion.  Ce  Golfier,  à  peine  connu  des  historiens, 
est  fameux  chez  les  romanciers  provençaux.  Il  rencontra  ,  dit-on, 
un  jour  un  lion  aux  prises  avec  un  énorme  serpent  enlacé  au- 
tour de  lui,  et  qui  était  sur  le  point  de  l'étouffer.  Il  tua  le  serpent, 
et  le  lion  reconnaissant  ne  voulut  plus  le  cjuitter  ,  et  lui  tint  plu- 
sieurs années  fidèle  compagnie.  A  la  fin,  Golfier  s'étant  embar- 
qué dans  un  vaisseau  où  l'on  ne  voulut  pas  recevoir  son  lion ,  le 
pauvre  animal  se  jeta  à  la  nage  dans  la  mer,  pour  suivre  son  li- 
bérateur et  se  noya.  Les  romanciers  attribuent  à  ce  même  Golfier 
d'autres  aventures  et  des  exploits  dont  il  n'est  pas  question  dans 
l'histoire  ;  ils  en  font  un  des  héros  de  la  conquête  d'Antioche  : 
particularités  qui  semblent  constater  suffisamment  le  caractère 
plus  ou  moins  romanesque  des  chants  épiques  où  il  s'agissait  de 
lui,  et  du  siège  d'Antioche. 

Ces  récits ,  ces  chants  provençaux  ,  relatifs  à  la  première  croi- 
sade, n'étaient  pas  une  nouveauté  dans  la  littérature  provençale 
du  xii^  siècle.  Ils  n'y  étaient  que  la  continuation  naturelle  de 
ces  autres  chants,  de  ces  autres  récits  plus  anciens,  destinés  à  rap- 
peler aux  populations  méridionales  de  la  France ,  leurs  guerres , 
leurs  démêlés  avec  les  Sai'rasins  d'Espagne. 

Le  mouvement  de  la  première  croisade  une  fois  ralenti ,  ces 
guerres  et  ces  démêlés  redevinrent,  dans  le  midi,  le  principal 
mobile  des  vertus  et  de  la  bravoure  chevaleresques.  Les  seigneurs 
du  midi  continuèrent  à  intervenir,  comme  ils  y  étaient  accoutu- 
més depuis  long-temps,  dans  les  expéditions  des  princes  chrétiens 
de  la  Péninsule  contre  les  Arabes  ou  les  Maures  ;  et  ces  expédi- 
tions restèrent  un  des  thèmes  favoris  de  la  poésie  narrative  ,  des 
cliants  épiques  des  Provençaux. 


1^6  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

Ainsi ,  par  exemple  ,  G  uillauine  VI ,  seigneur  de  Montpellier  , 
ayant  marché  en  1 146,  au  secours  d'Alphonse  VII ,  roi  de  Cas- 
tille  ,  l'aida  à  prendre  ,  sur  les  Arabes ,  la  ville  d'Almérie  ,  et  se 
distingua  fort  dans  le  long  siège  que  soutint  cette  ville.  Ses  ex- 
ploits en  cette  occasion  furent  célébrés  dans  un  poème  provençal , 
dont  Gariel ,  le  plus  ancien  historien  municipal  de  la  ville  de  Mont- 
pellier ,  qui  avait  eu  ce  poème  sous  les  yeux ,  a  seul  parlé.  Il  en 
dit  à  peine  quelques  mots,  mais  assez  toutefois  pour  indiquer  que 
l'auteur  de  ce  poème  avait  relevé  le  fond  historique  de  son  sujet 
de  traits  et  d'incidens  romanesques.  Il  s'était,  à  ce  cju'il  paraît, 
particulièrement  évertué  à  décrire  un  combat  singulier  dans  lequel 
le  brave  Guillaume,  après  de  grandes  prouesses,  avait  à  la  fin  vain- 
cu un  guerrier  maure  ,  espèce  de  Goliath  pour  la  force  et  la  taille, 
et  cjui,  insolent  comme  tous  les  géans  sarrasins,  ses  ancêtres  et 
ses  pareils ,  avait  grièvement  insulté  l'armée  chrétienne  par  ses 
bravades.   Nul  doute  que  diverses  autres  expéditions  chevale- 
resques des  seigneurs  provençaux  contre  les  Maures,  antérieures 
ou  postérieures  à  celles  de  Guillaume  VI ,  n'aient  été ,  comme 
celle-ci ,  le  sujet  de  divers  poèmes  également  historiques  pour  le 
fond,  mais  également  entremêlés  de  circonstances  fabuleuses. 

Tous  ces  faits,  fussent-ils  les  seuls  à  citer,  pour  prouver  ^ue 
la  littérature  provençale  du  xn'  siècle,  celle  des  troubadours 
proprement  dite  ,  ne  fut  pas  dépourvue  de  compositions  narrati- 
ves, le  prouveraient  assez  :  ils  suffiraient  pour  démentir  le  phéno- 
mène supposé  d'un  peuple  exclusivement  adonné  à  la  poésie  ly- 
rique, au  milieu  des  circonstances  les  plus  favorables,  je  dirais 
presque  les  plus  urgentes  ,  pour  lui  inspirer  le  goût  de  l'épopée. 
Mais  il  y  a  d'autres  preuves  et  des  preuves  plus  directes ,  plus 
irrécusables  encore  de  ce  que  je  veux  dire.  Je  les  trouve  dans  le 
témoignage  des  troubadours  :  leur  poésie  lyrique  fourmille  de  ci- 
tations ,  d'allusions ,  de  réminiscences ,  qui  supposent  nécessai- 
rement, et  par  conséquent  démontrent  de  la  manière  la  plus 
expresse  la  coexistence  d'une  poésie  épique  riche  et  variée.  Je 
n'ai  point  cherché  à  faire  un  relevé  complet  de  ces  allusions  des 
troubadours  à  des  productions  narratives,  à  des  romans  épiques 
longs  ou  courts,  tous  signalés  comme  plus  ou  moins  célèbres 


ROMANS    PllOVENÇAUX.  1  47 

/lans  les  pays  de  langue  provençale,  comme  journellement  récités 
ou  lus  dans  les  villes  et  les  châteaux.  J'ai  pourtant  tiré  de  celles 
de  ces  allusions  que  j'ai  recueillies  une  liste  fort  nombreuse  de 
compositions  romanesques  de  divers  genres ,  et  les  résultats  de 
cette  liste  étant  d'un  véritable  intérêt  dans  la  question  actuelle, 
je  ne  crains  pas  de  m'y  arrêter  un  instant. 

Je  dois  d'abord  prévenir  que  je  ne  comprendrai  point,  pour  le 
moment,  dans  cette  liste  ,  les  romans  carlovingiens  et  de  la  Table 
ronde  :  je  persiste  à  en  supposer  l'origine  encore  ignorée  et  en 
litige.  Je  n'y  admettrai  c|ue  des  romans  sur  l'origine  provençale 
desquels  il  ne  peut  y  avoir  de  contestation  raisonnable  ,  puisqu'il 
n'en  est  question  que  dans  des  monuniens  provençaux ,  et  chez 
des  populations  de  cette  langue.  —  Or,  ainsi  réduite ,  la  liste  que 
j'ai  dressée  des  productions  romanesques  connues  et  citées  par 
les  troubadours  est  encore  de  plus  de  cent. 

Il  faut  dire  d'abord  que ,  de  ces  cent  romans ,  il  y  en  a  beau- 
coup qui  ne  sont  désignés  que  de  la  manière  la  plus  vague ,  par 
les  simples  noms  des  liéros  ,  ou  de  quelqu'un  des  personnages  c]ui 
y  figurent,  personnages  fantastiques ,  inconnus  ,  dont  le  nom  ne 
dit  rien.  Je  ne  m'arrête  point  à  des  indices  si  fugitifs;  il  n'y  a 
aucun  parti  à  en  tirer. 

Mais,  à  côté  de  ces  allusions  insignifiantes  comme  trop  som- 
maires ,  s'en  trouvent  d'autres  intéressantes  pour   l'histoire  de 
l'épopée  provençale ,  et  même ,  comme  nous  le  verrons  un  peu 
plus  tard,  de  l'épopée  du  moyen  âge.  Ces  allusions  désignent, 
en  eftet,  les  poèmes  auxquels  elles  s'appliquent  par  des  particu- 
larités caractéristiques ,  qui  les  distinguent  nettement  les  uns  des 
autres  ,  qui  enindic|uent  parfois  l'idée  principale,  la  situation  do- 
minante, celle  autour  de  laquelle  se  grouppent  toutes  les  autres. 
Le  même  roman  revient  plus  ou  moins  fréquemment  dans  ces 
allusions  ,  ce  qui  fournit  un  indice  de  son  plus' ou  moins  de  célé- 
brité. Enfin,  les  pièces  lyriques  dans  lesquelles  se  rencontrent  les 
allusions  dont  il  s'agit,  appartenant,  pour  la  plupart,  à  des  trou- 
badours dont  l'époque  est  plus  ou  moins  connue ,  on  a  les  dates  • 
approximatives  de  ces  allusions  ,  et  par  là  des  dates  auxquelles  on 
peut  être  sûr  qu'existaient  tléjà  les  romans  désignés. 


l48  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Maintenant,  ])our  résumer  en  peu  de  mots  les  diverses  consé- 
quences de  ces  allusions  ,  relativement  à  la  question  particulière 
qui  nous  occupe,  voici  ce  que  je  n'hésite  pas  à  affirmer  : 

10  Parmi  ces  cent  romans  provençaux  dont  l'existence  est  dé- 
montrée par  les  citations  qu'en  font  les  troubadours ,  il  y  en  a  au 
moins  une  dizaine  indiqués  comme  plus  populaires  ,  plus  célèbres 
que  les  auties,  et  que  tout  annonce  avoir  été  composés  dans  la 
première  moitié  du  xïf  siècle.  De  ce  nombre  étaient  l'histoire 
amoureuse  de  Landric  et  d'Aia ,  la  belle  d'Avignon  ;  celle  de 
Seguin  et  de  Valence,  et  celle  encore  d'un  certain  André  de 
France ,  mort  d'amour  pour  je  ne  sais  cpielle  reine  du  pays ,  et 
fréquemment  cité  comme  le  plus  parfait  modèle  des  amans. 

Outre  ceux  des  cent  romans  cités  qui  roulaient  ou  semblaient 
rouler  sur  des  sujets  de  pure  invention ,  il  y  en  avait  d'autres 
ayant  pour  base  des  événemens  tirés  de  l'histoire  ou  de  la  mytho- 
logie grecques ,  de  l'histoire  romaine ,  delà  Bible.  Quelques-uns 
peut-être  se  rattachaient  à  des  traditions  gauloises  :  tel,  par 
exemple ,  sendDlerait  avoir  été  celui  dans  lequel  il  était  raconté  , 
dit  le  troubadour  qui  le  cite,  comment  les  Rémois  chassèrent 
Jules-César  de  leurs  murs. 

Plusieurs  ont  l'air  de  se  rapporter  à  des  événemens  historiques 
qu'il  est  malaisé  de  déterminer.  Il  en  est  un  ,  par  exemple  ,  au- 
cjuel  Gancelm  Faydit,  troubadour  distingué,  fait  allusion,  et 
même  une  allusion  assez  détaillée  ,  et  dont  je  ne  sais  point  devi- 
ner le  sujet. — L'empereur,  dit-il,  ayant  vaincu  et  pris  le  roi 
allemand ,  le  mit  à  traîner  la  charrette  et  le  harnais  ;  et  le  captif, 
regardant  tourner  la  roue,  chantait  sa  misère,  et  pleurait  le  soir 
au  manger. 

Enfin ,  parmi  tous  ces  romans  perdus ,  il  y  en  a  quelques-uns 
dont  le  motif  et  l'argument  piquent  plus  particuhèrement  la  cu- 
riosité ,  et  font  davantage  regretter  la  perte.  Yoici ,  par  exemple, 
sept  vers  assez  curieux  de  Perdigon,  autre  troubadour  connu. 
Ces  vers  semblent  faire  allusion  à  quelque  histoire  romanesque 
de  saint  Nicolas  de  Barri ,  le  patron  des  nautonniers . 

«  Nicolas  de  Barri,  s'il  eût  vécu  long-temps,  serait  devenu  un 
savant  honnne.  Il  était  resté  long-temps  sur  mer ,  entre  les  pois- 


ROMANS    PROVENÇAUX.  1 /^C) 

sons,  et  savait  qu'il  y  inourrail  une  fois  ou  l'autre.  Il  ne  voulait 
pas  cependant  revenir  de  ce  côté,  et  s'il  revint,  il  retourna  bien 
vite  mourir  là-bas  sur  la  nier ,  sur  la  grande  mer  dont  il  ne  put 
plus  sortir.  » 

Je  n'insiste  pas  davantag'e  sur  les  allusions  signalées  :  j'y  revien- 
drai ,  pour  en  examiner  et  en  préciser  les  conséquences  relative- 
ment à  la  question  particulière  que  je  me  suis  donnée  à  résoiulre. 
Ce  que  j'en  ai  dit  me  paraît  suffire  pour  démontrer  d'une  manière 
vague  et  générale  qu'il  y  eut,  aux  xii''  et  xni°  siècles,  dans  la 
littérature  des  troubadours ,  des  compositions  romanesques ,  des 
romans  épiques. 

Mais  peut-être  y  a-t-il  ici  une  difficulté,  une  objection  à  pré- 
venir :  peut-être  la  perte  de  tant  d'ouvrages ,  répandus  sur  une 
assez  grande  étendue  de  pays ,  et  qui  ne  remontent  pas  à  des  temps 
très-reculés ,   paraîtra-t-elle  un  fait  ])eu  vraisemblable ,  et  peut- 
être  cette  réflexion  jettera- t-elle  de  l'incertitude  ou  de  l'obscu- 
rité sur  la  valeur  historique  des  allusions  relatives  à  ces  ouvrages. 
Il  est  facile  de  dissiper  ce  scrupule.  D'abord ,  les  romans  de 
tout  genre    diversement  mentionnés  par  les  troubadours  n'ont 
]>as  tous  péri;  il  s'en  est  conservé  quelques-uns,  assez  pour  ga- 
rantir, si  cela  pouvait  être  nécessaire,  la  propriété  et  le  sens  bis- 
torique  des  allusions  qui  s'y  rapportent ,    et  de  toutes  les  allu- 
sions de  même  espèce. 

Quant  à  ceux  des  romans  en  question  qui  sont  véritablement 
perdus  ,  il  y  a  pour  en  expliquer  la  perte ,  autant  de  raisons  que 
l'on  en  peut  convenablement  exiger.  —  Je  me  bornerai  ici  à  en 
signaler  rapidement  quelques-unes. 

La  monstrueuse  guerre  des  Albigeois ,  qui  détruisit  la  civilisa- 
tion du  raidi ,  porta  aussi  un  coup  mortel  à  sa  littérature.  La  do- 
mination française  s'étant  établie  dans  le  pays ,  les  classes  élevées 
s'y  trouvèrent  bientôt  dans  la  nécessité  d'adopter  le  français  pour 
langue  :  le  provençal ,  l'idiome  des  troubadours ,  idiome  très-dé- 
licat, et  du  système  grammatical  le  plus  raffmé,  cessa  d'être  cul- 
tivé ,  d'être  une  langue  écrite  ;  il  resta  l'idiome  des  masses  ,  dans 
la  bouche  desquelles  il  devait  se  corrompre  et  se  dénaturer  de 
plus  en  plus. 


l5o  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

L'abandon  du  provençal  par  les  hautes  classes  de  la  société 
était  déjà  une  énorme  chance  de  destruction  pour  les  ouvrages 
écrits  en  celte  langue  ,  pour  les  romans  comme  pour  les  autres. 
Mais  ce  n'était  pas  la  seule ,  ni  même  la  plus  grande.  Sous  les 
auspices  de  la  domination  française  ,  l'autorité  pontificale  prit  un 
grand  pouvoir  dans  le  midi  :  elle  y  trouva  beaucoup  à  faire ,  et  y 
fit  beaucoup  ,  surtout  au  détriment  de  la  littérature. 

Indépendannnent  de  ce  qu'il  y  avait,  dans  la  poésie  des  trou- 
badours ,  de  nombreuses  satires  contre  les  papes ,  et  une  ten- 
dance générale  fort  hostile  à  la  cour  de  Rome  ,  il  existait,  en  pro- 
vençal ,  une  nudtitude  de  livres  de  croyance  hétérodoxe  ,  relatifs 
à  l'hérésie  albigeoise  ou  à  d'autres.  On  avait  traduit  en  cette 
langue  des  portions  do  la  Bible ,  tout  le  nouveau  testament ,  et 
plusieurs  des  évangiles  apocryphes  ,  entr'autres  celui  de  l'enfance 
de  Jésus-Christ.  —  Tout  cela  ,  au  jugement  des  papes ,  était  pire 
encore  que  des  satires.  Ils  essayèrent  donc  de  se  débarrasser  de 
tous  ces  livres  qui  leur  déplaisaient,  et  entreprirent  contie  la 
littérature  déjà  morte  ou  mourante  à  laquelle  ils  appartenaient, 
une  sorte  de  guerre  systématic{ue  ,  dont  l'histoire  de  ces  temps  , 
si  incomplète  cju'elle  soit,  a  gardé  quelques  vestiges. 

On  peut  compter  parmi  les  actes  de  cette  guerre  l'institution 
d'une  université  à  Toulouse,  vers  le  miUeu  du  xiii^  siècle.  Dans 
la  bulle  de  cette  institution ,  le  pape  Honorius  IV  recommande 
empliaticpiement  aux  étudians  l'étude  du  latin,  et  l'abandon  de 
l'idiome  vulgaire ,  de  cet  idiome  proscrit ,  dont  la  liberté  ,  la  sa- 
tire et  l'hérésie  avaient  fait  leur  organe.  —  A  l'instigation  des 
papes,  diverses  mesures  furent  prises  par  les  autorités  civiles, 
pour  la  destruction  de  tous  les  livres  hérétiques  en  langue  vul- 
gaire ,  et  parmi  ces  livres ,  on  comprenait  les  traductions  de  la 
Bible  et  des  Evangiles,  et  tout  ce  qui  pouvait  porter  quelque  at- 
teinte à  la  considération  de  la  cour  romaine.  On  ne  saurait  éva- 
luer ce  qui  se  perdit  de  raonumens  de  l'ancienne  littérature  pro- 
vençale ,  par  suite  de  cette  persécution  inquisitoriale  ;  mais  on 
ne  peut  douter  qu'il  n'en  périt  un  grand  nombre.  —  Le  temps  , 
Tincurie ,  le  vandalisme  des  guerres  de  religion  au  xvi*^  siècle , 
ont  comblé  ces  pertes;  et  peut-être  est- il  plus  étonnant  d'avoii 


KOMANS    PROVENÇAUX.  l5l 

encore  quelques  ouvrages  provençaux  de  tout  genre,  que  d'en 
avoir  tant  perdu  ;  et  il  n'y  a  certainement  rien  à  conclure  de  ces 
perles  contre  le  fait  que  je  veux  établir,  en  affirmant  que  l'épo- 
pée romanesque  fut  un  des  genres  de  poésie  cultivés  par  les 
troubadours. 

Et  l'assertion  ne  doit  pas  être  restreinte  aux  principaux  de 
ces  genres  ;  elle  s'étend  à  tous,  jusqu'aux  plus  petits,  jusqu'à 
ceux  qui  ont  toujours  passé  sans  contestation  pour  français  d'o- 
rigine et  de  caractère ,  je  veux  dire  jusqu'à  ces  petits  contes  si 
célèbres  dans  la  vieille  littérature  française,  sous  le  titre  de 
fabliaux. 

Les  troubadours  aussi  firent  des  fabliaux ,  et  je  ne  balance 
pas  à  croire  qu'ils  en  donnèrent  les  modèles.  — 11  en  reste  en- 
core quelques-uns  d'entiers ,  et  de  quelques  autres  des  fragniens 
qui  font  singulièrement  regretter  tout  ce  qui  s'est  perdu  de  l'an- 
cienne littérature  provençale  en  ce  genre ,  comme  dans  tous  les 
autres.  — Parmi  ceux  de  ces  contes  que  je  connais,  il  y  en  a  un 
très-piquant  de  Yidal  de  Bezandun  ,  troubadour  qui  vivait  dans 
la  seconde  moitié  du  xiii'=  siècle.  C'est  l'histoire,  peut-être  vraie 
au  fond ,  d'un  seigneur  catalan  ,  d'humeur  très-jalouse ,  et  qui 
prend  une  femme ,  la  plus  belle ,  la  plus  aimable ,  la  plus  sage 
du  monde.  Cette  femme  est  disposée  d'abord  à  l'aimer  plus 
qu'il  ne  mérite  ;  luais  à  la  fin ,  piquée  de  se  voir  l'objet  de 
soupçons  injurieux,  elle  se  venge  en  écoutant  un  des  nombreux 
chevaliers  qui  lui  font  la  cour ,  et  se  conduit  si  adroitement , 
qu'elle  fait  rouer  son  mari  de  coups  par  ses  propres  domes- 
tiques ,  dans  un  moment  critique  où  celui-ci  s'était  flatté  de  la 
surprendre. 

Un  autre  fabliau  à  tous  égards  plus  intéressant  encore  que 
celui-là ,  mais  dont  on  n'a  qu'un  fragment ,  est  attribué  à  Pierre 
Vidal  de  Toulouse ,  l'un  des  troubadours  célèbres  de  la  seconde 
moitié  du  xn'=  siècle.  C'est  un  récit  allégorique ,  ou  pour  mieux 
dire ,  mythologique ,  dans  lequel  l'auteur  a  mis  en  scène  ,  et 
décrit  avec  le  plus  grand  détail  les  êtres  fantastiques  dans  les- 
quels les  troubadours  avaient  personnifié  leurs  idées  d'amour  et 
de  galanterie.  —  Car,  suivant  un  penchant  naturel  à  l'humanité  , 


l5?.  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

ces  poètes  avaient  traduit  leurs  doctrines  en  une  sorte  de  mytho- 
logie qui  en  était  l'expression  symbolique. 

Une  notion  plus  détaillée  de  ces  contes  ou  fragmens  de  contes 
serait  ici  liors  de  place  ,  je  ne  voulais  qu'en  noter  l'existence  ;  je 
me  contenterai,  pour  ine  rapprocher  de  mon  objet,  d'ajouter 
que  l'élégance  singulière  ,  la  légèreté ,  la  grâce  et  la  facilité  mélo- 
dieuse de  ces  petites  compositions  supposent  nécessairement  une 
longue  culture  du  genre  auquel  elles  se  rapportent. 

Je  pourrais  me  dispenser  de  citer  un  fait  général  et  abstrait , 
en  preuve  d'une  opinion  que  je  viens  d'établir  sur  des  faits  spé- 
ciaux. Toutefois,  ne  sachant  bien  s'il  peut  y  avoir  des  raisons 
superflues  contre  des  erreurs  accréditées  et  invétérées  ,  je  citerai 
aussi  le  fait  dont  je  veux  parler,  d'autant  mieux  qu'il  est  par  lui- 
même  d'un  certain  intérêt  pour  l'histoire  de  la  littérature  pro- 
vençale. 

Les  petits  contes  galans ,  folâtres  ou  sérieux ,  étaient  si  bien 
un  des  genres  ordinaires  de  la  poésie  provençale  des  xii"  et  xiii*^ 
siècles ,  que  les  poètes  qui  les  cultivaient  formaient  une  classe  à 
part ,  distinguée  par  vin  nom  particulier  des  troubadours  pi'opre- 
meiit  dits.  Dans  son  acception  rigoureuse,  ce  mot  de  trouba- 
dour (  trohaire  en  provençal  )  ne  désignait  que  les  poètes  adon- 
nés aux  genres  lyriques ,  et  plus  strictement  ceux  d'entre  eux 
qui  composaient  des  chants  d'amour.  Quant  aux  poètes  adon- 
nés à  la  composition  de  petites  pièces  de  forme  narrative,  on 
leur  donnait  un  nom  équivalent  à  celui  de  noiwellislcs.  C'est  ce 
qui  résulte  clairement  d'une  courte  notice  sur  un  poète  proven- 
çal assez  obscur,  nommé  Elias  Fonsalada  de  Bergerac,  en  Péri- 
gord ,  qui  fut ,  dit  son  vieux  biographe ,  non  pas  un  bon  trouba- 
dour {trohaire) ,  mais  un  {bon)  faiseur  de  nouvelles  {noellaire). 

Après  des  preuves  si  diverses  et  si  directes  de  la  culture  des 
genres  de  poésie  narrative  par  les  troubadours,  j'éprouve  une 
sorte  d'embarras  d'en  avoir  encore  une  à  rapporter.  Ce  qui  me 
rassure  un  peu,  c'est  qu'elle  est  frappante  et  n'est  pas  longue. 

J'ai  déjà  parlé  des  jongleurs,  ou  chanteurs ambulans  des  com- 
positions poétiques  des  troubadours.  Tout  ce  qu'un  trouljadour 
pouvait  faire,  un  jongleur  devait  le  chanter  ou  réciter  en  public. 


ROMANS    PROVENÇAUX.  I 53 

Ce  que  l'on  sait  de  la  variété  des  fonctions  et  des  attributions  du 
jongleur  est  donc  une  donnée  certaine  pour  évaluer  la  diversité 
des  compositions  du  troubadour.  Or,  il  y  a  dans  la  poésie  pro- 
vençale diverses  pièces  et  une  multitude  de  passages  isolés  qui 
constatent  qvie  la  récitation  de  romans  et  de  maintes  autres  com- 
positions du  genre  narratif"  était  dans  les  attributions  du  jon- 
gleur ,  et  faisait  une  partie  essentielle  de  son  art.  De  tous  ces 
passages ,  je  n'en  citerai  qu'un  seul ,  qui  a  le  double  mérite  d'être 
court  et  précis.  Je  le  tire  d'une  pièce  de  ce  même  Vidal  de  Be- 
zandun,  dont  j'ai  parlé  plus  baut,  et  cette  pièce  est  une  espèce 
d'instruction  ou  de  leçon  en  forme  que  Vidal  est  censé  donner  à 
un  jongleur  qui,  en  se  présentant  à  lui,  s'est  annoncé  dans  les 
termes  suivans  : 

u  Je  suis  un  bomme  adonné  à  la  jonglerie  du  chant,  et  je  sais 
«  dire  et  conter  des  romans ,  maintes  nouvelles  et  d'autres  contes 
«  bons  et  gracieux  répandus  en  tous  lieux ,  aussi  bien  que  des 
«  vers  et  des  chansons  d'amour  de  Giraud  de  Borneilh  et  d'au- 
«  très.  » 

Vous  le  voyez ,  s'il  était  vrai  que  les  troubadours  n'eussent  été 
pour  rien  dans  la  création  et  la  culture  de  l'épopée  chevaleresque, 
ce  ne  serait  du  moins  pas  faute  d'avoir  connu ,  aimé  et  cultivé 
beaucoup  d'autres  genres  de  narration  et  de  fiction  poétiques. 


SEPTIEME    XEÇON. 


]a(î)EîûB^  îPia(D^yisB(|iiisi« 


Je  crois  avoir  prouvé  maintenant  qu'à  dater  du  ix"^  siècle  ^ 
époque  à  laquelle  remontent  les  premiers  essais  de  leur  littéra- 
ture, jusqu'à  la  période  des  troubadours  inclusivement,  les  po-* 
pulations  provençales  eurent  des  compositions  narratives ,  des 
romans  épiques  de  divers  genres.  Il  me  faut  maintenant  aborder 
la  question  plus  restreinte ,  plus  spéciale ,  et  par  là  même  plus 
importante  et  plus  scabreuse  ,  dont  celle  déjà  résolue  n'était  que 
le  préliminaire  :  il  me  faut  prouver  ce  que  je  n'ai  fait  encore 
qu'affirmer ,  que  les  Provençaux  ont  eu  part  à  l'invention  et  à  la 
culture  des  romans  épiques  du  cycle  carlovingien  et  du  cycle 
breton. 

Je  suivrai ,  dans  cette  nouvelle  discussion ,  le  même  ordre  dans 
lequel  j'ai  déjà  parlé  des  romans  chevaleresques.  J'examinerai 
l'influence  provençale ,  d'abord  sur  ceux  du  cycle  de  Cliarlema- 
gne  ,  puis  sur  ceux  du  cycle  breton;  et,  dans  l'un  et  l'autre  ,  je 
suivrai  les  sous-divisions  que  j'y  ai  précédemment  établies, 
Ainsi,  dans  le  cycle  des  romans  carlovingiens ,  je  considérerai, 
en  premier  lieu,  ceux  qui  ont  rapport  aux  guerres  des  chrétiens 
de  la  Gaule  contre  les  Sarrasins  ou  les  musulmans  d'Espagne  ;  en 
second  lieu  viendront  ceux  qui  ont  pour  sujet  des  révoltes  des 
chefs  de  province  contre  les  descendans  de  Charlemagne,  ré- 
voltes qui  amenèrent  la  dislocation  de  la  monarchie  carlovin- 
gienne. 

Les  premiers  étant  de  beaucoup  les  plus  nombreux ,  les  ques- 


ROMANS    PKOVENÇAUX.  l55 

lions  qui  s'y  lapportciU  sont,  naturellement  les  plus  diHitiles 
et  les  plus  compliquées.  Pour  cberclier ,  autant  qu'il  est  en  moi  ^ 
à  les  simplifier  et  aies  préciser,  je  dois  rappeler  ici  les  divers 
points  de  la  grande  fable  liéroiquc  qu'ils  forment  par  leur  liai- 
son, leur  suite  et  leur  ensemble. 

Les  fictions  les  plus  célèbres  des  romanciers  carlovingiens  ont 
pour  base  quatre  événemens ,  ou ,  pour  mieux  dire  ,  quatre  sé- 
ries d'événemens  capitaux  : 

1°  L'enfance  et  la  jeunesse  de  Charlemagne,  dont  les  roman- 
ciers et  les  poètes  populaires  s'emparèrent  comme  d'un  tbème 
mystérieux  ,  qui  leur  était  abandonné  par  les  chroniqueurs ,  les- 
quels n'en  surent  rien  ou  n'en  voulurent  rien  dire  ; 

2°  Des  expéditions  de  tout  point  fabuleuses  de  Cbarlemagne 
devenu  roi ,  expéditions  ayant  pour  objet  la  conquête  des  re- 
liques de  la  passion  de  Jésus-Christ ,  d'abord  sur  les  musulmans 
de  la  Terre-Sainte  ,  puis  sur  ceux  de  l'Espagne  ; 

3°  L'expédition  historicjue  du  même  monarque  contre  ces 
derniers  ,  expédition  terminée  par  le  désastre  fameux  de  Ronce- 
vaux  ; 

4"  Enfin ,  les  guerres  divei'ses  à  la  suite  desquelles  les  chré- 
tiens de  la  Gaule  conquirent  sur  les  Sarrasins  la  Provence ,  la 
Septimanie,  Narbonne  et  la  Catalogne  ;  guerres  toutes  attribuées, 
par  anachronisme  ,  à  Chailemagne  et  à  Louis-le-Débonnaire. 

Les  romans  dont  les  exploits  des  chrétiens  dans  ces  der- 
nières guerres  ont  fourni  le  sujet,  ont  été  groupés  ensemble,  et 
forment,  dans  le  cycle  général  des  romans  carlovingiens,  un 
cycle  particulier  désigné  par  le  nom  de  Guillaume-au-court-Nez. 
Tous  les  héros  de  ce  cycle  ne  composent  qu'une  seule  et  même 
famille  dont  Aymeric  de  Narbonne  est  supposé  le  chef,  et  dont 
Guillaume  est  le  plus  glorieux  descendant. 

Tel  est ,  en  résumé ,  le  cercle  dans  lequel  roulent  les  princi- 
paux romans  épiques  carlovingiens  encore  aujourd'hui  subsis- 
tans  ,  et  dans  l'invention  et  la  culture  desquels  il  s'agit  de  con- 
stater l'intervention  des  Provençaux. 

Il  me  faut ,  pour  cela  ,  revenir  aux  allusions  fréquentes  qu'ont 
faites  les  troubadours ,  dans  leurs  chants  lyriques ,  aux  compo- 


l56  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sitions  épiques  qui  foiinaient  l'autre  moitié  de  leur  poésie.  J'en 
ai  dé)à  cité,  et  en  grand  nombre,  qui  constatent  l'existence  d'une 
foule  de  compositions  narratives  de  toute  dimension  et  de  tout 
genre.  Mais  j'ai  fait  abstraction  de  beaucoup  d'autres,  et  préci- 
sément de  celles  qui  prouvent  qu'il  y  eut ,  en  provençal ,  des  ré- 
cits romanesques  sur  tous  les  mêmes  points  de  cette  même  fable 
carlovingienne  sur  laquelle  il  existe  encore  des  romans  en  vieux 
français. 

Je  trouve  au  moins  quinze  troubadours  qui  ont  fait  mention 
de  romans  provençaux  sur  les  quatre  séries  d'événemens  que  j'ai 
distingués  tout  à  l'heure  ,  comme  thème  des  romans  carlovin- 
giens  ;  et  chacun  de  ces  quinze  troubadours  ayant  fait  plusieurs 
fois  allusion  au  même  roman ,  ou  une  seule  fois  à  plusieurs  ro- 
mans divers ,  il  en  résulte  que  la  somme  totale  de  ces  allusions 
est  d'environ  cinquante,  et  je  ne  les  ai  point  toutes  recueil- 
lies ;  je  n'ai  guère  tenu  compte  c[ue  de  celles  que  j'ai  rencontrées 
un  peu  fortuitement ,  en  cherchant  autre  chose . 

De  ces  allusions ,  les  unes  ,  comme  on  doit  s'y  attendre ,  sont 
vagues  et  fugitives  ,  et  il  n'y  a  pas  grand  parti  à  en  tirer  pour  l'his- 
toire. On  doit  seulement  en  conclure  que  les  romans  auxquels 
elles  se  rapportaient  devaient  être  très-populaires  et  très-généra- 
lement connus ,  puisque  les  plus  légers  indices  suffisaient  pour 
les  rappeler  à  l'imagination. 

Mais  plusieurs  des  allusions  dont  il  s'agit  sont ,  au  contraire , 
assez  précises  et  assez  développées ,  pour  constater  que  ceux  des 
romansi  provençaux  auxquels  elles  s'appliquaient ,  étaient ,  sinon 
pour  les  détails  et  les  accessoires ,  au  moins  pour  l'ensemble  et 
le  fond  ,  tout-à-fait  conformes  à  ceux  que  l'on  a  encore  aujour- 
d'hui sur  les  mêmes  sujets. 

Ainsi,  par  exemple,  la  fable  singulière  du  séjour  et  des  aven- 
tures de  Charlemagne  encore  adolescent  à  la  cour  de  l'émir  des 
Arabes  Andalousiens ,  est  clairement  indiquée  dans  le  passage 
suivant  d'une  chronique  envers  provençaux  écrite  vers  1220.  C'est 
un  éloge  de  Charlemagne.  «  Lequel ,  dit  le  chroniqueur,  vainquit 
Aigolan ,  et  enleva  de  la  cour  de  Galafre ,  le  courtois  émir  de  la 
terre  d'Espagne,  Galiane,  la  fdle  du  roi  Bramant.  »  C'est  là ,  e» 


ROMANS    PROVENÇAUX.  1  57 

substance ,  l'histoire  de  la  jeunesse  de  Charlemagne  ,  développée 
dans  d'auties  romans  encore  aujourd'hui  existans,  et  Tindice 
positif  d'un  roman  provençal  construit  sur  les  mêmes  données. 

Je  ne  trouve ,  dans  les  poètes  provençaux  ,  qu'une  ou  deux  al- 
lusions rapides  à  l'expédition  supposée  de  Charlemagne  ,  contre 
le  géant  Ferabras ,  pour  reconquérir  les  reliques  de  la  passion , 
que  ce  formidable  géant  sarrasin  avait  enlevées  de  Rome.  Mais, 
sur  ce  point ,  nous  avons  mieux  que  des  allusions  ;  nous  avons  le 
roman  même,  ou  l'un  des  romans  auxquels  ces  allusions  se  rap- 
portent. 

Quant  aux  passages  des  troubadours  relatifs  à  la  déroute  de 
Roncevaux  ,  à  la  mort  de  Roland  et  des  onze  autres  paladins  ,  ils 
sont  nombreux  ,  et  tous  plus  ou  moins  expressifs.  —  Les  uns , 
bien  que  fugitifs ,  ont  quelque  chose  de  solennel  ou  de  passionné 
fjui  atteste  tout  à  la  fois  et  la  renommée  de  l'événement,  et  la 
grande  popularité  des  romans  auxquels  il  avait  donné  lieu. 
D'autres,  plus  détaillés ,  retracent  les  principales  circonstances 
du  fait,  et  font  voir  par  là  que  les  romanciers  provençaux 
avaient  eu,  pour  matière  de  leurs  récits  ,  les  mêmes  fictions  elles 
mêmes  traditions  que  les  romanciers  français. 

Peut-être  ne  sera-t-il  pas  hors  de  propos  de  citer  quelques-uns 
de  ces  passages  ,  tant  des  plus  énergiques  et  des  plus  vifs  ,  que  des 
plus  circonstanciés.  On  jugera  mieux  par-là  de  leur  caractère  et 
de  leur  portée. 

«  Chevaliers ,  souvenez-vous  de  Roland  ,  qui  fut  vendu  pour 
de  viles  pièces  de  monnoie ,  »  s'écrie  Gavaudan-le-Vieux ,  trou- 
l)adonr,  auteur  de  quelques  pièces  remarquables. 

Pierre  Cardinal ,  le  plus  élégant  et  le  plus  ingénieux  des  trou- 
badours satiriques ,  a  rai3proché  la  trahison  de  Ganelon  et  celle 
de  Judas.  —  «  Tous  les  deux  ,  dit-il ,  trahirent  en  vendant:  l'un 
vendit  le  Christ,  l'autre  les  paladins.  » 

Giraud  de  Cabroiras ,  dans  une  pièce  très-curieuse ,  qui  est  une 
instruction  adressée  à  son  jongleur ,  et  dans  laquelle  il  cite  une 
multitude  de  romans,  grands  et  petits  ,  que  tout  jongleur  devait 
être  en  état  de  réciter  ,  poui'  être  réputé  habile  ,  parle  aussi  d'un 
roman  qu'il  tiésigiie  par  le  titre  des  grands  gestes,  ou  de  la  grande 
TOME  vni.  I  I 


]58  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

histoire  de  Charles ,  et  dont  il  indique  rapidement ,  en  ces  termes, 
les  circonstances  principales  :  «  (Là  est  laconté)  comment  Charles, 
par  sa  valeur ,  entra  de  foice  en  Espagne  ;  comment ,  à  Ronce- 
vaux  ,  les  XII  compagnons  frappèrent  force  coups  mortels  ,  et  pé- 
rirent ensuite,  injustement  livrés  par  Ganelon  le  traître  à  l'émir 
(  d'Espagne  )  et  au  bon  roi  Marsile.  » 

C'est  là  un  résumé  aussi  fidèle  qu'il  peut  l'être  en  si  peu  de 
lignes,  du  roman  français  de  Roncevaux. 

Il  me  reste  à  signaler  les  allusions  faites  par  les  troubadours 
aux  compositions  romanesques  de  leur  littérature  ayant  pour  su- 
jet les  exploits  d'Aymeric  de  Narbonne  et  de  Guillaume-au-court- 
Nez  contre  les  Sarrasins  d'Espagne. 

Il  n'y  a  rien  de  particulier  à  en  dire  :  il  en  est  de  celles-là 
comme  des  précédentes.  Elles  sont  assez  nombreuses  ,  assez  va- 
riées ,  assez  précises ,  pour  démontrer  les  plus  grands  rapports 
entre  les  romans  provençaux  auxquels  elles  s'appliquaient ,  et 
les  romans  français  que  nous  connaissons  sur  les  mêmes  person- 
nages. Elles  témoignent  hautement  qu'Aymeric  de  Narbonne, 
Arnaut  de  Berlande  et  surtout  Guillaume-au-court-Nez  furent 
pour  tout  le  midi  de  la  France  des  héros  presqu' aussi  populai- 
res que  Roland  lui-même.  Il  y  est  question  du  siège  d'Orange 
par  les  Sarrasins ,  de  tout  ce  que  le  preux  Guillaume  eut  à  souf- 
frir durant  ce  siège,  du  secours  qu'il  fut  obligé  d'aller  deman- 
der à  Louis-le-Débonnaire ,  et  à  la  tête  duquel  il  revint  battre 
les  infidèles  ;  en  un  mot ,  de  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  important 
et  de  plus  longuement  développé  dans  le  roman  français  de 
Guillaume-au-court-Nez. 

Personne,  je  le  présume,  ne  se  figurera  que  les  romans  aux- 
quels les  troubadours  songeaient  dans  ces  allusions  ,  fussent  des 
romans  français,  ou  en  tout  autre  langue  que  le  provençal  :  l'hy- 
pothèse serait  par  trop  aventurée.  Les  populations,  les  classes  aux- 
quelles s'adressaient  les  pièces  de  poésie  qui  contiennent  ces  al- 
lusions ,  n'avaient ,  aux  époques  dont  il  s'agit ,  aucune  connais- 
sance du  français  ,  ni  le  moindre  motif  de  le  savoir.  Ce  serait 
un  fait  inoui ,  inconcevable  ,  que  des  allusions  si  fréquentes ,  si 
familières ,  se  rapportassent  à  des  compositions  en  une  autre  langue 


KOMANS    PROVENÇAUX.  \  5q 

t't  d'une  autre  littérature  que  celles  même  auxquelles  appar- 
tenaient les  chants  lyriques  où  elles  se  rencontrent,  et  où  elles 
ligurent  comme  un  accessoire,  comme  un  ornement  convenu. 

Les  romans  dont  ces  allusions  supposent  et  prouvent  l'existence, 
étaient  indubitablement  des  romans  en  provençal,  aussi  bien  que 
tant  d'autres  dont  j'ai  déjà  parlé ,  qui  ont  donné  lieu  à  des  allu- 
sions de  tout  point  semblables,  et  dont  on  ne  peut  douter  qu'ils 
ne  fussent  bien  provençaux ,  la  littérature  provençale  étant  la 
seule  qui  offre  des  vestiges  de  leur  existence  et  de  leur  ancienne 
renommée. 

Je  n'insiste  pas  davantage  sur  la  réfutation  directe  d'une  hy- 
pothèse désespérée.  Parmi  les  raisons  et  les  faits  qui  vont  suivre, 
il  n'y  en  aura  pas  un  seul  qui  ne  soit  une  démonstration  nouvelle 
de  l'impossibilité  d'une  telle  hypothèse. 

Je  reviens  donc  aux  allusions  citées  des  troubadours  à  des  ro- 
mans provençaux  sur  les  guerres  des  chrétiens  de  la  Gaule  avec 
les  Sarrasins  d'Espagne,  pour  essayer  d'en  préciser  les  résul- 
lats  historiques. 

Les  romans  provençaux  dont  il  s'agit  pouvaient  différer,  par 
les  détails ,  par  les  accessoires ,  des  romans  français  ou  autres 
aujourd'liui  existans  sur  les  mêmes  sujets.  Mais ,  par  tout  ce  qu'il 
y  a  de  plus  significatif  dans  les  allusions  citées ,  il  est  constaté 
que  les  romans  correspondans  des  deux  langues  reposaient  sur  le 
mêjne  fond  ,  sur  les  mêmes  données  traditionnelles  ,  historiques 
ou  fabuleuses  ;  que ,  dans  les  unes  et  dans  les  autres ,  les  mêmes 
actions  et  le  même  caractère  étaient  atti'ibués  aux  mêmes  person- 
nages; en  un  mot,  qu'il  ne  poiivait  guère  y  avoir ,  entre  les  uns 
et  les  autres  ,  que  des  variétés  de  rédaction. 

Il  y  a  donc  ici  une  chose  évidente  :  c'est  que  d'ouvrages  ap- 
partenant à  deux  littératures  différentes  ,  et  ayant  de  tels  rap- 
ports entre  eux  ,  les  uns  devaient  être  les  originaux,  les  modèles  ; 
les  autres  des  imitations  ,  des  traductions.  Mais  lesquels,  des  ro- 
mans provençaux  ou  des  français,  étaient  les  originaux  ,  lesquels 
étaient  les  copies  ?  \oilà  la  question  importante. 

Je  suppose  un  moment  cju'il  n'y  ait,  pour  résoudre  cette  ques- 
tion ,  que  des  raisons  générales  de   vraisemblance,  raisons  qui , 


iGo  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  une  question  obscure  et  difficile,  comme  celle  qui  nous 
occupe  ,  ne  sont  pas  tout-à-fait  sans  importance  ,  et  voyons  en  fa- 
veur de  qui ,  des  Français  ou  des  Provençaux ,  seraient  ici  ces 
raisons. 

Les  populations  de  langue  provençale  ayant  toujours  été  plus 
directement  intéressées  que  les  Français  aux  guerres  avec  les 
Arabes,  y  ayant  toujours  joué  un  plus  p,rand  rôle,  chez  leciuel 
de  ces  deux  peuples  était-il  le  plus  naturel  que  les  traditions  re- 
latives à  ces  guerres  devinssent  un  tlième  de  poésie  ? 

Les  Provençaux  eurent  des  compositions  romanesques  où  les 
Arabes  d'Espagne  étaient  rais  en  scène ,  ils  célébrèrent  la  pre- 
mière expédition  chrétienne  contre  les  musulmans  de  Syrie,  et 
tout  cela ,  à  des  époques  où  l'on  ne  voit  encore  ,  chez  les  Fran- 
çais, rien  qui  puisse  passer  pour  l'ombre  ou  le  germe  d'une  lit- 
térature.—  Cela  étant,  auxquels,  des  Français  ou  des  Proven- 
çaux ,  y  a-t-il  plus  de  vraisemblance  historique  à  attribuer  l'in- 
vention de  compositions  romanesques  sur  la  lutte  des  chrétiens 
de  la  Gaule  avec  les  musulmans  d'outre  les  Pyrénées  ? 

Enfin ,  pour  abréger  un  peu  ,  à  l'époque  à  laquelle  appartien- 
nent les  romans  français  du  cycle  carlovingien ,  les  Français 
avaient  pris  des  Provençaux  tout  le  système  de  leur  poésie  ly- 
rique; ils  en  avaient  tout  adopté,  les  formes,  le  langage  et  les 
idées.  Gela  reconnu ,  lequel  des  deux  partis  est  le  plus  historique , 
le  plus  rationnel ,  de  supposer  que  celui  de  deux  peuples  qui 
avait  devancé  l'autre  dans  la  carrière  de  la  poésie ,  qui  lui  en 
avait  donné  les  types  lyriques  ,  lui  en  donna  de  même  les  types 
épicpes  ;  ou  de  croire  que  les  Provençaux  ,  originaux  et  maîtres 
dans  un  genre,  furent,  dans  l'autre,  copistes  et  imitateurs  ser- 
viles  ? 

Les  faits  précédens  excluent  rigoureusement  cette  dernière 
hypothèse  :  nous  avons  trouvé  chez  les  Provençaux  diverses 
compositions  romanesques  antérieures  aux  romans  du  cycle  car- 
lovingien ,  et  qu'il  n'y  a  ni  moyen ,  ni  prétexte  de  prendre  pour 
autre  chose  que  pour  un  produit  original  ,  pour  un  dévelop- 
pement spontané  de  la  poésie  provençale. 

Il  serait  facile  de  donner  plus  de  poids  à  ces  raisons  gêné- 


KOMANS     PROVENÇAUX.  l6l 

vales  en  les  dévelop])ant  davantage  ;  mais  j'aime  mieux  essayer 
d'en  trouver  de  plus  spéciales. 

L'âge  compaié  des  ronmns  provençaux  et  français  du  cycle 
carlovingien ,  si  on  le  connaissait  avec  une  certaine  précision , 
donnerait  la  solution  de  la  question  établie.  Malheureusement 
on  ne  le  sait  ni  des  uns  ni  des  autres.  Il  y  a  cependant  des 
motifs  réels  de  regarder  les  provençaux  comme  les  plus  an- 
ciens. 

Parmi  les  divers  troubadours  qui  y  ont  fait  allusion ,  comme 
nous  avons  vu ,  les  cinq  plus  anciens  soii»t  Bertrand  de  Born  , 
Arnaud  Daniel ,  Raymbaud  de  Vaqvieiras ,  Airaeric  de  Pegul- 
han  et  Gavaudan-le- Vieux.  Ces  cinq  troubadours  mourureiit , 
les  uns  avant  la  fin  du  xii*"  siècle,  les  autres  dans  les  dix  ou 
quinze  premières  années  du  xii^'.  Presque  toutes  les  pièces  que 
l'on  a  d'eux  appartiennent  au  xii"^  siècle  ,  et  quelques-unes  re- 
montent ,  selon  toute  apparence  ,  assez  haut  vers  son  milieu. 
Or,  ces  pièces  renfermant  les  allusions  citées,  elles  en  mar- 
quent ainsi  la  date,  sinon  précise,  du  moins  approximative.  J'ai 
la  conviction  de  les  faire  plutôt  trop  récentes  que  trop  anciennes 
en  les  renfermant  dans  l'intervalle  de  1 190  à   1200. 

Mais  les  romans  auxquels  se  rapportaient  ces  allusions  étaient 
nécessairement  encore  plus  anciens.  Il  leur  avait  fallu  un  cer- 
tain laps  de  temps  pour  acquérir  la  célébrité  ,  en  c|uelqp.ie  sorte 
proverbiale,  dont  ces  allusions  étaient  la  suite  et  la  preuve.  Je 
supposerai  ce  laps  de  quinze  à  vingt  ans,  et  c'est,  ce  me  semble, 
le  faire  aussi  court  que  possible.  Il  y  avait  donc  au  moins  quel- 
cjues-uns  des  romans  provençaux  du  cycle  carlovingien  dont  la 
composition  devait  remonter  à  11 70. 

Or ,  il  est  extrêmement  douteux  qu'à  cette  époque  il  y  eût 
déjà  en  français  ,  je  ne  dis  pas  des  compositions  en  vers ,  il  y  en 
avait  indubitablement ,  mais  des  compositions  poétiques ,  des 
chants  d'amour  et  de  bravoure  chevaleresque,  formant,  par  leurs 
rapports  et  dans  leur  ensemble ,  un  système  de  poésie.  Chrétien 
de  Troies  est  le  premier  poète  français  dont  on  puisse  rattacher 
les  ouvrages  à  des  dates  approximatives.  Or,  rien  n'autorise  à 
en  faire  remonter  aucun  aussi  haut  que   1J70.   D'ailleurs,   les 


j62  ni'.VtlE    DES    DEUX    MO^fDES. 

fît-on  tous  remonter  à  cette  dernière  époque  ou  plus  liaut  en- 
core ,  ces  ouvrages  de  Chrétien  ,  loin  de  prouver  l'initiative  des 
Français  dans  le  genre  épique  ,  prouveraient  bien  plutôt  et  beau- 
coup mieux  celle  des  Provençaux.  En  effet,  dans  le  roman 
épique  comme  dans  les  cliants  lyriques ,  il  est  certain  ,  et  il 
serait  facile  de  prouver ,  que  Chrétien  a  subi  l'influence  des 
troubadours ,  et  n'a  été ,  en  plusieurs  choses ,  que  leur  imita- 
teur. 

Les  conjectures  que  l'on  peut  faire  sur  les  époques  respectives 
des  romans  provençaux  et  français  du  cycle  carlovingien  favori- 
sent donc  l'opinion  de  l'antériorité  et  de  l'originalité  des  pre- 
miers. Mais  il  y  a  ,  dans  la  substance  même  et  dans  divers  traits 
de  ces  romans ,  d'autres  raisons  et  des  raisons  plus  intimes  et  plus 
directes  encore  en  faveur  de  leur  origine  provençale.  J'en  ai  déjà 
indiqué  rapidement  c|uelques-unes  :  j'y  reviendrai  ici  d'une  ma- 
nière plus  formelle. 

J'ai  parlé  à  plusieurs  reprises  de  cette  expédition  fabuleuse 
de  Charlemagne  en  Espagne ,  entreprise  dans  la  vue  de  recon- 
quérir les  reliques  de  la  passion ,  que  le  géant  Ferabras ,  fils  de 
l'émir  arabe  de  l'Espagne,  avait  enlevées  de  Rome;  et  j'ai  dit 
tout  à  l'heure  que  l'on  avait  encoi'e,  sur  ce  sujet,  un  roman 
provençal,  l'un  de  ceux  que  je  dois  vous  faire  connaître  par  la 
suite.  J'ajouterai  ici  que  ce  roman  existe  aussi  en  français  :  or,  il 
n'y  a  pas  lieu  de  douter  qu'il  ne  soit  une  version,  je  dirais  piesque 
un  calque  du  premier;  et  là-dessus  du  moins,  sur  ce  point  par- 
ticulier du  cycle  carlovingien ,  l'originalité  du  romancier  pro- 
vençal relativement  au  français  peut  être  établie  d'une  manière 
positive. 

Mais  il  n'est  pas ,  à  beaucoup  piès ,  si  aisé  de  constater  l'in- 
fluence que  peuvent  et  doivent  avoir  eue  les  romans  carlovin- 
giens  provençaux  aujourd'hui  perdus  sur  les  romans  français  du 
même  cycle  encore  subsistans.  S'il  est  possible  de  reconnaître 
l'origine  provençale  de  ces  derniers ,  ce  n'est  qu'autant  qu'ils  en 
renferment  en  eux-mêmes  des  signes  et  des  vestiges.  Or,  ces  ves- 
tiges ne  sauraient  être  bien  faciles  à  découvrir  dans  des  ouvrages 
de  la  nature  de  ceux  dont  il  s'agit ,  c'est-à-dire  dans  des  ouvrages 


ROMANS    PROVENÇAUX.  1 63 

où  le  cosluine ,  la  j^éoyrapliie  et  l'histoire  sont  violés  avec  une 
licence  souvent  si  gratuite ,  qu'elle  a  l'air  d'être  volontaire  et 
systématique . 

Toutefois  la  chose  n'est  pas  impossible.  Il  y  a,  par  exemple  , 
dans  les  romans  français  du  cycle  particulier  de  Guillaume-au- 
court-Nez,  des  particularités  qui  témoignent  clairement  qu'ils 
ont  dû  être ,  pour  la  plupart ,  primitivement  composés  dans  le 
midi  et  en  provençal.  Un  aperçu  de  l'histoire  de  ces  romans ,  si 
incomplet  qu'il  doive  être ,  tient  de  si  près  à  la  question  pré- 
sente, qu'il  me  paraît  devoir  l'éclaircir  un  peu. 

Guillaume  ,  surnommé  le  Pieux ,  fut ,  comme  vous  le  savez 
tous,  un  ancien  chef,  probablement  de  race  franke ,  auquel 
Charlemagne  donna  le  commandement  militaire  du  royaume 
d'Aquitaine,  en  783,  dans  un  moment  où  ce  royaume  était 
fortement  menacé ,  d'un  côté  par  les  Arabes  ,  de  l'autre  par  les 
populations  basques,  vraisemblablement  alors  alliées  avec  les 
Arabes.  Guillaume  justifia  {es  espérances  de  Charlemagne  et  se 
conduisit  en  héros.  Il  repoussa  ou  contint  les  Basques  dans  les 
Pyrénées.  Il  perdit,  il  est  vrai,  contre  les  Arabes,  la  sanglante 
bataille  d'Orbiek ,  près  de  Narbonue  ;  mais  il  en  eut  plus  tard 
mainte  revanche  glorieuse ,  et  finit  par  porter  les  armes  aqui- 
taines au-delà  des  Pyrénées.  Il  prit,  à  la  suite  d'un  siège  mé- 
morable ,  l'importante  ville  de  Barcelonne ,  dont  la  conquête 
devait  entraîner  celle  de  la  Catalogne  entière. 

Dans  le  cours  rapide  de  ces  guerres  avec  les  Arabes,  Guil- 
laume se  fit  une  renommée  populaire  de  bravoure ,  et  fut  célébré 
par  toutes  les  populations  voisines  des  Pyrénées ,  comme  le 
héros  et  le  sauveur  du  pays.  Cependant,  bientôt  dégoûté  de  la 
gloire  et  du  monde,  il  se  retira,  en  8o5,  dans  un  désert  des 
Cévermes ,  où  il  fonda  un  monastère  qui  prit  son  nom  ,  et  dans 
lequel  il  mourut ,  sous  l'habit  de  moine ,  on  ne  sait  bien  à 
quelle  époque. 

Les  populations  du  midi  composèrent  sur  les  exploits,  les 
fatigues,  les  traverses  et  la  retraite  pieuse  de  ce  brave  chef,  di- 
vers chants  épiques  qui  se  conservèrent  long-temps  par  tradition, 
et  qui,  comme  tous  les  chants  de  cette  espèce,  de  vaguement 


l64  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  largement  historiques  qu'ils  devaient  être  d'abord ,  devinrent 
de  plus  en  plus  romanesques  et  fabuleux. 

Ce  n'est  que  par  une  sorte  d'accident  heureux  pour  l'histoire 
de  l'épopée  cailovingienne  ,  et  plus  strictement  de  l'épopée  pio- 
vençale ,  que  l'on  a  des  notions  positives  sur  l'existence  de  ces 
chants.  C'est  uu  moine  du  monastère  de  Saint-Guillaume  qui 
en  a  parlé  en  termes  formels ,  bien  qu'un  peu  paraphrasés ,  dans 
une  vie  latine  de  Guillaume-le-Pieux. 

«  Quelle  est ,  dit  l'agiographe  ,  quelle  est  la  danse  de  jeunes 
«  gens ,  l'assemblée  de  gens  du  peuple ,  ou  d'hommes  de  guerre 
«  et  de  nobles ,  quelle  est  la  vigile  de  sainte  fête  où  l'on  n'en- 
«  tende  pas  chanter  doucement  et  en  paroles  modulées  quel  et 
«  combien  grand  fut  Guillaume  ?  avec  quelle  gloire  il  servit 
'<■  l'empereur  Charles  ?  quelles  victoires  il  remporta  sur  les  infi- 
«  dèles ,  tout  ce  qu'il  en  souffrit,  tout  ce  qu'il  leur  rendit  ?  » 

Il  était  difficile  de  mieux  attester  la  popularité  des  chants 
épiques  auxquels  les  exploits  de  Guillaume  donnèrent  lieu  dans 
les  contrées  qui  en  furent  le  théâtre.  Quant  à  la  date  de  ce  témoi- 
gnage ,  date  qui  implique  celle  des  chants  auxquels  ils  se  rap- 
porte,  c'est  une  question  plus  douteuse.  Une  seule  chose  est 
certaine ,  c'est  que  la  biographie  dont  ce  passage  fait  partie ,  est 
antérieure  au  xi"  siècle  :  elle  est  donc  au  moins  du  x''  :  c'est  donc 
aussi  l'âge  des  chants  dont  elle  fait  mention. 

Oii  s'aperçoit  bien  vite ,  en  parcourant  cette  biographie ,  que 
son  auteur  en  avait  emprunté  plusieurs  traits  de  ces  mêmes  chants 
populaires  dont  il  signale  l'existence.  Ainsi,  par  exemple,  il  sup- 
pose tout  le  midi  de  la  Gaule ,  la  Provence  et  la  Septimanie  oc- 
cupées pai-  les  Arabes ,  sous  le  commandement  d'un  émir ,  assez 
étrangement  nommé  Thibaut.  Il  fait  résider  ce  chef  à  Orange; 
il  fait  assiéger  et  prendre  cette  ville  par  Guillaume.  Tous  ces  faits, 
inconnus  aux  historiens  ,  sont  longuement  développés  dans  le  ro- 
man de  Guillaume-au-court-Nez.  Ils  en  font  la  base. 

Or  ,  les  chants  épiques ,  ces  chants  du  x«  siècle ,  dont  ces  faits 
avaient  été  tirés  ,  étaient  indubitablement  d'origine  méridionale: 
leur  sujet ,  leur  objet  le  disent  assez,  et  le  moine  de  St.-Guillem 
l'altcslc.  On  ne  petit  donc  guère  douter  que  du  moins  les  données 


ROMANS    PROVENÇAUX.  1  65 

rondamentales ,  les  matériaux  primitifs  du  roman  de  Guillaumo- 
au-court-Nez  ne  soient  provençaux. 

Maintenant,  ce  roman  de  Cluillaïune,  tel  qu'il  existe  aujour- 
d'hui en  français ,  présente  une  singularité  que  j'ai  déjà  notée 
en  passant,  mais  sur  laquelle  il  importe  de  revenir  d'une  manière 
plus  expresse.  A  une  époque  qu'il  ne  s'agit  pas  encore  de  déter- 
miner, toutes  les  traditions  poétiques ,  tous  les  cliants  épiques 
sur  les  exploits  du  duc  Guillaume-le-Pieux,  ont  été  amalgamés  avec 
d'autres  traditions ,  enveloppés  et  comme  fondus  dans  d'autres 
chants  populaires ,  dans  d'autres  fables  romanesques ,  relatifs  à 
d'autres  incidens  des  guerres  du  midi  contre  les  Arabes ,  relatifs 
à  la  conquête  de  la  Septimanie  et  de  Narbonne.  Cette  conquête  a 
été  attribuée  à  un  comte ,  à  un  paladin  du  nom  d'Aymeric  ,  dont 
on  a  fait  la  souche  d'une  nombreuse  lignée  de  héros  qui  se  si- 
gnalent tous  par  de  grands  exploits  contre  les  Sarrasins.  On  a  fait 
de  Guillaume-le-Pieux  un  des  fils  de  ce  comte  Aymeric  :  on  lui  a 
donné  pour  frère  le  fameux  Gérard  de  Roussillon.  En  un  mot, 
les  personnages  romanesques  les  plus  célèbres  du  cycle  carlovin- 
gien  ont  été  groupés  autour  d'Aymeric  de  Narbonne ,  comme  ses 
proches  ou  ses  descendans  ;  toutes  leurs  prouesses  ont  été  ratta- 
chées aux  siennes ,  et  toutes  les  guerres  postérieures  à  la  con- 
quête de  Narbonne  ont  été  considérées  comme  le  complément 
ou  comme  des  épisodes  de  cette  conquête.  —  Il  ne  faut  pas 
oublier  de  noter  que  cet  Aymeric  du  roman  de  Guillaume-au- 
court-Nez  meurt  de  blessures  reçues  dans  une  grande  bataille 
contre  les  Sarrasins. 

Il  ne  s'agit  pas  d'examiner  ici  jusqu'à  quel  point  a  été  in- 
génieuse ou  heureuse  cette  tentative  pour  coordonner ,  dans  un 
seul  et  même  ensemble ,  toutes  les  traditions  poétiques ,  toutes  les 
fables  romanesques  relatives  aux  guerres  des  chrétiens  de  la  Gaule 
contre  les  Arabes  d'Espagne.  Je  me  borne  à  observer  que  cette 
tentative  était  tout-à-fait  dans  la  nature  des  choses ,  et  l'on  peut 
être  sur  qu'elle  ne  fut  faite  que  dans  un  pays  où  il  y  avait  déjà 
beaucoup  de  chants  ou  de  romans  épiques  détachés  sur  les  divers 
incidens  de  l'événement  général  auquel  ces  chants  et  ces  ro- 
mans se  rapportaient  tous.  Il  n'est  donc  pas  indifférent ,  dans  la 


lfir>  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

question  actuelle ,  de  savoir  où  a  été  faite  la  tentative  dont  il  s'agit  : 
si  c'a  été  dans  le  noi'd  ou  dans  le  midi.  Or,  c'est  sur  quoi  il 
ne  peut  y  avoir  beaucoup  d'incertitude. 

Ce  n'est  pas  sans  motif  que  le  nom  d'Aymeric  de  Narbonne  a 
été  donné  à  ce  père  prétendu  de  Guillaume-le-Pieux  ,  à  ce  chef 
imaginaire  de  toute  la  glorieuse  lignée  de  héros  chrétiens  vain- 
queurs des  Maures.  Plus  l'application  de  ce  nom  était  arbitraire  , 
fausse  et  bizarre ,  et  plus  il  est  évident  qu'elle  avait  un  motif 
privé  et  local.  Nul  doute  que  le  romancier  qui  hasardait  ce  bap- 
tême romanesque ,  n'eût  en  vue  par  là  de  flatter  la  vanité  et  de 
rehausser  la  gloire  des  seigneurs  de  la  maison  de  Narbonne.  Il 
y  eut  une  multitude  de  romans  chevaleresques  inspirés  par  le 
même  motif,  c'est  un  fait  auquel  j'ai  déjà  touché  ailleurs,  et 
dont  il  serait  aisé  de  donner  beaucoup  de  preuves. 

Cela  étant ,  les  époques  où  l'on  trouve ,  dans  la  maison  de 
Narbonne  ,  des  seigneurs  du  nom  d'Aymeric ,  doivent  fournir  des 
données  pour  découvrir  celle  où  ce  nom  fut  employé  comme  une 
espèce  de  lien  poétique  ,  pour  unir  et  rapprocher  des  traditions , 
des  fables  romanesques  jusque-là  détachées. 

Il  y  a  deux  Aymeric ,  que  le  romancier ,  auteur  de  cette  fic- 
tion, peut  également  avoir  eu  en  vue.  L'un  est  Aymeric  I",  déjà 
vicomte  de  Narbonne  en  107  i  ,  et  qui  de  i  io3  à  i  io4  alla  guer- 
royer en  Terre-Sainte,  et  y  mourut  au  bout  d'un  ou  de  deux  ans. 
Aymeric  II ,  son  fils  ,  lui  succéda ,  et  fut  tué  en  1 1 34 ,  en  Cata- 
logne ,  dans  la  sanglante  bataille  de  Fraga,  gagnée  par  les  Arabes 
sur  les  chrétiens. 

Ce  fut  la  fille  d'Aymeric  II  qui  lui  succéda ,  cette  même  Er- 
mengarde ,  célèbre  dans  l'histoire  de  la  poésie  provençale ,  et 
dont  la  cour  fut  fréquentée  par  les  troubadours  les  plus  renom- 
més du  xii^  siècle.  Tout  autorise  ou  oblige  à  croire  que  ce  fut 
quelqu'un  de  ces  troubadours  qui ,  pour  flatter  Ermengarde ,  et 
célébrer  la  gloire  de  son  père  et  de  son  aïeul ,  morts  tous  les  deux 
en  combattant  les  infidèles ,  donna  leur  nom  à  un  premier  con- 
quérant de  Narbonne  ,  chef  supposé  de  leur  race,  et  vanta  ainsi 
leur  bravoure  et  leurs  exploits  ,  dans  la  bravoure  et  les  exploits 
de  ce  dernier. 


ROMANS    PUOVENÇAUX.  167 

Ainsi  donc ,  ce  n'est  pas  seulement  le  fond  primitif  du  roman 
actuel  de  Guillaïune-au-court-Nez,  qui  doit  être  réputé  provençal, 
c'est  ce  qu'il  y  a  de  plus  caxactéristique  dans  sa  composition  ; 
c'est  la  fiction  qui  lui  donne  une  sorte  d'unité  ,  en  en  rapprochant 
tous  les  personnages  ,  en  les  faisant  tous  membres  d'une  seule  et 
même  famille. 

Ce  n'est  pas  tout,  et  j'ajouterai  qu'en  dépit  de  toutes  les  mo- 
difications ,  de  toutes  les  altérations  qu'il  a  dii  subir  pour  arri- 
ver à  sa  forme  actuelle ,  ce  même  roman  présente  encore  ,  dans 
ses  diverses  parties ,  beaucoup  de  particularités  qui  confirment 
les  preuves  générales  de  son  origine  provençale.  Ainsi,  par  exeni- 
ple ,  beaucoup  de  noms  de  lieux  ou  de  personnes ,  qui  sont  si- 
gnificatifs et  forges ,  ont  été  évidemment  forgés  en  provençal. 

Il  y  a  aussi  çà  et  là  ,  dans  ce  roman  ,  à  travers  beaucoup  de 
géographie  imaginaire  et  fabuleuse ,  comme  dans  toutes  les  com- 
positions du  même  genre,  quelques  descriptions  de  lieux  si 
exactes ,  ou  circonstanciées  de  telle  sorte  ,  qu'elles  n'ont  pu  être 
tracées  que  d'après  nature  et  par  des  hommes  qui  avaient  vu  les 
objets  dont  ils  parlaient.  Telles  sont ,  par  exemple  ,  les  descrip- 
tions de  Nîmes  ,  d'Orange  et  de  plusieurs  localités  voisines. 

Enfin ,  on  trouve ,  dans  ce  même  roman  ,  des  incidens  qui  ne 
sont  que  l'amplification  de  traits  historiques  connus  de  la  cour- 
toisie et  des  mœurs  chevaleresques  du  midi.  Un  passage  remar- 
quable en  ce  genre  est  celui  qui  a  rapport  au  mariage  d'Ay- 
meric  de  Narbonne  avec  une  princesse  ,  fille  de  Didier  ,  roi  des 
Lombards  (  à  laquelle  ,  par  parenthèse ,  le  romancier  a  donné  le 
nom  d'Ermengarde).  —  Aymeric  l'envoie  demander  à  Pavie,  par 
une  députa tion  de  ses  plus  braves  chevaliers.  Tout  se  passe  selon 
ses  vœux  ,  et  la  belle  Ermengarde  lui  est  accordée  pour  femme. 
Mais  la  mission  des  chevaliers  n'en  a  pas  moins  été  un  moment 
sur  le  point  de  tourner  fort  mal  :  il  y  a  eu  entre  eux  et  le  roi  de 
Pavie  un  démêlé  des  plus  étranges. 

Le  roi ,  pour  faire  preuve  de  magnificence  et  de  générosité  en- 
vers les  députés  d'Aymeric ,  veut  les  conraicr  richement ,  c'est-à- 
dire  leur  fournir  gratis  tout  ce  qui  peut  leur  être  nécessaire  ou 
agréable.  Mais,  dans  les  mœurs  provençales,  ce  qu'il  était  beau 


l68  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  chevaleresque  d'offrir  ,  il  était  beau  et  chevaleresque  de  le  re- 
fuser. Les  chevaliers  d'Aymeric  déclarent  donc  qu'ils  sont  tous 
de  riches  et  puissans  barons  ,  et  n'ont  que  faire  de  l'hospitalité 
du  roi.  Le  roi  est  piqué  du  refus  ;  mais  il  ne  se  tient  pas  pour 
battu ,  il  essaie  de  contraindre  les  chevaliers  à  accepter  ses  offres, 
et  voilà  entre  eux  et  lui  une  guerre  d'un  genre  tout  nouveau. 

Il  fait  assembler  les  marchands  de  Pavie ,  et  leur  ordonne  de 
vendre  toute  chose  à  si  haut  prix  ,  que  les  chevaliers  étrangers, 
n'y  pouvant  atteindre  ,  soient  réduits  à  tout  accepter  du  roi.  Les 
marchands  ne  se  le  font  pas  dire  deux  fois  :  ils  se  mettent  à  ven- 
dre leurs  denrées  à  des  prix  extravagans.  Mais  les  chevaliers 
achètent  et  paient  tout ,  sans  daigner  seulement  prendre  garde 
que  tout  est  un  peu  cher. 

Le  roi ,  de  plus  en  plus  blessé ,  fait  alors  publier  dans  Pavie 
une  défense  rigoureuse  de  vendre  à  aucun  prix  aux  chevaliers 
d'Aymeric  du  bois  pour  leur  cuisine.  — Pour  le  coup  ,  ceux-ci 
sont  un  peu  embarrassés.  — Ils  mangeraient  bien  de  la  chair  crue, 
plutôt  que  d'accepter  la  table  du  roi  ;  mais  ils  ont  peur  qu'une 
telle  action  ne  leur  soit  reprochée  comme  une  action  de  sauvages. 

Un  des  chevaliers  propose  d'aller  tuer  le  roi  au  milieu  de  sa 
cour.  — Mais  cet  avis  paraissant  un  peu  hasardeux  ,  ou  du  moins 
prématuré ,  un  autre  en  ouvre  un  meilleur  qui  est  adopté.  Les 
chevaliers  achètent  un  tas  prodigieux  de  noix  et  de  tasses ,  de 
vases  de  bois  de  toute  espèce  ;  ils  font  de  tout  cela  un  feu  de  cui- 
sine à  brûler  tout  Pavie  ,  et  continuent  à  faire  si  bonne  chère  , 
qu'ils  finissent  par  affamer  la  ville.  Le  roi  est  forcé  de  s'avouer 
vaincu  ;  et  plein  d'admiration  pour  les  vainqueurs  ,  il  n'a  dès  ce 
moment  plus  rien  à  leur  refuser. 

Je  le  répète ,  ces  luttes  de  fierté  ,  d'orgueil  et  d'ostentation  de 
magnificence  étaient  dans  les  mœurs  provençales  ;  et  le  trait  du 
roman  d'Aymeric  qui  vient  d'être  cité  ,  n'est  que  la  paraphrase 
pure  et  simple  d'une  aventure  racontée  par  le  prieur  du  Yigeois , 
dans  sa  chronique ,  comme  ayant  eu  lieu  entre  un  vicomte  de 
Limoges  et  le  fameux  Guillaume  VIII ,  comte  de  Poitiers.  Or, 
c'est  dans  les  pays  où  elle  était  arrivée ,  et  dans  les  mœurs  des- 
quels elle  était ,  qu'une  pareille  aventure  ilut  naturellement  en- 


ROMANS    PROVENÇAUX.  I 6g 

trer  dans  la  poésie  romanesque  :  il  y  a  une  invraisemblance 
manifeste  à  la  supposer  racontée ,  pour  la  première  fois ,  dans  un 
roman  français. 

Je  ne  pousserai  pas  plus  loin  ces  sortes  de  preuves  :  il  faudrait, 
pour  leur  donner  toute  l'autorité  dont  elles  sont  susceptibles ,  en- 
trer dans  la  discussion  minutieuse  de  beaucoup  de  particularités 
sur  lesquelles  je  pourrai  revenir  plus  convenablement,  quand 
j'en  serai  à  l'analyse  même  des  ouvrages  où  elles  se  font  remar- 
quer. Il  me  suffit  de  les  avoir  présentées  ici  d'une  manière  géné- 
rale. 

Maintenant,  je  reviens  à  l'hypothèse  dans  laquelle  j'ai  raisonné 
et  discuté  jusqu'à  présent ,  pour  la  rectifier  un  peu;  car  elle  est 
susceptible  de  l'être  et  en  a  besoin.  Dans  les  limites  où  je  l'ai 
prise  ,  elle  ne  serait  point  assez  favorable  à  l'opinion  que  je  tiens 
pour  la  vérité.  En  effet ,  j'ai  eu  l'air  de  supposer  jusqu'ici  que 
les  Provençaux  n'avaient  eu ,  sur  les  guerres  des  chrétiens  de  la 
Gaule  avec  les  Arabes  d'Espagne  ,  que  des  romans ,  les  mêmes  , 
au  moins  pour  le  fond,  que  les  romans  français  encore  aujour- 
d'hui existans  sur  les  mêmes  sujets.  J'ai  paru  admettre  que , 
dans  les  deux  littératures ,  le  cycle  de  l'épopée  carlovingienne 
était  resté  circonscrit  dans  les  mêmes  limites ,  avait  roulé  sur  les 
mêmes  argumens  historiques ,  sur  les  mêmes  fictions  ,  sur  les 
mêmes  traditions  populaires. 

Il  n'en  est  point  ainsi  :  le  cycle  de  l'épopée  carlovingienne 
fut,  en  provençal,  plus  étendu  et  plus  varié  qu'en  français.  Il 
comprenait  divers  romans  auxquels  on  ne  connaît  point  de  pen- 
dans  en  français  ,  et  dont  il  n'y  a  ,  par  conséquent ,  pas  lieu  de 
révoquer  en  doute  l'originalité.  Ainsi  donc  ,  en  admettant,  contre 
toute  vraisemblance  et  contre  des  faits  positifs  ,  que  les  Proven- 
çaux n'eurent  aucune  part  à  la  création  de  ceux  des  romans  car- 
lovingiens  dont  il  a  été  question  jusqu'à  présent ,  il  n'en  serait 
pas  moins  constaté  cju'ils  en  eurent  d'autres.  Les  historiens  en  ci- 
tent plusieurs ,  tous  divers  de  ceux  dont  il  a  été  parlé  ,  et  qui  tous 
firent  partie  d'un  cycle  carlovingien  provençal. 

Il  existe  une  chronique  sommaire  des  comtes  de  Toulouse  , 
écrite  au  xive  siècle.  C'est  une  maigre  et  sèche  notice  des  princi- 


inO  Hr.Vlir.    DKS    DEUX    MONDES. 

paux  événeinens  de  la  vie  de  chaque  comte ,  à  commencer  par 
Torsinus  ,  qui  est  un  personnage  fabulevix  ,  et  sur  le  compte  du- 
quel le  chroniqueur  n'a  eu ,  par  conséquent ,  que  des  fables  à 
titer.  —  Il  nous  apprend  lui-même  qu'il  avait  tiré  ces  fables  d'un 
livre  des  conquêtes  de  Charlemagne.  Or,  ce  livre  était  un  roman 
dans  lequel  il  était  amplement  raconté  comment  Charlemagne , 
repassant  les  Pyrénées  ,  après  avoir  conquis  toute  l'Espagne,  vint 
conquérir  successivement ,  en  Gaule ,  les  villes  de  Bayonne ,  de 
Narbonne ,  et  toute  la  Provence.  Torsinus  ayant  été  son  plus  glo- 
rieux soutien  dans  toutes  ses  conquêtes ,  ce  fut  en  récompense 
de  ces  seivices  qu'il  reçut  le  comté  de  Toulouse  ,  où  il  continua 
à  faire  bravement  la  guerre  aux  Sarrasins. 

Chaque  seigneur  féodal  un  peu  puissant  trouvait  aisément  un 
romancier  pour  faire  remonter  son  lignage  jusqu'à  quelqu'un  de 
ces  vieux  héros  qui  avaient  pris  des  villes  ou  gagné  des  batailles 
sur  les  Sarrasins.  — Je  ne  sais  quel  romancier  flattait  ici  le  comte 
de  Toulouse  de  la  même  manière  que  d'autres  flattèrent  les  sei- 
gneurs de  Narbonne. 

Je  dis  d'autres  ,  car  le  roman  de  Guillaume-au-court-Nez  n'é- 
tait pas  le  seul  où  fussent  célébrées  les  prouesses  de  ce  premier 
Aymeric  de  Narbonne ,  le  prétendu  auxiliaire  de  Charlemagne 
dans  ses  conquêtes  sur  les  Sairasins.  Le  savant  Cattel  possédait 
une  copie  et  cite  quelques  vers  d'un  second  roman  sur  les  exploits 
de  ce  même  Aymeric  ,  roman  qui  avait  été  composé  en  1212,  par 
un  troubadour  nommé  Aubusson ,  de  Gordon  en  Quercy. 

Un  troisième  roman  dont  Aymeric  est  encore  le  héros  ,  et  qui 
n'a  rien  de  comnmn  non  plus  avec  celui  de  Guillaume-au-court- 
Nez  ,  c'est  le  roman  de  Philomena ,  qui  subsiste  encore  dans  le 
texte  provençal ,  et  dans  une  version  latine  ,  récemment  publiée 
par  le  professeur  Ciampi  de  Florence.  Ce  n'est  qu'une  plate  lé- 
fjende  monacale,  ayant  pour  sujet  principal  la  fondation  du  mo- 
nastère de  la  Grasse  ,  près  de  Narbonne  ,  et  dans  laquelle  sont  ra- 
contés épisodiquement  le  siège  de  Narbonne  et  les  batailles  hvrées 
par  Charlemagne ,  durant  ce  siège  ,  aux  Sarrasins  de  la  Septima- 
nie  et  d'outre  les  Pyrénées. 

Dans  sa  forme  actuelle,  ce  roman  ne  remonte  guère  au-delà 


ROMANS    PROVKNÇAUX.  17I 

du  xiii"  siècle.  Mais  il  renferme  diverses  traditions  historiques 
qui  semblent  remonter  Jusqu'à  l'époque  même  de  la  domination 
arabe  en  Septimanie.  Il  y  est  question  ,  par  exemple  ,  d'émirs  ou 
de  rois  sarrasins  de  différentes  villes  de  cette  contrée ,  d'Uzès , 
de  Nîmes ,  de  Lodève  ,  de  Beziers  ,  etc. ,  c'est-à-dire  précisément 
de  toutes  les  villes  où  il  est  constaté  que  les  dominateurs  musul- 
mans eurent  des  officiers  civils  et  militaires.  C'est  à  ma  connais- 
sance l'unique  vestige  qui  existe,  dans  notre  histoire  ,  d'une  statis- 
tique de  la  Septimanie  sous  les  Arabes. 

Le  président  de  Fontette  cite ,  comme  ayant  appartenu  à 
M.  de  Galaup  ,  noble  Provençal  qui  avait  formé  un  recueil  inté- 
ressant de  curiosités  littéraires ,  un  roman  épique ,  selon  toute 
apparence ,  beaucoup  plus  important  que  tous  ceux  dont  je  viens 
de  faire  mention.  Il  roulait  sur  les  guerres  que  Charlemagne  était 
supposé  avoir  faites  contre  les  Arabes  ,  en  Provence  ,  aux  environs 
d'Arles;  et  il  paraît  cjue  l'un  des  principaux  incidens  de  ces  guerres 
était  le  siège  d'une  ville  de  Fretta  ,  fameuse  dans  les  romans  car- 
lovingiens  ,  et  que  l'on  suppose  être  la  même  que  celle  de  Saint- 
Remy. 

Enfin,  les  troubadours  aussi  font  allusion  à  des  romans  épiques 
en  provençal ,  qui  furent  de  même  des  extensions  ou  des  variantes 
de  l'épopée  carlovingienne.  Ils  font  allusion  ,  par  exemple,  à  des 
récits  fabuleux  sur  la  longue  et  dure  captivité  de  Charlemagne  en 
Espagne. 

Vous  le  voyez  ,  et  t'est  un  fait  qu.'il  n'y  a  pas  moyen  de  mécon- 
naître ,  le  cycle  de  l'épopée  carlovingienne  a  été  plus  large  et  plus 
complexe  dans  la  poésie  provençale  que  dans  la  poésie  française. 
C'est  dire,  en  d'autres  termes,  qu'il  était  plus  original  et  plus  an- 
cien dans  la  première  que  dans  celle-ci  ;  car  c'est ,  en  général , 
dans  les  contrées  où  les  traditions  et  les  fictions  poétiques  ont  eu  le 
plus  de  développemens  et  de  variantes,  qu'il  faut  en  chercher  le 
berceau. 

Un  fait  particulier  qui  me  paraît  coïncider  avec  les  faits  litté- 
raires ,  pour  prouver  que  les  romans  héroïques  du  cycle  carlo- 
vingien  furent  plus  répandus  et  plus  populaires  au  midi  qu'au 
nord,  c'est  qu'il  y  eut,  dans  le  premier,  plus  de  monumens  et 


in2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  localités  décorés  des  noms  des  héros  de  ces  romans.  Ce  se- 
rait une  liste  curieuse  et  assez  longue  ,  je  crois ,  que  celle  des 
tours,  des  cavernes,  des  rochers  et  des  sites  remarquables  qui 
portèrent,  au  moyen-âge,  le  nom  de  l'immortel  paladin.  Il  n'y 
eut  pas  jusqu'à  des  portions  dé  mer  auxquelles  ce  nom  ne  fût 
donné.  Au  douzième  et  au  treizième  siècle  ,  par  exemple  ,  le  golfe 
de  Lyon  fut  appelé  la  mer  de  Roland. 

Et  il  ne  faut  pas  croire  que  ce  soit  uniquement  à  dater  de  l'é- 
poque des  rouTans  aujourd'hui  connus  sur  le  paladin ,  que  l'on 
trouve  des  localités  remarquables  illustrées  de  son  nom.  Le  f;iil 
remonte  beaucoup  plus  haut  ;  il  remonte  à  des  temps  où  l'on  peut 
être  sûr  qu'il  n'y  avait  guère  sur  Roland  d'autres  poésies  que  des 
chants  populaires  fort  simples  et  fort  grossiers.  Ainsi,  par  exem- 
ple, dans  un  acte  de  donation  de  l'an  918,  il  est  fait  mention 
d'un  lieu  nommé  la  roche  de  Roland  (  roca  orlanda  ,  en  latin 
barbare) ,  dans  le  voisinage  de  Brioude  ,  en  Auvergne. 

L'imposition  de  ces  noms  romanesques  à  des  lieux ,  à  des  objets 
que  l'on  vovdait  signaler,  est  la  preuve  certaine  de  l'existence 
d'une  poésie  populaire  dans  laquelle  ces  noms  étaient  célébrés . 
C'était  comme  une  traduction  de  cette  même  poésie  dans  une 
langue  plus  solennelle  et  plus  populaire  encore  que  la  sienne. 

Dans  tout  ce  que  je  viens  de  dire  de  l'influence  des  Provençaux 
sur  l'invention  et  la  culture  de  l'épopée  carlovingienne ,  j'ai  eu 
exclusivement  en  vue  la  portion  de  cette  épopée  qui  roule  sur  les 
guerres  des  clnétiens  de  la  Gaule  avec  les  Arabes  d'Espagne.  Je 
n'ai  point  parlé  de  cette  autre  partie  de  la  même  épopée  destinée  à 
célébrer  les  querelles  des  monarques  carlovingiens  avec  leurs 
chefs  de  province.  Je  n'ai  point  dit  ce  que  les  Provençaux  avaient 
fait  ou  pu  faire  pour  celle-là.  Mais  là-dessus  ,  je  n'ai  que  peu  de 
mots  à  dire  :  il  ne  s'agit,  pour  moi ,  que  d'appliquer  rapidement 
à  ce  côté  de  la  question  les  faits  précédemment  établis ,  les  obser- 
vations déjà  développées. 

Et  d'abord ,  quant  au  fait  général  sur  lequel  roulent  les  romans 
épiques  de  cette  seconde  classe ,  c'est  dans  le  midi  qu'il  se  ma- 
nifeste le  plus  tôt  et  avec  le  plus  d'éclat.  C'est  là  que  se  trouvent 
les  chefs  entreprenans  qui  prennent  les  premiers  les  armes  contre 


ROMANS    PROVENÇAUX.  I-jS 

leurs  monarques.  C'était  donc  aussi  là  que  les  entreprises  et  les 
succès  de  ces  chefs  avaient  naturellement  le  plus  de  chances  de 
devenir  des  thèmes  d'épopée  ;  et  tout  annonce  que  la  chose  se 
passa  en  effet  de  la  sorte. 

Les  principaux  romans  carlovingiens  de  cette  seconde  classe 
sont  ceux  de  Gérard  de  Vienne  ou  de  Roussillon ,  ceux  d'Elie 
de  St-Gilles  et  de  son  fils  Aiol,  ceux  de  Renaud  de  Montauban 
ou  des  quatre  fils  Aymon. 

Or,  les  troubadours  ont  fait  à  tous  ces  divers  romans  des  allu- 
sions de  la  même  nature  et  de  la  même  valeur  que  celles  qu'ils 
ont  prodigués  à  propos  des  romans  sur  les  guerres  des  Sarrasins 
et  des  chrétiens.  Les  nouvelles  allusions  dont  il  s'agit,  sont  des 
mêmes  troubadours  que  les  autres ,  elles  sont  des  mêmes  dates  : 
elles  assignent  donc  aux  compositions  auxquelles  elles  se  rappor- 
tent une  ancienneté  égale  à  celle  des  précédentes. 

Enfin  l'un  des  romans  signalés  par  ces  allusions  ,  et  l'un  des 
plus  intéressans ,  existe  encore  dans  son  texte  provençal  ;  c'est  un 
monument  de  plus  pour  justifier  les  allusions  qui  s'y  rapportent 
et  par-là  même  toutes  les  allusions  pareilles. 


^A-OO-a 


TOME    VIII.  15- 


HuxTinraz:  IiEÇon. 


ROMANS   PROVENÇAUX. 


Eu  prouvant,  comme  je  crois  l'avoir  fait,  que  les  Provençaux 
eurent  des  épopées  originales  sur  les  divers  incidens  historiques 
ou  fabuleux  de  la  lutte  des  chrétiens  des  Gaules  avec  les  Arabes 
d'Espagne ,  je  n'ai  prouvé  qu'une  chose  d'elle-même  très-vrai- 
semblable. Dès  l'instant  où  il  y  avait  dans  la  littérature  de  ces 
peuples  des  épopées  romanesques ,  il  était  parfaitement  naturel 
que  quelques-unes  au  moins  de  ces  épopées  roulassent  sur  des 
guerres  importantes ,  et  qui  avaient  été ,  durant  près  de  deux 
siècles  ,  pour  le  midi ,  un  motif  constant  d'inquiétudes  religieuses 
et  politiques,  et  d'héroïques  efforts. 

Il  n'en  est  plus  de  même  quand  il  s'agit  d'épopées  dont  le 
sujet  est  ou  a  l'air  d'être  pris  de  l'histoire  de  quelques  peu- 
plades des  Bretons  insulaires  du  vi*  siècle.  —  On  ne  découvre 
pas  si  aisément  quels  motifs  les  populations  méridionales  de  la 
Gaule  pouvaient  avoir  d'aller  chercher  des  sujets  de  poésie  roma- 
nesque hors  de  chez  elles ,  dans  une  histoire  tout-à-fait  étran- 
gère à  la  leur,  histoire  qui  n'avait  d'ailleurs  rien  de  frappant , 
rien  de  merveilleux  ,  rien  qui  dût  naturellement  porter  d'autres 
peuples  à  s'en  occuper,  à  la  dénaturer  par  des  fables.  La  natio- 
nalité est,  comme  nous  l'avons  vu,  une  des  conditions,  un  des 
earactères  de  l'épopée  primitive.  Or,  il  n'y  avait,  pour  les  peu- 
ples de  langue  provençale ,   rien  de  national  dans  les  traditions 


ROMANS    PROVENÇAUX.  I  "J  5 

historiques  des   Bretons   insulaires  ,     ni   niême  de   ceux   de  la 
Gaule. 

Cette  observation ,  je  ne  le  dissimule  point ,  est  une  difficulté 
à  résoudre  dans  l'histoire  de  l'épopée  provençale.  Mais  ce  n'est 
point  une  difficulté  insoluble ,  ni  même  aussi  gi'ave  qu'elle  peut 
le  paraître  au  premier  coup-d'œil.  J'essaierai  d'abord  de  constater 
les  faits ,  sans  égard  au  plus  ou  moins  de  facilité  qu'il  peut  y  avoir 
de  les  expliquer.  La  raison  en  fût-elle  encore  plus  obscure,  il 
faudra  bien  les  admettre,  s'ils  sont  prouvés. 

J'ai  divisé  les  romans  épiques  de  la  Table  ronde  en  deux 
classes  :  la  première ,  de  ceux  qui  n'ont  aucun  rapport  à  l'histoire 
du  saint  Graal  ;  la  seconde,  de  ceux  qui  roulent  sur  cette  histoire. 
—  Je  suivrai  cette  division  dans  l'examen  où  je  vais  entrer  de  la 
part  qu'eurent  les  Provençaux  à  la  composition  des  épopées  de 
la  Table  ronde ,  en  commençant  par  celles  de  ces  épopées  qui  ne 
se  rapportent  point  au  saint  Graal ,  et  sont ,  selon  toute  appa- 
rence ,  les  plus  anciennes  de  tout  le  cycle. 

Pour  préciser,  autant  que  possible  ,  l'objet  de  cette  discussion, 
je  la  bornei'ai  d'abord  à  un  point  unique  et  spécial  ;  je  la  bor- 
nerai à  l'histoire  d'un  seul  des  romans  de  la  Table  ronde ,  mais 
du  plus  célèbre  de  tous ,  et  de  l'un  des  plus  anciens.  Le  résultat 
de  cette  discussion  particulière  m'abrégera  et  me  facilitera  la 
recherche  d'un  résultat  plus  général. 

Le  roman  dont  je  veux  parler  est  celui  de  Tristan.  Il  n'est  pas 
aisé  aujourd'liui  de  se  faire  une  idée  du  succès  et  de  la  renommée 
<le  cet  ouvrage  à  l'époque  de  son  apparition,  et  durant  tout  le 
reste  du  moyen  âge.  —  Il  pénétra  dans  toutes  les  contrées  de 
l'Europe  sans  en  excepter  la  Scandinavie  et  l'Islande  :  dans  tou- 
tes ,  il  fut  traduit ,  imité  ou  refait  ;  dans  toutes ,  il  fit  les  délices 
de  toutes  les  classes ,  mais  particulièrement  dés  plus  élevées  ; 
dans  toutes ,  enfin ,  il  fut  pour  les  masses  une  source  de  chants 
populaires.  On  ne  citerait  pas,  depuis  ce  que  l'on  nomme  la  re- 
naissance des  lettres,  une  composition  poétique  qui  ait  eu  la 
même  fortune. 

Indépendamment  des  pures  et  sunples  traductions  de  l'histoire 
de  Tristan  ,  il  y  en  a  différentes  versions  ,  diverses  rériactions  qui 


in&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

varient  entre  elles  par  les  accessoires  et  les  détails  ,  mais  roulant 
toutes  sur  un  même  fond  primitif ,  n'étant  toutes  que  le  déve- 
loppement des  mêmes  situations  principales. 

Sans  prétendre  avoir  fait  un  compte  exact  de  ces  différentes 
rédactions  ,  j'en  puis  indiquer  sejit ,  dont  les  unes  existent  en- 
core aujourd'hui  en  entier ,  tandis  que  l'on  n'a  des  autres  que 
des  fragmens  plus  ou  moins  longs.  De  ces  rédactions  soit  entiè- 
res, soit  incomplètes,  deux  sont  en  prose  et  cinq  en  vers.  Toutes 
sont  imprimées ,  les  unes  déjà  dejDuis  long  -  temps ,  les  autres 
depuis  des  époques  récentes ,  de  sorte  qu'il  n'y  a  aucune  diffi- 
culté particulière  à  se  les  procurer  toutes  pour  les  étudier  et  les 
comparer.  Voici,  avant  de  passer  outre,  la  liste  de  ces  sept 
différentes  rédactions  de  la  fable  chevaleresc[ue  de  Tristan  ,  avec 
quelc|ues  désignations  suffisantes  pour  les  distinguer  entre  elles. 

I  °  Une  rédaction  anglo  -  normande  en  prose ,  généralement 
attribuée  à  Luce ,  seigneur  de  Gast ,  près  de  Salisbury . 

2°  Une  abréviation  allemande  aussi  en  prose  ,  qui  parait  avoir 
eu  pour  base  la  rédaction  précédente. 

3°  La  rédaction  en  vers  de  Godefroy  de  Strasbourg ,  un  des 
minnesinger  les  plus  distingués  de  son  temps. 

4°  La  rédaction  écossaise  de  Thomas  d'Erceldoim ,  en  stances 
symétriques  de  onze  vers  chacune. 

Restent  trois  fragmens  des  trois  autres  rédactions  en  vers  , 
toutes  trois  en  français. 

Deux  de  ces  fragmens ,  dont  le  plus  long  est  d'environ  mille 
vers  ,  ont  été  tirés  d'un  manuscrit  de  M.  Donce  ,  savant  Ecos- 
sais, possesseur  d'une  bibliothèque  riche  en  raretés. 

Le  troisième  fragment ,  appartenant  à  une  septième  rédaction 
du  Tristan ,  a  été  publié  d'après  un  manuscrit  de  la  Bibliothèque 
du  roi ,  à  Paris.  —  C'est  le  plus  considérable  des  trois  ;  il  a  près 
de  quatre  mille  cincj  cents  vers. 

Que  ces  sept  diverses  versions  ou  rédactions  du  roman  de 
Tristan  ne  soient  pas  les  seules  qui  aient  existé  ou  qui  existent 
]ieut-être  encore  ,  c'est  ce  cjue  nous  verrons  mieux  tout  à  l'heure. 
Tenons-nous-en  ,  pour  le  moment ,  aux  sept  que  je  viens  d'in- 
diquer. Aucune  ne  renferme  en  elle  des  particularités,  des  mar- 


ROMANS    PROVENÇAUX.  inn 

ques  auxquelles  on  puisse  la  reconnaître  pour  le  texte  primitif 
du  roman,  pour  le  fond  original  exploité  et  varié  par  les  six 
autres  rédacteurs.  Mais  les  dates  relatives  des  sept  rédactions 
citées ,  si  on  les  savait ,  fourniraient  implicitement  le  même  ré- 
sultat; or,  l'on  peut  essayer  de  coordonner  ces  dates,  ou  du 
moins  la  plupart. 

Des  sept  rédactions  désignées  de  l'histoire  de  Tristan,'  celle 
de  Thomas  d'Erceldoune ,  en  écossais ,  est  aujourd'hui  celle  sur 
laquelle  on  a  le  plus  de  lumières.  C'est  Walter  Scott  qui  a  pu- 
blié cette  rédaction ,  en  l'accompagnant  de  diverses  notices  ,  tant 
sur  l'auteur  que  sur  l'ouvrage  ;  notices  qui  ne  laissent  rien  à 
désirer  au  goût  ni  à  la  critique. 

Il  résulte  de  ses  recherches  sur  Thomas  d'Erceldoune  ,  que  ce 
poète  naquit  vers  l'an  1220,  et  mourut  dans  l'intervalle  de  1286 
à  1289.  Si  l'on  suppose,  comme  il  est  naturel,  qu'il  écrivit  son 
poème  dans  la  vigueur  et  la  matuiité  de  l'âge ,  de  trente  à  qua- 
rante ans  ,  par  exemple ,  ce  poème  dut  être  composé  de  l'an  t25o 
à  1260.  Mais  on  ne  peut  guère  le  faire  plus  ancien  que  le  milieu 
du  siècle ,  et  je  le  supposerai  de  cette  époque. 

Ce  point  convenu,  il  faut  savoir  lesquelles  des  six  autres  rédac- 
tions sont  antérieures,  lesquelles  postérieures  à  celle  de  Tliomas. 
Or ,  il  y  en  a  deux  sur  lesquelles  il  ne  peut  y  avoir  doute  à  cet 
égard.  En  effet ,  les  auteurs  de  l'une  et  de  l'autre  citent  également 
un  Thomas  ,  qui ,  quand  il  s'agit  d'un  romancier ,  auteur  d'une 
histoire  de  Tristan,  ne  peut  guère  être  un  autre  que  Thomas 
d'Erceldoune. 

Les  deux  rédacteurs  qui  citent  ce  dernier  comme  leur  devan- 
cier ,  sont  Godefroy  de  Strasbourg ,  et  l'auteur  anonyme  de  la 
rédaction  à  laquelle  appartient  le  premier  fragment  du  manuscrit 
de  M.  Donce.  —  Ces  deux  rédactions  ,  à  quelque  époque  précise 
qu'elles  appartiennent ,  sont  donc  certainement  l'une  et  l'autre 
postérieures  à  l'an  i25o. 

Le  second  fragment  de  manuscrit  de  M.  Donce  ne  présente 
aucune  donnée  d'après  laquelle  on  puisse  lui  assigner  une  date  ; 
mais  on  s'assure  aisément ,  à  son  caractère  et  à  son  objet ,  que  le 
Tristan  dont  il  fit  partie  devait  être  postérieur ,  non-seulement 


jrjQ  KP.VUE    DKS    DEUX    MONDES. 

au  Tristan  de  Thomas  d'Erceldoune ,  mais  à  celui  auquel  ap- 
partient le  premier  fragment  déjà  cité.  En  effet,  ce  second  frag- 
ment annonce  un  ouvrage  ayant  tous  les  caractères  d'un  abrégé  , 
d'un  résumé  destiné  à  donner  une  idée  vive  et  sommaire  du 
sujet  longuement  détaillé  dans  le  premier. 

Reste  maintenant  à  décider  si  l'énorme  Tristan  en  prose  est 
de  même  postérieur  à  celui  de  Thomas  d'Erceldoune,  ou  si,  au 
contraire,  il  serait  plus  ancien,  et  lui  aurait  seni  ou  pu  servir 
d'original. 

Pour  ceux  qui  pensent  que  le  Tristan  en  prose  fut  composé 
par  l'ordre  du  roi  d'Angleterre  Henri  II,  par  conséquent  de 
1 152  à  1 188,  la  question  est  bientôt  résolue.  Mais  j'ai  déjà  montré 
ailleurs  que  cette  opinion  est  de  tout  point  gratuite.  Il  est  vrai 
qu'un  chevalier  Luce,  seigneur  d'un  château  de  Gast,  se  dorme 
pour  l'auteur  du  grand  Tristan  en  prose,  et  prétend  l'avoir  tra- 
duit du  latin,  par  l'ordre  et  pour  l'amour  d'un  roi  d'Angleterre 
du  nom  de  Henri.  Mais  il  est  vrai  aussi  que ,  dans  le  passage 
du  roman  où  il  dit  cela  ,  messire  Luce  dit  d'autres  choses  fausses 
et  absurdes  ;  mais  il  est  vrai  aussi  que  Walter  Scott  a  énoncé 
sur  ce  messire  Luce  des  doutes  fort  graves  et  très-motivés.  «  Ce 
Luce,  dit-il,  ce  seigneur  du  château  de  Gast,  semble  tout  aussi 
fabuleux  que  2on  château  et  que  l'original  latin  de  son  roman. 
Pourquoi  aurait-on  composé  au  xui*  siècle  une  histoire  de  Tris- 
tan en  latin?  Pour  qui  cette  histoire  aurait-elle  été  une  source 
d'agrément  ou  d'instruction  ?  » 

Il  y  aurait  encore  plus  d'un  pourquoi  à  ajouter  à  ceux  de 
Walter  Scott;  mais  je  veux,  pour  le  moment,  les  laisser  tous  de 
côté ,  et  prendre  Luce ,  seigneur  de  Gast ,  pour  un  personnage 
réel  qui  dit  quelque  chose  de  vrai ,  en  affirmant  qu'il  a  travaillé 
pour  un  roi  du  nom  de  Henri.  Mais  au  moins  ne  dit-il  pas  que 
ce  soit  pour  Henri  II,  et  c'est  une  invraisemblance  de  moins 
dans  son  témoignage. 

Le  roi  Henri  III,  qui  dans  sa  majorité  régna  de  1227  à  1272, 
patronisa  beaucoup  la  littérature  anglo-normande  ;  et  ce  fut , 
tout  oblige  à  le  croire  ,  plutôt  pour  lui  que  pour  Henri  II ,  que 
put  être  composé  le  roman  de  Tristan.  Mais  comme  ce  règne 


ROMANS    PROVENÇAUX.  179 

comprend  vingt-trois  ans  de  la  première  moitié  du  xiii-^  siècle  , 
il  serait  possible  que  le  roman  eh  question  eût  été  composé  dans 
le  cours  de  ces  vingt-trois  ans ,  et  par  conséquent  avant  1 25o  , 
date  convenue  de  celui  de  Thomas  d'Erceldoune. 

Ce  n'est  que  sur  le  rapprochement  et  la  comparaison  des  traits 
caractéristiques  des  deux  productions  ,  que  l'on  peut  asseoir  une 
opinion  motivée  sur  leur  ancienneté  relative.  Mais  du  moins  le 
résultat  d'un  pareil  rapprochement  est-il  aussi  clair  et  aussi  cer- 
tain que  l'on  puisse  le  désirer.  — Le  Tristan  de  Thomas  d'Ercel- 
doune est  une  fable  en  vers  ,  courte,  simple  et  claire.  Le  Tristan 
attribué  à  Luce,  seigneur  de  Gast,  est  une  fable  en  prose,  et 
en  prose  souvent  recherchée  et  maniérée  ;  c'est  une  fable  d'une 
longueur  démesurée ,  où  toutes  les  données  de  la  précédente  sont 
ampUtiées  ,  paraphrasées ,  compliquées ,  surchargées  d'ornemens 
accessoires.  Elle  lui  est  donc  certainement  postérieure,  ce  qui 
du  reste  n'empêche  nullement  qu'elle  n'ait  été  composée  sous  le 
rôgTie  d'un  roi  nommé  Henri ,  pour  la  satisfaction  de  ceux  qui 
tiennent  à  cette  particularité  comme  à  une  donnée  historique 
positive.  De  i25o,  époque  de  la  composition  du  Tristan  de  Tho- 
mas ,  à  1272,  année  de  la  mort  de  Henri  III,  il  y  a  un  inter- 
valle de  vingt-deux  ans  ,  intervalle  bien  suffisant  à  la  rédaction 
du  Tristan  de  Luce  de  Gast,  tout  colossal  qu'il  est,  car  messire 
Luce  nous  apprend  lui-même  qu'il  n'y  mit  que  cinq  ans. 

Maintenant  la  rédaction  de  ce  même  roman  en  prose  allemande 
n'étant  qu'une  abréviation  de  celle  en  prose  française  ,  il  s'ensuit 
que  cette  rédaction  allemande  est  comme  son  modèle ,  et  plus 
encore  que  son  modèle ,  postérieure  à  celle  de  Thomas  ,  en  écos- 
sais. 

Sur-  six  versions  de  la  fable  chevaleresque  de  Tristan ,  en  voilà 
donc  cinq  que  tout  oblige  à  regarder  comme  postérieures  à 
l'an  i25o,  époque  la  plus  ancienne  où  l'on  puisse  raisonnaljle- 
ment  mettre  celle  de  Thomas ,  tandis  que  l'on  pourrait ,  sans 
invraisemblance  ,  la  mettre  quinze  ou  vingt  ans  plus  tard. 

Il  ne  me  reste  plus  à  parler  que  de  la  sixième  version ,  de  celle 
que  représente  le  grand  fragment  du  manuscrit  de  la  Bibliothèque 
du  roi.  — C'est  celle  dont  il  est  le  plus  difficde  de  déterminer 


l8o  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'âge  ,  relativement  à  celle  de  Thomas  d'Erceldoune.  Toutefois  , 
même  là-dessus  ,  il  y  a  des  conjectures  très-plausibles  à  faire. 

L'histoire  littéraire  ne  fait  mention  que  d'une  seule  rédaction 
de  Tristan  ;,  que  l'on  puisse  proprement  et  strictement  qualifier 
de  française ,  c'est-à-dire  ayant  été  composée  en  France  et  par 
un  Français.  C'est  celle  de  Chrétien  de  Troyes.  —  Il  paraît  cer- 
tain que  ce  poète  fécond  composa  aussi  un  Tristan  ;  il  nous  l'ap- 
prend lui-même ,  et  il  n'y  a  aucune  raison  de  suspecter  son  témoi- 
gnage là-dessus. 

Or,  puisque  l'on  ne  cite  en  français  qu'une  seule  version  de 
Tristan  et  une  version  attribuée  à  Chrétien  de  Troyes ,  ce  n'est 
pas  hasarder  beaucoup  que  de  regarder  le  fragment  de  la  Biblio- 
thèque du  roi  comme  une  partie  de  cette  version  ,  et  la  représen- 
tant. Or ,  dans  ce  cas ,  bien  que  l'on  n'ait  aucun  moyen  de  pré- 
ciser la  date  de  cette  même  version ,  on  peut  être  sûr  qu'elle  est 
antérieure  à  celle  de  Thomas  d'Erceldoune.  On  peut  la  faire 
remonter  jusque  vers  1190,  époque  à  laquelle  il  y  a  lieu  de 
ci'oire  que  Chrétien  commença  à  se  faire  connaître  par  ses  ou- 
vrages. Dans  cette  hypothèse ,  le  Tristan  de  Chrétien  de  Troyes 
aurait  devancé  de  plus  d'un  demi-siècle  celui  de  Thomas  l'Ecos- 
sais. Mais  assez  peu  importe  ici  le  plus  ou  le  moins  ;  il  suffit 
d'êti'e  sûr  qu'il  y  eut  une  rédaction  française  de  la  fable  de  Tris- 
tan ,  antérieure  à  laSo  ;  que  cette  rédaction  fut  l'œuvre  de  Chré- 
tien de  Troyes  ,  et  que  le  fragment  cité  de  la  Bibliothèque  du  roi 
appartient  vraisemblablement  à  cette  rédaction. 

Nous  avons  donc  maintenant  tiois  termes ,  trois  époques  ap- 
proximatives auxquelles  rapporter  sept  des  principales  rédactions 
de  la  fable  chevaleresque  de  Tristan. 

Une  de  ces  rédactions  peut  être  de  la  fin  du  xii"  siècle  ou  du 
commencement  du  xiii",  de  1 190  à  1210. — Une  autre  est  de  laSo 
au  plus  tôt.  —  Les  cinq  autres  sont  toutes  plus  ou  moins  posté- 
rieures à  cette  dernière ,  mais  toutes  néanmoins  dans  les  limites 
du  XI 11^  siècle. 

Je  l'ai  déjà  dit ,  et  c'est  ici  le  cas  de  le  répéter  plus  formelle- 
ment, les  sept  rédactions  que  j'ai  citées  de  la  fable  de  Tristan 
ne  sont  très-probablement  pas  les  seules  qui  aient  existé  dans 


ROMANS    PROVENÇAUX.  l8l 

l'intervalle  de  temps ,  et  dans  les  pays  avixquels  appartiennent 
celles  dont  j'ai  parlé;  mais  ces  dernières  étant  les  seules  qui  sub- 
sistent ,  sont  aussi  les  seules  dont  on  puisse  déduire  quelques 
notions  pour  l'iiistoire  de  la  fable  célèbre  sur  laquelle  elles  rou- 
lent toutes.  —  De  tout  ce  que  j'en  ai  dit  jusqu'à  présent ,  il 
résulte  que  Chrétien  de  Troyes  est  le  plus  ancien  de  tous  les  ré- 
dacteurs connus  et  désignés  de  cette  même  fable ,  et  par  consé- 
quent celui  d'entre  eux  auxquels  on  doit  en  attribuer  l'inven- 
tion, si  l'on  doit  l'attribuer  à  l'un  d'eux. 

Mais  il  est  une  littérature  dans  laquelle  personne  n'a  eu  l'idée 
de  chercher  l'origine ,  la  rédaction  première  de  la  fable  dont  il 
s'agit ,  littérature  dans  laquelle  pourtant  il  est  certain  que  cette 
même  fable  fit  plus  de  bruit ,  et  plus  tôt  que  dans  aucune  autre  : 
c'est  la  littérature  provençale.  Les  résultats  des  allusions  et  des 
témoignages  des  troubadours  sur  ce  sujet  sont  d'un  grand  intérêt 
dans  la  discussion  actuelle ,  et  je  dois  les  indiquer  nettement.  Je 
suivrai  pour  cela  la  même  méthode  dont  j'ai  fait  usage  pour 
établir  la  part  des  Provençaux  à  la  culture  de  l'épopée  carlovin- 


gienne. 


Je  trouve  vingt  -  cinq  troubadours  qui  ont  fait ,  et  plusieurs 
d'entre  eux  plus  d'une  fois ,  allusion  à  l'histoire  de  Tristan  ;  et 
leurs  allusions  sont ,  pour  la  plupart ,  précises  et  spéciales  ;  elles 
se  rapportent  aux  points  les  plus  célèbres  de  la  fable ,  à  ses  inci- 
dens  les  plus  caractéristiques ,  les  plus  minutieux ,  les  plus  déli- 
cats ,  de  sorte  qu'il  ne  peut  y  avoir  aucun  doute  sur  l'identité 
fondamentale  de  l'ouvrage  auquel  avaient  trait  ces  allusions ,. 
et  de  toutes  les  rédactions  de  Tristan  aujourd'hui  connues.  On 
pourrait,  d'après  tous  ces  passages  de  tant  de  troubadours,  re- 
construire un  roman  qui  différei-ait  assurément  beaucoup  ,  quant 
à  la  rédaction  et  aux  détails ,  des  romans  connus  sur  le  sujet  de 
Tristan  ,  mais  qui  s'accorderait  pour  le  fond  avec  ceux-ci ,  qui 
aurait  le  même  nœud ,  le  même  dénouement ,  les  mêmes  aven- 
tures principales  ,  et  les  mêmes  acteurs. — Il  est  évident,  au  nom- 
bre ,  à  la  précision ,  à  la  variété  de  ces  allusions ,  que  la  compo- 
sition romanesque  à  laquelle  elles  avaient  rapport,  était  te- 
nue pour  la  plus  célèbre  de  son  genre ,  pour  celle  dont  il  était 


,82  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

à  la  fois  le  plus  agréable  et  le  plus  facile  de  réveiller  le  sou- 
venir. 

Maintenant  cette  composition  si  admirée ,  si  répandue  parmi 
eux ,  les  Provençaux  l'avaient-ils  prise  de  quelqu'une  des  rédac- 
tions citées  tout  à  l'heure  ?  C'est  demander,  en  d'autres  termes , 
à  quelle  date  à  peu  près  se  rapportent  les  plus  anciens  passages 
des  troubadours  qui  y  font  allusion.  Or,  c'est  là  une  question  à 
laquelle  j'ai  déjà  répondu  implicitement  ailleurs,  et  il  ne  s'agit 
guère  ici  que  de  répéter  ma  réponse. 

Des  vingt-cinq  troubadours ,  auteurs  des  allusions  citées ,  il 
y  en  a  dix  au  moins  du  xii"  siècle ,  et  morts  ou  ayant  cessé  de 
faire  des  vers  avant  le  xiir.  Parmi  ces  dix ,  les  cinq  plus  anciens 
sont  :  Raymbaud  d'Orange .  Bernard  de  Ventadour ,  Ogier  de 
Vienne,  Bertrand  de  Born ,  Arnaud  de  Marneilli. 

Raymbaud  d'Orange  mourut  vers  1 178  ,  à  peine  âgé  de  cin- 
quante ans.  Les  pièces  de  poésie  par  lesquelles  il  se  distingua 
comme  troubadour  ,  sont  des  pièces  d'amour  ,  où  il  y  a  plus  de 
mauvais  goût  et  de  bizarrerie  que  de  tendresse  ,  et  qu'il  est  beau- 
coup plus  naturel  d'attribuer  à  sa  jeunesse  qu'à  son  âge  avancé. 
J'en  supposerai  les  dernières  seulement  de  dix  ans  antérieures 
à  l'épocpie  de  sa  mort,  et  les  supposerai  toutes  écrites  de  11 55 
à  ii65.  Or,  c'est  dans  une  de  ces  pièces  cju'il  fait  allusion  au 
roman  de  Tristan  ,  et  une  allusion  qui  se  trouve  être  la  plus  dé- 
taillée ,  la  plus  spéciale ,  la  plus  stricte  de  toutes.  Il  existait 
donc ,  dans  cet  intervalle  de  n55  à  1 165  ,  un  roman  provençal 
de  Tristan  ,  et  il  est  même  très  -  naturel  de  croire  ce  roman  de 
quelques  années  antérieur  à  une  allusioji  qui  le  suppose  déjà 
célèbre  et  populaire.  On  peut  donc,  sans  exagération  et  sans 
invraisemblance ,  l'admetti'e  pour  existant  en  1 1 5o  ,  époque  où 
Raymbaud  d'Orange  avait  plus  de  vingt  ans  ,  et  avait  déjà  fait 
la  plupart  de  ses  vers. 

Les  mêmes  rapprocliemens  et  les  mômes  calculs  sur  l'âge  et 
la  date  des  pièces  des  quatre  autres  plus  anciens  troubadours  qui 
aient  parlé  de  Tristan  ,  confirmeraient  tout  le  résultat  que  je 
viens  d'énoncer  :  ils  prouveraient  de  même  ,  et  plus  positivement 
encore,  que  vers   1  i5o,  il  y  avait  dans  la  littérature  provençale 


ROMANS    PROVENÇAUX.  1 83 

un  roiiiau  célèbre  intitulé    Tristan,  le  même  au  fond  quC  les 
autres  romans  connus  sous  le  même  titre. 

Par  la  même  méthode ,  et  avec  le  même  genre  de  preuves , 
il  serait  facile  de  démontrer  de  mêjne  qu'il  y  eut  en  provençal , 
dans  le  cours  du  xii'=  siècle ,  plusieurs  autres  romans  de  la  Table 
ronde  presque  aussi  célèbres  que  le  Tristan  ,  et  pour  en  nommer 
quelques  -  uns  ,  ceux  de  Gauvain  ,  d'Erec  et  du  roi  Arthur.  Ce 
dernier  surtout  paraît  avoir  été  très  -  fameux ,  puisqu'il  donna 
lieu  à  une  des  expressions  proverbiales  les  plus  fréquentes  dans 
les  troubadours.  D'après  les  romans  composés  sur  ce  roi,  il  n'é- 
tait point  mort  ;  il  avait  seulement  mystérieusement  disparu  de 
la  Grande-Bretagne  pour  y  revenir ,  un  jour  ou  l'autre  ,  régner 
de  nouveau,  et  en  expulser  les  Saxons.  Les  Bretons,  à  ce  que 
l'on  disait ,  s'attendaient  chaqu^e  jour  et  chaque  année  à  le  voir 
reparaître ,  et  déjà  bien  des  jours  et  des  ans  s'étaient  écoulés 
dans  cette  attente  toujours  vive  et  toujours  trompée.  De  là  les 
troubadours  avaient  nommé  espéi'ance  bretonne  toute  espé- 
rance cjui  se  prolongeait  de  même  indéfiniment  sams  se  réaliser 
jamais. 

Maintenant,  c'est  d'une  manière  et  par  des  raisons  un  peu 
différentes,  que  je  vais  tâcher  de  montrer  la  part  qu'ont  eue  les 
Provençaux  à  ceux  des  romans  de  la  Table  ronde  qui  forment  le 
cycle  particulier  du  Graal. 

Je  suis  obligé ,  et  je  crois  bien  faire  de  rappeler  en  pevi  de 
mots  quelques-unes  des  observations  générales  que  j'ai  eu  déjà 
l'occasion  de  faire  sur  ce  cycle  du  Graal  et  sur  les  romans  qui  le 
composent.  J'ai  dit  qu'il  était  en  quelque  sorte  double ,  l'un 
anglo-normand  ou  breton  ;  l'autre,  français  ou  gaulois.  J'ai  dit, 
et  je  pei'siste  à  croire  que  ce  dernier  était  le  plus  ancien  des  deux, 
qu'il  avait  servi  de  base  ,  de  fond  à  l'autre,  qui  n'en  était  qu'une 
énorme  amplification.  J'ai  nommé ,  comme  les  trois  principaux 
et  les  plus  anciens  romans  de  ce  cycle  français  du  Graal ,  le  Per- 
cerai de  Chrétien  de  Tioyes,  le  Percei^al  et  le  Titiircl  tie  Wol- 
fram d'Eschenbach  ,  en  allemand.  Ainsi  donc ,  la  manière  la  plus 
directe  et  la  plus  positive  de  constater  et  d'apprécier  l'influence 
des  Provençaux  sur  les  romans  de  ce  cycle  en  général,  serait  de 


l84  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

démontrer  l'origine  provençale  de  ces  trois  derniers  ,  auxquels 
semblent  se  rattacher  tous  les  autres.  Or,  cela,  n'est  pas  impos- 
sible; je  dirai  plus,  cela  n'est  pas  difficile. 

Mais  il  me  faudra  pour  cela  revenir  par  intervalles,  et  en  aussi 
peu  de  mots  que  je  le  pourrai ,  sur  des  choses  que  j'ai  dites  pré- 
cédemment, quand  j'ai  voulu  donner  une  idée  générale  de  la 
i'able  du  Graal.  Ce  sont  les  deux  romans  du  Titurel  et  du  Percerai 
de  Wolfram  qui  renferment  les  particularités  caractéristiques  ,  au 
moyen  desquelles  il  est  possible  d'arriver  par  degrés  à  la  véritable 
origine  de  cette  étrange  fable ,  ou  du  moins  à  sa  première  ré- 
daction connue. 

D'après  ces  romans,  une  race  de  princes  héroïques,  originaire 
de  l'Asie ,  fut  prédestinée  par  le  ciel  même  à  la  garde  du 
saint  Graal.  Perille  fut  le  premier  des  chefs  de  cette  race,  cjui , 
s' étant  converti  au  christianisme  ,  passa  en  Europe  sous  l'empe- 
reur Vespasien.  11  s'établit  au  nord-est  de  l'Espagne,  dans  cette 
partie  de  la  Péninsule  nommée  depuis  la  Catalogne  et  l'Aragon, 
et  tenta  le  premier  de  convertir  les  païens  de  Saragosse  et  de 
Galice ,  auxquels  il  fit  la  guerre  dans  cette  vue.  Son  fils ,  Titu- 
rison,  poursuivit  cette  guerre,  et  y  obtint  de  nouveaux  succès. 
Mais  c'était  au  fils  de  ce  dernier,  c'était  à  Titurel  qu'était  réservée 
la  gloire  de  soumettre  les  païens  d'Espagne,  et  de  conquérir  leurs 
divers  royaumes  ,  et  entre  autres  celui  de  Grenade.  —  Il  eut  pour 
auxiliaires,  dans  ces  difféi-entes  conquêtes,  les  Provençaux ,  les 
peuples  d'Arles  et  les  Karlingues ,  par  lesquels  il  semble  qu'il 
faille  entendre  les  Franks  ou  les  Gallo-Franks ,  sujets  des  princes 
Carlovingiens. 

Jusqu'ici  l'histoire  de  la  race  des  gardiens  du  Graal  a  exclusi- 
vement pour  théâtre  la  Catalogne  et  l'Espagne.  Il  ne  s'agit,  dans 
cette  histoire ,  que  des  guerres  faites  aux  païens  du  pays  avec  le 
secoui's  des  populations  méridionales  de  la  Gaule.  La  première 
idée  qui  se  piésente  à  propos  d'une  pareille  histoire ,  et  dès 
l'instant  où  l'on  veut  supposer  un  motif  et  un  lîut  à  son  auteur, 
c'est  qu'elle  a  été  composée  pour  célébrer  la  piété  et  l'héroïsme 
de  quelqu'une  des  races  de  princes  clnétiens  qui  dominèrent  en 
Espagne,  et  s'y  distinguèrent  par  des  conquêtes  sur  les  musul- 


ROMANS    PROVENÇAUX.  I 85 

inans ,  el  l'idée  des  rois  d'Aragon  et  des  comtes  de  Barcelonne  est 
celle  qui  se  présente  ici  le  plus  convenablement ,  comme  suite  et 
complément  de  cette  première  hypothèse. 

Cette  hypothèse  admise ,  une  autre  s'ensuit  naturellement , 
c'est  qu'une  histoire  fabuleuse  comme  celle-ci  aura  été  plutôt 
inventée  par  quelqu'un  des  poètes  qui  fréquentaient  les  cours 
des  rois  d'Aragon  et  des  comtes  de  Provence  ,  que  par  tout  autre 
poète  étranger.  Or ,  il  n'y  avait ,  aux  époques  et  dans  les  cours 
dont  il  s'agit,  d'autres  poètes  que  les  Provençaux, 

Ce  n'est  encore  là  ,  je  l'avoue ,  qu'une  présomption  assez  va- 
gue ,  mais  qui  prendra ,  je  l'espère ,  peu  à  peu  l'autorité  d'un 
fait ,  à  mesure  que  nous  entrerons  davantage  dans  les  données 
caractéristiques  et  dans  les  motifs  des  singulières  fictions  dont  je 
voudrais  découvrir  l'origine.  "Je  reviens  un  moment  à  Titurel , 
pour  vous  rappeler  sommairement  ce  que  je  vous  en  ai  déjà  dit. 

C'est  lui  qui  est  représenté  comme  le  fondateur  du  service  et 
du  culte  du  Graal ,  et  qui  bâtit  au  saint  vase  le  temple  dans  le- 
quel il  fut  précieusement  gardé.  Ce  temple  réunissait  tout  ce  que 
l'on  peut  imaginer  de  merveilleux  et  de  splendide  ;  il  était  con- 
struit sur  le  plan  du  fameux  temple  de  Salomon  à  Jérusalem. 
Titurel  choisit  pour  son  emplacement  une  montagne  qui  se 
trouve  sur  la  route  de  Galice ,  entourée  d'une  immense  forêt , 
nommée  la  forêt  de  Saweterre.  Quant  à  la  montagne  elle-même . 
l'auteur  du  Titurel  et  du  Percerai  la  désigne  presque  indiffé- 
remment par  deux  noms  significatifs  ,  dont  le  son  est  à  peu  près 
le  même ,  mais  dont  le  sens  est  très-différent  :  il  la  nomme  tantôt 
Montsah'at^  qui  signifie  mont  sauvé,  mont  préservé ,  tantôt  itfo/î/- 
sali'atge ,  c'est-à-dire  mont  sauvage. 

Toutes  ces  désignations  de  localités  ,  si  on  les  prend  dans  leur 
ensemble ,  et  si  l'on  considère  qu'elles  coïncident  avec  l'indica- 
tion de  l'établissement  de  Titurel  en  Catalogne  et  en  Aragon ,  ces 
désignations ,  dis-je ,  se  rapportent  clairement  aux  Pyrénées  ;  et 
si  ces  montagnes  ne  sont  pas  nommées  par  le  romancier  du 
Graal ,  c'est  cpie  les  romanciers  ne  nomment  presque  jamais  un 
lieu  ou  un  pays  par  son  propre  et  vrai  nom. 

Le  temple  du  Graal  une  fois  bâti  dans  les  Pyrénées,  Titurel 


l86  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

institue  pour  sa  défense  et  pour  sa  garde  une  milice ,  une  cheva- 
lerie spéciale ,  qui  se  nomme  la  chevalerie  du  Temple ,  et  dont 
les  membres  prennent  le  nom  de  Templiens  ou  de  Templiers. 
Ces  chevaliers  font  vœu  de  chasteté ,  et  sont  tenus  à  une  grande 
pureté  de  sentimens  et  de  conduite.  —  L'objet  de  leur  vie,  c'est 
de  défendre  le  Graal  ,  ou  pour  mieux  dire,  la  foi  chrétienne, 
dont  ce  vase  est  le  symbole  contre  les  infidèles. 

Je  l'ai  déjà  insinué ,  et  je  puis  ici  l'affirmer  expressément ,  il  y 
a  dans  cette  milice  religieuse  du  Graal  une  allusion  manifeste  à 
la  miUce  des  Templiers.  Le  but,  le  caractère  religieux,  le  nom, 
tout  se  rapporte  entre  cette  dernière  chevalerie  et  la  chevalerie 
idéale  du  Graal;  et  l'on  a  quelque  peine  à  comprendre  la  fic- 
tion de  celle-ci ,  si  l'on  fait  abstraction  de  l'existence  réelle  de 

l'autre. 

Or,  si  l'on  admet  dans  les  romans  cités  une  allusion  à  l'insti- 
tution des  Templiers ,  c'est  une  nouvelle  raison  pour  croire  ces 
romans  originairement  composés  dans  le  midi ,  et  en  langue 
provençale. 

Bientôt  après  son  étabhssement  à  Jérusalem  ,  cette  milice  reli- 
gieuse se  répandit  dans  le  midi  de  la  France  et  au  nord-est  de 
l'Espagne ,  où  elle  ne  tarda  pas  à  devenir  riche  et  puissante.  Dès 
l'an  II 36,  Roger  III,  comte  de  Foix,  fonda  dans  ses  états 
une  maison  du  temple  ,  la  première  de  celles  qu'il  y  eut  en  Eu- 
rope. Six  ans  après,  en  ii^^i,  Raimond  Bérenger  IV,  comte  de 
Barcelonne  et  roi  d'Aragon ,  institua  dans  ses  états ,  pour  faire  la 
guerre  aux  Sarrasins  d'Espagne ,  un  autre  corps  de  milice  reli- 
gieuse ,  à  l'instar  et  sous  la  dépendance  des  Templiers.  Il  paraît 
que ,  de  ces  deux  succursales  du  temple  de  Jérusalem ,  la  pre- 
mière au  moins  fut  fondée  dans  les  Pyrénées ,  et  qu'en  peu  d'années 
les  châteaux ,  les  églises ,  les  chapelles  de  Templiers  se  multi- 
plièrent dans  ces  montagnes.  Or,  il  n'y  avait  rien  qui  fut  plus  dans 
l'esprit  de  la  poésie  provençale  que  de  célébrer  une  chevalerie 
guerrière  qui  se  donnait  pour  tâche  l'extermination  des  Sarrasins. 
Les  deux  noms  de  Mont.mlvat  et  de  Montsahmtge ,  donnés  à  la 
montagne  sur  laquelle  est  bâti  le  temple  du  Graal ,  sont  tous  les 
deux  en  pur  provençal.   Divers  autres  noms ,  soit  de  lieu  soit  de 


ROMANS    PROVENÇAUX.  I 87 

personne,  qui  sont  arbitraires  et  forgés,  ont  été  de  même  forgés  en 
provençal ,  tels  que  ceux  de  Floramia ,  à' Albajlora ,  de  Flordwale. 

Mais  ce  qui  est  remarquable  en  fait  de  noms  et  de  langue , 
dans  cette  fable  du  Graal ,  c'est  ce  nom  même  de  Graal  donné  au 
vase  merveilleux  confié  à  la  garde  des  Templiers.  Il  n'est  pas  in- 
différent ,  pour  découvrir  l'origine  de  cette  fal)le  ,  d'examiner  dans 
quel  pays  elle  a  dû  recevoir  ce  titre  qui  est  indubitablement  son 
titre  originel ,  qu'elle  a  gardé  partout  où  elle  a  pénétré.  Or,  ce 
titre,  elle  n'a  pu  le  recevoir  que  dans  des  pays  de  langue  pro- 
vençale ;  car  c'est  indubitablement  à  cette  langue  qu'appartienent 
les  termes  de  graal ,  gréai ,  formes  particulières  de  celui  de  gra~ 
zal,  qui  signifie  vase  en  général,  et  plus  strictement écuelle. 

Il  y  a  une  preuve  certaine  que  les  rédacteurs  de  l'histoire  du 
Graal ,  en  français ,  ont  adopté  et  transcrit  ce  mot  de  grazal  ou 
de  graal,  sans  en  connaître  la  signification  ,  c'est  l'étymologie  et 
l'explication  qu'ils  en  donnent.  Un  de  ces  rédacteurs  dit  expres- 
sément ,  en  parlant  du  vase  miraculeux  ,  qu'il  se  nomme  Graal , 
parce  que  nul  ne  le  voit  sans  que  la  vue  lui  en  agrée ,  parce  qu'il 
est  pour  tous  une  chose  que  tous  agréent.  Une  pareille  étymolo- 
gie  était,  à  ce  qu'il  semble,  impossible  dans  des  pays  dans  la 
langue  desquels  le  mot  grazal  ou  graal  était  l'un  des  plus 
familiers. 

Ces  diverses  raisons  pour  prouver  l'origine  provençale  des  plus 
anciens  romans  du  Graal ,  raisons  tirées  de  la  substance  même  de 
ces  romans  ,  fussent-elles  les  seules  à  alléguer  en  faveur  de  cette 
origine ,  mériteraient  de  n'être  pas  dédaignées.  Il  se  pourrait 
qu'elles  eussent  à  elles  seules  vme  autorité  supérieure  à  tel  ou  tel 
témoignage  historique  particulier,  qui  y  serait  opposé.  Mais  ici, 
non-seulement  il  n'y  a  pas  de  témoignage  positif  contraire  à  ces 
raisons  ;  il  y  en  a  un  pour  et  l'un  des  plus  décisifs  et  des  plus  in- 
téressâtes qu'il  soit  possible  d'imaginer. 

Lorsqu'au  commencement  du  xiii*  siècle.  Wolfram  de  Eschen- 
bach  composa  les  deux  romans  épiques  du  Graal ,  auxquels  j'ai 
jusqu'à  présent  fait  allusion,  c'est-à-dire  le  Titurel  et  le  Perceval , 
il  existait  déjà  ,  bien  que  non  encore  terminé ,  un  Perceval  de 
Chrétien  de  Troyes  ;  et  Wolfram,  qui  le  connaissait,  aurait  pu  le 


l88  '  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prendre  pour  base  ,  ou  s'en  aider  de  quelque  façon  pour  la  com- 
position du  sien.  — Il  ne  le  fit  pas ,  et  il  nous  en  a  dit  lui-même 
la  raison.  C'est  qu'il  connaissait  un  Perceval  antérieur  à  celui  de 
Chrétien,  et  dont  Chrétien  avait  fait  usage, mais  très-librement, 
conservant  certaines  parties ,  en  refaisant  ou  en  modifiant  beau- 
coup d'autres.  —  Wolfram  nous  apprend  que  ce  Perceval  origi- 
nal, ainsi  altéré  par  Chrétien  de  Troyes,  était  l'œuvre  d'un  roman- 
cier provençal ,  qu'il  désigne  par  le  nom  de  Kyot  ou  Guyot ,  nom 
inconnu  parmi  ceux  des  troubadours.  —  Il  réprimande  sévère- 
ment Chrétien  de  tous  les  changemens  qu'il  s'est  permis  de  faire 
à  son  modèle ,  prétendant  qu'il  a  par-là  gâté  toute  l'histoire 
originale ,  et  déclare  hautement  l'intention  où  il  est ,  mettant  cette 
histoire  en  allemand  ou  en  teuton ,  comme  il  dit ,  de  suivre 
exactement  le  rédacteur  provençal ,  de  préférence  au  français. 

Il  n'y  a  plus  lieu,  après  un  témoignage  si  exprès,  si  positif,  de 
la  part  d'un  juge  ou  d'un  témoin  si  compétent ,  de  révoquer  en 
doute  l'origine  provençale  de  la  fable  du  Graal. —  Peut-être  néan- 
moins ce  témoignage  ne  s'applique-t-ll  qu'à  la  portion  de  cette 
fable  contenue  dans  le  Perceval ,  et  non  à  celle  contenue  dans  le 
Titurel.  —  C'est  ce  que  je  n'ai  pu  vérifier,  ne  connaissant  ce  der- 
nier roman  ,  encore  inédit ,  c|ue  par  des  extraits  insuffisans.  Mais 
une  réflexion  bien  simple  sufilt  pour  démontrer  que  le  Titurel  peut 
bien  être  d'un  autre  auteur  que  le  Perceval ,  mais  doit  être  de 
même  provençal.  Cette  réflexion  ,  c'est  que  le  Perceval  n'est  que 
la  suite  ,  le  complément  du  Titurel  ;  c'est  que  les  deux  romans  ne 
forment  ensemble  qu'un  seul  et  même  tableau  d'un  seul  et  même 
sujet ,  que  le  premier  renferme  toutes  les  données  du  second.  Or, 
ce  second  étant  provençal ,  il  faut  de  toute  nécessité  que  le  pre- 
mier le  soit  aussi. 

Il  y  a  plus  :  les  vestiges ,  les  indices  intrinsèques  d'une  origine 
provençale  ,  sont  plus  marqués  et  plus  nombreux  encore  daiis  le 
Titurel  que  dans  le  Perceval ,  et,  s'il  y  avait  lieu  à  disputer  l'un 
des  deux  aux  Provençaux ,  ce  serait  plutôt  celui-ci  que  le  pre- 
mier. 

Mais  ,  si  l'on  met  de  côté  les  subtilités  et  les  subterfuges  ,  et  si 
l'on  a  égard  à  l'excessive  difficulté  qu'il  y  a  de  constater  avec  une 


ROMANS    PROVENÇAUX.  t8y 

certaine  précision  les  faits  de  l'histoire  littéraire  des  xiie  et  xiii'' 
siècles  ,  on  conviendra  qu'il  ne  peut  guère  y  en  avoir  de  mieux 
])rouvé  que  celui  que  j'ai  voulu  prouver  ,  savoir  que  la  plus  an- 
cienne rédaction  connue  de  la  fable  poétique  du  Graal ,  en  tant 
du  moins  que  cette  fable  est  renfermée  dant  les  aventures  de  Ti- 
turel  et  de  Perceval ,  appartient  aux  poètes  provençaux  du  xii^ 
siècle. 

Je  ne  me  figure  pas  que  les  preuves  de  ce  fait  puissent  être  con- 
testées :  je  ne  crois  pas  que  le  témoignage  d'un  minnesingcr  très- 
connu  et  très-distingué  ,  se  donnant  sérieusement  et  à  plusieurs 
repi'ises  pour  le  traducteur  (au  moins  quant  au  fond  des  choses) 
d'un  poète  provençal  qu'il  nonnne ,  ait  besoin  de  confirmation. 
Toutefois ,  je  citerai  encore  un  fait  à  son  appui ,  et  le  citerai  moins 
pour  le  besoin  de  ce  cas  particulier ,  que  pour  mieux  en  faire  ap- 
précier la  valeur  dans  tous  les  cas  analogues. 

Je  reviens  une  fois  encore  aux  allusions  des  troubadours  à  des 
ouvrages  épiques.  Puisqu'il  y  a  beaucoup  de  ces  allusions  qui  se 
rapportent  à  des  romans  aujourd'hui  perdus  du  cycle  carlovin- 
gien  ou  de  la  partie  profane  du  cycle  breton ,  ce  serait  une  sorte 
de  fatalité  qu'il  n'y  en  eût  pas  aussi  quelques-unes  relatives  aux 
romans  religieux  du  Graal.  Mais  celles-là  n'y  manquent  pas  non 
plus.  J'en  ai  trouvé  cinq  ou  six  qui  ont  rapport  au  Perceval,  et 
qui ,  par  une  singularité  peut-être  assez  frappante ,  comprennent 
les  cinq  ou  six  situations  les  plus  notables  du  roman  ,  d'après  la 
rédaction  de  Wolfram  d'Eschenbach.  Ainsi  donc  ,  le  témoignage 
de  Wolfram  déclarant  qu'il  a  composé  son  Perceval  d'après  un 
modèle  provençal ,  serait ,  s'il  avait  besoin  de  l'être  ,  confirmé  par 
les  allusions  citées  ;  et  le  roman  fournit ,  de  son  côté ,  une  nou- 
velle preuve  que  ces  allusions  disent  bien  ,  et  en  toute  réalité  ,  ce 
qu'elles  semblent  dire. 

Je  ne  pousserai  pas  plus  loin  cette  discussion  ;  je  crois  en  avoir 
dit  assez  pour  décider  l'opinion  du  lecteur  et  justifier  la  mienne. 
Il  ne  me  reste  plus  qu'à  présenter  sommairement,  et  sous  forme 
de  résumé  historique,  les  principaux  résultats  de  cette  discussion 
dégagés  de  l'attirail  du  raisonnement,  des  conjectures,  des  hypo- 
thèses ,  des  faits  et  des  preuves  de  détail. 

TOME   vm.  i3 


iqo  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

L'ancienne  poésie  provciirale  ne  fut  point  une  poésie  roinplète  : 
elle  ne  connut  point  les  formes  dramatiques  ,  ou  n'en  connut  que 
les  traits  les  plus  grossiers ,  qu'elle  n'essaya  pas  même  de  perfec- 
tionner. 

Quant  aux  formes  lyriques ,  c'est  un  fait  généralement  convenu 
qu'elle  les  eut  très-développées  et  très-variées. 

Je  viens  de  prouver ,  je  crois  du  moins  de  bonne  foi  avoir 
prouvé,  qu'elle  ne  fut  guère  moins  riche  en  compositions  du  genre 
épique. 

De  ces  compositions  épiques,  les  plus  anciennes  remontent  aux 
connnenceniens  du  ix*"  siècle  ,  et  furent,  suivant  toute  apparence  , 
en  latin  barbare.  Dès  le  x'  siècle  ,  il  y  en  eut  en  roman  méridio- 
nal ou  provençal.  Elles  roulèrent  principalement  sur  les  guerres 
des  Aquitains  avec  les  Sarrasins  ,  et  ne  furent  généralement  que 
des  espèces  de  chants  populaires ,  simples ,  grossiers  et  peu  dé- 
veloppés. 

De  la  fin  du  xi^  siècle  au  milieu  du  xii'' ,  il  se  fit,  dans  la  poé- 
sie provençale ,  une  révolution  de  tout  point  correspondante  à  celle 
qui  s'opéra  ,  durant  le  même  intervalle ,  dans  les  hautes  classes 
de  la  société,  par  suite  des  institutions  de  la  chevalerie.  Cette 
poésie  devint  l'expression  raffinée  ,  délicate,  exaltée,  mélodieuse 
de  l'amour  chevaleresque  ;  ce  fut  une  poésie  toute  nouvelle ,  une 
poésie  de  cours  et  de  châteaux  ,  qui  n'eut  plus  rien  de  conunun 
avec  la  poésie  de  l'époque  antérieure.  Celle-ci  resta  ce  cpi'elle 
avait  toujours  été ,  celle  des  places  publiques ,  celle  du  peuple, 
expression  franche,  libre  et  grossière  des  sentimens  naturels  d'une 
époque  de  semi-barbarie ,  tempérée  pai^  des  réminiscences  de 
l'antique  civilisation  gréco-iomaine. 

Toutefois ,  la  poésie  nouvelle  réagit  sur  l'ancienne ,  et  plusieurs 
des  genres  de  celle-ci  participèrent  plus  ou  moins  aux  raffinc- 
mens  de  la  première.  Les  chants  historiques,  les  fictions  héroï- 
ques ,  les  histoires  romanescjues  sur  les  guerres  des  Sarrasins  , 
qui  faisaient  un  de  ces  genres,  et  l'un  des  principaux,  furent  un 
peu  plus  développés ,  un  peu  plus  ornés  :  on  y  mit  un  peu  plus 
d'amour  et  de  merveilleux.  Mais  ces  modifications  n'allèrent 
point  jusqu'à  changer  le  caractère  primitif  de  ces  vieilles  compo- 


ROMANS    PROVENÇAUX.  igt 

sitions.  Il  y  avait,  dans  la  rudesse  et  la  simplicité  de  leur  ton, 
quelque  chose  d'éminemnient  populaire  ;  il  y  avait  dans  leur  su- 
jet un  intérêt  traditionnel,  que  les  romanciers  qui  voulaient 
plaire  aux  masses ,  étaient  obligés  de  respecter  et  de  ménager. 
Ces  compositions  continuèrent  donc  à  faire  autant  ou  plus  que  ja- 
mais les  délices  des  classes  inférieures  de  la  société. 

Mais  elles  ne  pouvaient  plus  avoir  le  même  charme  pour  les 
classes  supérieures ,  pour  celles  qui  avaient  piis  au  sérieux  les 
idées  nouvelles  et  les  réformes  de  répoc[ue  actuelle.  Les  Olivier 
et  les  Roland  étaient  des  personnages  trop  rudes  et  trop  simples  , 
pour  être  désormais  l'idéal  poéticjue  de  la  chevalerie  ,  devenue  le 
culte  des  dames  et  la  passion  des  aventures.  C'étaient  des  person- 
nages usés  pour  ceux  auxquels  il  fallait  du  nouveau,  pour  les  me- 
neurs de  la  société. 

Dans  cet  état  de  choses ,  les  plus  élégans  d'entre  les  trouba- 
dours ,  ceux  qui  avaient  le  plus  à  cœur  le  trioniphe  de  la  cheva- 
lerie ,  durent  chercher  et  cherchèrent  en  effet  des  héros  aux- 
quels ils  pussent  prêter  sans  scrupule  ,  et  sans  blesser  les  vieilles 
admirations  poétiques  ,  le  langage  et  les  sentimens  ,  les  impulsions 
et  les  actions  chevaleresques  :  ces  héros ,  ils  les  trouvèrent  à  la 
cour  d'Arthur,  le  dernier  roi  des  Bretons  insulaires. 

Cette  découverte  suppose,  dans  les  romanciers  provençaux ,  une 
certaine  connaissance  de  l'histoire  des  Bretons ,  et  une  connais- 
sance datant  de  la  première  moitié  du  xiie  siècle  ,  ce  qni  porte 
à  croire  qu'ils  la  puisèrent  dans  de  simples  traditions  orales ,  ou 
dans  des  monumens  aujourd'hui  perdus ,  plutôt  que  dans  la  chro- 
nique latine  de  Geoffroy  de  Montmouth  ,  ou  dans  les  traductions 
galloises  de  cette  chronique. 

Mais  de  quelque  manière  et  dans  quelques  documens  qu'ils 
l'eussent  acquise ,  celte  connaissance  des  traditions  bretonnes  se 
réduisait ,  pour  les  romanciers  provençaux ,  à  celle  de  quelques 
noms  propres  dépouillés  de  toute  vie ,  de  toute  réalité  histori- 
que. —  Les  idées  ,  les  sentimens  ,  les  actes  qu'ils  ont  prêtés  aux 
personnages  désignés  par  ces  noms ,  tout  ce  qu'il  y  a  de  caracté- 
ristique dans  les  compositions  romanesques  où  ils  ont  mis  ces 
personnages  en  action ,  tout  cela ,  dis-je ,  est  méridional  et  pro- 


JÛ2  UEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vençal  ;  tout  cela  est  une  peinture  de  la  chevalerie  à  sou  plu9 
haut  point  d'exaltation  et  de  développement. 

L'épopée  chevaleresque  provençale  se  divisa  donc ,  dès  le  mi- 
lieu du  xii^  siècle ,  en  deux  branches  parfaitement  distinctes  l'une 
de  l'autre  par  la  forme ,  par  le  caractère  poétique  ,  par  la  destina- 
tion ,  aussi  bien  que  par  le  sujet.  L'une  fut  l'épopée  carlovin- 
gienne  ,  nationale  ,  populaire  ,  austère  et  rude  ,  développement 
spontané  d'anciens  chants  historiques  sur  les  guerres  du  pays 
contre  les  Maures.  L'autre  fut  l'épopée  de  la  Table  ronde  ,  toute 
d'un  jet,  toute  d'invention,  sentimentale,  raffinée,  principale- 
ment faite  pour  les  hautes  classes  de  la  société.  —  Ces  deux  bran- 
ches d'épopée  formaient  le  complément  naturel  et  nécessaire  de 
la  poésie  lyrique  des  troubadours.  Elles  étaient,  conjointement 
avec  celle-ci,  l'expression  poétique  de  la  civilisation  provençale. 

Lorsqu'à  dater  de  la  seconde  moitié  du  xii*  siècle ,  de  1 1 60  à 
1 200  ,  la  poésie  provençale  pénétra  dans  les  diverses  contrées  de 
l'Europe  ,  pour  donner  ,  dans  chacune ,  le  ton  à  la  poésie  locale  , 
elle  y  pénétra  toute  entière,  avec  ses  développemens  épiques 
comme  avec  ses  développemens  lyricjues  :  il  n'y  a  pas  moyen  de 
concevoir  une  division  ,  une  exclusion  à  cet  égard.  Il  y  a  plus  :  les 
gemes  épiques  provençaux  durent  être  et  furent,  à  tout  prendre, 
ceux  qui  eurent  le  plus  d'influence  et  de  popularité  à  l'étranger. 
Partout  où  ils  se  trouvèrent  en  contact  avec  une  épopée ,  ou  avec 
des  traditions  épiques  indigènes ,  ils  les  modifièrent.  —  Partout 
où  ils  ne  trouvèrent  point  d'épopée  nationale  préexistante  ,  ils  en 
tinrent  lieu. 

Or  ,  de  tous  les  pays  où  fut  accueillie  la  poésie  provençale  ,  la 
France  était  indubitablement  celui  où  elle  avait  le  plus  de  cliances 
d'un  succès  complet.  Le  voisinage  ,  les  relations  politiques ,  l'affi- 
nité des  idiomes,  les  souvenirs  et  les  effets  persistans  de  l'ancienne 
unité  gauloise ,  tout  cela  facilitait  en  France  l'adoption ,  et  l'a- 
doption aussi  entière  que  possible,  du  système  poétique  du  midi. 
De  toutes  les  raisons  qui  y  firent  recevoir  dans  son  intégrité  la 
poésie  lyrique  des  troubadours ,  il  n'y  en  avait  pas  une  qui  ne 
dût  faire  adopter  aussi  leur  épopée.  Tout  ce  qui  se  passa  relati- 
vement à  la  première,  dut  se  passer  et  se  passa  Indubitablement 


ROMANS    PROVENÇAUX.  1  g3 

par  rapport  à  la  seconde.  Par  cela  inèine  qu'il  y  eut  des  trouvères 
pour  imiter  les  chants  amoureux  des  troubadours ,  il  dut  y  en 
avoir  aussi  pour  traduire  et  modifier  leurs  fictions  romanesques, 
pour  en  inventer  d'autres  sur  les  mêmes  types.  — -  Prétendre  que 
les  choses  se  passèrent  autrement ,  serait  vouloir  nier  la  moitié 
d'un  fait  de  sa  nature  indivisible. 

Telle  est,  messieurs,  l'idée  générale  que  j'ai  pu  me  faire  de 
l'histoire  de  l'épopée  provençale.  S'il  reste,  dans  cet  aperçu, 
quelques  points  obscurs,  j'aurai  naturellement  plus  d'une  'occa- 
sion d'y  revenir,  et  j'y  reviendrai  dans  les  cas  qui  me  paraîtront 
dignes  de  votre  curiosité  et  de  votre  attention.  Pour  le  moment, 
il  ne  me  reste  plus  que  peu  de  mots  à  ajouter  à  cette  discussion 
plus  longue  et  plus  aride  que  je  n'aurais  voulu. 

A  propos  des  anciens  romans  épiques  en  provençal,  aujour- 
d'hui perdus,  j'ai  avancé  qu'il  en  existe  encore  quelques-uns.  Je 
crois  devoir  en  donner  la  liste  :  ce  sera ,  s'il  en  est  besoin  ,  une 
nouvelle  preuve  qu'il  en  a  existé.  Si  peu  nombreux  qu'ils  soient, 
ils  sont  susceptibles  d'être  divisés  en  trois  classes  : 

La  première,  de  ceux  qui  subsistent  dans  leur  texte  pro- 
vençal ; 

La  deuxième  ,  de  ceux  qui  n'existent  plus  que  dans  des  tra- 
ductions ou  des  imitations  en  un  idiome  étranger,  et  dont  l'origine 
provençale  est  attestée  par  des  témoignages  historiques  ; 

La  troisième,  de  ceux  qui  n'existent  de  même  que  dans  des  imi- 
tations étrangères  ,  et  dont  l'origine  provençale  est  attestée  ,  non 
par  des  témoignages  historiques ,  mais  par  des  preuves  et  des 
raisons  intrinsèques. 

Cette  dernière  classe  deviendrait  aisément  la  plus  nombreuse 
des  trois  ;  mais ,  comme  elle  exigerait  des  recherches  longues  , 
compliquées  et  subtiles  ,  je  n'y  comprendrai  que  deux  ou  trois 
des  plus  anciennes  branches  de  Guillaume-au-court-Nez  ,  le  peti  t 
joman  d'Aucassin  et  Nicole tte ,  et  le  Tristan ,  compositions  in- 
contestablement traduites  ou  imitées  d'originaux  provençaux. 

Quant  à  la  seconde  classe,  je  n'y  puis  comprendre  que  trois 
romans  : 

Le  Titurel  et  le  Perceval  de  Wolfram  d'Eschenbach  ; 


iq/|.  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

Un  Lancelot  du  Lac,  d'Arnaut  Daniel,  traduit  vers  1 184,  en 
allemand,  par  un  poète  nommé  Ulrich  de  Zachichoven. 

La  première  classe ,  la  plus  importante  ,  comprend  les  romans 
de  Ferabras ,  de  Gérard  de  Roussillon ,  de  Philomena ,  et  une 
vie  très-curieuse  de  saint  Honoré  de  Lérins,  que  l'auteur  a  ratta- 
chée à  diverses  fables  du  cycle  carlovingien  provençal. 

Quant  aux  lomans  de  la  Table  ronde ,  les  deux  seuls  qui  exis- 
tent textuellement  en  provençal ,  sont  Blandin  de  Cornouailles , 
Geoffroy  et  Brunissende  ,  auxquels  on  peut  joindie  une  histoire 
romanesque  de  la  destruction  de  Jérusalem  par  Vespasien ,  his- 
toii'e  qui  se  rattache  à  celle  du  Graal. 

Parmi  tous  ces  ouvrages  ,  il  y  en  a  quelques-uns  qui  méritent 
à  peine  que  j'en  parle,  ou  dont  il  suffira  que  je  dise  quelques 
mots.  Quant  aux  plus  intéressans  et  aux  plus  curieux,  j'en  don- 
nerai des  analyses  et  des  extraits  détaillés  dans  les  prochaines 
leçons.  ' 

Fauriel. 


LE  CLOU  DE  ZAllED, 


HISTOIRE    OlllENTALE. 


Entre  l'Arabie  et  la  Perse ,  c'est-à-dire  entre  un  désert  de  sa- 
bles et  un  désert  de  montagnes  ,  se  déroule  une  immense  contrée 
illustrée  par  toutes  les  civilisations  du  monde  ancien  et  du  monde 
moderne.  Cette  contrée  appuie  au  nord  sa  tète  montagneuse  sur 
l'Arménie  ,  puis  elle  s'aplanit  doucement  et  se  coucbe  dans  les  ro- 
seaux ,  entre  deux  fleuves  impétueux  qui ,  après  une  course  de 
deux  cents  lieues ,  vont  déboucher  à  ses  pieds  dans  les  eaux  du 
golfe  Persique.  Cette  contrée,  les  Arabes  l'appellent  Al-Djézira, 
c'est-à-dire  l'Ile;  les  Grecs  lui  ont  donné  le  nom  de  Mésopotamie  ; 
rÉcriture-Saintel'a  nommée  la  Syrie  des  rivières.  Ces  rivières  sont 
l'Eupbratc  et  le  Tigre.   Elles  virent  autrefois  fleurir  sur   leurs 
bords  Babylonc ,  Séleucie ,  Ctésipbon ,   et  plus   tard  la  riche   et 
populeuse  Baghdad ,  qui  fut  le  siège  de  la  puissance  des  kalifes 
Abassides. 

Jamais  Damas,  où  régnèrent  les  Ommiades ,  jamais  le  Kaire, 
cette  somptueuse  capitale  des  soudans  d'Egypte ,  jamais  Bioussa, 
le  berceau  de  l'empire  othoman  ,  jamais  Stamboul  elle-même, 
malgré  sa  gloire  et  ses  splendeurs,  n'atteignirent  à  ce  degré  de 
puissance  et  de  richesse  où  Baghdad  s'éleva  sous  le  règne  des 
Abassides.  Baghdad  était  le  comptoir  de  l'Inde,  de  l'Europe  et  de 
l'Afrique.  L'Euphrate  et  le  Tigre  suffisaient  à  peine  au  transport 
des  trésors  que  le  monde  entier  venait  chercher  à  Baghdad. 
Les  Talares  Mongols ,  les  Turcomans ,  et  le  trop  célèbre  Timour- 


|q6  REVUt    DliS    DEUX    MONDES. 

Lenk  ,  le  dévastateur  de  l'Asie,  fuient  poui  ropulente  Bajjhdad  ce 
qu'avaient  été  pour  Rome  les  barbares  du  Nord  et  Attila. 

Plus  de  trésors,  plus  de  commerce,  plus  d'arts,  plus  de  luxe 
maintenant  à  Baghdad ,  qui  semble  une  fée  décrépite  dormant 
au  milieu  des  ruines  de  ses  palais,  sous  la  puissance  d'un  enchan- 
tement. C'est  à  peine,  aujourd'hui,  si  quelques  pierres,  qu'on 
décore  du  nom  de  tombeau ,  vous  rappellent  le  souvenir  du  kalife 
Haroun.  On  a  bâti  plusieurs  centaines  de  villes  avec  les  ruines  de 
ces  villes  fameuses  dont  le  cœvu-  seul  subsiste  à  présent,  et  qui 
ont  semé  de  leurs  membres  mutilés  un  désert  silencieux ,  peuplé 
de  bitume  et  de  roseaux.  La  seule  végétation  distingue  ce  désert 
de  ceux  de  l'Arabie.  Des  dattiers  aux  lètos  chevelues,  quelques 
napcas ,  des  salsolas  au  feuillage  sombre  ,  des  pallasias  qui  conser- 
vent toute  leur  fraîcheur  ,  malgré  les  brûlures  du  soleil ,  varient 
quelque  peu  la  vue  monotone  de  ces  larges  nappes  de  terre 
blanche  et  grise ,  partout  imprégnée  de  sel ,  où  le  bitume  coule  à 
fleur  de  terre. 

Il  faut  voir  la  nuit ,  avec  ses  clartés  blafardes  et  ses  terreurs  ,  se 
lever  sur  ces  campagnes  maudites.  Il  faut  entendre  les  rauques 
mugissemens  do  l'Euphrate  et  du  Tigre,  les  seuls  habitans  de 
cette  contrée  farouche.  L'Euphrate  et  le  Tigre  sont  deux  enfans 
des  montagnes  qui  semblent  se  disputer  le  pays  qu'ils  parcourent. 
L'Euphrate  roule  des  sommets  de  l'Ahi-Dagh  ,  près  de  Bayésid  , 
dans  l'Asie-Mineure.  Il  boit  en  passant  la  petite  rivière  de  Mou- 
rad-Siaï  etleLycus,  et  se  précipite  en  cataracte  écuuianteà  quel- 
ques lieues  de  Samosat.  Puis ,  le  voilà  qui  se  calme  ,  le  voilà  qui 
coule  à  pleins  bords  dans  les  plaines  immenses  de  Sennar,  comme 
le  sultan  de  ce  plateau  désert,  où  sa  voix  seule  commande  et  re- 
tentit. Mais  bientôt  il  serpente ,  il  frémit ,  il  tourbillonne  ;  c'est 
qu'il  vient  d'apercevoir  son  rival,  le  fleuve  Tigre,  le  seul  de  tous 
les  fleuves  de  ces  montagnes  qui  n'ait  pas  été  perdre  ses  flots  dans 
le  lit  de  l'Euphrate.  Echappé  des  rochers  du  Diarbékir,  le  Tigre, 
ce  feudataire  rebelle  ,  bondit  sur  le  revers  de  cette  chaîne  de  ro- 
chers, renversant  tout  sur  son  passage.  Il  traverse  comme  une 
flèche  la  ville  de  Djesiré  ;  il  baigne  en  passant  l'opulente  Mossoul 
et  les  ruines  de  l'antique  Ninive.  Il  reçoit  le  tribut  de  toutes  les 
rivières  du  Courdistan.    Il   traverse  majestueusement  Baghdad , 


I.K    CLOi:     1)K    ZAllKI).  H)'J 

puis  il  serpente  à  son  tour,  et  semble  s'arrêter  un  instant  pour  re- 
prendre baleine  ,  quand  les  niugissemens  de  l'Eupbrate  viennent 
lui  révéler  l'approcbe  de  son  ennemi.  Alors  les  deux  fleuves  s'ob- 
servent et  se  guettent.  Ils  s'éloignent ,  connue  effrayés  l'un  de 
l'autre.  L'Eu])lnate  fuit  dans  la  direction  du  sud  ,  jusqu'à  la  yille 
de  Samaouai,  où,  comme  indigné  de  lui-même,  il  tourne  brus- 
quement à  l'est ,  et  se  précipite  bravement  sur  son  rival,  à  la  bau- 
teur  de  Korna.  C'est  alors  un  combat  acliarné,  des  cris  de  rage. 
Mais  le  Tigre,  plus  rapide  et  plus  fort,  entraîne  bientôt  son  vieux 
suzerain  dans  le  lit  qu'il  a  creusé  pour  lui-même  ;  il  le  force  à 
prossir  ses  Ilots  majestueux  et  à  lui  faire  cortège  jusqu'au  golfe 
Persique  ,  où  tous  deux  s'abîment  enfin  ,  après  avoir  roulé  quel- 
que temps  dans  le  mènic  lit. 

Voyageur,  prenez  garde  ;  car  dans  l'ombre  de  la  nuit  tout  est  un 
piège  ou  une  trabison  dans  les  plaines  du  Djézira.  L'iierbe  est  sil- 
lonnée de  reptiles  venimeux  ;  les  lions  rugissent  dans  les  roseaux  ; 
l'air  est  obscurci  par  des  nuées  de  sauterelles  ;  le  semoun  souffle  du 
sud  ;  et  cette  blancbeur  mouvante  que  vous  apercevez  au  loin , 
c'est  le  bournous  d'un  Bédouin  ,  autre  bête  féroce  qui  rôde  pour 
cbercber  sa  pâture.  Votre  cbeval  lui-même  ne  pose  qu'avec  dé- 
fiance ses  pieds  sur  le  sable  ,  ses  oreilles  se  coucbent  sur  sa  tête  , 
il  flaire  le  sol  avec  terreur,  et  vous  sentez  sa  peau  trembler  sous 
la  selle  qui  vous  porte.  Prenez  garde ,  les  lions  de  l'Euplirate  sont 
traîtres  et  affamés ,  mais  le  Bédouin  est  plus  redoutable  encore. 

Au  milieu  d'une  belle  nuit  de  la  lune  de  Zilcade  ,  un  bomme 
s'avançait  seul  sur  la  côte  occidentale  du  Tigre ,  à  quelques  nulles 
de  Baglidad.  Il  clieminait  sans  crainte  ,  et  laissait  son  cbeval  arabe 
longer  d'un  pas  tranquille  les  sinuosités  du  fleuve.  Les  cris  des 
lions ,  leurs  yeux  étincelans  dans  la  nuit ,  les  bonds  bruyans  du 
Tigre,  ne  paraissaient  nullement  préoccuper  sa  pensée.  Les  rayons 
de  la  lune  tombaient  à  plomb  sur  son  bournous  ,  dont  les  pliô 
blancs  et  cotonneux  l'enveloppaient  de  la  tête  aux  pieds.  Il  pour- 
suivit long-temps  sa  route ,  immobile  ,  absorbé  dans  sa  rêverie 
profonde;  son  cbeval  hennissait  cependant ,  comme  s'il  eût  senti 
l'approcbe  de  quelque  danger.  Il  quitta  bientôt  la  direction  du 
fleuve  et  se  mit  à  galopper  à  travers  la  plaine  ,  sans  que  son  maître 
fit  mine  de  diriger  sa  marche  et   son  allure.   Il  restait  enfermé 


)q8  revue  des  deux  mondes. 

dans  son  manteau ,  silencieux  ,  les  yeux  fixes  ,  et  ne  donnant  pas 
plus  signe  de  vie  et  de  mouvement  qu'un  cadavre  qu'on  eût  lié 
sur  une  selle.  Après  une  heure  de  marche  environ,  le  cheval  s'ar- 
rêta de  lui-même  auprès  d'un  puits  de  pierre ,  et  se  mit  à  hennir 
de  nouveau.  Le  cavalier  qui  le  montait  tourna  la  tête  de  côté  et 
d'autre,  comme  s'il  se  fût  réveillé  d'un  lourd  sommeil,  et  rejetant 
sur  son  épaule  les  vastes  plis  de  son  bournous  ,  il  mit  pied  à  terre 
et  s'assit  à  la  manière  des  Orientaux,  laissant  son  cheval  paître  au- 
près de  lui  quelques  brins  d'herbages  et  de  roseaux.  Puis  il  chargea 
de  tabac  une  pipe  de  bois  de  cerisier  qui  pendait  à  l'arçon  de  sa  selle, 
enfermée  dans  un  étui  de  drap  ;  et  s'adossant  contre  le  puits  ,  il 
commença  tranquillement  à  fumer. 

Au  bout  de  quelques  iustans,  le  galop  d'un  cheval  se  fit  en- 
tendre ,  et  un  second  cavalier  mit  pied  à  terre  à  quelques  pas  du 
puits.  L'Arabe ,  sans  quitter  sa  pipe ,  passa  sa  main  droite  sous 
son  bournous ,  et  fit  retentir  un  léger  craquement  d'acier  qui 
ressemblait  au  son  que  produit  en  s'armant  le  chien  d'un  pistolet. 
Le  nouveau  venu  lui  donna  le  selam  la  main  étendue  sur  sa  poi- 
trine ,  salut  de  politesse  musulmane  que  le  fumeur  lui  rendit  en 
l'imitant.  Puis  les  deux  chevaux  broutèrent  de  compagnie ,  la 
bride  sur  le  cou ,  et  le  second  cavalier  s'assit  à  côté  du  premier. 

—  Tu  vois  ,  Zahed ,  lui  dit-il  après  avoir  aussi  allumé  sa  pipe, 
tu  vois  si  j'ai  tenu  parole.   Me  voici. 

—  Jusqu'ici,  interrompit  l'Arabe,  tu  as  rempli  ta  promesse. 
Voyons  si  tu  la  tiendras  jusqu'au  bout. 

—  Qui  pourrait  te  faire  douter  de  moi?  Il  y  a  trois  jours , 
je  te  rencontrai  à  ce  puits  pour  la  pi'emière  fois.  Je  t'entendis  te 
plaindre  de  ta  pauvreté  et  faire  des  vœux  pour  devenir  riche. 

—  Oui ,  dit  Zahed  ,  ma  pauvreté  est  extrême.  Je  m'ennuie  de 
voir  des  gens  opulens  comme  toi  traverser  Baghdad  avec  des 
robes  de  soie  brodées  d'or ,  bâtir  des  sérails  semés  de  jardins 
pleins  de  verdure  et  d'eau  fraîche ,  acheter  au  bazar  de  belles 
esclaves  blanches  et  vierges,  moi  qui  ne  trouve  pas  une  com- 
pagne parce  que  je  suis  pauvre  et  nu,  moi  qui  possède  pour  tout 
sérail,  pour  toute  fraîcheur,  pour  toute  verdure,  les  sables  de 
mon  Arabie,  et  qui  n'ai  pour  vêlement  qu'une  chemise  de  laine 
et  un  mauvais  bournous  dont  le  temps  me  dépouillera  bientôt. 


I,K    CLOU    DE    /.AHED.  1 QQ 

—  Tu  voudrais  donc  devenir  riche? 

—  Tu  le  sais  ,  pour  cela  je  donnerais  mon  ame. 

—  Et  pour  acquérir  ces  richesses,  tu  promets  de  m'obéir ,  tu 
jures  d'exécuter  tout  ce  que  je  vais  te  commandei;? 

—  Tout,  fût-ce  de  mettre  le  feu  à  Baghdad ,  ou  de  traverser 
à  pied  le  Sahara  ,  de  Baghdad  à  la  Mecque. 

—  Eh  bien  donc!  brave  Zahed,  réjouis-toi,  car  je  te  donnerai 
de  l'or  pour  avoir  aussi  des  coursiers ,  des  esclaves ,  des  sérails  I . . 
Ecoute  !  N'entends-tu  pas  le  bruit  de  plusieurs  chevaux  qui  hen- 
nissent du  côté,  de  l'Euphrate  ? 

—  Non  ,  c'est  un  lion  qui  passe  dans  les  roseaux . 
L'étranger  reprit: 

—  Tu  pourras  alors  abandonner  ta  vie  errante ,  tu  pourras 
venir  à  Baghdad  déployer  ce  luxe  que  tu  hais  dans  les  autres 
hommes ,  tu  pourras  à  ton  tour  exciter  l'envie  et  disputer  aux 
pachas  de  Moussoul  et  de  Bassorah  la  possession  des  belles 
Mingréliennes  que  les  marchands  de  Stamboul  conduisent  chaque 
année  dans  les  bazars  de  l'Irack-Arabi. 

—  Tais-toi ,  interrompit  Zahed ,  ne  fais  pas  briller  à  mes  yeux 
les  perles  du  paradis ,  si  tes  paroles  doivent  s'envoler  au  vent , 
aussi  légères  et  aussi  vaines  que  cette  poignée  de  sable  ,  car  alors , 
vois-tu,  je  serais  capable  det'ôter  la  vie.  Tu  as  excité  en  moi  une 
fièvre  qui  me  brûle  jusqu'à  la  moelle  des  os;  il  me  faut  de  l'or  ou 
du  sang  pour  l'éteindre. 

L'étranger  sourit  en  jouant  avec  la  poignée  d'un  sabre  magni- 
fique qui  pendait  à  sa  ceinture. 

—  Tu  auras  l'un  et  l'autre ,  brave  Zahed  ,  pour  calmer  ta  fiè- 
vre ;  mais  ce  n'est  pas  sur  ton  bienfaiteur  que  tu  dois  prononcer 
cet  anathème.  Un  autre...  Ecoute,  cette  fois  je  ne  me  trompe 
pas ,  ce  sont  bien  des  voix  d'hommes  que  j'entends.  Remonte  sur 
ton  cheval ,  prépare  tes  armes  ;  tu  es  brave  et  habile  à  manier  les 
armes.  Prends  ce  fusil  :  il  faut  que  cette  foule  de  misérables  es- 
claves tombe  sous  nos  coups  et  se  disperse.  Seulement  fais  en 
sorte  que  cet  homme  à  barbe  blanche ,  que  tu  peux  apercevoir 
d'ici ,  reste  vivant  entre  nos  mains  ;  alors  je  tiendrai  ma  promesse. 
C'est  à  toi  maintenant  de  te  montrer  fidèle  à  la  tienne. 

—  Je  ne  reculerai  pas  devant  le  sang,  dit  Zahed  en  sautant 


200  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

(l'un  Ijoud  sur  sa  selle ,  mais  songe  que  ce  sang  va  devenir  un  ci- 
ment qui  liera  ma  fortune  nouvelle  à  la  tienne. 

Le  vieillard  qui  s'avançait  paraissait ,  à  la  dignité  de  son  main- 
tien, à  la  richesse  de  ses  vètemens  ,  un  personnage  d'importance. 
Une  douzaine  d'esclaves  arme's  le  suivaient.  Ils  s'arrêtèrent  lors- 
qu'ils se  rencontrèrent  face  à  face  avec  Zalied  et  son  compagnon. 

—  Allah!  bas  les  armes,  esclaves!  cria  le  compagnon  de  l'Arabe 
en  faisant  voler  d'un  coup  de  sabre  la  tète  d'un  des  serviteurs  du 
vieillard. 

—  Bas  les  armes!  répéta  Zahed,  et  d'un  coup  de  pommeau  de 
son  pistolet  il  jeta  sur  le  sable  un  autre  des  serviteurs  du  vieillard. 
Le  vieillard  tira  son  sabre  et  se  précipita  sur  Zahed,  qui,  évitant 
le  choc  ,  le  jeta  lui-même  en  bas  de  son  cheval.  Dès  que  les  servi- 
teurs du  vieillard  virent  leur  maître  entre  les  mains  de  leur  en- 
nemi ,  ils  prirent  lâchement  la  fuite  après  une  inutile  décharge  de 
leurs  armes.  L'étranger,  accourant  aussitôt  près  du  prisonnier, 
détacha  son  turban  de  mousseline,  et  lui  lia  les  mains  derrière 
le  dos.  ' 

— '  Vieillard!  tu  me  reconnais,  n'est-ce  pas?  Tu  reconnais 
Hamdoun  ,  l'amant  de  la  fille.  Maintenant,  degré  ou  de  force,  il 
me  la  faut  donner  ! 

—  Que  la  volonté  de  Dieu  soit  faite,  murmura  le  vieillard.  Tu 
as  ma  vie  entre  tes  mains;  prends  ma  vie,  mais  que  le  prophète 
veille  sur  ma  chère  Ildiz  ! 

—  Tu  me  la  refuses  encore? 

—  Je  te  la  refuserais  quand  l'ange  Azraèl  n'exigerait  que  ce 
consentement  pour  m'assurer  le  rachat  de  mon  ame. 

—  Eh  bien  !  prépare-toi  donc  à  la  mort. 

—  A  mon  âge  on  est  toujours  prêt. 

—  Ali-Ahmed,  sais-tu  bien  que  tes  riches  comptoirs  de  Damas, 
de  Mossoul  et  de  Baghdad  seront  perdus  pour  toi  si  tu  t'obs- 
tines à  me  refuser  ta  fille.  Toutes  tes  richesses  ne  te  serviront  de 
rien;  je  te  tuerai.  Ton  corps  restera  sans  sépulture,  et  fei'a  le 
souper  de  quelque  famille  de  vautours  aux  cous  chauves.  Ta  fa- 
mille ,  tes  amis  ,  ne  sauront  où  t'aller  pleurer  ;  et  la  fille ,  ta  chère 
Ildiz ,  ne  pourra  pas  de  ses  mains  blanches  arroser,  chaque  matin. 


LE    CLOU    DE    /.AHCD.  20 1 

de  beaux  rosiers  fleuris  autoui-  de  ton  nionumeut  funèbre.  Ali- 
Ahmed  9  voudras-tu  mourir  comme  un  chien  ? 

—  Dieu  sait  distinguer  partout  les  fidèles ,  répliqua  le  vieillard 
en  levant  ses  yeux  au  ciel. 

—  Vieillard  inflexible  î  reprit  l'étranger  avec  une  visible  émo- 
tion, tu  es  toi-même  ton  bourreau;  que  ton  sang  ne  retombe  que 
sur  toi!  Encore  une  fois,  veux-tu  me  donner  ta  fille? 

—  Non ,  car  tu  es  un  infâme. 

Un  éclair  de  fureur  brilla  dans  les  yeux  du  jeune  honune. 

—  Eh  bien  !  je  ferai  plus  que  de  te  tuer.  Tu  pousses  mon  amour 
à  bout;  tu  veux  faire  de  moi  un  tigre  implacable  :  sois  satisfait , 
Ali-Ahmed.  Ildiz,  ta  fille,  est  belle  et  brillante  comme  l'éloile 
du  ciel  dont  elle  porte  le  nom.  Je  couvrirai  cette  étoile  pure  d'un 
nuage  sombre  et  rouge  comme  du  sang.  Je  me  vengerai  de  toi  sur 
ta  fille.  Je  violerai  ta  fille,  Ali-Ahmed;  j'en  fais  le  serment  so- 
lennel, et  tu  sais  si  je  tiens  mes  sermens.  Je  la  violerai,  cette 
vierge  pudique  ,  l'orgueil  de  tes  vieux  jours,  et  puis  après,  mon 
poignard  en  fera  justice. 

—  Oh  !  rétracte  ce  cruel  serment ,  jeune  homme,  dit  le  vieillard 
en  pâlissant  ;  tu  as  trouvé  le  seul  côté  par  lequel  la  crainte  puisse 
entrer  dans  mon  cœur.  Jeune  homme,  aie  pitié  de  ma  fille  ,  s'il 
est  vrai ,  comme  tu  le  dis  ,  que  tu  l'aimes  ;  elle  est  si  belle  ,  mon 
Ildiz!  elle  est  si  pieuse  dans  son  respect  pour  son  père!  Deman- 
de-moi mes  trésors,  mes  palais,  mes  esclaves;  je  t'abandonne 
tout.  Quelques  dattes ,  un  peu  d'eau  ,  une  poignée  de  riz,  suffi- 
ront désormais  ,  si  tu  le  veux  ,  à  mon  existence  ,  mais  laisse-moi 
ma  fille  ;  grâce!  grâce!  au  moins  pour  ma  fille. 

Le  vieillard  était  aux  pieds  de  l'étranger,  qui,  enveloppé  dans 
son  manteau ,  sa  tète  hâlée  immobile  dans  son  épais  turban  de 
mousseline  blanche,  laissait  tomber  sur  sa  victime  un  regard 
dédaigneux  et  cruel. 

—  Grâce!  pitié!  en  ai- je  trouvé,  moi,  dans  tes  dédains  quand 
tu  me  repoussais  du  pied,  comme  un  chien  impur,  sans  t'inquiéter 
si  je  pourrais  ou  non  guérir  de  mon  amour?  Apprends  que  la  vie 
m'est  impossible  sans  ta  fille  ;  qu'il  me  faut  ta  fille  de  gré  ou  de 
force,  morte  ou  vivante,  dans  un  voile  de  noce  ou  dans  un  lin- 
ceul. Pour  l'honneur  de  ta  fille  ,  Ali-Ahmed  ,  je  te  fais  ce  dernier 


102  RliVUE    DES    DEUX     MONDES. 

appel.  Doune-la-moi  pour  épouse,  ou  je  l'aurai  jîour  maîtiesse. 
Je  porte  à  ma  ceinture  tout  ce  qu'il  te  faut  pour  écrire.  La  lune  est 
assez  belle  pour  te  servir  de  flambeau  :  écris  ce  que  je  vais  te  dire, 
et  signe  ce  papier  de  ton  cachet;  je  me  charge  du  reste. 

Le  vieillard  prit  en  tremblant  le  calame  que  l'étranger  lui  pré- 
senta ,  et  il  écrivit  sous  sa  dictée  une  lettre  à  sa  chère  Ildiz  ,  à  la- 
quelle il  ordonnait  d'épouser  sans  délai  Hamdoun-Effendi,  et  sans 
attendre  pour  cela  son  retour. 

Hamdoun  arracha  la  lettre  des  mains  du  vieillard. 

—  Ali-Ahmed  ,  je  suis  content  de  toi;  mais  il  n'est  pas  juste 
que  je  sois  seul  à  profiler  de  ta  libéralité.  Vois  ce  jeune  homme, 
ajouta-t-il  en  désignant  Zahed .  qui  attendait  avec  la  patience 
d'un  Arabe  le  résultat  de  cette  scène.  Tu  vas  le  venger  aussi  des 
rigueurs  du  sort ,  et  lui  faire  un  abandon  écrit  et  signé  de  tout 
l'argent  que  tes  créatures  gardent  en  ce  moment  dans  ton  comp- 
toir de  Baghdad. 

Ali-Ahmed  laissa  tomber  sur  Hamdoun  un  regard  de  mépris  et 
de  pitié;  sans  daigner  lui  répondre,  il  reprit  le  calame  et  l'écri- 
toire  des  mains  du  jeune  homme ,  et  jeta  devant  lui  la  donation 
qu'il  lui  avait  demandée. 

—  Que  le  ciel  te  récompense  comme  tu  le  mérites,  Hamdoun  ! 
Est-ce  là  tout  ce  que  tu  veux  de  moi  ? 

—  En  effet ,  dit  Hamdoun  d'une  voix  sourde  et  terrible ,  il  est 
temps  que  nous  nous  séparions  ,  mais  ce  n'est  pas  à  Baghdad  ni  à 
Damas  que  tu  retourneras;  je  te  l'ai  dit,  il  faut  te  préparer  à  un 
plus  long  voyage  ;  puisque  tu  fais  des  vœux  pour  mon  bonheur,  tu 
dois  bien  deviner  que  ta  mort  est  le  premier,  le  plus  cher  de  tous 
mes  souhaits.  As-tu  fait  tes  ablutions  et  ta  prière  à  Dieu  ? 

En  disant  ces  mots,  Hamdoun  tira  son  sabre  hors  du  fourreau. 

—  Misérable  !  cria  le  vieillard  en  posant  ses  deux  mains  sur  sa 
tête,  en  signe  de  miséricorde;  oserais-tu  bien  encore  m'assas- 
siner? 

—  Veux-tu  de  l'eau,  répéta  Hamdoun,  pour  faire  tes  ablu- 
tions ? 

—  Que  le  prophète  m'assiste,  murmura  Ali-Ahmed!  Adieu, 
ma  iille! 


I.K    Cl.OU     1)K     /.AHll).  2o3 

11  n'eut  pas  le  temps  d'achever  :  ou  entendit  un  siftlenient  aigu, 
et  la  tête  d'Ali-Ahmed  roula  sur  le  sable. 

Zahed  prêta  le  secours  de  son  bras  à  sou  compagnon  ,  et  ils  je- 
tèrent dans  le  puits  ce  cachivre  et  sa  tète  sanglante.  Puis  ils  déra- 
cinèrent un  dattier  pour  retenir  le  cadavre  au  fond  du  puits. 

—  Maintenant,  dit  Hamdoun ,  brave  Zahed,  j'ai  rempli  ma 
promesse.  Retourne  à  Baghdad  réclamer  les  trésors  du  vieillard; 
je  pars  pour  Damas.  Ton  chemin  est  au  sud,  le  mien  est  au 
nord  :  adieu  ,  plaise  au  ciel  que  nous  ne  nous  revoyons  jamais  ! 

Et  les  deux  meurtriers  se  séparèrent. 

Une  année  après  le  meurtre,  on  jeta  les  fondemens  d'un  palais 
magnifique  sur  ce  même  emplacement  qui  venait  d'être  témoin  de 
cette  horrible  scène.  Les  vieilles  ruines  de  Ctésiphon  et  de  Baby- 
lone  furent  remuées  par  des  esclaves  et  des  ouvriers.  Elles  émi- 
grèrent  sur  le  dos  d'une  troupe  de  chameaux  pour-  se  transformer 
en  un  palais  arabe  ,  immense ,  si  merveilleux  à  voir,  que  Baghdad 
n'en  renfeiniait  pas  de  plus  somptueux.  Les  eaux  du  Tigre  furent 
détournées  de  leur  lit  pour  arroser  des  jardins  embaumés  de  cé- 
drats, d'orangers  et  de  lauriers  roses.  Les  soies  dorées  de  l'Inde  et 
de  la  Perse  revêtirent  les  divans  ;  les  tapis  de  Trébisonde  et  de 
Constantinople  couvrirent  les  parquets  de  cèdre  ;  les  murs  se  ta- 
pissèrent de  fleurs  peintes  et  d'arabesques  entrecoupées  de  légen- 
des du  Koran,  de  ghazelles  de  Saadi  et  de  Mésihi,  écrites  en  lettres 
d'or.  Une  foule  d'esclaves  noirs  et  blancs  peuplèrent  cette  ravis- 
sante demeure ,  où  Zahed ,  qui  avait  changé  son  nom  de  Bédouin 
pour  le  nom  turc  de  Mohaunued-Ildérim-Tchélébi ,  fit  transpor- 
ter son  harem ,  rempli  des  plus  belles  femmes  de  la  Mingrélie  et 
de  la  Circassie.  Les  plus  rares  chevaux  de  l'Arabie  firent  retentir 
de  leurs  sauvages  hennissemens  ce  désert,  naguère  si  triste  et  si 
effrayant.  La  nuit,  le  jour,  on  n'entendait  que  des  cris  de  joie  et 
de  bonheur.  On  ne  distinguait  plus  que  par  intervalles  le  sourd 
mugissement  des  flots  du  Tigre,  que  des  concerts  d'instrumens 
étouffaient  dans  des  harmonies  sans  fin.  Des  nuées  de  convives  ac- 
couraient de  Baghdad ,  et  même  de  Mossoul  et  de  Bassorah,  pour 
prendre  part  aux  orgies  délicieuses  que  le  nouveau  maître  de  ce 
séjour  enchanteur  y  faisait  jaillir  toujours  nouvelles,  comme  les 
eaux  d'une  source  limpide.  On  eût  dit  que  la  baguette  d'une  fée 


o:ol  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

enfantait  cliaque  jour  tous  ces  prodiges.  Les  caravanes  qui  ve- 
naient de  la  Syrie  ou  du  grand  désert  s'arrêtaient  avec  délices  aux 
liortes  de  ce  palais  magique;  elles  oubliaient  leurs  fatigues  en 
écoutant  la  voix  des  chanteurs  et  les  mélodies  des  instruniens. 

Zahed  ou  plutôt  Mohammed-Ilderim-Tchélébi  inventait  chaque 
jour  de  nouveaux  plaisirs.  Les  vins  de  Schiraz  et  de  l'Archipel  cou- 
laient nuit  et  jour  dans  les  coupes  d'or  de  ses  convives,  et  alter- 
naientavecle  scherbetparfuméd'essencederose,  de  jasmin  dePerse 
et  de  musc  de  Tartarie.  Il  respirait  sur  la  bouche  de  ses  belles  es- 
claves des  voluptés  sans  cesse  renaissantes.  Parmi  ces  belles  filles 
demi-nues ,  aux  cheveux  noirs ,  aux  seins  plus  fermes  et  plus  roses 
que  la  chair  savoureuse  du  melon  d'eau,  c'était  à  qui  par  ses  grâces, 
par  ses  voluptueuses  caresses,  fixeraitun  instantramour  du  maître, 
amour  muable  et  changeant  comme  le  reflet  d'une  robe  de  moire. 
C'était  à  qui  ferait  le  mieux  valoir  ses  charmes  ,  à  qui  peindrait  le 
mieux  ses  sourcils  et  le  bord  de  ses  paupières  avec  le  suc  du  noir 
surmé  ,  à  qui  donnerait  à  ses  ongles  la  plus  brillante  couleur  de 
pourpre ,  comme  jadis  l'aurore  aux  doigts  de  rose,  tradition  de 
l'Olympe  qui  s'est  perpétuée  sur  la  terre  d'Asie. 

Maisl'ame  de  Zahed  restait  toujours  sombre  comme  une  nuée  d'o- 
rage au  milieu  de  ses  belles  esclaves  ;  au  milieu  du  parfum  de  l'air 
et  des  fleurs,  son  œil  cave  démentait  le  sourire  forcé  de  ses  lèvres. 
Quelquefois  couché  entre  des  fleurs  et  des  femmes ,  il  revoyait 
dans  son  sommeil  son  lit  de  sable  du  Sahara ,  son  bournous  gros- 
sier, son  fusil  arabe  luisant  comme  un  éclair  et  tonnant  comme 
la  foudre.  Il  se  réveillait  en  pleurant  ;  il  cherchait  au-dessus  de  sa 
tête  le  dôme  étoile  du  ciel  que  des  lambris  drapés  d'or  et  de  soie 
lui  cachaient  toujours.  C'est  que  l'envie,  cette  passion  qui  ronge 
comme  un  cancer  ,  n'est  au  fond  qu'un  désir  creux  et  vide  que 
l'homme  ne  peut  jamais  remplir;  c'est  que  l'envieux  est  ainsi  fait 
que  le  bien  qu'il  n'a  pas  prend  seul  de  la  valeur  à  ses  yeux.  Toutes 
les  richesses  de  Zahed  lui  étaient  indifférentes  depuis  qu'il  les 
possédait.  Sa  passion  n'attendait  pour  s'enflannner  de  nouveau 
qu'une  étincelle,  c'est-à-dire  un  objet  qui  pût  réveiller  dans  son 
ame  un  désir,  un  souhait  oublié. 

Un  soir ,  tandis  que  Zahed  se  livrait  à  la  joie  avec  ses  amis  sous 
les  voûtes  harmonieuses  de  son  palais,  un  homme,  enveloppé  dans 


LK    CLOr    DE    ZAHED.  500 

les  plis  d'un  bounious  et  monté  sur  un  cheval  syrien  du  plus  beau 
sang,  entra  dans  la  première  cour  du  sérail.  Le  tcliiaouch  de 
Zahed ,  c'est-à-dire  son  maître  des  cérémonies  ou  son  huissier , 
lui  demanda  s'il  était  invité  à  !a  fête  que  donnait  ce  soir-là  son 
maître. 

Le  Syrien  répondit  qu'il  arrivait  de  sa  patrie  et  qu'il  voyait  ce 
palais  pour  la  première  fois.  Pour  la  première  fois  aussi  le  nom 
de  Mohammed-Ilderim-Tchélébi  venait  frapper  son  oreille. 

—  Etranger,  veux-tu  que  je  t'annonce  à  mon  maître  ?  tu  es  fati- 
gué de  ta  route  ;  tu  as  peut-être  faim  et  soif. 

—  Tchiaouch,  je  te  remercie.  J'ai  devancé  de  quelques  heures 
la  caravane  qui  va  de  Damas  à  Baghdad,  et  je  dois  continuer  ma 
route  jusqu'au  terme  de  mon  voyage.  Tiens,  prend  cette  bourse 
d'or  qui  te  prouvera  que  je  sais  reconnaître  les  services.  Ce  palais 
me  plaît.  Dis  à  ton  maître  que  j'offre  de  lui  acheter  son  palais  pour 
un  million  de  piastres.  Dans  huit  jours  à  pareille  heure,  je  revien- 
drai. Trouve-toi  à  cette  même  porte ,  tu  me  donnex'as  une  réponse, 
et  tu  recevras  de  moi  un  pareil  présent. 

En  disant  ces  mots ,  l'étranger  lança  son  cheval  au  galop  ,  et  il 
disparut  dans  la  direction  de  Baghdad  au  milieu  d'un  nuage  de 
poussière. 

Quand  le  tchiaouch  vint  rapporter  à  son  maître  les  paroles  du 
Syrien ,  Zahed  fronça  le  sourcil  et  parut  humilié  qu'un  autre  que 
lui  fut  assez  riche  pour  offrir  de  payer  comptant  une  pareille  somme. 

—  Un  million  de  piastres  I  murmura-t-il  en  jouant  avec  les 
tresses  de  cheveux  blonds  d'un  jeune  Grec  qui  lui  versait  à  boire  ! 
un  million  de  piastres  pour  mon  palais  !  Il  m'en  a  coûté  plus  du 
double  !  Quand  tu  reverras  ce  Syrien,  tu  lui  donneras  cette  réponse. 
Va-t'en,  et  toi,  mon  cher  Odisseus,  verse-moi  de  ce  vieux  Schiraz, 
et  prends  place  à  mon  côté  dans  l'angle  du  divan.  Et  vous  autres 
les  chanteurs  ,  les  musiciens ,  les  danseurs ,  les  belles  aimées  aux 
seins  nus ,  allons,  des  concerts,  du  vin,  de  la  joie  !  que  le  jour  pâ- 
lisse demain  devant  nos  flambeaux.  Des  cires!  des  résines  !  des 
parfums  !  Enivrons-nous  au  milieu  des  femmes  et  des  roses. 

Dans  la  nuit  du  huitième  jour  qui  suivit  cette  nuit-là ,  le  tchia- 
ouch de  Zahed  ne  bougea  pas  de  la  première  cour  du  palais  où  il 
avait  rencontré  le  Syrien.  Les  imans  de  Baghdad  du  haut  de  leurs 

TOME    VIII.  i4 


2o6  REVUE    DES    DEL'X    MONDES. 

minarets  appelaient  les  iitlèles  à  la  prière  du  matin  ,  quand  le  pas 
d'un  cheval  retentit  sur  le  pavé  de  la  cour,  et  le  Syrien,  enveloppé 
dans  son  bournous  ,  se  présenta  de  nouveau  aux  regards  du 
tchiaouch.  Celui-ci  transmit  à  l'étranger  la  réponse  de  son  maître 
qui  parut  le  contrarier  vivement. 

—  Tchiaouch,  prends  cette  autre  bourse,  elle  est  du  double 
plus  grosse  que  la  première,  et  va  dire  à  ton  maître  que  je  veux 
absolument  qu'il  me  cède  la  possession  de  son  palais.  Offre-lui ,  en 
mon  nom,  deux  millions  de  piastres  que  je  lui  paierai  sur  l'heure, 
et  il  y  aura  en  outre  vingt  mille  piastres  pour  toi,  si  le  marché  se 
conclut.  Dans  huit  autres  jours  je  reviendrai  de  nouveau. 

Lorsque  Zahed  connut  les  paroles  du  Syrien,  il  conçut  une 
jalousie  mortelle  contre  cet  homme  qui  était  assez  riche  pour  sa- 
crifier une  pareille  somme  à  la  satisfaction  d'une  fantaisie.  Depuis 
ce  jour,  il  ne  dormit  plus.  La  magnificence  du  Syrien  était  pour  lui 
un  poignard  aigu  qui,  jour  et  nuit,  lui  perçait  le  cœur,  son  palais 
ne  lui  paraissait  plus  digne  d'être  habité.  Ses  belles  tapisseries  de 
Perse ,  ses  beaux  tissus  de  l'Inde  ,  ses  jardins  si  frais  et  si  odorans 
ne  lui  semblaient  plus  c|ue  de  vils  amusemens ,  d'insignifians  plai- 
sirs ,  bons  tout  au  plus  pour  distraire  un  planteur  de  coton  ou  un 
marchand  de  dromadaires.  Il  lui  tardait  que  le  Syrien  se  présentât 
de  nouveau  pour  connaître  enfin  cet  heureux  mortel  à  qui  l'or 
coûtait  si  peu.  La  veille  du  jour  que  l'étranger  avait  indiqué  au 
tchiaouch,  on  vint  avertir  Zahed  qu'une  femme  de  condition  , 
voilée ,  enfermée  dans  une  magnifique  litière ,  et  suivie  d'un  nom- 
bre considérable  d'esclaves  ,  demandait  à  lui  parler.  Il  revêtit  ses 
plus  riches  habits ,  se  fit  arroser  des  plus  exquis  parfums  ,  et  des- 
cendit dans  ses  jardins  où  la  dame  l'attendait.  La  dame,  voilée  de 
ses  yachmaks  selon  l'usage  de  l'Orient,  et  enveloppée  d'un  large 
manteau  qui  cachait  les  contours  de  ses  formes  ,  descendit  de  sa 
litière  et  vint  s'asseoir  en  face  de  Zahed,  sous  l'ombrage  odorant 
d'un  bosquet  de  lauriers  roses  et  de  jasmins  sauvages.  Elle  fit  signe 
à  sa  suite  de  se  retirer.  Quand  elle  fut  seule  avec  Zahed  :  —  Très- 
illustre  effendi!  que  Dieu  et  le  prophète  soient  avec  vous!  voilà 
bientôt  un  mois  que  je  suis  arrivée  de  Damas  à  Baghdad  avec  mon 
mari.  Notre  intention  est  d'abandonner  la  Syrie  pour  ce  pays  ,  et 
de  nous  y  fixer  avec  notre  famille,  nos  esclaves,  nos  serviteurs  qui 


LE    CLOU    1)K    '/.AHED.  20^ 

sont  fort  nombreux  ,  et  nos  richesses  qui  surpassent  fout  ce  que 
^  vous  pouvez  vous  imaginer.  En  traversant  cette  route,  mon  mari 
(  que  la  faveur  du  ciel  se  répande  sur  lui  comme  la  rosée  du  ma- 
tin sur  les  palmiers  deBaghdad  ) ,  mon  mari  a  vu  votre  palais,  et 
il  a  conçu  aussitôt  le  plus  violent  désir  de  posséder  ce  palais.  11 
vous  a  fait  offrir  en  échange  par  votre  tchiaouch  la  faible  somme 
d'un  million  de  piastres.  Pardonnez-lui,  seigneur,  pour  un  aussi 
puissant  et  aussi  opulent  bey-zadé  que  vous  êtes,  un  million  de 
piastres  c'est  sans  doute  fort  peu  de  chose  ,  surtout  si  nous  consi- 
dérons la  magnificence  de  ce  sérail  et  de  ces  kiosks  ,  la  beauté  et 
la  fraîcheur  de  ces  jardins  que  des  eaux  vives  et  des  arbres  précieux 
coupent  si  merveilleusement.  Il  a  compris  son  erreur  involontaire, 
et  il  est  revenu  à  votre  tchiaouch  qu'il  a  chargé  de  vous  proposer 
deux  millions  de  piastres  en  échange  de  votre  palais.  Vous  allez 
encore  le  refuser  sans  doute  ;  mais  apprenez  que  mon  mari  a  un 
tel  de'sir  de  posséder  ce  bien ,  et  en  même  temps  une  crainte  si 
vive  de  ne  pouvoir  parvenir  à  son  but,  qu'il  est  tombé  depuis  huit 
jours  dans  un  chagrin  mortel.  Je  ne  sais  quelle  idée  il  attache  à 
cette  possession ,  mais  je  tremble  pour  sa  vie  si  son  désir  n'est  pas 
satisfait.  Je  viens  donc  vous  supplier,  ti  ès-grâcieux  eifendi,  de  fixer 
vous-même  le  prix  que  vous  mettez  à  la  cession  de  votre  palais.  Je 
vous  serai  éternellement  reconnaissante  de  ce  bienfait ,  puisque 
vous  aurez  sauvé  les  jours  de  mon  maii ,  et  acquis  de  la  sojte  des 
droits  étei'nels  à  mon  estime  et  à  mon  amitié. 

La  dame  accompagna  ces  mots  d'un  coup  d'oeil  qui  péne'tra 
jusqu'au  fond  de  l'ame  de  Zahed.  Au  même  instant,  le  vent  vint 
à  soulever  les  yachmaks  ou  les  voiles  de  mousseline  qui  cachaient 
son  visage ,  et  Zahed  crut  plonger  im  regard  dans  le  paradis  de 
Mahomet  :  mie  figure  céleste ,  un  cou  plus  blanc  qu'un  collier  de 
perles  ,  des  lèvres  de  rose  embellies  du  plus  doux  sourire.  Il  de- 
meura un  instant  immobile  ,  comme  subjugué  par  un  enchante- 
ment. Enfin,  il  promit  tout,  et  la  dame  se  leva  pour  prendre 
congé  de  lui. 

Zahed  voulut  connaître  le  nom  de  l'acque'reur  qui  se  présentait. 

—  Mon  mari  se  nomme  Hamdoun-Effendi ,  continua  la  dame. 

—  Hamdoun!  répéta  Zahed  en  fronçant  ses  noirs  sourcils.  El 
n'êtes-vous  pas  la  belle  Ildiz  ? 


2o8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  C'est  mon  nom. 

■ —  J'aurais  dû  le  devinei-  au  doux  éclal  de  vos  beaux  yeux. 
Madame ,  disposez  en  tout  de  votre  esclave  ,  mon  palais  vous  ap- 
partient. Je  n'ai  qu'une  condition  à  mettre  à  mon  marché,  mais 
une  condition  à  laquelle  je  tiens  plus  qu'à  toute  autre  chose  au 
monde.  Qui  voudra  posséder  mon  palais,  doit  jurer  de  remplir 
fidèlement  l'engagement  que  j'exigerai  de  lui  à  ce  sujet.  Dites  à 
votre  mari,  madame,  que  je  l'attends  pour  passer  le  contrat. 

A  peine  la  belle  Ildiz  eût-elle  repris  le  cliemiu  de  Baghdad, 
accompagnée  de  ses  serviteurs  et  de  ses  esclaves ,  que  Zahed  se  re- 
tira tout  soucieux  dans  sa  chambre.  Ce  jour-là  ne  fut  marqué  par 
aucune  fête.  Les  visiteurs  et  les  convives  reçurent,  contre-ordre  ; 
pas  une  lumière  ne  brilla  pendant  la  nuit  aux  fenêtres  du  palais 
de  Zahed  ;  pas  une  esclave  n'obtint  l'honneur  de  partagerla  couche 
de  son  maître.  Zahed  méditait  quelque  projet  sinistre  ;  la  beauté 
de  cette  femme  avait  réveillé  l'envie  au  fond  de  son  ame.  Dès  lors 
il  n'avait  d'amouv  que  pour  la  femme  de  Hamdoun ,  de  son  an- 
cien complice  dans  le  meurtre  du  vieux  Ali-Ahmed.  Maintenant 
il  lui  enviait  sa  femme  après  lui  avoir  envié  ses  richesses.  Il  avait 
résolu,  même  au  prix  de  ces  trésors  qu'il  avait  tant  souhaités, 
même  au  prix  de  son  sang ,  de  posséder  Ildiz ,  maintenant  la  seule 
pensée  de  son  ame,  le  seul  but  de  sa  vi<3. 

Hamdoun  ne  fit  pas  attendre  sa  visite  à  Mohammed-lldérim- 
Tclîélcbi.  Pendant  la  conférence  des  deux  effendis ,  la  belle  Ildiz  , 
accompagnée  de  ses  femmes  et  de  quelques  amies,  se  promenait 
dans  les  jardins  du  palais,  et  visitait  les  merveilles  de  cette  déli- 
cieuse habitation.  Bientôt  Hamdoun  vint  rejoindre  sa  femme  les 
yeux  rayonnans  de  joie,  et  il  lui  annonça  que  le  contrat  de  vente 
était  passé  par  devant  un  cadi,  et  que  désormais  ce  palais  tant  sou- 
haité leur  appartenait.  Ildiz  voulut  connaître  la  condition  que  le 
vendeur  avait  fait  stipuler  dans  le   contrat. 

—  C'est  un  enfantillage,  dit  Hamdoun ,  une  bizarrerie  à  la- 
quelle il  m'a  fallu  consentir  sous  peine  d'un  refus  positif.  Vous 
savez  ,  m'a  dit  cet  homme,  que  chacun  a  sa  folie  dans  ce  monde. 
C'est  à  mon  grand  regret  que  je  me  défais  de  cette  habitation  char- 
mante que  j'ai  bâtie  et  plantée  moi-même,  je  ne  consentirai 
jamais  à  me  considérer  comme  entièrement  dépossédé  de  ce  châ- 


LE    CLOU    DE    Z.AHED.  509 

leau.  J'exige  ,  comme  clause  essentielle  du  contrat,  qu'il  y  soit  sti- 
pulé que  je  conserve  dans  ce  palais  un  clou ,  la  place  d'un  clou , 
c'est  bien  peu  de  chose  n'est-ce  pas?  mais  je  veux  que  cet  espace, 
si  étroit  qu'il  puisse  être,  m'appartienne  dans  votre  palais.  Je  n'ai 
pu,  tu  penses  bien,  ma  chère  Ildiz,  lui  refusercette  légère  satis- 
faction, qui  m'était  d'ailleurs  imposée  comme  une  condition  du 
contrat.  J'ai  signé. 

—  Mon  ami ,  dit  Ildiz  en  passant  amoureusement  ses  bras  autour 
du  cou  de  Hamdomi ,  pourquoi  avez-vous  consenti  à  cette  clause? 
Dieu  veuille  que  nous  n'ayons  pas  à  nous  en  repentir  ! 

Comme  ils  rentraient  dans  le  palais ,  les  deux  époux  virent 
quatre  esclaves  hisser  à  grande  peine  une  longue  boîte  de  plomb 
sur  le  dos  d'un  dromadaire.  Mohammed-Effendi ,  monté  sur  un 
magnifique  cheval  richement  caparaçonné ,  examinait  leur  travail 
avec  une  attention  particulière;  Hamdoun  s'approche  de  lui ,  et 
lui  dit: 

—  En  prenant  possession  de  ce  palais,  il  est  naturel  que  j'en 
connaisse  toutes  les  parties.  Des  gens  de  Baghdad  m'ont  assuré 
qu'il  y  avait  autrefois  un  puits  célèbre  par  son  antiquité  sur  l'em- 
placement qu'occupe  aujourd'hui  le  magnifique  palais  que  vous 
avez  fait  élever.  Veuillez ,  seigneur  ,  me  montrer  ce  puits,  si  vous 
l'avez  conservé. 

A  ces  mots,  le  visage  triste  et  sévère  de  Zahed  sembla  rayonner 
d'une  joie  infernale. 

—  J'ai  fait  combler  ce  puits,  répondit-il. 

—  Et  ne  l'avez-vous  point  fouillé  ?  N'avez-vous  point  fait  remuer 
les  décombres  ? 

—  Dans  quel  but?  et  qu*aurais-je  pu  y  trouver  ?  Quelque  vau- 
tour desséché?  Quelque  cadavre  sans  nom,  que  des  assassins  y 
auraient  jeté  pour  ensevelir  leur  crime  et  la  vengeance  des  lois  ? 

—  Des  ossemens  1  un  cadavre  !  répéta  Hamdoun,  qui  pâlit  et  re- 
cula d'effroi. 

—  Qu'avez-vous ,  Hamdoun-Efléndi?  interrompit  Zahed.  Il  faut 
que  vous  soyez  un  homme  bien  vertueux ,  pour  qu'un  seul  mot 
vous  trouble  ainsi  et  vous  mette  en  émoi.  Rassurez-vous,  on  n'a  rien 
retiré  de  ce  puits ,  car  je  l'ai  fait  combler  de  pierres  sans  permettre 
que  mes  esclaves  portassent  leurs  regards  indiscrets  dans  les  en- 


2rO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

trailles  de  la  terre.  Ce  que  Dieu  a  caché  doit  rester  caché.  Quand 
ce  serait  le  secret  d'un  crime  ,  c'est  à  Dieu  seul  de  le  ramener  à  la 
surface  de  la  terre,  sous  les  yeux  des  hommes,  et  d'en  faire  jaillir 
la  vengeance ,  si  c'est  l'arrêt  de  la  destinée. 

En  disant  ces  mots,  Zahed  laissa  pour  adieu  au  pâle  Hamdoun 
un  riie  sardonique  et  plein  d'amertume,  puis  il  fit  passer  de- 
vant son  cheval  le  dromadaire  chargé  de  la  boîte  de  plomb ,  qui 
ressemblait  quelque  peu  à  un  cercueil ,  et  il  prit  avec  ses  esclaves 
le  chemin  de  Baghdad. 

—  Mon  ami,  dit  Udiz  après  qu'il  fut  parti,  la  joie  de  cet 
homme  me  fait  mal.  Il  y  a  dans  son  regard  quelque  chose  qui  me 
glace. 

—  Je  l'avoue  ,  reprit  Hamdoun ,  il  y  a  quelque  chose  de  surna- 
turel dans  les  yeux  de  cet  homme,  que  je  crois  d'ailleurs  ne  pas 
voir  ici  pour  la  première  fois. 

—  Cher  Hamdoun,  tu  l'auras  vu  dans  tes  voyages  avant  notre 
union,  avant  la  mort  de  mon  infortuné  père,  car  je  ne  doute  pas 
que  mon  père  ne  soit  mort  dans  ce  grand  voyage  qu'il  fit  aux 
Indes  ,  au  moment  où  il  m'ordonna  de  t'épouseï-. 

—  Chère  Ildiz ,  s'il  a  rempli  sa  destinée  ,  devons-nous  murmurer 
contre  Dieu?  Ohl  ne  rappelle  pas  de  si  tristes  souvenirs  dans  ce  jour 
qui  doit  être  consacré  au  bonheur. 

—  Hamdoun,  mon  cher  Hamdoun,  interrompit  Ildiz  en  pen- 
chant voluptueusement  sa  tête  sur  le  sein  de  son  mari ,  tu  as  raison, 
ne  pensons  qu'au  bonheur  de  nous  aimer,  tout  ici  semble  nous 
présager  le  bonheur.  Je  vois  le  bonheur  dans  ce  ciel  pur  comme  ton 
anie,  jele  vois  dans  ces  flems  tendres  et  délicates  comme  notre 
amour.  Un  baiser,  cher  Hamdoun;  viens,  rentrons;  car  je  t'aime, 
et  dans  tes  bras  seulement  j'oublie  l'inquiétude  que  me  cause  la 
trop  longue  absence  de  mon  père. 

Ils  rentrèrent  au  palais.  Hamdoun  était  pâle  et  soucieux. 

Quelques  jours  après,  il  y  eut  une  fête  brillante  au  palais  de 
Hamdoun.  On  avait  fait  venir  de  Baghdad  des  chanteurs ,  des  mu- 
siciens et  des  danseuses.  Les  effendis  les  plus  riches  et  les  plus  dis- 
tingués de  la  contrée  s'étaient  hâtés  de  répondre  à  l'invitation  de 
l'opulent  Syrien.  Les  femmes ,  voilées  de  leurs  yachmaks  ,  étaient 
admises ,  selon  l'usage  oriental ,  à  voir  les  danses ,  à  entendre  les 


l,E    CI.OU     Dt     Z,AHED.  211 

chants  du  fond  d'un  salon  voisin.  Au  milieu  de  la  fêle,  on  vit  en- 
trer Zalied.  Il  salua  gracieusement  le  maître  du  logis,  et  la  main 
armée  d'un  petit  marteau  d'acier,  il  enfonça  dans  la  muraille  un 
clou  long  et  aigu  ,  auquel  û  suspendit  un  magnifique  bouquet  de 
fleurs. 

Quoique  ce  grossier  clou  de  fer  fut  planté  dans  les  plis  d'une  ma- 
gnifique étoffe  de  Perse  qui  tapissait  le  mur  du  plus  beau  salon  de 
la  maison  ,  la  galanterie  de  Zahed  fut  approuvée ,  et  vantée  surtout 
par  les  femmes.  Hamdoun  vint  le  complimenter  sur  la  manière  dont 
il  disposait  de  la  propriété  qu'il  avait  conservée  dans  le  palais. 
Ildiz  elle-même  modifia  quelque  peu  l'opinion  qu'elle  avait  conçue 
de  cet  homme  à  la  première  vue. 

—  Ilfaut,  se  disait-elle  tout  bas,  se  méfier  de  la  première  im- 
pression. Cet  homme,  pour  lequel  j'éprouve,  malgré  moi,  une  ré- 
pugnance invincible ,  est  peut-être  après  tout  un  fort  honorable 
seigneur.  Je  dois  attendre  pour  le  juger. 

Ce  soir-là,  Zahed  déploya  dans  la  conversation  beaucoup  d'esprit 
et  de  gaîté.  Hamdoun  fut  enchanté  de  lui  :  il  ne  regretta  plus  d'a- 
voir inséré  cette  clause  bizarre  dans  son  contrat ,  et  s'il  eût  cru  se 
rendre  agréable  à  Zahed ,  il  lui  eût  accordé  la  propriété  d'un  se- 
cond clou  dans  son  sérail. 

Zahed  continua  pendant  plusieurs  semaines  à  venir  visiter 
chaque  jour  l'acquéreur  de  son  palais,  et  chaque  jour  aussi  les 
fleurs  les  plus  fraîches  et  les  plus  rares  étaient  suspendues  par  lui  au 
clou  qu'il  avait  planté  dans  la  muraille.  Chaque  jour,  il  entremêlait 
ses  fleurs  de  ghazelles  et  autres  pièces  de  poésie  écrites  en  langue 
persanne  ,  arabe  et  turque.  Une  pensée  d'amour  était  toujours  le 
fond  et  le  refrain  de  ces  ghazelles ,  qui  semblaient  s'adresser  [aux 
étoiles  du  ciel.  Mais  le  nom  d'Ildiz ,  qui  signifie  étoile,  en  langue 
turque,  rendait  l'allusion  assez  palpable  pour  que  personne  ne 
pût  s'y  tromper.  Les  amis  et  les  convives  de  Hamdoun  lui  rap- 
portèrent les  bruits  injurieux  qui  couraient  à  ce  sujet  sur  son 
compte  dans  la  ville  de  Baghdad.  Hamdoun  n'y  fit  d'abord  au- 
cune attention,  mais  les  visites  de  Zahed  devenant  de  plus  en 
plus  longues  et  plus  fréquentes ,  ses  ghazelles  à  Ildiz  ne  daignant 
plus  même  emprunter  le  voile  de  l'allégorie ,  Hamdoun  s'en  plai- 


215!  REVUE    DES    DEUX     MOIN  DES. 

gnit  anièieiiient  à  Zalied ,  qui  promit  qu'à  l'avenir  il  supprimerait 
les  ghazelles  et  les  vers. 

Ce  clou  malencontreux  était  plante'  par  malheur  dans  le  plus 
beau  salon  du  palais.  C'était  ce  salon  que  Hamdoun  avait  choisi 
à  cause  de  sa  fraîcheur  et  de  sa  magnifique  situation  pour  y 
passer  avec  sa  femme  les  nuits  brûlantes  de  l'été.  Zahed  tint 
parole,  et  pendant  plus  de  quinze  jours,  il  ne  suspendit  à  son 
clou  que  des  fleurs,  et  ses  visites  devinrent  plus  rares  et  plus 
circonspectes. 

Enfin,  un  soir,  en  entrant  dans  sa  cliambre  pour  se  coucher, 
Hamdoun  trouva  sa  femme  tout  en  larmes.  Il  voulut  connaître 
le  motif  de  son  chagrin.  Ildiz  refusa  d'abord  de  lui  répondre  ;  il 
insista  ;  Ildiz  lui  montra  du  doigt  un  rouleau  de  papier  suspendu 
au  clou  de  Mohammed-Tchélébi.  En  déroulant  ce  papier,  Ham- 
doun resta  pâle  et  nmet  d'épouvante  :  c'était  un  dessin  colorié 
avec  une  finesse  extrême;  il  représentait,  dans  une  campagne  nue 
et  déserte  ,  auprès  d'un  puits,  un  vieillard,  les  yeux  et  les  mains 
levés  au  ciel ,  implorant  la  pitié  de  deux  assassins ,  dont  l'un  tenait 
son  sabre  levé  sur  sa  tête.  Les  deux  meurtriers  étaient  placés  dans 
l'ombre  ,  et  l'on  ne  pouvait  distinguer  leurs  traits  ,  mais  la  figure 
du  vieillard,  illuminée  par  un  rayon  de  la  lune,  offrait  la  jilus 
parfaite  ressemblance  avec  le  père  d'Ildiz,  le  vieil  Ali-Ahmed. 

Hamdoun  consola  sa  femme  en  lui  persuadant  que  cette  pré- 
tendue ressemblance  n'était  qu'un  effet  de  son  imagination,  et 
arrachant  avec  colère  ce  tableau  accusateur ,  il  le  mit  en  pièces  , 
et  bientôt  Ildiz  s'endormit  dans  ses  bras.  Mais  Hamdoun ,  lui , 
ne  dormait  pas  ;  ses  yeux  farouches  luisaient  dans  l'obscurité 
comme  des  charbons  ardens,  car  la  crainte  du  châtiment  contras- 
tait dans  son  cœur  avec  le  désir  d'assurer  le  secret  de  son  meurtre. 
Il  ne  pouvait  plus  douter  que  Mohammed-Ildérim-Tchélébi  n'eût 
connaissance  de  l'attentat  horrible  auquel  il  devait  la  possession 
d'Ildiz,  mais  toutefois,  le  changement  de  nom  de  Zahed,  les 
traits  hâlés  du  Bédouin  ,  blanchis  par  la  nonchalance  et  le  repos , 
l'empêchaient  de  reconnaître,  dans  ce  brillant  Tchélébi,  le  pauvre 
Arabe  au  bournous  troué.  Hamdoun  résolut  néanmoins  de  se 
mettre  sur  ses  gardes  ,  et  de  chasser  la  crainte  et  le  soupçon  de 
l'esprit  de  son  Ildiz  bien-aimée. 


LE    CLOU    DE    ZAHED.  2i3 

Pendant  quelques  jours,  Zahed  ne  mit  pas  les  pieds  au  palais. 
Mais  le  soir ,  en  se  couchant ,  les  deux  époux  remarquèrent  au 
clou  de  Mohammed-Elïendi  un  voile  épais  de  mousseline  blanche 
qui  semblait  envelopper  et  cacher  quelque  chose. 

Hamdoun  frémit  involontairement ,  et  colorant  son  effroi  d'une 
pensée  de  respect  pour  la  propriété  d'autrui ,  il  défendit  à  sa 
femme  de  chercher  à  connaître  le  secret  de  Mohammed-Effendi. 
Cette  défense  rendit  plus  vive  encore  la  curiosité  d'Ildiz  ;  elle 
entoura  son  mari  de  ses  bras  voluptueux  ,  elle  le  couvrit  de  ses 
baisers  et  de  ses  caresses  ,  elle  le  pria  de  lui  permettre  de  soulever 
le  voile  qui  cachait  sans  doute  quelque  nouvelle  surprise;  mais 
Hamdoun  fut  inébranlable  dans  son  obstination  :  il  ne  répondit 
aux  pressantes  sollicitations  de  sa  femme  que  par  un  refus  formel. 
Enfin  il  s'endormit  dans  ses  bras,  en  formant  mille  projets  pour  se 
mettre  désormais  à  l'abri  des  persécutions  de  ce  Mohammed-Ef- 
fendi ,  qui ,  à  n'en  pas  douter ,  était  éperdument  épris  des  charmes 
de  son  Ildiz. 

Mais  qui  peut  se  flatter  de  triompher  de  la  curiosité  d'une 
femme?  Quel  homme  peut  dire  :  J'éteindrai  cet  incendie  qui,  sem- 
blable au  phosphore ,  brûle  dans  l'eau  et  ronge  les  obstacles?  Le 
désir  allumé  dans  l'imagination  d'Ildiz  s'accroissait  à  chaque  ins- 
tant; ses  beaux  yeux,  ouverts  et  fixés  vers  l'extrémité  de  la  chambre, 
dévoraient ,  au  milieu  du  silence  de  la  nuit,  ce  voile  mystérieux  , 
que  la  pâle  lumière  d'une  lampe  faisait  vaciller  dans  l'ombre ,  ainsi 
que  l'ame  d'un  trépassé.  Un  affreux  serrement  de  cœur  lui  disait  en 
secret  que  ce  mystère  ne  pouvait  être  éclairci  que  pour  son  mal- 
heur; mais  la  curiosité,  plus  poignante  encore  que  la  crainte  ,  la 
poussait,  comme  en  dépit  d'elle-même  ,  à  connaître  ce  secret,  que 
ses  vagues  pressentimens  lui  peignaient  sous  les  couleurs  les  plus 
sombres.  Enfin  ,  pendant  le  sommeil  de  Hamdoun  ,  la  tremblante 
Ildiz  se  dégagea  de  ses  bras ,  et ,  demi-nue  ,  le  sein  haletant ,  re- 
tenant le  bruit  de  son  haleine ,  elle  posa  ses  pieds  délicats  sur  le 
parquet;  puis  ,  détachant  la  lampe  qui  se  balançait  doucement  au 
plafond ,  et  faisant  à  la  flamme  un  transparent  abri  de  sa  belle 
main  de  rose,  elle  se  glissa ,  pâle  de  crainte  et, de  désir ,  auprès  de 
ce  voile  mystérieux  ,  dont  les  légers  plis ,  agités  par  le  vent  de  son 
souffle,  battaient  silencieusement  contre  son  visage ,  comme  pour 


2l4  UEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

exciter  sa  main  à  les  soulever.  Ildiz  céda  à  la  tentation  ;  elle  en- 
leva le'fjèrenient  le  voile  de  mousseline. 

Horreur  !  Une  tête  d'homme  ,  toute  noire  de  sang  ,  était  accro- 
chée au  clou.  Les  cheveux  blancs  de  cette  tête  se  hérissaient 
comme  des  flèches,  ses  yeux  creux  et  sans  éclat  semblaient 
chercher  leur  regard ,  et  sa  bouche  s'ouvrait  comme  pour  crier  : 
Vengeance  ! 

Ildiz  tomba  pâmée  sur  le  parquet.  Elle  venait  de  i-econnaître  , 
dans  cet  horrible  tronçon,  la  tète  de  son  père.  Cette  tète,  embaumée 
selon  l'ancienne  coutume  de  l'Egypte ,  avait  conservé  sa  couleur  et 
la  dernière  expression  de  ses  traits.  Au  cri  que  poussa  Ildiz,  Ham- 
doun  se  leva  tout  droit  sur  son  lit,  comme  un  fantôme.  Son  visage 
demeura  quelques  instans  immobile  et  blême,  pareil  à  une  figure 
de  marbre ,  en  présence  de  cette  effroyable  dépouille ,  qu'il  crut 
échappée  au  charnier  de  l'enfer.  Au  gémissement  d'Ildiz  répondit 
aussi  une  autre  voix  ,  une  voix  glapissante  et  ricaneuse  comme  la 
voix  d'un  démon.  Un  pan  de  la  tapisserie  se  déchira  tout  à  coup , 
et  vm  Bédouin  s'avança  dans  la  chambre  nuptiale,  vêtu  de  son 
bournous  ,  et  tenant  à  la  main  son  sabre  courbe ,  dont  la  lame  nue 
étincelatt  dans  l'ombre. 

—  Zahed!  cria  la  voix  effrayée  de  Hamdoun. 

Et  au  même  instant  il  se  précipita  sur  ses  armes. 

—  Peine  inutile  ,  murmura  l'Arabe ,  en  le  faisant  retomber 
sur  son  lit ,  pâle ,  désarmé ,  et  la  terreur  sur  le  front.  Ham- 
doun, reconnais-tu  maintenant,  ,sous  cet  ancien  vêtement,  le 
Bédouin  Zahed ,  qui  t'aida ,  pendant  une  nuit  splendide  de  la 
lune  de  Zilcade,  à  verser  le   sang  du  père  de  ton  Ildiz. 

-^  Oh  !  les  monstres  ,  les  monstres  !  murmura  lajeune  femme  eu 
arrachant  ses  beaux  cheveux  noirs  qui  retombaient  autour  d'elle 
tremblante  et  nue,  comme  les  plis  d'un  manteau  de  deuil. 

—  Oui,  Zahed,  je  te  reconnais  !  murmura  Hamdoun.  Et  sa  main 
convulsive  semblait  chercher  un  poignard  à  sa  ceinture. 

— Ainsi,  parce  que  tu  m'as  donné  de  l'or  pour  du  sang,  poursuivit 
Zahed,  tu  crois  être  quitte  envers  moi.  Insensé!  ne  porté-je  pas 
un  cœur  aussi,  moi.,  sous  la  mamelle  gauche?  Ce  cœur,  il  est  im- 
mense, insatiable  et  vide  comme  le  désert!  Tous  les  trésors  de 
l'Inde ,  de  la  Perse  et  de  l'Arabie  ne  rempliraient  pas  ce  vide  !  toi 


LE    CLOU    DE    ZAHED.  2l5 

seul  Ilviindoun ,  tu  peux  le  combler!  C'est  mon  bonlieur,  c'est  ma 
vie  que  tu  tiens  entre  tes  mains!  Hanidoun  !  pour  la  dernière  fois, 
sois  généreux  envers  moi ,  et  je  jure  que  tu  n'auras  rien  à  redouter 
désormais.  Autrefois  j'enviais  tes  richesses,  tes  palais,  ta  vie  de 
luxe  et  de  repos  ;  maintenant  c'est  ta  femme  que  j'envie ,  c'est  ton 
lldiz  aux  yeux  célestes ,  c'est  elle  qu'il  me  faut  pour  ne  pas  mou- 
rir d'amour  et  de  desespoir.  Donne-la  moi,  et  je  me  retire  avec 
elle  sous  latente  des  Arabes  mes  frères,  et  jamais  tu  ne  me  re- 
verras venir  troubler  ton  repos.  Tu  ne  me  réponds  pas,  le  sourire 
du  mépris  est  sur  ta  bouche  !  Hamdoun,  livre-moi  ta  femme ,  ou 
enfonce-lui  ce  poignard  dans  le  sein.  C'est  mon  dernier  mot;  choi- 
sis, ou  je  te  poignarde  toi-même! 

—  Hamdoun  !  cria  la  belle  lldiz  en  se  tramant  sur  ses  genoux 
meurtris  auprès  du  lit  nuptial  !  Hamdoun ,  tue-moi  plutôt  que  de 
me  livrera  cet  infâme! 

—  Eh  bien  !  dit  Zahed  en  tirant  son  khandjiar  de  son  fourreau 
d'argent ,  Hamdoun  as-tu  choisi  ? 

—  Donne ,  répondit  froidement  Hamdoun  ,  en  laissant  tomber 
un  regard  sur  cette  femme  échevelée.  lldiz  ouvrit  ses  bras  pour 
serrer  son  mari  contre  son  cœur;  elle  retomba  dans  une  marre  de 
sang  avec  un  poignard  dans  le  sein. 

—  Es-tu  satisfait,  Zahed? 

—  Je  le  suis.  Au  moins  tu  ne  la  posséderas  plus. 

—  Retire-toi  donc  ,  infâme  ! 

—  Je  me  retire  ,  mais  tu  n'as  pas  oublié  que  ce  cloum'appartient. 
Et  d'un  coup  de  sabre  le  barbare  trancha  la   belle  tête  d'Hdiz 

qu'il  suspendit  au  clou  par  les  cheveux. 

—  Adieu  maintenant ,  brave  Hamdoun  !  si  tu  en  as  le  courage  , 
reste  dans  cette  chambre  auprès  de  cette  tête  que  tu  as  tant  aimée. 
Je  te  déclare  que  jusqu'au  moment  où  l'air  aura  rongé  ces  chairs 
mamtenant  si  fraîches  et  si  rosées,  jusqu'au  moment  où  ces  osse- 
mens  blanchis  tomberont  d'eux-mêmes  en  pourriture  ,  cette  tête 
restera  là  .  et  tu  la  regarderas  comme  tu  regardais  tout  à  l'heure 
la  tète  du  vieillard,  sinon  je  fais  valoir  notre  contrat  devant  la 
justice. 

—  Zahed  !  interrompit  Hamdoun ,  suffoqué  par  ses  sanglots  , 
Dieu  m'a  puni  en  me  frappant  avec  ton  bras.  Ecoute  ,  je  te  pro- 


2l6  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pose  maintenant  un  autre  contrat.  Tu  viens  de  rompre  le  seul  lien 
de  bonheur  qui  m'attachait  à  la  vie.  Veux-tu  me  rendre  ce  corps 
et  cette  tête  morte  que  tu  ne  m^envieras  plus  dans  cet  état?  je 
te  donnerai  en  échange  ce  palais  dont  je  t'ai  déjà  payé  le  prix ,  car 
ce  palais  ne  peut  être  à  moi  tant  que  tu  y  posséderas  un  clou.  Ce- 
lui qui  possède  un  clou  dans  un  palais ,  possède  autant  dans  ce 
palais  que  celui  à  qui  appartient  le  palais  tout  entier.  C'est  pour- 
quoi je  ne  t'aurais  pas  cédé  même  un  cheveu  de  ma  femme.  Elle 
sera  moins  morte  pour  moi  maintenant  enfermée  dans  le  tombeau, 
que  vivante  entre  tes  bras.  C'est  par  amour  pour  elle  que  je  l'ai 
tuée.  A  moi  le  corps ,  à  toi  le  palais  ! 

Alphonse  Royer. 


LETTRES  PHILOSOPHIQUES 


ADRESSEES 


A  UN  BERLINOIS. 


IX. 


DE    L  OPINION     LEGITIMISTE.   M.     DE    CHATEAUBRIAND 


Paris  ,  3  octobre  i83o. 

S'il  suffisait ,  monsieur ,  aux  principes  nouveaux  de  la  civili- 
sation moderne  de  paraître  pour  triompher,  le  monde  serait  plus 
heureux ,  l'histoire  plus  courte  ,  et  l'homme  moins  grand.  Mais 
quand  une  vérité  jusqu'alors  inconnue  commence  à  poindre , 
veut  se  familiariser  avec  les  hommes  ,  et  se  répandre  parmi  eux  , 
elle  trouve  la  place  prise  et  depuis  long-temps  occupée.  Les  idées 
anciennes  sont  en  possession  ;  et  la  vérité  sera  contrainte  à  l'u- 
surpation ,  pour  peu  qu'elle  veuille  s'établir  et  s'asseoir.  Alors 
commence  la  lutte  :  le  génie  novateur  qui  s'ignore  lui  -  même , 
impatient  de  jeunesse  ,  ivre  de  force  et  d'espérance ,  saisit  la  vic- 
toire au  vol  avec  cette  rapidité  étincelante  contre  laquelle  il  n'y 

'    Voyez  les  livraisons  du  i5  janvier,    i5  février,   i5  mars,  i5  avril, 
i^*"  juin,  i*""  juillet,  i5  aoiit  et  j5  septembre. 


ai  8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

a  pas  de  refuge.    Les  révolutions  commencent  toujours  par  un 
coup  de  tonnerre.  Le  passé  recule,   il  est  épouvanté,  il  se  sent 
envahi  :  cependant  la  confusion  se  met  parmi  les  novateurs  ;  les 
rangs  sont  mal  gardés  ;  les  cris  se  contredisent  ;  les  volontés  se 
heurtent  ;  la  victoire  n'est  plus  poursuivie  avec  cette  unanimité 
qui  l'a  conquise  :  ce  changement  n'échappe  pas  à  l'œil  des  vain- 
cus ;  peu  à  peu  ils  reparaissent  dans  toutes  les  positions  naguère 
abandonnées  ;  ils  rallient  leurs  phalanges  et  viennent  à  leur  tour 
offrir  le   combat.   Alors  la  lutte  recommence ,    elle  n'est   plus 
étourdie ,  pétulante  et  courte  ;  des  deux  côtés  elle  est  réfléchie  , 
sombre  et  acharnée.  D'une  part,  c'est  l'anticiuité ,  tout  ce  qui  a 
autorité  parmi   les  hommes  par  la  possession  et  le  temps ,    la 
coutume ,   les    trachtions   héréditaires  ,   les   ci'oyances   réputées 
saintes  ,  les  idées  estimées  sages ,  les  intéi'êts  reconnus  sacrés  ; 
enfin  l'esprit  du  passé ,  déployant  tout  ce  qui  lui  reste  de  prestige 
et  d'empire.   De  l'autre,  c'est  ce  que  l'esprit  humain  a  de  plus 
jeune,  de  plus  vif  et  de  plus^  frais ,  l'innovation  pleine  d'audace 
et  de  cœur,  la  pensée  fière  d'être  libre,  qui  veut  régner,  quoique 
récente  ;  l'intelligence  qui  fait  pleuvoir  les  plus  sanglans  mépris 
sur  les  puissances  cjui  ne  relèvent  pas  d'elle  ,  le  génie  des  choses 
inconnues ,  le  démon  de  l'avenir  qui  anime  ses  soutiens,  électrise 
ses  soldats  et  leur  crie  de  mettre  leur  foi ,  leur  religion ,   leur 
poésie   dans  leurs  espérances  et  non  pas  dans  leurs  souvenirs. 
Voilà ,  monsieur  ,  ce  qui  se  passe  en  ce  moment  en  France  :  vous 
ne  pouvez  plus  nous  apercevoir   qu'à  travei'S  les  nuages   et  la 
poudre  de  l'arène  et  du  combat.  Non  ,  jamais  chez  aucun  peuple, 
jamais  à  aucune  époque  du  monde  ,  le  duel  du  passé  et  de  l'ave- 
nir n'a  été  plus  flagrant  :   tout  est  en  présence  ;  tous  les  cœurs 
sont  à  nu ,  toutes  les  passions  sont  hardies  et  sincères  ;  elle  n'est 
pas  prête  à  se  dissoudre,  la  société  assez  forte  pour  supporter  ces 
schismes  douloureux. 

En  vous  parlant ,  monsieur ,  des  prétentions  et  des  doctrines 
des  partisans  de  l'ancienne  monarchie  ,  je  ne  crois  pas  trop  diftl- 
cile  d'être  juste  :  plus  je  suis  loin  de  ces  opinions ,  mieux  je  puis 
les  découvrir  et  les  voir  ,  et  l'on  doit  mieux  compi'endre  ses  ad- 
versaires à  mesure  qu'on  s'en  sépare  davantage. 


LETTRES    PHILOSOPHIQUES.  2IC) 

C'est  une  épreuve  excellente  pour  les  vérités  dans  lesquelles 
on  a  foi ,  qu'une  confrontation  sincère  avec  les  propositions  qui 
les  contestent.  Or  le  parti  du  passé  a  toujours  professé  que  la  ré- 
volution française  n'avait  été  ni  nécessaire  ni  légitime.  Ainsi,  sans 
nécessité,  tout  un  siècle,  le  dix-huitième,  aura  rendu  possibles  et 
inévitables  des  cliangeniens  éclatans;  sans  nécessité  un  homme 
d'état ,  Turgot ,  aura  tenté  dans  l'état  une  réforme  universelle  ; 
sans  nécessité  un  grand  peuple,  les  Français  auront  consenti  à 
démolir  leur  civilisation  antique  pour  vivre  quarante  trois  ans 
sous  la  tente  ,  et  se  porter  l'avant-garde  du  monde  dans  la  pour- 
suite de  destinées  nouvelles  !  Aveuglement  !  illusion  !  Mais  la  né- 
cessité est  la  maîtresse  des  choses  humaines  ;  à  son  geste  ,  tout 
obéit  :  tant  qu'elle  n'a  pas  parlé  ,  tout  demeure  immobile  :  elle 
proclame  ses  décrets  par  les  actes  du  genre  humain  ,  et  elle  dé- 
pose l'esprit  de  ses  lois  dans  lesaccidens  de  l'histoire.  C'est  chez 
certains  esprits  le  signe  d'une  cécité  déplorable  et  d'une  pitoyable 
faiblesse  que  la  méconnaissance  de  la  nécessité,  les  petites  colères, 
les  malédictions  furibondes  vainement  opposées  aux  envahisse- 
mens  invincibles  de  ce  qui  doit  être.  La  nécessité  est  le  langage 
que  Dieu  parle  à  la  terre  ;  c'est  le  voile  transparent  à  travers  le- 
quel il  se  manifeste  aux  humains.  Et  où  en  serions-nous  si  nous 
ne  reconnaissions  pas  à  ce  qui  est  nécessaire  un  caractère  sacré  ? 
mais  alors  pourquoi  nos  pères  ont-ils  vécu  ?  pourquoi  vivre  nous- 
mêmes?  En  vérité  si  l'on  perd  la  foi  dans  la  nécessité  progressive 
qui  est  la  vertu  impulsive  du  monde  ,  il  faut  dépouiller  la  vie  , 
comme  un  vêtement  inutile.  Je  consens  à  trouver  isolémentles  hom- 
mes faibles  et  corrompus  ,  je  me  résigne  au  spectacle  et  au  con- 
tact des  vices  et  des  misères  qui  entachent  leurs  qualités  et  leurs 
vertus  ;  mais  au  moins  laissez-moi  croire  à  la  dignité  et  à  la  for- 
tune de  l'humanité  ,  et  que  les  petitesses  de  chacun  me  soient  ra- 
chetées par  la  grandeur  de  tous.  Or  c'est  nous  insulter  et  nous 
calomnier,  nous  France,  nous  genre  humain,  que  de  nier  la  né- 
cessité de  ce  que  nous  faisons  depuis  environ  un  demi-siècle; 
c'est  nous  mettre  au  ban  de  l'histoire  ;  la  tête  nous  a  donc  tour- 
né :  ce  n'est  pas  assez  ,  si  nous  nous  trompons ,  nous  avons  été 
précédés  nous-mêmes  par  une  longue  suite  d'erreurs,  et  depuis  la 


22b  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fin    du   xiii^  siècle  ,  époque  où   commence  à  être   troublée  l'o 
béissance  uniforme  à  i'autorité  qui  se  dégrade  insensiblement , 
tout  extravague  et  tout  s'égare.  La  révolution  française  est  soli- 
daire de  toute  l'histoire  moderne  ;  il  faut  nous  absoudre  ou  con- 
damner le  monde. 

Mais  ,  monsieur  ,  si  la  révolution  française  ,  quelle  que  fût  sa 
nécessité ,  n'avait  qu'un  point  de  départ  illégitime  ;  si  par  sa  ma- 
nière de  se  manifester ,  elle  avait  violé  un  principe  éternel ,  savoir 
que  la  révolte  n'est  jamais  permise  ,  si   elle  avait  cessé   d'être 

juste   le    jour  qu'elle  devint  insurrectionnelle Examinons. 

C'est  le  christianisme  qui  a  enseigné  l'obéissance  absolue  aux 
puissances,  et  a  voulu  en  faire  une  vérité  de  tous  les  temps  et  de 
tous  les  lieux.  Avant  lui ,  l'antiquité  professait  le  respect  aux  lois 
de  la  patrie  ,  mais  elle  estimait  sainte  la  résistance  à  la  tyrannie  , 
elle  punissait  par  le  bras  de  chaque  citoyen  la  violation  de  la  cité. 
Si  un  usurpateur  prenaitla  place  des  lois,  c'était  bien  de  l'immoler. 
La  liberté  antique ,  sortie  de  l'exaltation  de  la  force  morale ,  de- 
mandait des  vengeurs  à  cette  même  force  :  fondée  par  la  justice 
qui  civilise ,  elle  mettait  le  poignard  aux  mains  de  la  justice  qui 
frappe.  Quand  Jésus-Christ  vint  prêcher  les  hommes,  il  leur 
trouva  la  tête  vide,  le  cœur  corrompu  et  petit  :  il  n'y  avait  plus 
rien  des  vertus  antiques  ;  l'homme  ne  vivait  plus  qu'au  caprice 
de  ses  appétits  ;  il  fallait  le  purifier  et  le  changer  ;  il  ne  s'agissait 
plus  de  sacrifier  des  tyrans  ,  le  monde  les  méritait ,  d'évoquer  la 
liberté  de  Sparte  ou  de  Brutus,  morte,  morte  à  jamais.  C'était  la 
vérité  morale  qu'il  fallait  communiquer  non  pas  au  citoyen,  mais 
à  l'homme  ,  la  résignation ,  la  foi  à  l'immortalité ,  un  immense 
désir  du  ciel  qu'il  y  avait  à  répandre  dans  les  âmes.  Aimez-vous, 
méprisez  la  terre ,  supportez  la  vie  comme  un  fardeau  pesant  ; 
aimez  les  puissances  bienfaisantes,  supportez  les  puissances  véné- 
neuses comme  des  épreuves  nécessaires.  Cependant  le  monde  est 
changé,  tout  est  chrétien  depuis  l'empereur  jusqu'au  serf;  le  spiri- 
tualisme de  l'Evangile  ,  plein  de  profondeur  et  d'humilité  ,  règne 
dans  tous  les  cœurs.  Soyons  attentifs  ;  comment  vont  marcher  les 
sociétés?  J'observe  qu'une  fois  la  théocratie  romaine  et  la  féodalité 
constituées,  ni  la  féodalité  ni  la  théocratie  ne  veulent  s'améliorer 


LETTRES    PHILOSOPHIQUES.  2?.  I 

el  se  réformer.  En  vain  les  peuples  leur  montrent  leurs  plaies  dou- 
loureuses ;  on  leur  répond  en  tirant  la  chaîne  avec  une  dureté  plus 
impitoyable  ,  on  leur  signifie  que  par  le  silence  seul  ils  peuvent 
obtenir  une  oppression  stationnaire  :  que  va  donc  devenir  l'huma- 
nité? Je  convoque  ici  tous  les  sophistes  de  l'esprit  rétrograde,  je 
les  interpelle  :  qu'ils  nous  indiquent  le  remède  ;  les  rois  sont  sourds, 
le  cœur  est  endurci ,  l'esprit  hébété,;  le  saceidoce  est  complice;  où 
l'homme  se  réfugiera-t-il ,  si  ce  n'est  dans  sa  force  ?  Je  veux,  par 
une  hypothèse,  supprimer  de  l'histoire  toutes  les  insurrections,  et 
je  demande  compte  du  genre  humain.  Où  en  serait  la  liberté  poli- 
tique sans  la  révolte  des  bourgeois  et  des  communes?  la  liberté 
religieuse,  sans  la  protestation  armée  de  la  moitié  de  l'Europe  ?  Et 
l'histoire  ne  nous  offre  pas  seulement  le  fait  énergicjue  des  résis- 
tances légitimes  :  elle  nous  donne  à  lire  la  déclaration  théorique 
et  solennelle  du  droit  que  se  sent  l'homme  de  secouer  violem- 
ment les  violences  de  la  tyrannie.  Ce  fut  le  4  juillet  1 776  que  dans 
un  monde  nouveau,  d'une  civilisation  récente,  des  hommes  d'un 
esprit  di'oit  et  d'un  cœur  ferme  prononcèrent  ces  paroles  devant 
leurs  concitoyens  et  leurs  semblables  :  <i  Nous  regardons  comme 
'<  incontestables  et  évidentes  par  elles-mêmes  les  vérités  suivantes  : 
«  que  tous  les  hommes  ont  été  créés  égaux  ;  qu'ils  ont  été  doués 
«  par  le  créateur  de  certains  droits  inaliénables  :  que  parmi  ces 
«  droits  on  doit  placer  au  premier  rang  la  vie  ,  la  liberté  et  la  re- 
«  cherche  du  bonheur;  que  pour  s'assurer  la  jouissance  civile  de 
«  ces  droits  ,  les  hommes  ont  établi  parmi  eux  des  gouvernen.ons 
«  dont  la  juste  autorité  émane  du  consentement  des  gouvernés  ; 
«  que  toutes  les  fois  qu'une  forme  de  gouvernement  quelconciue 
«   devient  destructive  de  ces  fins  pour  lesquelles  elle  a  été  établie, 
«  le  peuple  a  le  droit  de  la  changer  et  de  l'abolir ,  et  d'instituer 
«   un  nouveau  gouvernement  en  établissant  ses  fondemens  sur  les 
«  principes  et  en  organisant  ses  pouvoirs  dans  la  forme  qui  lui 
.  «  paraîtront  les  plus  propres  à  lui  procurer  la  sûreté  et  le  boii- 
«  heur.  A  la  vérité,  la  prudence  exige  que  l'on  ne  change  pas, 
«  pour  des  motifs  légers  et  pour  des  causes  passagères,  des  gou- 
«  vernemens  établis  depuis  long-temps.   Aussi  l'expérience  de 
«  tous  les  siècles  démontre-t-elle  que  les  hommes  sont  plus  dis- 
«   posés  à  souffrir  tant  que  leurs  maux  sont  supportables  ,  quà  se 

ÏOME   VIII.  1*3 


222  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  faire  justice  eux-mêmes  en  abolissant  les  formes  de  ^ouverne- 
<  ment  auxquelles  ils  sont  accoutumés.  Mais  ,  lorsqu'une  longue 
«  suite  d'abus  et  d'usurpations  ,  tendant  invariablement  au  même 
«  but ,  prouve  évidemment  le  dessein  d'e'craser  un  peuple  sous 
«  le  joug  d'un  despotisme  absolu,  alors  il  a  le  droit,  c'est  même 
«  un  devoir  pour  lui ,  de  renverser  un  pareil  ordre  de  choses  et  de 
«  confier  son  avenir  à  d'autres  mains  '.  «  Il  n'y  a  pas  de  sophis- 
me qui  puisse  ébranler  le  bon  sens  de  ces  paroles;  c'est  la  con- 
science du  peuple  et  du  genre  humain  dans  ce  qu'elle  a  de  plus 
simple  et  de  plus  e'vident  ;  c'est  le  redressement  de  la  théorie  du 
christianisme  sur  l'obéissance  absolue  ;  c'est  la  déclaration  écrite 
des  progrès  de  l'humanité.  Il  y  a  donc  eu,  depuis  saint  Paul  jus- 
qu'à Jefferson ,  un  aggrandissement  de  l'esprit  et  du  cœur  de 
l'homme;  depuis  l'enthousiaste  de  la  route  de  Damas  jusqu'au 
fondateur  de  l'indépendance  américaine ,  l'homme  est  devenu 
successivement  plus  pur  ,  plus  profond ,  plus  réfléchi ,  plus  libre  , 
plus  intelligent.  Ainsi  donc  il  n'y  a  pas  jusqu'aux  propositions  du 
christianisme  qui  ne  reçoivent  du  temps  des  commentaires  plus 
larges  ou  des  corrections  nécessaires  ;   autrement ,  c'est  mettre 

'  Cette  déclaration  solennelle  est  suivie  de  la  série  des  griefs  des  Etats- 
Unis  contre  l'Angleterre ,  et  se  termine  par  ces  mots  :  En  conséquence, 
t(  nous  représentans  des  Etats-Unis  ,  assemblés  en  congrès  général,  <n  ap- 
te pelant  au  juge  suprême  de  l'univers  qui  connaît  la  droiture  de  nos  in- 
«  tentions  ,  nous  publions  et  déclarons  solennellement,  au  nom  et  de  l'au- 
«  torité  du  bon  peuple  de  ces  colonies ,  que  ces  colonies  sont  et  ont  droit 
«  d'être  des  états  libres  et  indépendans  ;  qu'elles  sont  dégagées  de  toute 
«  obéissance  envers  la  couronne  de  la  Grande-Bretagne  ;  que  toute  union  po- 
«  li tique  entre  elles  et  l'état  de  la  Grande-Bretagne  est  et  doit  être  enlière- 
«  ment  rompue;  et  que,  comme  états  libres  et  indépendans,  elles  ont 
«  pleine  autorité  de  faire  la  guerre,  de  conclure  la  paix  ,  de  contracter  des 
«  alliances,  d'établir  le  commerce  et  de  faire  tous  les  autres  actes  ou 
«  choses  que  les  états  indépendans  peuvent  faire  et  ont  droit  de  faire.  Et 
«  pleins  d'une  ferme  confiance  dans  la  protection  de  la  divine  Providence, 
«  nous  engageons  mutuellement  au  soutien  de  cette  déclaration  notre  vie, 
«  nos  biens  et  notre  honneur,  qui  nous  est  sacré.  » 

(  Déclaration  de  l'indépendance  par  les  représentans  des  Etats-Unis  d'Amé- 
rique, assemblés  en  congrès,  le  4  juillet  1776) 


LETTRES    PHILOSOPHIQUES.  223 

l'Evanfjile  hors  la  loi  de  l'humanité,  je  ne  veux  pas  prendre  ma 
part  d'une  pareille  impiété. 

L'écueil  où  viennent  toujours  se  briser  les  soutiens  du  passé  est 
l'obligation  où  ils  se  trouvent  d'injurier  le  présent  et  l'histoire  de 
la  patrie  depuis  quai'ante  années.  Cette  révolution,  qui  a  fait  l'ad- 
miration et  le  salut  du  monde,  n'a  été  ni  nécessaire  ni  légitime  ; 
nos  grands  hommes,  orateurs  et  guerriers,  sont  des  factieux; 
notre  gloire  est  exceptionnelle  ;  on  pourra  la  couvrir  d'une  am- 
nistie à  force  de  clémence  :  notre  émancipation  est  une  folie  ;  il 
faudra  retourner  en  1788,  relire  les  cahiers  de  nos  pères,  en  ex- 
traire quelques  humbles  vœux  et  les  présenter  au  bon  plaisir  de  la 
légitimité  triomphante. 

Mais,  disent  les  partisans  de  l'ancienne  société,  nous  avons  ab- 
diqué le  droit  divin  ;   seulement  nous  sommes  restés  fidèles  à 
l'hérédité  du  pouvoir  monarchique  de  mâle  en  mâle  par  ordre  de 
primogéniture  ;  ce  principe  est  à  nos  yeux  le  fondement  de  l'an- 
cien droit  national  français  et  doit  vivre  éternellement  :  voilà  pour 
nous  quelle  est  la  légitimité.  Cette  proposition,  qui  semble  plus 
modeste   et  plus  laisonnable,   n'a  ni  moins    d'inconvéniens  ni 
plus  de  vérité  que  la  théorie  du  droit  divin  ;  c'est  toujours  la  né- 
gation des  résultats  de  1789  ;  c'est  toujours  contester  au  peuple 
français  sa  souveraineté  ;  c'est  lui  refuser  l'omnipotence  là  où  il 
importe  le  plus  qu'il  la  garde  pour  l'exercer  au  jour  marqué.  La 
constitution  de  1791  maintint  la  royauté,   mais  elle  abaissa  le 
droit  du  trône  devant  le  droit  du  peuple  :  elle  lit  du  sceptre  une 
magistrature  utile  ,  un  ministère  public  ;  elle  n'abolit  pas  la  mo- 
narchie, mais  elle  voulut  la  convertir  et  la  tourner  doucement  en 
démocratie.  Dans  cette  œuvre,  la  Constituante  obéit  à  l'impulsion 
de  son  siècle  et  de  la  France  :  il  n'y  eut  rien  là  d'arbitraii'e.  De- 
puis Louis  XIV  ,  le  pouvoir  royal  avait  constamment  reculé  de- 
vant les  progrès  de  la  société  ,  devant  les  agrandissemens  d'un 
peuple  intelligent  et  laborieux.  Voilà  pourquoi  aujourd'hui  la 
France,  qui  a  commencé  son  histoire  par  l'aristocratie  féodale , 
qui   s'est  ensuite   affermie  sous  l'autorité  d'une  monarchie  glo- 
rieuse et  forte  ,  travaille  à  se  développer  et  à  s'asseoir  dans  les 
formes  nouvelles  d'une  démocratie  constituée.  Hors  de  ce  point  de 


3.24  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

vue,  l'histoire  de  notre  patrie  n'estplus  qu'un  cliaos,  un  labyrintlie 
sans  issue,  un  naufrage  éternel. 

Bossuet  a  dit  qu'il  n'y  a  pas  de  droit  contre  le  droit-  je  m'em- 
pare à  mon  tour  de  cet  adage  et  je  maintiens  que  rien,  ni  race  ni 
famille  n'a  un  droit  qui  puisse  en  France  primer  le  droit  du  pays. 
Et  si  l'on  déplore  la  fatalité  qui  bannit  du  trône  un  enfant  qui 
n'a  rien  fait ,  nous  demanderons  pourquoi  il  n'y  aurait  pas  une 
solidarité  pour  les  dynasties,  quand  on  en  reconnaît  une  pour  les 
peuples,  et  pourquoi  les  nations  au  jour  de  leur  justice  ne  s'ar- 
meraient pas  des  sentences  dont  on  a  voulu  les  accabler?  Le  fils 
de  Napoléon  s'est  éteint  dans  l'exil  ;  pourquoi  le  fils  d'un  prince 
sans  gloire,  dont  la  mort  tragique  fut  la  seule  distinction  ,  serait- 
il  plus  Jiuereux  ?  Nous  ne  sommes  pas  acharnés  contre  un  enfant  ; 
nous  savons  tout  ce  qui  s'attache  de  charme  douloureux ,  dans 
l'ame  des  serviteurs  fidèles  ,  à  une  royale  enfance  qui  commence 
la  vie  par  la  proscription  :  mais  est-ce  notre  faute  à  nous?  D'ail- 
leurs cette  antique  famille,  qui  depuis  un  siècle  est  stérile  en  hé- 
ros et  ne  peut  se  recommander  auprès  de  nous  que  d'Henri  I\  et 
de  Louis  XIY,  a-t-elle  bonne  grâce  à  se  plaindre?  Dans  ses  pros- 
pérités, a-t-elle  eu  pitié  des  vaincus  ?  a-t-elle  eu  pitié  de  nos 
guerriers?  a-t-elle  eu  pitié  du  grand  empereur  quand  il  se  pro- 
menait sur  les  grèves  de  Ste-Hélène?  Qu'elle  se  rende  justice; 
que,  rappelant  un  reste  de  fierté ,  elle  ne  veuille  plus  de  nous 
quand  nous  ne  voulons  plus  d'elle ,  et  qu'elle  laisse  la  France 
poursuivre  en  paix  ses  immortelles  destinées. 

En  parcourant,  il  y  a  quelques  jours,  monsieur,  la  collection 
du  Conservateur^  j'y  ai  trouvé  cette  proposition  :  La  révolution 
française  ne  fera  pas  plus  époque  dans  l'histoire  générale,  que  les 
jours  d'ii'resse  d'un  homme  du  peuple  ne  font  époque  dans  l'histoire 
de  sa  vie  (i).  Vous  reconnaîtrez  l'aveuglement  que  je  vous  ai  si- 
gnalé :  il  vaut  la  peine  de  relire  les  pages  de  ce  receuil  célèbre , 
pour  constater  à  quelles  aberrations  s'abandonnèrent  les  défen- 
seurs de  l'ancien  ordre  :  à  leurs  yeux,  la  société  est  folle,  im- 
pie; la  philosophie  moderne  est  une  philosophie  essentiellement 

'  Tome  111,  page  53fi. 


LETTRES     PHILOSOl'HIQUES.  225 

alliée  \  La  France  est  perdue  si  elle  ne  remonte  violeuînient  le 
cours  de  son  histoire.  Et  la  vérité  est  si  ^grossièrement  outragée  , 
qu'on  ne  s'expliquerait  pas  l'influence  exercée  par  cette  feuille 
loyaliste,  sans  l'intervention  d'un  lionnne,  M.  de  Chateaubriand, 
qui  prit  l'antique  monarchie  sous  sa  tutelle ,  et  cacha  quelque 
temps  sous  les  splendeurs  de  sa  gloire  les  taches  de  la  coiuonne 
et  les  ruines  du  trône.  Comment  donc  le  premier  écrivain  de  no- 
tre âge  se  trouve-t-il  dans  d'autres  rangs  que  les  nôtres  ?  D'où 
vient  ce  divorce  entre  les  allures  du  génie  et  les  mouvemens  de 
la  liberté  ? 

C'est  la  Bretagne  ,  une  des  plus  illustres  provinces  de  la  France, 
qui  nous  a  donné  M.  de  Chateaubriand.  Dans  les  bruyères  de 
Combourg  s'éleva  son  enfance  et  sa  première  jeunesse;  il  y  était 
le  compagnon  des  vents  et  des  flots,  pour  parler  son  langage  ;  il  y 
contracta  l'amour  de  la  solitude  et  de  la  nature ,  le  besoin  des 
grands  spectacles  de  la  création ,  et  par  contre-coup  des  pathéti- 
ques émotioTT?  qu'impriment  au  cœur  les  ruines  de  l'histoire.  Cette 
enfance  décida  de  sa  vie  ;  elle  éveilla  cette  imagination  céleste  qui 
a  fait  ses  tourmens  et  nos  délices  ,  don  divin  et  douloureux  ,  irré- 
sistible enchanteresse  qui  ne  commmiique  ses  secrets  et  sa  jouis- 
sance qu'en  déchirant  l'homme  dont  elle  fait  un  poète  sacre',  une 
lyre  éternelle  ,  un  temple  animé.  Au  printemps  de  1791 ,  le  jeune 
François  de  Chateaubriand  quitta  sa  mère  et  la  France  pour  com- 
mencer à  voyager  ;  volontairement  il  se  détourna  du  choc  de  la 
révolution  pour  traverser  les  mers  ,  pour  visiter  l'Amérique  ,  pour 
entamer  cette  course  aventureuse  qui  se  confond  avec  sa  vie  , 
qu'elle  remplit  presque  tout  entière ,  et  dont  elle  est  l'image. 
Désormais  le  voyageur  ne  se  reposera  plus  ;  c'est  peu  pour  lui 
d'avoir  serré  la  main  de  Washington  ,  et  contemplé  les  monumens 
de  rOhio;  après  avoir  touché  le  sol  de  la  patrie,  il  repart,  et  je 
le  vois  dans  Rome.  Mais  ce  jeune  homme  est  déjà  rassasié  dans 
son  cœur ,  ou  plutôt  il  a  tout  dévoré  :  il  a  tourné  la  tète  vers 
rOrient,  il  aspire  à  Jérusalem  ,  en  prenant  pour  étapes  Sparte  et 
Athènes;  eh  bien!  ni  Jérusalem,  ni  Lacédémone,  ni  les  cités  de 

'  Tome  V,  paijc  443. 


220  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Minerve  et  de  Rémus  ne  le  satisferont  ;  en  vain  le  nomade  Breton 
a  poursuivi  tous  les  souvenirs  ;  en  vain  il  s'est  penché  sur  tous 
les  débris ,  il  n'a  rien  trouvé  qui  pût  combler  le  vide  de  cette 
anie  qui  se  dévore  et  s'alimente  sans  relâche.  Cette  ame  dépasse 
les  proportions  de  tous  les  spectacles  qu'il  se  donne ,  elle  le  fait 
plus  grand  que  toutes  les  grandeurs  accumulées  à  ses  pieds  ;  il 
vêve  au-delà  d'elles;  et  mécontent  de  la  terre  qu'il  a  visitée,  des 
hommes  qu'il  craint  et  qu'il  connaît  peu,  triste,  ramené  h  Dieu 
par  cet  ange  de  la  mélancolie  qui  est  sa  muse ,  il  n'a  plus  pour 
tempérer  l'amertume  des  jours  qui  pèsent  sur  lui,  qu'à  faire  écla- 
ter sur  sa  lyre  ses  douleurs  et  ses  chants.  Alors  ,  à  ces  acceus  nou- 
veaux, les  peuples  s'arrêtent,  les  générations  s'émeuvent  au  fond 
de  l'ame ,  on  les  dirait  suspendues  aux  lèvres  dujDoète  pour  boire 
avec  ivresse  une  si  délectable  harmonie  :  jamais,  avant  lui,  on  n'a- 
vait entendu  rien  de  si  doux  et  de  si  magique  ;  il  règne  dans  tous 
les  cœurs,  surtout  dans  celui  des  fennnes  et  des  adolescens.  Eh  ! 
qui  n'a  pas  enchanté  sa  première  jeunesse  avec  les  tiistesses  de 
René?  Il  faut  être  Français,  monsieur,  pour  comprendre  entière- 
ment le  culte  que  chacun  de  nous  a  voué  au  chantre  des  Martyrs^ 
il  a  doté  la  France  d'une  poésie  qu'on  s'opiniâtrait  à  lui  refuser; 
il  a  innové  sans  l'altérer  dans  la  langue  de  Bossuet  et  de  Racine  ; 
c'est  un  harmonieux  mélange  des  formes  d'Homère  et  de  Tacite  ; 
surtout  c'est  un  poète  divin  ;  je  lui  appliquerais  volontiers  ces 
j)aroles  c[ui  lui  appartiennent  :  «  La  vie  des  poètes  est  à  la  lois 
«  naïve  et  sublime  ,  ils  célèbrent  les  dieux  avec  une  bouche  d'or, 
«  et  sont  les  plus  simples  des  hommes  ;  ils  causent  comme  des 
«  immortels  ou  comme  de  petits  enfans  ;  ils  expliquent  les  lois 
"  de  l'univers,  et  ne  peuvent  comprendre  les  affaires  les  plus 
«  'innocentes  de  la  vie  ;  ils  ont  des  idées  merveilleuses  de  la  mort, 
<(  et  meurent  sans  s'eu  apercevoir,  comme  des  nouveau-nés.  » 
Aussi ,  monsieur,  il  n'y  a  pas  de  colère  politic[ue  dont  les  flots  ne 
doivent  venir  expirer  aux  pieds  de  notre  poète  :  dans  tous  les 
rangs  il  est  révéré  ;  aussi  la  France  s'est  sovdevée  de  dégoût  à  l'as  - 
pect  des  alguazils  qui  ont  violé  l'asile  du  serviteur  des  Muses. 
Toujours  et  partout  où  le  génie  jouira  de  ses  franchises ,  sui- 
tout  en  terre  de  France,  M.  de  Chateaubriand  est  inviolable  et 
.sacré. 


LETTRES    PHILOSOPHIC^UES.  22^ 

Il  n'y  a  pas  de  meilleur  exercice  pour  l'esprit  que  d'étudier  un 
grand  lionune  ;  tout  sert  de  leçon ,  l'intelligence  de  ses  dons  les 
plus  brillans  comme  celle  de  ses  faiblesses.  Je  me  suis  souvent 
interi'ogé  pour  démêler  la  cause  des  sentimens  contradictoires 
que  suscitait  en  mon  cœur  le  génie  de  M.  de  Cliateaubriand. 
D'abord  une  admiration  ellrénee,  des  transports  fougueux  d'en- 
thousiasme, puis  des  regrets,  je  dirai  presque  des  remords  d'a- 
voir été  mené  si  loin  ,  un  désabusement  qui  glaçait  ma  première 
ardeur,  des  avertissemens  sévères  de  la  raison  qui  me  répriman- 
dait de  mes  fanatiques  plaisirs.  Pourquoi  donc  ces  combats?  Pour- 
quoi ces  décliiremens?  I^'adoiation  du  vrai,  du  beau,  doit -elle 
donc  porter  dans  l'ame  tant  de  discordantes  émotions  ?  Il  y  a  là 
quelque  secret  qu'il  me  faut  percer;  car,  enfin,  je  suis  de  bonne 
foi ,  je  me  suis  exposé  avec  naïveté  aux  rayons  du  génie  ;  il  faut 
que  le  Dieu  sous  lequel  je  me  débats  porte  en  lui-même  la  cause 
de  mes  tourmens  ;  son  action  n'est  pas  toute  bienfaisante  ;  sa  lu- 
mière me  brûle  plus  qu'elle  ne  m'éclaire  :  je  suis  fasciné,  je  ne 
suis  pas  heureux.  Pourquoi  donc,  quand  je  relis  ces  pages  que  j'ai 
dévorées,  ne  subsiste-t-il  guère  dans  moi  que  l'inébranlable  ad- 
miration de  la  langue?  Mais  la  foi  à  la  pensée  même  a  disparu. 
IManquerait-il  quelque  chose  d'essentiel  à  M.  de  Chateaubriand  ? 
Serait-ce  qu'il  n'a  pas  assez  de  bon  sens  en  proportion  de  son 
génie?  Serait-ce  qu'à  une  imagination  divine  il  n'a  pu  marier 
qu'une  raison  légère  ?  En  effet,  suivez  son  esprit,  il  ne  s'est  rien, 
proposé  d'avance,  il  marche  à  l'aventure,  au  vent  de  l'occasion. 
M.  de  Cliateaubriand  n'a  pas,  comme  Voltaire  ou  Goethe,  conduit 
et  ])oussé  son  siècle  dans  les  voies  d'une  éjnancipation  qui  s'agran- 
dit toujours  :  il  n'a  pas  comme  eux  épanché  avec  une  majestueuse 
persévérance  les  trésors  salutaires  d'une  philo.sophie  progressive; 
il  semble  plus  occupé  de  lui  que  du  genre  humain,  de  ses  pas- 
sions que  des  intérêts  de  tous  ;  et  son  esprit  qui  n'a  rien  de  posé , 
de  systématique,  l'abandonne  sans  lest,  sans  résistance  aux  ca- 
pricieuses impulsions  de  sa  fantaisie.  Quel  enseignement  sait-il 
retirer  de  notre  première  révolution?  Il  n'y  gagne  qu'un  ébran- 
lement de  tête  qui  lui  inspire  ton  Essai  sur  les  Réi'olutions,  ou- 
vrage où  l'imprudent  jeune  homme  se  livre  et  trahit  son  secret. 
C'est  une  imagination  furieuse  qui  bouleverse  le  ciel  et  la  terre, 


228  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

débute  par  les  jeux  les  plus  bizarres,  se  permet  les  comparaisons 
les  plus  disparates ,  les  plus  monstrueux  accoupleniens  :  il  prend 
la  révolution  française  pour  une  apparition  fantastique ,  et  il  en 
compose  avec  l'antiquité  un  mélange  adultère.  Cependant  une 
autre  tentation  le  prend  ;  s'il  chantait  les  autels  relevés,  le  cliris- 
tianisme  rétabli  !  Jamais  ouvrage  n'offrit  plus  que  le  Génie  du 
Christianisme  le  reflet  de  M.  de  Chateaubriand;  descriptions 
magnifiques  de  poétiques  circonstances,  de  cérémonies  religieuses, 
des  merveilles  de  la  nature,  résurrection  oratoire  et  impétueuse 
des  vieux  souvenirs,  sentiment  profond  des  sublimités  de  la  Bible 
et  de  Bossuet  :  mais  où  est  la  pensée  de  l'ouvrage  ?  Faut  -  il  la 
chercher  dans  la  supériorité  du  passé  sur  le  présent  et  l'avenir 
du  monde  ?  elle  serait  fausse  ;  mais  non ,  ne  demandons  pas  à  cette 
œuvre  brillante  une  profondeur  même  erronée.  M.  de  Chateau- 
briand s'est  proposé  d'écrire  admirablement  sur  un  thème  adopté; 
voilà  tout.  C'est  un  habile  orateur  qui  sacrifiera  tout  à  un  parti 
pris  ;  dans  son  panégyrique  du  catholicisme,  rien  ne  l'embarrasse. 
La  réforme,  la  philosophie  ,  la  révolution  française ,  tout  le  mou- 
vement de  la  rénovation  moderne  sera  oublié  ou  flétri ,  et  à  force 
de  tableaux  enchanteurs  ,  de  prétentions  adroites ,  de  poétiques 
ornemens,  le  lecteur  est  saisi ,  entraîné  jusqu'au  bout.  C'est  bien  : 
mais  aussi  quand  le  temps  a  coulé,  on  expose  ses  ouvrages  à  de 
cruels  retours  si  on  ne  leur  a  pas  donné  pour  appui  le  bon  sens 
du  genre  humain  ;  il  ne  suffit  pas  à  la  gloire  d'être  concédée  une 
fois ,  elle  doit  pouvoir  soutenir  le  regard  des  générations  qui  arri- 
vent, et  sortir  triomphante  des  révisions  séculaires.  Au  Génie  du 
christianisme  je  préfère  de  beaucoup  les  Martyrs  et  Y  Itinéraire 
qui  en  sont  comme  les  radieux  corollaires.  M.  de  Chateaubriand 
s'y  trouve  plus  à  l'aise  qu'ailleurs  ,  il  n'a  qu'à  chanter  et  à  décrire  , 
et  il  n'est  nulle  part  plus  excellent  et  plus  pur  que  dans  son 
épopée  et  ses  notes  de  voyageur  :  nouvelle  preuve  de  l'originalité 
presque  exclusive  qui  marque  au  front  ce  favori  des  Muses  :  il  a 
été  jeté  sur  la  terre  pour  chanter,  et  ce  n'est  pas  son  affaire  de 
conclure  ou  d'agir.  Vous  avez  lu .  monsieur  ,  le  dernier  ouvrage 
de  M.  de  Chateaubriand,  ses  Études  historiques  :  tout  ce  qui  est 
descriptions  et  tableaux  resplendit  d'un  éclat  incomparable  ;  mais 
dès  que  l'auteur  veut  se  montrer  philosophe  ,  historien  grave,  dès 


LETTRES    PHILOSOPHIQUES.  22^ 

qu'il  affecte  les  généralités  de  la  pensée ,  ses  aperçus  sont  faibles  , 
courts,  ses  distinctions  arbitraires,  ses  considérations  presque 
puériles.  M.  de  Chateaubriand  sera  emporté  au  temple  de  Mé- 
moire sur  ses  ailes  de  poète  :  le  chantre  des  Marljrs,  des  Nalchcz, 
de  René,  à^Alala,  trouvera  bon  accueil  auprès  d'Homère,  de 
Milton  et  du  Tasse  ;  mais  qu'ensuite  il  ne  veuille  pas  passer  du 
côté  de  Montesquieu ,  de  Rousseau ,  de  Voltaire  ;  il  n'a  ni  la  rai- 
son assez  haute ,  ni  le  bon  sens  assez  populaire  ;  il  faut  qu'il  se 
tienne  content  avec  la  société  de  Racine  et  de  Virgile. 

Vous  trouverez  naturel ,  monsieur,  que  l'auteur  des  Martyrs 
ait  porté  dans  la  politique  le  même  tempérament  que  dans  la  lit- 
térature. Ce  sont  les  mêmes  caprices  et  les  mêmes  inconstances 
du  génie ,  c'est  la  même  vocation  à  contredire  et  à  s'opposer  ;  ce 
sont  les  mêmes  incohérences  ,  d'où  sortent  des  effets  et  des  posi- 
tions dramatiques.  Mais  au  milieu  de  ces  singularités  s'élève  et 
subsiste  une  grandeur  d'ame  peu  commune;  M.  de  Chateaubriand 
peut  être  inconséquent,  mais  il  est  toujours  noble.  Poursuivant 
intrépide  de  la  gloire  ,  il  peut  quelquefois  la  chercher  mal ,  mais 
au  moins  il  la  cherche  toujours  :  il  n'a  jamais  laissé  la  fierté  de 
son  cœur  échouer  contre  les  petites  convoitises  et  les  cupidités 
ignominieuses.  Si  la  révolution  française  le  trouva  pour  elle  sans 
amour  et  sans  intelligence ,  il  ne  pouvait  du  moins  échapper  à 
l'empire  qu'exerçait  sur  tous  les  hommes  Napoléon.  Il  y  a  des 
affinités  entre  les  diversités  de  la  grandeur  humaine.  L'enthou- 
siasme qu'inspirait  le  premier  consul  à  M.  de  Chateaubriand  , 
leçut  une  vive  atteinte  des  mêmes  coups  qui  frappèrent  le  duc 
d'Enghien  :  l'écriveiin  refusa  courageusement  de  servir  davantage 
1  homme  terrible  qui,  pour  se  sauver  du  parallèle  avec  Monk, 
s'était  permis  du  sang.  Plus  tard,  il  se  laissa  ramener  au  pied  du 
trône  impérial ,  mais  il  ne  put  résister  long-temps  à  la  tentation 
périlleuse  de  le  braver  encore  ;  et  le  poète  était  contre  le  héros , 
en  opposition  ouverte ,  quand  sur  les  débris  de  notre  fortune  les 
Bourbons  reparurent. 

Je  relis  à  l'instant  même  ,  nionsieur,  la  brochure  de  Buojiaparte 
et  des  Bourbons  :  j'avais  oublié  les  violences  de  ce  pamphlet  ;  ja- 
mais la  vérité  n'a  été  plus  éloquernment  trahie  ;  dans  cefactum  . 


23o  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

le  mensonge  coule  abondamment  ;  il  y  règne  avec  une  éclatante 
effronterie  ;  sciemment  l'écrivain  est  injuste  ,  inique,  sans  pudeur 
et  sans  frein;  sa  plume  n'est  plus  qu'une  arme  furieuse  avec  la- 
quelle il  veut  achever  un  adversaire  abattu.  Il  envenime  les  plaies 
de  la  France ,  il  les  élargit,  sans  doute  pour  y  faire  entrer  plus  à 
l'aise  cette  main  royale  qui  devait  nous  guérir  de  nos  douleurs 
comme  des  écrouelles.  Que  de  fois  M.  de  Chateaubriand  a  dû 
gémir  sur  cette  orgie  du  talent  dont  il  a  souillé  ses  œuvres  pour 
des  indignes  et  des  ingrats  !  Il  est  triste  d'avoir  calomnié  le  génie 
et  la  patrie ,  quand  le  génie  abdiquait  et  quand  la  patrie  était 
mourante. 

Dès  que  commence  la  carrière  politique  du  célèbre  auteur  avec 
le  règne  de  Louis  XVIII,  conmience  aussi  pour  lui  une  situation 
perplexe  et  compliquée  ,  fertile  en  embarras  et  en  contradictions. 
M.  de  Chateaubriand  se  propose  une  illustration  nouvelle  ,  il 
veut  être  homme  politique  comme  écrivain  et  comme  ministre  ; 
il  a  devant  les  yeux  Montesquieu,  Fox  et  Pitt.  Voilà  son  but  : 
quel  est  sou  point  de  départ?  Il  est  l'espoir  et  l'orgueil  des  roya- 
listes et  des  soutiens  du  passé  ;  ils  le  considèrent  comme  l'adver- 
saire de  la  révoluîion  française  ,  comme  le  chantre  et  le  fondateur 
dans  l'esprit  des  peuples  de  la  légitimité,  connne  l'instrument  de 
leurs  passions ,  comme  le  ministre  de  leurs  intérêts  ;  ils  le  suivront 
s'il  veut  leur  obéir.  Mais  le  génie  de  M.  de  Chateaubriand  le  dis- 
pute aux  préoccupations  folles  de  son  pai'ti ,  û  n'est  qu'à  moitié 
dans  l'erreur;  en  dépit  de  ses  engagemens  ,  des  amitiés  et  des 
séductions  qui  l'entourent,  il  est  attiré  vers  cette  France  jeune 
dont  il  attend  la  confirmation  de  sa  gloire  ;  il  n'est  pas  dans  son 
humeur  de  se  brouiller  sans  retour  avec  les  grandeurs  et  les 
maximes  de  notre  révolution  ;  il  aimerait  mieux ,  en  y  réfléchis- 
sant ,  être  auprès  de  la  postérité  l'historien  de  Napoléon  que  son 
fléau  littéraire;  et  cet  homme  formé  par  la  nature  pour  tout  ce 
qui  est  grand  et  vrai ,  qui  ,  placé  dans  une  situation  simple ,  pou- 
vait être  aussi  utile  à  sa  patrie  qu'il  avait  été  brillant,  consumera 
quinze  ans  de  sa  vie,  cette  maturité  précieuse  qui  sépare  la  jeunesse 
du  tombeau ,  dans  une  suite  d'avortemens  et  de  mécomptes  :  trop 
hbéral  pour  les  royalistes,  trop  royaliste  pour  les  libéraux,  ré- 
puté impie  par  les  gens  d'église,  raillé  comme  cagot  par  les  phi- 


LETTRES    PHILOSOPHIQUES.  23 l 

losopliej,  gentilhomme  républicain,  démocrate  amoureux  des 
vanités  de  l'étiquette ,  et  quelquefois  le  plus  petit  des  hommes  , 
s'il  n'était  pas ,  depuis  la  mort  de  Rousseau ,  le  plus  grand  de 
nos  écrivains. 

Après  avoir  publié  ses  Réflexions  politiques ,  en  1814,  opuscule 
oîi  il  s'elïorçait  de  faire^accepter  aux  royalistes  un  peu  de  liberté, 
M.  de  Chateaubriand  voulut ,  dans  un  ouvrage  important ,  consi- 
gner sa  politique  et  se  mêler  à  l'élite  des  publicistes.  La  Monar- 
chie selon  la  Charte  ne  me  paraît  pas  mériter  la  prédilection 
particulière  que  lui  a  vouée  son  auteur ,  et  sans  le  style  qui  cepen- 
dant reproduit  trop  le  calque  et  les  habitudes  de  Montesquieu,  la 
lecture  en  serait  soutenable  à  peine  ;  c'est  un  assemblage  de  quel- 
ques principes  constitutionnels,  de  futilités  nobiliaires  et  de  fu- 
reurs royalistes.  M.  de  Chateaubriand  dit  vouloir  fonder  la  li- 
berté ,  mais  en  même  temps  il  veut  écraser  les  principes  et  les 
intérêts  de  la  révolution  française.  Rien  n'accuse  mieux  que  la 
RJ anarchie  selon  la  Charte ,  l'insuffisance  politique  de  cet  espril 
toujours  dupe  et  toujours  léger. 

Mais  relevons,  en  passant,  une  inconséquence  honorable  pour 
M.  de  Chateaubriand.  Dès  i8i5,  il  se  déclarait  le  partisan  de  la 
liberté  de  la  presse,  il  U  revendiquait  avec  de  singulières  res- 
trictions', j'en  conviens,  mais  enfin  il  maintenait  les  droits  delà 
pensée ,  stipulant  pour  lui ,  et  ne  consentant  à  servir  le  trône  que 
si  on  lui  laissait  à  lui-même  son  sceptre ,  sa  plume.  Le  génie 
même  ,  au  milieu  de  ses  plus  désolantes  aberrations  ,  garde  tou- 
jours quelque  chose  d'excellent  et  revient ,  à  la  vérité  par  quel- 
que endroit. 

Cependant  le  moment  est  arrivé  où  M.  de  Chateavibriand  se 
servira,  pour  lui-même  et  pour  son  parti ,  de  sa  puissance;  puis- 
qu'on leur  refuse  obstinément  le  pouvoir,  ils  le  raviront ,  el  1<î 
demanderont,  non  plus  au  roi ,  mais  à  l'opinion.  Quelle  conces- 
sion au  siècle  1  M.  de  Chateaubriand  illustra  de  son  nom  le  Con- 
sen>ateur,  l'anima  de  sa  verve  et  le  revêtit  de  son  éclat  :  il  fut  le 
général  de  cette  croisade  de  gentilshommes  qui  se  servaient  de  la 
liberté  par  vengeance  et  par  ambition  :  tout  était  nouveau  dans 

'  Il  (U'mnnduit  une  loi  rcpii'ssivc  (jisi  lût  inunanis. 


•7.3.2  REVUL     DES    DEUX     MONDES. 

cette  entreprise;  et  la  France ,  sans  être  convaincue,  lisait  avec 
curiosité  le  manifeste  de  cette  démagogie  aristocratique. 

La  légitimité  a  eu  deux  soutiens,  M.  de  Villèle  et  M.  de  Cha- 
teaubriand ,  elle  a  commis  la  faute  de  les  désunir  et  de  sacrifier  le 
poète  à  celui  qui  était  plus  qu'un  homme  d'affaires  sans  être  un 
grand  honmie  d'état,  M.  de  Villèle  avait  l'avantage  de  ne  pas 
partager  les  superstitions  de  son  parti  ;  il  ne  croyait  qu'au  pou- 
voir et  à  l'argent  ;  il  répugnait  à  la  Charte ,  parce  qu'elle  lui 
pai-aissait  gêner  l'autorité  royale  ;  cependant  il  s'y  était  résigné 
dans  l'espoir  d'un  budget  plus  facile  et  plus  opulent.  Mais  s'il 
était  sans  fanatisme ,  il  était  aussi  sans  conscience  ;  les  calculs  du 
financier  finirent  par  étouffer  tous  les  sentimens  du  royaliste.  Il 
ne  prenait  plus  fort  à  cœur  les  traditions  et  les  croyances  du  mys- 
ticisme monarchique  ,  mais  il  alla  trop  loin  dans  ses  mépris ,  et 
son  ame  qui  était  vide  égara  son  esprit  qui  était  fin.  On  ne  fait  rien, 
surtout  on  ne  gouverne  pas  les  hommes  sans  quelque  grandeur 
et  quelque  sincérité  dans  le  cœur  ;  et  les  ressources  de  l'habileté 
la  plus  déliée  ne  valent  pas,  en  de  certains  jours,  les  grossières 
hardiesses  de  la  conviction.  En  face  de  M.  de  Chateaubriand, 
M.  de  Yillèle,  ayant  pour  complicesles  antipathies  de  Louis  XVIII, 
se  montra  petit,  ingrat,  mal  élevé  ,  et  il  l'outragea  pour  s'en  dé- 
livrer irrévocablement. 

C'en  est  fait,  Coriolan  passe  chez  les  Volsques  ,  et  changera  les 
destinées  ;  si  l'injure  fut  sanglante,  la  vengeance  sera  vive;  elle 
dépassera  les  espérances,  et  peu  s'en  faut  qu'elle  n'excite  la  pitié 
des  plus  cruels  ennemis  de  la  monarchie  :  elle  en  meurt ,  la  vieille 
dynastie ,  holocauste  offert  à  l'amour-propre  blessé  ;  elle  expire 
sous  le  genou  et  sous  le  fer  de  celui  qu'elle  a  renié.  Mais  arrête, 
implacable  tribun!  suspends  tes  derniers  coups;  grâce  pour  l'ou- 
vrage de  tes  mains  ;  souviens-toi  de  toute  ta  vie  ;  retrouve-toi 
sujet  fidèle  aux  pieds  de  ton  roi  ;  pardonne  l'outrage ,  redeviens 
chrétien .  Impossible  :  le  vieillard  à  la  tête  grise  '  n'entend  plus  rien  : 
il  s'est  poussé  impétueusement  à  la  tête  des  générations  nou- 
velles ;  il  a  fait  passer  à  sa  suite,  sous  les  drapeaux  du  siècle  et  de  la 
liberté,  une  défection  qui  laisse  un  vide  funeste  dans  les  rangs  op- 

'  Expression  de  M.  de  Cliateaubriand. 


r.ETTKES    PHILOSOPHIQUES.  3.33 

posés.  Il  célèbre  ,  d'un  tonde  triouiplie,  les  funérailles  de  la  mo- 
tiarchie  ;  nous  ne  sommes  pas  rois  ,  s'écrie-t-il ,  ce  n'est  pas  pour 
nous  que  nous  parlons;  il  est  enivré;  pour  la  première  fois  ,  il  se 
trouve  populaire  ;  enfin  ,  il  n'est  tiré  de  son  inexplicable  aveugle- 
ment que  par  le  canon  des  barricades. 

Si  quelqu'un,  monsieur,  a  précipité,  par  son  impulsion  person- 
nelle, la  chute  de  la  maison  de  Bourbon,  c'est  M.  de  Chateau- 
briand ;  il  a  perdu  ce  qu'il  avait  élevé.  Jamais  polémique  ne  fit  plus 
de  ravage.  Grâce  à  lui ,  personne  de  quelque  sens  et  de  quelque 
consistance  n'osa  plus  s'avouer  royaliste  ;  chacun  briguait,  sous  sa 
conduite,  les  honneurs  de  la  désertion,  et  passait  à  l'ennemi  sous 
le  fracas  des  applaudissemens  publics. 

Mais  ne  voilà-t-il  pas  que  ,  par  une  péripétie  nouvelle  ,  celui  qui 
s'est  vengé,  se  lamente  sur  sa  victoire  ;  après  avoir  donné  quelques 
jours  et  quelques  paroles  à  l'admiration  de  l'héroïsme  populaire, 
il  retourne  au  culte  des  débris  de  la  légitimité  :  cela  peut-être  fort 
chevaleresque,  mais  cela  n'est  pas  raisoiniable;  car  enfin,  que  veut 
M.  de  Chateaubriand?  S'il  désire  sincèrement  le  développement  des 
destinées  du  monde  ,  s'il  veut  être  l'agent  de  l'humanité  et  non  pas 
d'une  race  de  rois,  comment  ne  comprend-t-il  pas  que  la  rup- 
ture avec  l'ancien  ordre  est ,  pour  nous  ,  un  progrès  nécessaire  , 
le  seul ,  à  vrai  dire  ,  que  nous  ayons  fait?  C'est  abuser  de  l'autorité 
du  génie  que  de  nous  présenter  la  légitimité  monarchique  comme 
une  vérité  sociale  de  tous  les  temps  ;  et  nous  offrir  Henri  V 
comme  l'unique  ressource  de  la  France ,  voilà  qui  est  fort  ridi- 
cule. Que  M.  de  Chateaubriand  ne  se  méprenne  pas  à  l'éclat  de 
ses  derniers  pamphlets  :  s'il  a  satisfait  la  conscience  de  notre 
honneur  par  l'éloquente  réprobation  de  la  politique  poltronne 
qui  nous  abaisse  aux  yeux  de  l'Europe ,  il  a  contristé  tous  ceux 
qui  estimaient  le  moment ,  arrivé  pour  lui ,  de  donner  à  sa  bril- 
lante renommée  la  sanction  du  bons  sens  et  de  la  solidité. 

En  vérité,  M.  de  Chateaubriand  s'est  placé  dans  une  situation 
comique  entre  les  générations  nouvelles  et  le  parti  rétrograde. 
Aux  premières,  il  déclare  accepter  toutes  les  possibilités  et  toutes 
les  aventures  de  l'avenir ,  il  ne  fait  pas  difliculté  d'écrire  :  Et 
pourquoi  donc  la  république  serait-elle  une  chimère?  Mais  aussitôt 
il  se  sent  ressaisi  par  *es  vieilles  habitudes  ,  et  il  fait  entendre  le 


■>,34  r.EVUE     DES    DEUX     MONDES. 

cri  de  Montjuie  et  Saint-Denis  :  de  cette  façon,  il  est  en  règle 
avec  tout  le  monde;  prophète  de  l'ordre  nouveau  ,  gardien  fidèle 
du  royal  oriflamme. 

On  n'échappe  pas  à  la  fatalité  de  son  caractère.  M.  de  Cha- 
teaubriand est  né  pour  ébranler  l'imagination  de  ses  contempo- 
rains ,  mais  non  pas  pour  éclairer  leur  raison  ,  mais  non  pas  pour 
exercer  sur  les  affaires  publiques  une  influence  utile  :  c'est  un 
poète  incorrigible.  Il  a  poursuivi  la  gloire  de  l'homme  d'état ,  il 
n'a  pu  trouver  que  celle  de  l'écrivain,  et,  par  un  singuher  con- 
traste ,  il  s'est  approprié  avec  bonheur  les  formes  du  style  poli- 
tique ,  sans  être  davantage  un  homme  politique.  Il  a  été  de  sa 
destinée  de  se  trouver  spectateur  impuissant  de  nos  deux  révolu- 
tions: en  1789,  il  est  trop  jeune  et  trop  sauvage;  en  i83o,  il  est 
trop  vieux  et  trop  engagé;  dans  l'intervalle  ,  en  i8i4,  il  travaille 
à  la  restauration  de  la  vieille  couronne;  de  iSaS  à  i83o,  il  la 
brise;  aujourd'hui,  il  la  pleure;  toujours  inconséquent,  toujours 
chimérique,  puissant  dans  l'opposition  et  l'invective,  incapable 
d'asseoir  les  choses  et  de  gouverner  les  hommes. 

Harmonieux  vieillard ,  repose-toi  ;  c'est  assez  de  fatigu.es ,  d'é- 
preuves et  de  contradictions ,  le  temps  est  venu  pour  toi  d'entrer 
dans  la  majesté  du  silence  :  ou  si  tu  veux  encore  distraire  la  renom- 
mée ,  illumine  et  colore  de  graves  sujets  avec  les  dernières  lueurs 
de  ton  génie  ;  occupe-toi  de  l'humanité ,  parle-nous  de  Dieu,  mais 
ne  courtise  plus  les  petites  occasions  et  les  circonstances  frivoles  ; 
ne  te  fais  plus  l'auxiliaire  et  l'apologiste  des  manèges  d'ime  cour  qui 
ne  te  pardonnera  jamais  d'avoir  besoin  de  ton  patronage,  et  que 
tu  n'as  jamais  aimée,  même  en  la  servant  :  ne  songe  plus  qu'à  la 
postérité  ,  il  importe  que  ta  gloire  fasse  son  salut  ;  pour  cela,  elle 
a  besoin  d'un  retour  irrévocable  à  l'autel  de  la  liberté. 

Pourquoi  faut-il  que  tant  de  dissensions  divisent  encore  les  Fran- 
çais ?  avoir  passé  quarante  années  de  discordes  civiles ,  pour  se 
retrouver  encore  en  présence  et  dans  l'attente  de  déchiremens 
nouveaux!  Le  parti  du  passé  ne  souscrira-t-il  jamais  à  la  marche 
du  temps?  Je  conçois  tout  ce  qu'en  1 789  a  pu  avoir  de  saisissant, 
d'amer  ,  et  de  désespérant  pour  les  royalistes  ,  cette  insurrection 
subite  qui  peu  à  peu  devint  furieuse  ;  ils  durent  tomber  dans  le 


LETTRES    PHILOSOPHIQUES.  235 

même  étonncment  et  la  même  douleur  que  les  catholiques  au 
xvi^  siècle  devant  la  réforme  de  Lutlier,  Mais  depuis,  n'ont-ils 
rien  appris?  prennent-ils  encore  notre  jjlorieuse  révolution  pour 
une  émeute  ?  Graml  Dieu  !  que  leur  faut -il  donc  pour  leur  dessiller 
les  yeux?  L'iiistoire  n'est  donc  pas  assez  claire,  assez  vive?  que 
gagnent-ils  à  déclarer  impuissant  et  coupable  le  principe  révolu- 
tionnaire ,  qui  est  le  principe  vital  de  la  Fiance  ? 

Napoléon  a  dit  un  mot  sévère  et  juste  :  la  démocratie  a  des  en- 
trailles, r aristocratie  n'en  a  pas.  Mais  au  moins  l'aristocratie  a 
toujours  eu  delà  fierté,  elle  a  de  la  grandeur  dans  son  égoïsme, 
et  quand  elle  a  obéi  à  son  génie ,  elle  n'a  jamais  servi  que  sa 
propi'e  cause  en  paraissant  servir  celle  des  rois.  Eh  bien  !  puis- 
que le  trône  antique  s'est  écroulé  ,  et  puisc{u'elle  n'a  pu  le  sauver, 
qu'elle  ne  songe  plus  qu'à  elle  ,  à  sa  propre  dignité.  Que  tout  ce 
qui  reste  de  noblesse  française  se  jette  à  corps  perdu  dans  la  li- 
berté. Il  était  difficile  d'être  à  la  fois  plus  brave  et  plus  ignorant 
que  nos  gentilshommes  :  cju'ils  se  montrent  aujourd'hui  éclairés, 
intelligens  ,  citoyens.  Pourquoi  ne  pas  consentir  et  ne  pas  se  for- 
mer à  la  vie  politique  ?  pourquoi  ne  vivraient-ils  pas  avec  orgueil 
et  plaisir  dans  un  état  démocratiquement  libre,  où  la  liberté 
serait  générale ,  la  naissance  inutile,  le  talent  nécessaire?  Les  co- 
mices et  la  tribune  les  attendent  :  qu'ils  y  viennent  défendre  leurs 
principes  et  leurs  droits  ,  qu'ils  fondent ,  s'ils  le  peuvent,  une 
nouvelle  aristocratie  cjui  ait  vme  autre  base  que  des  mottes  de  terre. 
Dans  toute  démocratie  vraiment  constituée,  les  intérêts  conser- 
vateurs doivent  former  un  contre-poids  à  la  mobilité  envahis- 
sante des  nouveaux  intérêts  qu'enfante  chaque  jour  l'activité  de 
l'homme  :  en  ce  sens ,  il  y  a  toujours  une  aristocratie  dans  la 
société  la  plus  nivelée  ;  et  cette  aristocratie  concourt  à  l'harmonie 
du  corps  social. 

Mais  que  peuvent  espérer  les  partisans  de  l'ancien  ordre ,  en 
s'obstinant  dans  la  méconnaissance  de  leur  siècle  ,  en  nous  fati- 
guant par  les  pratiques  de  la  guerre  civile  et  de  la  conspiration  ? 
Imprudens!  par  pitié  pour  vous-mêmes,   ne  prenez  pas,  dans  la 

'  Trayez  la  cinquième  lettre  :  Qu'exl-re  qu'une  résolution  ? 


v3(>  KF.VUE    DES    DEUX    MONDES. 

iiiarclic  de  l'espril  nouveau,  un  moment  d'incertitude  pour  une 
insuffisance  dont  votis  pourriez  triompher  !  Le  p,énie  de  la  révo- 
lution française  ne  craint  ni  les  champs  de  bataille  ,  ni  la  tribune: 
il  ira  partout  où  l'appellera  sa  fortune  ;  il  consentira  à  remettre 
ses  destinées,  autant  de  fois  que  le  voudront  ses  ennemis,  à  la  dis- 
crétion des  combats  et  des  suffrages  :  il  écartera  tous  les  obstacles 
pour  arriver  à  son  but  ;  car  il  est  appelé  à  fonder  un  ordre  aussi 
positif ,  une  société  aussi  glorieuse  que  la  monarchie  de  Louis  XIV. 

Lerminier, 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


i4  octobre    i832. 

Enfin  nous  tenons  un  ministère  !  Enfin  un  ministère  nous  est  né  ! 
Certes  ce  n'a  pas  été  sans  peine!  L'accouchement  a  été  laborieux  et 
difficile.  Plusieurs  mois  ont  à  peine  suffi  à  cet  enfantement  ;  qu'importe , 
au  surplus?  Le  temps  fait-il  rien  à  l'affaire?  Ce  ministère  introuvable  , 
il  est  enfin  trouvé  !  Enfin  le  voici  mis  au  monde  et  venu  à  terme  ! 

—  Mais  est-il  né  viable  ?  Vivra-t-il  ? 

—  Oh  !  patience  ,  attendez  !  Ne  savez-vous  pas  que  l'on  vous  annonce 
pour  le  19  novembre,  à  la  chambre  des  députés,  une  consultation  de 
plus  de  quatre  cents  docteurs  ?  Ces  messieurs-là,  voyez -vous,  pronon- 
ceront seuls  et  sans  appel  l'arrêt  de  vie  ou  de  mort  du  nouveau-né. 
Jusqu'au  mois  de  novembre  ,  patience  donc  !  Attendez. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  et  provisoirement ,  on  a  fabriqué  pour  M.  Thiers 
et  pour  M.  Guizot  de  petits  départemens  de  l'intérieur  et  de  l'instruc- 
tion publique  boîleux  et  démembrés.  On  leur  donne  petite  part  au  gâ- 
teau ,  tandis  que  l'on  fait  bonne  mesure  à  MM.  Barthe  et  d'Argout ,  à  la 
portion  desquels  on  ajoute  les  cultes,  la  garde  nationale  et  les  préfets. 
MM.  de  Broglie  et  Humann  démêleront,  s'ils  le  peuvent,  l'écheveau  assez 
embrouillé  de  nos  affaires  étrangères  et  financières.  M.  de  Rigny  reste 
en  panne  à  la  marine  ;  le  maréchal  Soult  présidant  et  brochant  sur  le 
tout. 

Quant  à  MM.  Louis ,  Montalivet ,  Girod  de  l'Ain  et  Sébastiani ,  que 
l'on  avait  tués  déjà  de  leur  vivant,  comme  le  roi  d'Espagne,  ils  sont 
morts  bien  décidément ,  après  avoir  joui  de  l'inappréciable  avantage 
d'entendre  eux-mêmes  leur  propre  oraison  funèbre. 

D'ailleurs  de  convenables  honneurs  leur  sont  rendus. 

A  l'exception  du  général  Sébastiani,  qui  se  charge  de  s'ensevelir  mo- 
destement lui-même  dans  son  hôtel  du  faubourg  Saint-Honoré  ,  on  en- 
terre magnifiquement  les  autres  à  la  chambre  des  pairs  et  à  la  liste  ci- 

TOME    VIII.  16 


5.38  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

vile.  On  leur  dore  la  tombe  autant  que  possible.  C'est  bien!  Que  l'oiï 
écrive  encore  sur  le  monument  des  défunts  :  «  Aux  grands  ministres  de 
l'intérieur,  des  finances,  des  affaires  étrangères  et  de  l'instruction  pu- 
blique ,  l'Europe  reconnaissante.  » 

Au  surplus ,  en  cette  saison  d'automne  ,  en  ce  triste  mois  d'octobre  , 
tous  les  ministères  du  monde  semblent  vouloir  se  flétrir  et  tomber 
comme  les  feuilles  de  nos  arbres. 

Ferdinand  YII  vient  aussi  de  renouveler  son  cabinet.  Pour  éprouver 
ses  fidèles  conseillers,  le  rusé  monarque  s'était  avisé  de  faire  le  mort 
comme  Argnn  dans  It  Malade  imaginaire.  Grâce  à  ce  stratagème,  ayant 
pu  juger  sainement  du  dévouement  de  ses  favoris  ,  il  leur  a  rendu  pleine 
justice  selon  leurs  mérites. 

Mais  en  Espagne,  les  cboses  ne  se  passent  pas  avec  autant  de  cour- 
toisie que  cbez  nous.  Nous  exilons  au  Luxembourg  les  ministres  dis- 
graciés. De  Madrid  ,  c'est  un  peu  plus  loin  ;  c'est  à  Burgos  qu'on  les  en- 
voie. Heureux  encore  ceux  qui  s'en  tirent  de  celte  façon  ! 

Il  est  encore  fortement  question  d'un  remaniement  du  ministère  an- 
glais. Puisse  M.  de  Talleyrand  ,  qui  n'a  voulu  partir  de  Paris  qu'après 
avoir  vu  s'écrouler  le  nôtre ,  ne  pas  arriver  à  Londres  pour  assister  à  la 
chute  de  celui  de  lord  Grey  ! 

C'est  qu'en  effet  le  sceptre  de  ce  fondateur  de  la  réforme  pourrait, 
bien  être  avant  peu  brisé  parla  réforme  elle-même. 

Assurément  du  moins ,  quand  notre  ambassadeur  de  sinistre  augure 
va  descendre  et  reparaître  à  son  hôtel,  on  dira  dans  le  Hanover  Square 
«  Oh  !  oh  !  voici  M.  de  Talleyrand  !  Détrône-t-on  quelqu'un  ici  ?  » 

Le  premier  acte  de  notre  nouveau  ministère  a  été  de  lancer  dans  la 
chambre  des  pairs  soixante  nouveaux  membres.  Il  était  temps,  en  effet , 
de  repeupler  quelque  peu  la  salle  du  Luxembourg.  En  dépit  de  toutes, 
les  fournées  passées,  ses  bancs  étaient  encore  une  fois  déserts.  Vraiment 
(  que  l'on  nous  passe  cette  vieille  comparaison  mythologique  )  cette 
Chambre  est  comme  le  tonneau  des  Danaïdes;  on  a  beau  la  remplir  de 
pairs,  elle  est  toujours  vide. 

Nous  avons  pu  faire  ces  jours  derniers  un  rapprochement  bien  hono- 
rable pour  notre  moralité  ,  et  qui  l'est  fort  peu  pour  celle  de  nos  voisins 
de  l'autre  côté  de  la  Manche.  Les  crimes  paraissent  devenir  si  rares  en  ce 
moment  chez  nous,  que  les  bourreaux  ne  nous  servent  presque  plus  à  rien, 
et  que  l'on  a  dîi  récemment  mettre  à  la  réforme  et  à  la  demi-solde  quel- 
ques-uns de  ces  estimables  fonctionnaires.  C'est  le  contraire  qui  arrive 
maintenant  en  Angleterre,  et  les  exécuteurs  des  hautes-œuvres  ne  peur- 
vent  y  suffire  à  leur  besogne. 


REVUE.  CHRONIQUE.  ^3.') 

A  îa  dernière  session  des  assises  de  Londres  ,  le  Recorder,  d;tns  son 
tliscours  au  {jrand  jury,  déclara  aux  membres  qui  en  faisaient  partie 
qu'à  son  grand  regret  il  n'apercevait  point  encore  de  terme  à  leurs 
travaux.  C'était  une  chose  déplorable  ,  ajouta-t-il,  qu'en  moins  de  deux 
mois  les  assassinats  se  lussent  élevés,  dans  la  -ville,  à  89,  ce  qu'il  ne  se 
rappelait  ])oint  avoir  vu  jamais  depuis  les  nombreuses  années  qu'il  sié- 
geait en  la  cour  ,  si  ce  n'était  seulement  à  l'époque  des  troubles  de  ïn8o. 

Dira-t-on  maintenant  que  nous  ne  valons  pas  nos  pères,  ou  bien  que 
«OS  voisins  sont  plus  bonnêtes  gens  que  nous? 

La  mère  de  Napoléon  est  toujours  mourante  à  Rome.  Voici  sur  elle 
quelques  détails  intéressans  extraits  du  journal  d'une  dame  anglaise  de 
haut  rang  : 

«  J'ai  vu  madame  Lctitia  Bonaparte  pour  la  première  fois ,  dit  cette 
dame,  au  commencement  du  mois  de  mai  1828,  dans  les  beaux  jardins  de 
la  Villa  de  M.  Mills,  sur  le  mont  Palatin.  Elle  y  était  venue  accompa- 
gnée de  son  fils  Jérôme,  l'ex-roi  de  Westphalie,  et  de  sa  femme  la  princesse 
Catherine,  fille  du  roi  de  Wurtemberg,  de  son  chapelain  ,  de  sa  dame 
de  compagnie  et  de  quelques  autres  personnes  de  sa  suite.  Ayant  entendu 
direque  madame  Bonaparte  n'aimait pointrencontrer  des  étrangers,  nous 
nous  étions  retirés  dans  un  endroit  écarté  du  jardin;  mais  Jérôme,  qui 
avait  vu  ma  voiture  dans  la  cour  de  la  maison,  nous  fit  prier  de  le  re- 
joindre, et  nous  présenta  à  sa  mère  et  à  sa  femme.  Madame  Bonaparte 
était  dune  taille  élevée  et  bien  prise,  son  maintien  avait  beaucoup  de 
grâce  et  de  dignité  ;  ses  traits  étaient  encore  remarquablement  beaux,  et 
l'on  reconnaissait  parfaitement  en  elle  le  modèle  de  l'admirable  statue  de 
Canova.  Et  vraiment  cette  Hécube  de  la  dynastie  impériale  était  bien 
la  plus  belle  personnification  de  la  matrone  romaine  que  l'on  pût  trouver. 
Elle  était  fort  pâle  ,  et  l'expression  de  son  visage  avait  quelque  chose  de 
pensif  et  de  recueilli;  elle  s'animait  cependant  parfois  soudainement,  et 
ses  yeux  noirs  lançaient  alors  pendant  un  instant  de  vifs  éclairs  ;  sa  con- 
tenance ne  cessait  d'ailleurs  jamais  d'être  noble  et  majestueuse.  Jérôme  et 
son  épouse  lui  témoignaient  la  tendresse  la  plus  délicate  et  la  plus  respec- 
tueuse. Ilsla  soutenaient  ensemble,  marchaient  doucement,  et  d'aprèsson 
pas ,  écoutant  attentivement  ses  paroles.  Elle  avait  une  robe  de  satin 
gris  foncé,  un  bonnet  de  la  même  étoffe,  avec  un  voile  de  blonde  noire 
par-dessus.  Elle  portait  ses  cheveux  blancs  à  la  madonnn.  Un  superbe 
cachemire  tombait  gracieusement  sur  ses  épaules,  ses  pieds  étaient  petits 
et  bien  faits  ,  et  ses  mains  admirables.  En  nous  présentant  à  elle  ,  Jérôme 
avait  dit  quelques  mots  des  opinions  libérales  démon  mari,  ce  qui  nous 
valut  un  accueil  plein  débouté.  Madame  Bonaparte  était  convaincue  que 
tous  les  membres  libéraux  de  notre  parlement  avaient  été  favorablement 


■2^0  REVUE    UES    DEUX    MONDES. 

disposés  pour  Napoléon,  qui  était  encore  l'unique  idole  de  ses  pensées. 
Lorsque  je  lui  dis  que  l'Empereur  avait  en  Angleterre  un  grand  nombre 
d'admirateurs  qui  rendaient  pleine  justice  à  son  génie ,  elle  pressa  douce- 
ment ma  main,  et  je  vis  une  hrme  briller  dans  ses  yeux.  «  Pourquoi  donc 
alors,  me  répondit-elle ,  avez-vous  laissé  mourir  mon  fils  sur  un  rocher? 
ne  lui  pouviez-vous  trouver  une  prison  moins  cruelle?  Mais  excusez  les 
regrets  d'une  mère  que  l'on  a  privée  d'un  pareil  enfant,  ajouta-t-elle ,  ce 
ne  fut  pas  d'ailleurs  la  faute  de  votre  nation ,  et  je  lui  suis  bien  recon- 
naissante de  sa  sympathie  pour  Napoléon,  o  Jérôme  détourna  bientôt  la 
conversation  de  ce  triste  sujet;  mais  madame  Bonaparte  ne  se  mêla  plus 
guère  à  notre  entretien  que  par  quelques  monosyllabes ,  quoique  ses  ma- 
nières continuassent  d'être  aussi  bienveillanteset  aussi  gracieuses,  et  qu'elle 
conservât  avec  nous  ce  ton  affectueux  qui  distingue  les  dames  italiennes 
de  haut  rang,  surtout  lorsqu'elles  sont  avancées  en  âge.  Lorsque  nous 
eûmes  fait  le  tour  du  jardin  en  marchant  très-lentement  pour  ne  pas  la 
fatiguer,  elle  monta  dans  sa  voiture  ,  aidée  de  Jérôme  et  de  mon  mari. 
Jérôme  et  sa  femme  lui  baisèrent  la  main  ,  la  princesse  avec  autant  d'hu- 
milité que  si  Létilia  eût  eu  sur  la  tête  une  couronne,  et  que  si  elle-même 
n'en  eût  jamais  porté.  Madame  Bonaparte  nous  engagea  à  la  venir  visiter. 
En  partant ,  elle  m'embrassa  sur  le  front  et  prit  la  main  de  mon  mari ,  en 
nous  disant  à  tousdeux  des  paroles  pleines  d'affabilité.  Tous  les  hommes 
qui  étaient  présens  ,  y  compris  Jérôme ,  restèrent  découverts  jusqu'à  ce 
que  la  voiture  de  la  princesse  fût  partie;  alors  ils  montèrent  dans  la  leur 
et  s'éloignèrent  aussi. 

»  Il  y  avait  en  vérité  quelque  chose  de  bien  touchant  dans  cette  entre- 
vue que  nous  venions  d'avoir  avec  cette  femme  célèbre!  C'était  la  mère 
de  César  marchant  au  milieu  des  ruines  du  palais  des  Césars ,  et  pleu- 
rant un  fils  dont  la  renommée  avait  rempli  le  monde!  C'était  la  mère  de 
Napoléon  soutenue  par  un  autre  fils  dont  le  front  avait  ceint  aussi  le 
diadème,  et  qui ,  maintenant  dépouillé  de  ses  grandeurs,  rappelait  cette 
belle  peinture  du  souverain  détrôné  ,  de  l'un  de  nos  poètes  : 

«  He  who  has  worn  a  crown , 
When  less  than  lings,  is  less  than  other  men. 
A  fallen  star  extinguished  ,  leaving  blank 
Ist  place  in  heaven.  » 

Puia  une  autre  femme  était  là,  soutenant  aussi  madame  Bonaparte  ; 
c'était  la  fille  des  rois  des  vieilles  souches,  la  fille  des  rois  légitimes, 
alliée  avec  la  moitié  des  têtes  couronnées  du  jour ,  qui ,  résistant  aux 
brillantes  offres  de  sa  famille,  avait  noblement  suivi  son  mari  dans  s» 


REVUE.   CHRONIQUE.  1^1 

chute,  et  n'avait  voulu  rien  autre  chose  que  part;igcr  la  vie  obscure  à 
laquelle  il  était  réduit. 

1)  Le  colonel  Tiburcc  Sébastiani,  frère  du  général  du  même  nom,  Corse 
de  naissance,  et  parent  éloigné  des  Bonaparte,  me  disait  que  madame 
Lélitia  était  accouchée  de  Napoléon  dans  un  salon ,  sur  un  lapis  qui 
représentait  une  scène  de  Y  Iliade.  Elle  se  trouvait  à  l'église  lorsque  les 
douleurs  la  saisirent ,  et  l'on  n'eut  que  le  temps  de  la  ramener  dans  ce 
salon,  où  elle  mit  au  monde  un  homme  qui  devait  opérer  de  notre  temps 
des  prodiges  plus  grands  que  ceux  des  héros  d'Homère. 

»  Le  colonel  Sébastiani  nous  dit  aussi  que  lorsque  ses  enfans  n'étaient 
encore  qu'en  bas  âge,  madame  Bonaparte  était  citée  déjà  pour  la  vigueur  et 
la  dignité  de  son  caractère  et  de  sa  conduite.  Avec  une  nombreuse  famille, 
n'ayantqu'un  très-médiocre  revenu  ,  elle  pratiquait  une  économie  rigou- 
reuse, sans  que  sa  maison  cessât  cependant  d'être  tenue  sur  le  pied  le 
plus  honorable.  Plus  tard,  lorsqu'elle  vit  son  fils  devenu  non-seulement 
roi  lui-même  ,  mais  le  dictateur  des  rois  ,  ni  les  palais  qu'il  lui  donna  , 
ni  la  pension  d'un  million  qu'il  lui  fit,  ne  purent  l'aveugler  sur  l'insta- 
bilité de  la  puissance  de  Napoléon  ,  qui  ne  lui  sembla  jamais  bâtie  que 
sur  du  sable.  L'économie  sans  avarice  qu'elle  continua  de  montrer  alors 
lui  a  seule  permis  de  soutenir  depuis  convenablement  son  rang. 

»  La  mère  de  l'empereur  semblait  au  surplus  bien  née  pour  cette  haute 
situation ,  à  laquelle  l'éleva  son  fils.  Toutes  ses  manières  respiraient  la 
vraie  grandeur  et  la  majesté.  On  raconte  qu'un  jour  Napoléon  se  pro- 
menait dans  l'une  des  salles  du  palais  des  Tuileries ,  recevant  divers 
grands  personnages  qui  étaient  admis  à  l'entrée  et  venaient  lui  baiser  la 
main.  Plusieurs  membres  de  la  famille  impériale  se  trouvaient  de  ce 
nombre.  Madame  Bonaparte  arriva  lorsqu'il  ne  restait  plus  que  quelques- 
uns  de  ces  derniers.  Lorsqu'elle  s'approcha,  l'empereur,  avec  un  gra- 
cieux sourire,  lui  présenta  sa  main  à  baiser,  ainsi  qu'il  l'avait  fait  avec 
ses  sœurs  et  ses  frères.  Mais  elle,  la  repoussant  doucement,  et  offrant 
au  contraire  la  sienne  aux  lèvres  de  son  fils,  lui  dit  en  italien  :  «  Yous 
êtes  l'empereur ,  le  souverain  de  tous  les  autres ,  mais  vous  êtes  mon 
fils!  »  Et  l'empereur  saisissant  cette  main  qu'elle  lui  tendait,  l'embrassa 
avec  tendresse  et  respect,  se  montrant  ainsi  fils  aussi  digne  qu'elle 
s'était  montrée  digne  mère! 

»  Le  duc  de  Reichstadt ,  surtout  depuis  la  mort  de  Napoléon  ,  occupait 
continuellement  la  pensée  de  madame  Bonaparte.  Elle  a  cependant  en- 
core assez  vécu  pour  le  voir  aussi  mourir.  » 

A  Paris,  à  l'Opéra ,  sans  qu'on  ait  doublé  pour  cela  le  prix  des  places, 
nous  avons  eu  double  spectacle  toute  cette  quinzaine. 

D'un  côté  ,  dans  le  foyer ,  c'était  la  doctrine  j  la  doctrine  au  teint 


2/5.  RKVUE    DES    DECX    MONDES. 

jaune  et  bilieux  ,  se  promenant  les  mains  croisées  derrière  le  dos  ,  avec 
celte  morgue  et  cette  suffisance  qu'on  lui  connaît;  la  doctrine  avisant , 
devisant,  revisant;  la  doctrine  faisant  et  défaisant  ses  listes  de  pairs 
et  de  ministres;  la  doctrine  infatigable,  sans  cesse  ourdissant  des  trames 
sans  cesse  rompues;  la  doctrine  méditant,  complotant,  tâtonnant, 
essayant  de  circonvenir  la  presse ,  et  cherchant  à  faire  tomber  le 
Constitutionnel  dans  ses  filets;  la  doctrine  envoyant  ses  philosophes  en 
campagne  ,  par  les  couloirs  et  les  escaliers  dérobés  ,  expédiant  ses  cour- 
riers à  Strasbourg,  et  tendant  ses  pièges  à  la  porte  des  loges  des  mi- 
nistres. 

De  toute  cette  diplomatie  de  coulisses  et  de  foyer ,  vous  savez  ce  qu'il 
est  résulté. 

Mais  dans  la  salle,  il  se  jouait  d'autres  scènes,  plus  intéressantes  et 
plus  aimables  ;  les  oreilles  et  les  regards  étaient  enivrés.  On  était  heu- 
reux ,  on  battait  des  mains.  On  écoutait  madame  Damoreau ,  ou  bien 
l'on  suivait  au  ciel  mademoiselle  Taglioni . 

C'est  aussi  pendant  ces  soirées-là,  que  s'est  établi  et  pleinement  con- 
firmé le  succès  du  Serment,  opéra  nouveau  de  MM.  Scribe  et  Auber. 

A  l'occasion  du  poème  de  M.  Scribe ,  nous  ne  nous  engagerons  pas 
assurément  dans  la  guerre  que  font  les  feuilletons  aux  libretti ,  depuis  un 
temps  immémorial.  Il  serait  sage  pourtant  d'en  prendre  son  parti.  Tant 
que  les  poètes  ne  viendront  pas  aux  musiciens ,  il  faudra  bien  que  les 
musiciens  s'arrangent  de  M.  Scribe  et  consorts,  et  que  nous  nous  en 
contentions  nous-mêmes.  Et  puis  ,  d'ailleurs ,  qu'importe  ?  MM.  Auber , 
Rossini  et  Meyerberr  mettent  leur  riche  musique  sur  les  pauvres  poèmes 
de  M.  Scribe ,  comme  on  met  un  tapis  magnifique  sur  une  vieille  et 
mauvaise  table,  et,  Dieu  merci!  nous  ne  regardons  alors  et  ne  voyons 
que  le  tapis. 

Ainsi ,  quant  au  Serment,  nous  n'avons  ni  compris  ni  essayé  de  com- 
prendre la  fable  et  les  paroles  de  cet  opéra  ,  mais  nous  avons  pleinement 
joui  de  la  brillante  et  gracieuse  partition  dont  M.  Auber  l'a  revêtu. 
Parmi  les  nombreux  ouvrages  de  ce  compositeur  ,  il  y  en  a  peu  qui  offrent 
autant  de  chants  spirituels  et  élégans.  Dans  une  autre  couleur ,  le  final 
du  second  acte,  morceau  plein  de  chaleur  et  de  caractère ,  est  aussi  l'un 
des  plus  vigoureux  qu'ait  écrit  l'auteur  de  la  Muette. 

Nous  qui  venons  tard  souvent  pour  parler  d'un  nouvel  ouvrage  ,  nous 
qui  venons  souvent  après  tous  les  feuilletons  qui  l'ont  examiné  ,  nous 
devons  au  moins  combattre  et  rectifier  leur  critique  sur  les  points  im- 
portans,  lorsqu'elle  nous  semble  injuste  et  mal  fondée. 

Beaucoup  de  journaux  se  sont  élevés  contre  le  bonnet  de  coton  blanc 


REVUK.  CHRONIQUK.  ^43 

qui  figure  dans  le  Serment  sur  la  tête  de  maître  Andiol  l'aubergiste. 
Ils  ont  trouvé  que  cette  coiffure  était  indigne  de  paraître  au  grand  Opéra, 
qu'elle  en  déshonorait  la  scène,  et  devait  être  reléguée  au\  Variétés. 
Sur  cette  question  ,  nous  sommes  d'un  avis  entièrement  opposé.  L'em- 
ploi du  bonnet  de  coton  dans  l'opéra  nous  paraît  au  contraire  une  har- 
diesse digne  d'éloge,  et  ne  doit  pas,  selon  nous,  être  moins  encouragé 
que  l'usage  du  mot  propre  dans  la  poésie.  Le  bonnet  de  coton  ,  surtout 
quand  il  est  frais  et  blanc  comme  celui  de  Dérivis  ,  est  très-fort  de  mise , 
et  peut  se  produire  partout.  Il  s'était ,  au  surplus ,  déjà  récemment  ha- 
sardé, quoique  timide  et  honteux,  au  troisième  acte  du  ballet  delà 
Tentation,  sur  le  coin  de  l'oreille  des  diables  cuisiniers,  à  tnrvers  tes 
soupiraux  du  pavillon.  Mais  ce  sera  du  Serment  que  datera  l'avènement 
définitif  du  bonnet  de  coton  à  l'Académie  Royale  de  Musique. 

Le  Théâtre-Italien  nous  a  produit  déjà  quelques-uns  des  débuts  qu'il 
nous  avait  promis.  La  marche  a  été  ouverte  par  madame  Boccabadali. 
Madame Boccabadati est  une  cantatrice  habile  et  savante,  dont  flJatclda 
di  Sabran  n'a  pu  nous  permettre  d'apprécier  encore  bien  le  talent. 
Mais  un  succès  incontestable  et  sans  restriction  a,  de  prime  abord, 
accueilli  l'apparition  de  madame  Eckerlin  et  de  Tamburini  dans  la 
Cenerentola. 

Le  chant  de  Tamburini  tient  du  prodige.  Nous  n'avions  pas  jusqu'ici 
l'idée  de  tant  de  douceur  et  de  flexibilité  unies  à  tant  de  puissance.  La 
grâce  de  la  force  est  bien  la  suprême  grâce. 

La  belle  et  touchante  voix  de  madame  Eckerlin  émeut  profondément. 
Elle  est  venue  faire  retentir  en  nos  âmes  des  cordes  qui  ne  vibraient  plus 
depuis  que  madame  Pasta  nous  avait  quittés. 

Félicitons-nous  !  Quoi  qu'il  arrive ,  quelque  poignantes  que  soient 
les  inquiétudes  qui  pourront  nous  assiéger  cet  hiver,  nous  aurons  des 
soirées  de  larmes  ,  des  soirées  de  consolation  et  d'oubli. 

LE  SALMIGONDIS  '. 

Nous  avions  eu  déjà  des  contes  bruns  ,  des  contes  bleus,  des  contes 
noirs  ;  voici  maintenant  des  contes  de  toutes  les  couleurs  ;  voici 
le  Salmigondis. 

Si  nous  en  croyons  sa  préface  ,  Salmigondis  ,  c'est  moins  que  rien  ; 
c'est  un  livre  qui  n'en  est  pas  un  ,  et  cependant  c'est  un  livre  glané 
dans  toutes  les  intelligences  et  parmi  toutes  les  célébrités  ;  c'est  un  li- 
vre sans  conséquence,  et  pourtant  c'est  un  livre  qui  a  vingt  chances  pour 
une  d'être  amusant. 

'  Chez  Fournier. 


244  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  les  cas  où  ces  définitions  diverses  ne  vous  donneraient  point 
une  idée  parfaitement  claire  du  Salmigondis ,  l'éditeur  vous  dit  plus 
nettement,  dans  la  même  préface,  qu'il  sera  trop  heureux  si,  par  la 
littérature  galvanique  dont  nous  sommes  obsédés,  il  trouve  assez  d'ima- 
ginations fraîches ,  de  cœurs  naïfs  et  déjeunes  esprits  ,  pour  ne  pas  rire 
aux  simples  récits  de  chastes  et  modestes  passions,  d'histoires  très-vrai- 
semblables dont  se  compose  son  recueil. 

Après  cette  formelle  profession  de  foi ,  quelques  lecteurs  seront  peut- 
être  fort  surpris  de  rencontrer  dans  le  Salmigondis  ^  la  Danse  des 
Morts,  de  M.  Charles  Rabou ,  et  la  Cheminée  gothique,  de  M.  Al- 
phonse Brot. 

—  Qu'est-ce  à  dire  ,  s'écrieront  ces  candides  personnes  ,  veul-on  nous 
donner  ces  contes  pour  des  contes  couleur  de  rose?]\e  voilà-t-il  pas  bien 
du  galvanisme  littéraire  s'il  en  fut,  et  du  plus  complet? 

—  Oh!  répondra  l'éditeur,  faisant  effort  pour  s'empêcher  de  rire, 
pourquoi ,  messieurs ,  prenez-vous  les  préfaces  au  mot ,  ou  plutôt  pour- 
quoi les  lisez-vous?  Je  vous  annonce  au  surplus  des  contes  de  toutes  les 
couleurs.  Or  le  fantastique  est  une  couleur  de  contes  fort  à  la  mode , 
à  moins  de  faire  mentir  mon  titre  ,  sinon  ma  préface,  je  ne  puis  donc 
en  conscience  vous  dispenser  du  fantastique. 

Soit.  Il  faut  d'ailleurs  en  convenir,  l'éditeur  ne  nous  a  administré 
qu'une  dose  très-raisonnable  de  fantastique  ;  le  fantastique  n'est  point  la 
couleur  dominante  de  ce  premier  volume  du  Salmigondis. 

Le  Shelling  ,  par  madame  de  BaAvr  ,  et  d' Heureux  jours  en  gZ  ,  par 
M.  X.  ,  sont  de  petites  histoires  pleines  de  délicatesse  ,  et  dont  le  natu- 
rel et  la  simplicité  n'ont  nullement  exclu  l'intérêt. 

jàntoine  Pinchon  est  un  conte  améi  icain  écrit  avec  cette  verve  spiri- 
tuelle qui  caractérise  surtout  le  style  de  M.  Jules  Janin. 

Un  des  meilleurs  morceaux  du  volume ,  c'est  assurément  l'Episode  de 
la  vie  d'un  Pacha,  par  M.  Edouard  Disaut.  Il  y  a  là  de  la  vraie  cou- 
leur de  l'Orient. 

Dire  que  le  Comte  Chabert ,  de  M.  de  Balzac ,  se  distingue  par  les 
qualités  et  les  défauts  ordinaires  de  cet  écrivain  ,  ce  n'est  en  vérité  ni  le 
louer  ni  le  blâmer  médiocrement. 

Lorenzo  Dempierra ,  de  M.  Buponi ,  n'est  évidemment  qu'un  pas- 
tiche d'Hoffmann,  mais  c'est  l'un  des  mieux  faits  que  nous  ayons  lus. 

Quant  à  l'Ile  des  Fleurs,  nous  avouons  humblement  n'avoir  rien  com- 
pris à  cette  histoire,  non  plus  qu'à  son  style.  Son  auteur,  M.  Sands, 
n'est  pas  ,  j'imagine  ,  celui  à'Indiana. 


REVUE  DE  VOYAGES. 


ï,  VOYAGE  DE  L'ASTROLABE  AUTOUR  DU  MONDE, 

PAR  M.    DUMONT   d'uRVILLE   '. 

II.  VOYAGE  AU   CONGO, 

PAR  M.   DOUVILLE. 

m.  FRAGMENTS  OF  VOYAGES  AND  TRAVELS, 

BY  CAPTAIN   BASIL  HALL. 


A  peine  rentrée  en  France  ,  après  un  voyage  de  trois  ans  dans 
rOce'anie  et  les  mers  adjacentes ,  la  corvette  la  Coquille ,  sous  le 
nom  à^ Astrolabe ,  qu'elle  reçut  en  mémoire  d'un  des  bâtimens  de 
La  Pérouse  ,  fut  destinée  à  une  expédition  nouvelle  sous  le  com- 
mandement de  M.  Dûment  d'Urville,  qui  avait  déjà  participé 
glorieusement  aux  travaux  de  celle  qui  venait  d'avoir  lieu.  Orga- 
nisée d'abord  dans  un  but  purement  scientifique ,  cette  expédi- 
tion acquit,  au  moment  de  son  départ,  un  nouvel  intérêt  par  la 
mission  qu'elle  reçut  de  cherclier  les  restes  des  bâtimens  de  La  Pé- 
rouse que  les  récits  d'un  capitaine  américain  avaient  fait  renaître 
l'espoir  de  découvrir;  plus  heureuse  que  celle  de  d'Entrecasteaux, 
elle  a  retrouvé  ces  débris,  objets  de  tant  de  regrets,  qui,  depuis 
quarante  ans  ,  dormaient  au  fond  des  eaux,  et  pu  élever  un  mo- 
deste monument  à  la  mémoire  de  l'illustre  navigateur  et  de  ses 
compagnons,  sur  les  lieux  mêmes  témoins  de  leur  naufrage.  Déjà 
des  personnes  compétentes  ont  rendu  compte  des  résultats  im- 

'  5  vol.  in-8    avec  atlas  et  planches  ,  chez  Roret ,  rue  Hautefcuillc. 
TOME   VIII.  17 


2./\&  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

menses  de  ce  voyage  dans  toutes  les  branches  des  sciences  natu- 
relles ,  et  nous  nous  bornerons  ,  en  conséc|uence  ,  à  une  analyse 
rapide  des  volumes  que  nous  avons  sous  les  yeux,  et  qui  n'ont  rap- 
port qu'à  la  partie  historique.  Les  événemens  qui  se  sont  passés 
en  France  au  moment  même  où  elle  devait  commencer  à  paraître, 
en  ont  entravé  la  publication  ;  mais,  quoiqu'elle  ne  contienne  en- 
core que  les  deux  tiers  de  l'expédition,  elle  n'en  est  pas  moins  di- 
gne d'attirer  l'atteiîtion  publique. 

Munie  abondamment  de  tous  les  objets  nécessaires  aux  recher- 
ches qu'elle  doit  entreprendre,  l'astrolabe  met  à  la  voile  de  Tou- 
lon, le  22  avril  1826,  et  après  une  relâche  à  Algésiras  nécessitée 
par  les  vents  contraires,  arrive  le  i4  juin  à  Sainte-Croix  de  Téné- 
rifFe.  M.  d'Urville,  accompagné  de  M.  Gaimard  ,  l'un  des  natu- 
ralistes de  l'expédition ,  monte  au  sonuiiet  du  Pic  de  Teyde ,  et  la 
description  qu'il  en  donne ,  sans  ajouter  de  nouveaux  détails  scien- 
tifiques à  ceux  déjà  connus  ,  se  fait  lire  avec  intérêt ,  même  après 
celles  de    ses  devanciers.   La  relâche  à  TenerifFe  ne  dure  que 
cinq  jours  dont  tous  les  momens  sont  utilisés,  et  l'astrolabe  se 
dirige  sur  La   Praya ,  aux  îles  du  Cap- Vert ,  où  elle  rencontre 
l'expédition  du  capitaine  Owen,  revenant  de  relever  une  partie  de 
la  côte  orientale  d'Afrique ,  travail  précieux  qui  a  été  publié  dans 
le  temps.  De  là,  M.  d'C^rville  continue  sa  route,  reconnaît  l'île 
de  la  Trinité  ,  cherche  en  vain  celle  de  Saxembourg,  et  après  une 
traversée  de   quatre-vingt   dix-huit  jours  ,   découvre  les  côtes 
de  la  Nouvelle-Hollande  sans  avoir   touché  nuUe  part.  Malgré 
l'été  qui  règne  en  ce  moment  clans  ces  parages ,  cette  longue  navi- 
gation n'est  qu'une  suite  presque  continuelle  de  tempêtes  qui 
semblent  présager  à  l'expédition  celles  qui  l'attendent  plus  tard. 
Le 7  octobre,  elle  mouille  dans  le  port  du  Roi-Georges,  situé  à 
la  partie  méridionale  de  la  Nouvelle-Hollande  ,  à  l'entrée  du  dé- 
troit de  Bass ,  et  commence  ses  relations  avec  les  naturels  de  cette 
partie  du  globe ,  placés  dans  les  derniers  rangs  de  l'espèce  hu- 
maine, et  par  cela  même  si  intéressans  à  étudier.  Elle  visite  en- 
suite le  port  Western ,  et  touche  sur  plusieurs  points  de  la  côte 
orientale  avant  d'arriver  à  Sidney.  La  première  partie  du  second 
volume  est  consacrée  tout  entière  à  l'histoire  de  cette  colonie 
unique  dans  l'histoire  du  monde ,  et  si  mal  connue  en  France  où 


REVUE    DE    VOYAGES.  1^'J 

olle  n'est  i'ep;ardée  généialenient  que  comme  l'égoùt  de  la  popu- 
lation malfaisante  de  l'Anj^letene.  M.  d'Urville,  après  avoir  dé- 
crit ses  progrès  rapides,  nous  la  fait  voir  dans  son  état  actuel, 
aspirant  à  se  laver  de  sa  tache  originelle  et  à  prendre  rang  sur  un 
pied  égal  parmi  les  autres  colonies  de  la  métropole  :  il  est  cu- 
rieux de  voir  les  distinctions  aristocratiques,  si  vivaces  dans  cette 
dernière  ,  partager  les  colons  de  la  Nouvelle-Galles  du  sud  en  au- 
tant de  castes  rivales  qu'ils  comptent  de  motifs  différens  qui  les 
ont  conduits  sur  cette  terre  lointaine.  Entre  le  coru>ict,  vêtu  de  son 
liabit  ignominieux  ,  et  l'homme  du  gouvernement,  dépositaire 
du  pouvoir ,  l'orgueil  a  trouvé  moyen  d'élever  une  foule  de  sépa- 
rations infranchissables  parmi  les  rangs  intermédiaires  de  la  popu- 
lation. Comme  partout  ailleurs,  il  en  résulte  de  vives  résistances 
dont  les  journaux  de  Sidney  sont  naturellement  les  interprètes. 
Les  nombreux  extraits  que  donne  M.  d'Urville  de  ces  derniers, 
ajoutent  un  mérite  de  plus  à  cette  partie  de  sa  relation. 

L'expédition  lève  l'ancre  le  17  décembre  et  se  dirige  sur  la 
Nouvelle-Zélande,  dont  elle  aperçoit  les  côtes,  le  10  janvier  1827, 
à  quelques  lieues  au  sud  du  cap  Foul-Wind,  situé  à  la  partie  oc- 
cidentale de  Tavaï-Pounamou.  Les  temps  affreux  déjà  éprouvés 
précédemment  par  l'Astrolabe,  semblent  la  poursuivre  avec  une 
sorte  de  fatalité  pendant  cette  nouvelle  traversée.  Une  mer  ora- 
geuse lui  interdit  l'accès  de  la  côte  escarpée  de  Tavaï-Pounamou, 
qu'elle  longe  sans  aborder  la  terre  jusqu'au  détroit  de  Cook,  qui 
la  sépare  d'Ika-na-Mawi ,  l'île  septentrionale  de  la  Nouvelle-Zé- 
lande. Ici  commencent  d'importans  travaux  géographiques  qui 
complètent  ceux  que  Cook  et  ses  successeurs  avaient  laissés  impar- 
faits sur  cette  partie  du  pays.  La  baie  de  Tasman,  que  ce  célèbre 
navigateur  croyait  séparée  de  celle  dp  l'Amirauté ,  communique 
avec  cette  dernière  par  un  canal  étroit  où  l'Astrolabe  parvient  â 
passer  en  courant  les  plus  grands  dangers,  et  dont  les  cartes  de  l'ex- 
pédition offrent  un  relevé  exact ,  ainsi  que  du  canal  de  la  Reine- 
Charlotte.  Ces  travaux  terminés,  elle  fait  route  au  nord  et  longea 
vue  de  terre  toute  la  côte  orientale  d'Ika-na-Mawi  jusqu'à  l'im- 
mense Baie-des-Iles  qui  la  termine  près  de  sa  pointe  nord.  Les 
dangers  que  court  l'Astrolabe  dans  cette  longue  navigation,  sur- 
passent tous  ceux  qu'elle  avait  éprouvés  jusqu'alors,  et  deux  fois 


248  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

elle  se  voit  sur  le  point  de  périr,  sans  laisser  même  une  trace  de 
son  apparition ,  dans  ces  parages  redoutables.  La  reconnaissance 
de  cette  partie  de  la  Nouvelle-Zélande  peut  être  considérée 
comme  complète ,  excepté  sur  quelques  points,  que  le  mauvais 
temps  n'a  pas  permis  de  relever  avec  la  même  exactitude  que 
le  reste. 

Les  missionnaires  anglais ,  de  la  secte  des  méthodistes ,  qui  se 
sont  établis  depuis  quinze  ans  sur  diftérens  points  de  la  Baie-des- 
Iles ,  avaient  fait  jusque-là  peu  de  progrès  sur  l'esprit  indomp- 
table des  naturels  qui  l'iiabitent.  Les  relations  qu'ils  ont  publiées, 
et  les  autres   ouvrages  qui  ont  paru  récemment  sur  la  Nou- 
velle-Zélande ,  ont  fovirni  à  M.  d'Urville  ,  avec  ses  propres  ob- 
servations ,  les  matériaux  du  travail  le  plus  complet  qui  existe  à 
l'heure  qu'il  est  sur  ce  pays  ;  on  pourrait  même  lui  reprocher  la 
masse  d'extraits  qu'il  donne  sous  le  titre  de  Pièces  justificalwes  , 
et  qui  remplit  le  troisième  volume  tout  entier.  Les  mêmes  faits  y 
sont  rapportés  un  trop  grand  nombre  de  fois ,  et  le  peu  d'oidre 
chronologique  qui  y  règne  jelte  quelque  confusion  dans  l'esprit 
du  lecteur  ;  d'ailleurs ,  l'excellent  résumé  qu'en  donne  M.  d'Ur- 
ville lui  permettait  de  les  abréger  sans  aucun  inconvénient.  Grâces 
à  ces  travaux,  les  Nouveaux-Zélandais  sont  mieux  connus  peut-être 
que  les  Indiens  de  l'Amérique  méridionale  ,  découverte  depuis  si 
long-temps,  et,  en  comparant  ce  qu'on  en  sait  aujourd'hui  avec  ce 
qu'en  ont  rapporté  les  navigateurs  du  siècle  dernier,  on  peut  ap- 
précier les  erreurs  dans  lesquelles  étaient  tombés  ceux-ci,  sur  un 
peuple  dent  ils  ignoraient  complètement  la  langue,  et  qu'ils  offen- 
saient souvent  mortellement,  sans  le  vouloir,  en  violant  ses  usages. 
De  là  les  vengeances  terribles  exercées  plusieurs  fois  sur  les  Eu- 
ropéens par  ces  sauvages  irascibles  ,  et  par  suite  les  rapports  dans 
lesquels  ils  étaient  représentés  sous  les  traits  les  plus  odieux.  La 
conduite  prudente  du  chef  de  l'expédition,  et  de  tous  ceux  qui  la 
composaient ,  lui  a  valu  de  vivre  dans  ime  harmonie  parfaite  avec 
les  naturels. 

Des  scènes  moins  paisibles ,  et  la  plus  cruelle  épreuve  qu'elle 
ait  eu  à  subir  dans  le  cours  de  son  voyage  ,  attendaient  l'Astrolabe 
à  Tonga-Tabou  ,  la  principale  des  Iles-des-Amis  ,  mieux  désignées 
aujourd'hui  sous  le  nom  d'Archipel  de  Tonga.  En  y  arrivant ,  le 


nEVtlF.    DE    VOYAGES.  0,/|^Q 

20  avril ,  elle  s'engage  entre  les  récifs  madréporiques  qui  ceignent 
cette  île  ,  comme  la  plupart  Je  celles  de  la  Polynésie,  et ,  pendant 
près  de  quatre  jours  ,  la  perte  du  bâtiment  paraît  inévitable  ;  il 
ne  parvient  à  se  dégager  qu'après  avoir  perdu  presque  toutes  ses 
ancres ,  et  par  un  de  ces  hasards  miraculeux  dont  est  semée  la  vie 
de  l'homme  de  mer.  Quelques  jours  après  cet  événement  critique, 
les  naturels  ,  qui  n'avaient  montre' jusque-là  aucunes  dispositions 
hostiles  ,  donnent  un  exemple  de  cette  perfidie  qui  a  déjà  été  fa- 
tale à  plusieurs  navires ,  et  enlèvent  un  canot  de  V Astrolabe  avec 
son  équipage.  M.  d'Urvdle  ne  parvient  à  délivrer  ses  hommes 
qu'en  recourant  à  des  actes  d'hostilités  qui  en  imposent  à  ces  sau- 
vages intrépides  d'ailleurs,  et  accoutumés  à  l'effet  des  armes  à  feu, 
devenues  assez  communes  parmi  eux  depuis  quelques  années. 
C'est  à  elles  probablement  qu'ils  devront  un  jour  un  changement 
dans  leur  état  social ,  de  même  que  l'Europe  leur  doit  une  partie 
de  ceux  qu'elle  a  subis  depuis  leur  invention. 

Ici ,  comme  à  la  Nouvelle-Zélande  ,  des  missionnaires  métho- 
distes se  sont  établis  depuis  plusieurs  années  ,  et ,  plus  heureux 
que  dans  ce  dernier  pays ,  ils  sont  parvenus  à  convertir  un  certain 
nombre  d'insulaires  à  la  religion  chrétienne  ,  et ,  chose  bien  re- 
marquable ,  c'est  à  des  naturels  d'Otaïty  que  sont  dus  les  plus 
grands  succès  dans  ce  genre.  Leur  île,  convertie  en  entier  par  les 
missionnaires  ,  est  devenue  le  foyer  de  la  civilisation  qui  doit  un 
jour  se  répandre  sur  toutes  celles  de  la  Polynésie.  On  dirait ,  à 
voir  le  zèle  infatigable  des  méthodistes  sur  tous  les  points  du 
globe,  que  l'esprit  de  prosélytisme,  si  fervent  dans  l'église  ro- 
maine aux  temps  de  sa  puissance  ,  a  passé  tout  entier  dans  ces 
hommes  austères  ,  les  puritains  de  nos  jours.  Reste  à  savoir  si 
leurs  principes  exagérés  peuvent  contribuer  au  bonheur  des  na- 
tions sauvages  auxquelles  ils  s'efforcent  de  les  inculquer. 

Un  résumé  de  tout  ce  qui  est  connu  sur  Tonga-Tabou,  depuis 
sa  découverte  par  Tasman  jusqu'à  nos  jours,  et  non  moins  com- 
plet que  celui  sur  la  Nouvelle-Zélande  ,  suit  les  détails  person- 
nels à  l'expédition,  et  termine  la  partie  historique  publiée  jus- 
qu'à ce  moment.  Celle  qui  doit  suivi'e,  et  qui  contient  les  travaux 
exécutés  sur  les  autres  points  de  la  Polynésie ,  à  la  Nouvelle- 
Guinée  ,  aux  Moluques ,  etc.  ,  ne  peut  manquer  d'offrir  des  ob- 


a5o       '  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

servations  non  moins  importantes.  Les  auti'es  pai'ties  concernant 
l'histoire  naturelle  sont  aussi  avancées  dans  leur  publication  que 
le  récit  lui  -  même ,  et  les  cartes ,  ainsi  que  les  planches  qui 
accompagnent  tout  l'ouvrage ,  nous  paraissent  e'galer  en  ma- 
gnificence celles  des  expéditions  de  l' Uranie  et  de  la  Coquille , 
si  supérieures  à  tout  ce  qu'on  avait  fait  en  France  dans  ce 
genre.  Ce  luxe  est  bien  :  il  est  digne  d'une  nation  qui  marche 
en  tête  de  toutes  les  autres  pour  les  sciences  naturelles  ;  mais  il 
a  l'inconvénient  de  mettre  ces  ouvrages  splendides  à  la  porte'e 
d'un  trop  petit  nombre  de  bibliothèques.  Nous  croyons  donc 
qu'on  doit  savoir  bon  gré  à  M.  Roret ,  devenu  propriétaire  de  la 
partie  historique ,  de  l'avoir  rendue  accessible  à  tous  ,  en  en  don- 
nant une  édition  à  part  ,  qui  ne  diffère  de  l'autre  que  par  un 
papier  plus  modeste  et  par  le  nombre  des  cartes  et  des  planches , 
réduites  à  vingt  des  plus  importantes.  Tout  le  reste  s'y  trouve 
reproduit,  jusqu'à  ces  petits  croquis  intei'calés  dans  le  texte  ,  dont 
la  plupart  sont  d'une  exécution  parfaite  ;  idée  ingénieuse  qui  met 
sous  les  yeux  du  lecteur  les  objets  dont  il  est  question  ,  sans 
l'obliger  d'avoir  recours  à  un  atlas  à  part.  Il  serait  à  désirer  que  ce 
double  mode  de  publication  eût  été  suivi  pour  la  Coquille  et  l'U- 
ranie;  ces  deux  ouvrages  eussent  acquis  par-là  une  popularité 
que  leurs  pi'ix  élevés  leur  permettront  difficilement  d'atteindre. 

Ce  n'est  pas  sans  un  sentiment  pénible  que  nous  passons  des 
nobles  et  loyaux  travaux  de  V Astrolabe  à  ceux  d'un  homme  dont 
le  nom  est  destiné  sans  doute  à  quelque  célébrité  ,  mais  d'un  autre 
genre  que  celle  dont  il  jouit  en  ce  moment.  Nous  voulons  parler 
de  M.  Douville  et  de  son  prétendu  voyage  au  Congo  '.  Le  succès 
étrange  qu'a  obtenu  cet  ouvrage  en  France ,  durerait  encore  dans 
tout  son  éclat,  si  une  revue  étrangère,  le  Foreign  quarleiiy  Re- 

'  La  Rewue  des  deux  Mondes  croit  devoir  à  ses  lecteurs  de  se  justifier 
d'avoir  accueilli ,  dans  un  de  ses  numéros,  quelques  pages  de  l'ouvrage  de 
M.  Douville.  A  l'époque  où  elle  le  fit,  rien  ne  donnait  à  penser  qu'un  voyage, 
qui  paraissait  précédé  d'un  rapport  favorable  de  la  Société  de  géographie, 
pût  n'être  qu'un  tissu  de  fictions  incohérentes.  A  cette  dernière  donc  ap- 
partient tout  le  blâme  que  peut  encourir  la  Re\'ue  à  ce  sujet,  et  qu'elle 
n'est  pas ,  d'ailleurs  ,  la  seule  à  mériter. 


REVUE    DE    YOVAGES.  ?.5 1 

vieiv  ',  dans  un  article  reproduit  en  partie  par  le  Temps,  n'était 
venue  arracher  la  couronne  qu'on  avait  placée  sur  la  tête  de  l'au- 
teur. Justice  a  donc  été  faite ,  mais  elle  ne  l'a  été  qu'à  moitié ,  et 
non  par  qui  elle  devait  se  faire-  La  première  voix  accusatrice  eût 
dû  s'élever  du  sein  de  la  France ,  ou  plutôt  les  corps  savans  à  l'ap- 
probation desquels  M.  Douville  présentait  ses  travaux,  ne  devaient- 
ils  pas  la  prémunir  contre  cette  mystification ,  préparée  de  longue 
main,  avec  une  audace  dont  il  y  a  peu  d'exemples?  L'un,  la  Société 
de  géographie,  non  contente  de  donner  son  approlîation,  a  com- 
blé l'auteur  de  ses  laveurs;  l'autre  ,  l'Institut,  auquel  M.  Douville 
soumet  les  objets  qu'il  prétend  avoir  recueillis  en  Afrique ,  les 
reconnaît  pour  être  américains  ,  et  croit  devoir  garder  le  silence  sur 
un  fait  aussi  important.  Nous  concevons ,  du  reste  ,  parfaitement 
le  sentiment  de  dégoût  qui  a  pu  engager  les  hommes  honorables 
qui  composent  ce  dernier  corps  à  se  taire,  et  le  respect  que  nous  leur 
devons ,  nous  interdit  toute  réflexion  à  cet  égard.  Quant  à  la  So- 
ciété de  géographie  ,  malgré  la  considération  personnelle  que 
mérite  chacun  de  ses  membres,  elle  nous  permettra  d'approuver 
les  réflexions  sévères  que  le  Foreign  quarlerly  Reneiu  lui  a  adres- 
sées; c'est  une  affaire  entre  elle  et  l'auteur  de  l'article.  Ce  que  ce 
dernier  a  commencé,  nous  allons  tâcher  de  l'achever,  en  donnant 
sur  M.  Douville ,  qui  nous  est  connu  de  longue  date ,  quelques 
détails  qui  pourront  servir  de  correctifs  à  la  notice  biographique 
que  le  Conslitutionnel  a  publiée  sur  son  compte.  Comment,  à  une 
époque  où  les  relations  sont  aussi  multipliées  entre  toutes  les  par- 
ties du  globe,  M.  Douville  a-t-il  osé  espérer  que  les  faits  qu'on 
va  lire  resteraient  dans  l'ombre?  Cela  est  aussi  incompréhensible 
que  l'énormité  des  erreurs  dont  son  voyage  est  parsemé. 

J'étais  à  Buenos-Ayres  en  1826  et  1827,  à  l'époque  où  la  rade 
de  cette  ville  était  bloquée  par  une  escadre  brésilienne  qui  èmpê- 
cJiait  toute  communication  par  mer.  Vers  le  milieu  de  décem- 
bre 1826,  on  aperçut  tout  à  coup,  un  matin  ,  un  bâtiment  de 
guerre  ennemi  se  dirigeant  sur  la  ville  avec  pavillon  parlemen- 
taire. Le  bruit  se  répandit  aussitôt  que  ce  navire  était  porteur  de 
propositions  de  paix  ;  mais  le  lendemain  les  journaux  annoncèrent 

'  Foreigi  quarterly  Keview,  n'J  ly..  August  18  2.  Pages  i()3--oG. 


252  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  le  parlementaire  de  la  veille  n'était  venu  que  pour  mettre 
à  terre  M.  Douville,  naturaliste  envoyé  par  le  gouvernement  fran- 
çais ,  pour  explorer  l'Amérique  du  sud.  M.  Douville  fut  accueilli 
par  ses  compatriotes  avec  les  égards  que  méritait  la  mission  dont 
ils  le  croyaient  chargé ,  et  peu  de  jours  après  son  arrivée  ,  M.  Ra- 
monLarrea,  l'un  des  principaux  négocians  de  la  ville,  pour  lequel 
il  avait  une  lettre  d'introduction ,  donna  en  son  honneur  un  grand 
dîner  de  vingt  couverts  auquel  je  fus  invité.  Je  fus  placé  à  côté 
de  M.  Douville.  Pendant  toute  la  durée  du  repas,  il  garda  un  si- 
lence modeste ,  chose  assez  rare  parmi  les  voyageurs ,  et  ne  fit 
que  des  réponses  évasives  et  polies  aux  questions  que  lui  adres- 
saient les  convives. 

Plusieurs  Français  recherchèrent  la  connaissance  de  M.  Dou- 
ville ,  et  reçurent  de  lui  quelques  détails  vagues  sur  ses  précé- 
dens  voyages.  C'était  une  chose  merveilleuse  que  le  nombre  et 
l'étendue  des  pays  que  ce  voyageur  avait  déjà  parcourus  ;  l'Europe 
presque  tout  entière,  le  cap  de  Bonne  -  Espérance ,  l'Inde,  la 
Perse ,  l'Amérique  du  sud  ,  avaient  été  tour  à  tour  le  théâtre  de 
ses  explorations.  Il  avait  même  pénétré,  par  terre,  depuis  le  fleuve 
des  Amazones  jusque  dans  le  sud  des  Pampas  de  Buenos-Ayres , 
où  il  avait  vécu  parmi  les  Indiens  farouches  qui  les  habitent  ;  mais 
par  une  circonstance  particulière ,  il  n'avait  pas  visité  Buenos- 
Ayres  même  ,  malgré  la  faible  distance  qui  l'en  séparait  dans  le 
cours  de  cet  immense  voyage.  Personne  dans  le  pays  n'en  avait 
jamais  ouï  parler,  quoique  M.  Douville  l'indiquât  comme  ayant 
eu  lieu  à  une  époque  assez  récente.  Un  soir  qu'il  en  causait  chez 
M.  Roberge,  pharmacien,  où  se  réunissait  d'habitude  l'élite  des 
Français  établis  à  Buenos-Ayres ,  on  le  pria  de  vouloir  bien  indi-^ 
quer  sur  une  feuille  de  papier  les  principaux  points  de  la  Répu- 
blique Argentine ,  par  lesquels  il  avait  dû  nécessairement  passer. 
Il  essaya  de  le  faire ,  mais  malheureusement  il  plaça  à  l'ouest  ce 
qui  devait  être  à  l'est ,  au  nord  ce  qui  était  au  sud ,  et  ainsi  du 
reste.  Ces  erreurs  parurent  singulières  chez  un  naturaliste  et  un 
géographe.  Moi-même,  quelque  temps  auparavant,  j'avais  reçu 
la  visite  de  M.  Douville ,  qui  me  fut  présenté  par  M.  Dutilleul ,. 
ancien  payeur  de  l'armée  d'Espagne,  fixé  depuis  peu  à  Buenos- 
Ayres.  Nous  parlâmes  naturellement  de  ses  voyages,  et  j'appris 


REVUE    DE    VOYAGES.  200 

tle  lui  qu'il  avait  repassé  sur  les  traces  de  M.  de  Huuiboldt,  de  l'Oré- 
noque  dans  le  fleuve  des  Amazones.  Sa  mémoire  le  servait  mal  ;  les 
noms  d'Aturès,  de  Maypurcs,  de  Cassiquiare,  etc.,  familiers  à  qui- 
conque a  lu  le  voyage  de  M.  de  Humboldt,  paraissaient  lui  être  in- 
connus, et  je  fus  plusieurs  fois  obligé,  dans  le  cours  de  la  conver- 
sation ,  de  mettre  fin  à  son  hésitation  en  les  prononçant  moi-même. 

Bientôt  des  Français,  arrivés  par  terre  de  Montevideo,  don- 
nèrent de  nouveaux  renseignemens  sur  M.  Douville.  On  apprit 
par  eux  qu'il  y  était  arrivé  vers  le  milieu  du  mois  d'octobre ,  sur 
le  brick  le  Jules,  capitaine  Decombes ,  parti  du  Havre  le  7  août 
1826.  Sa  conduite,  pendant  la  traversée  ,  avait  été  loin  d'être 
louable  :  il  se  plaignait  sans  cesse  de  la  mesquinerie  avec  laquelle 
on  traitait  un  homme  comme  lui ,  accoutumé  à  passer  sur  des  bâ- 
timens  de  guerre  ,  et  reprochait  surtout  au  capitaine  d'avoir  laissé 
engager  dans  la  cale  du  navire ,  avec  les  marchandises  de  la  car- 
gaison ,  une  caisse  contenant  ses  instrumeus  ,  ce  qui  l'empêchait , 
disait-il ,  de  faire  des  observations  astronomiques.  A  l'arrivée  à 
Montevideo ,  les  effets  des  passagers  furent  visités  à  la  douane , 
suivant  la  coutume  ;  la  précieuse  caisse  fut  ouverte ,  et  présenta  , 
pour  tout  instrument ,  un  cabaret  de  porcelaine  en  assez  mauvais 
état,  et  quelques  autres  objets  de  même  nature.  M.  Douville  des- 
cendit à  la  Fonda  de  las  Cualro  Naciones  (Hôtel  des  Quatre  Na- 
tions) ,  tenue  par  un  Français  nommé  M.  Himonnet.  Ce  dernier, 
bon  homme  au  fond,  quoique  assez  peu  traitable  ,  crut  s'aperce- 
voir un  jour  que  son  hôte  se  préparait  à  sortir  un  peu  trop  brus- 
quement de  chez  lui ,  et  poussa  l'impolitesse  jusqu'à  le  tenir  en 
charte-privée  ;  cependant  M.  Cavaillon  ,  vice-consul  de  France  à 
Montevideo,  parvint  à  le  tirer  de  son  erreur.  C'est  à  la  suite  de 
cette  affaire  que  notre  voyageur  s'adressa ,  au  nom  des  sciences , 
à  l'amiral  brésilien,  Pinto  Guedez,  pour  être  conduit,  sur  un  bâti- 
ment de  guerre  ,  à  Buenos- Ayres,  faveur  que  lui  accorda  l'amiral. 

Il  est  inutile  de  dire  l'effet  que  produisirent  ces  renseignemens 
sur  l'opinion  publique  à  Buenos-Ayres.  M.  Douville  avait  d'a- 
bord fait  semblant  de  s'occuper  de  quelques  recheiches  scien- 
tifiques', qu'il  abandonna  bientôt  pour  se  livrer  à  une  industrie 

.'  flntre  autres  découvertes  intéressantes,  M.  Douville  crut,  un  jour,  avoir 


254  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

plus  profitable.  Il  loua  un  petit  magasin,  rue  de  la  Cathédrale, 
n"  12g ,  qu'il  quitta  peu  après  pour  un  autre  situé  rue  de  la  Piedad, 
n°9i,  et,  sous  la  raison  de  commerce  Domùlle  et  Laboissière,  se 
mit  à  vendre  des  livres  ,  du  papier,  de  la  parfumerie  ,  des  pétards 
et  autres  articles  de  même  espèce.  Le  nom  de  Laboissière  était 
celui  d'une  femme  d'une  tournure  tant  soit  peu  commune,  et  d'un 
âge  approchant  de  la  maturité ,  qui  accompagnait  M.  Douville  : 
c'était  elle  qui  tenait  ordinairement  le  magasin,  son  associé  s'oc- 
cupant  plus  spécialement  des  affaires  du  dehors  et  des  travaux 
relatifs  à  une  petite  presse  lithographique  qu'il  avait  établie. 

Ici,  je  me  vois  obhgé  d'abandoimer  un  instant  M.  Douville  pour 
me  livrer  à  une  digression  sur  un  événement  qui  se  passa  pendant 
son  séjour  à  Buenos-Ayres.  Dans  la  première  semaine  du  mois 
de  juin  1827,  un  personnage  fut  arrêté  et  mis  en  prison  ,  sous  l'ac- 
cusation d'avoir  contrefait  les  billets  de  la  Banque  nationale  d'un 
réal  et  de  deux  réaux.  M.  Ramon  Lai'rea  ayant  envoyé  chez  le 
personnage  en  question  toucher  le  montant  d'une  lettre  de  change, 
le  commis  chargé  de  ce  recouvrement  reçut  une  masse  de  ces  bil- 
lets, qui  étaient  évidemment  faux;  et  sur  la  plainte  de  ce  négociant, 
la  police  fit  son  devoir.  L'accusé  jeta  les  hauts  cris  dans  sa  prison, 
et  publia,  dans  VEcho  Français  ',  une  lettre  dans  laquelle  il  se 
plaignait  de  son  arrestation  et  de  la  manière  horrible  dont  on  le 
traitait  dans  son  cachot  :  on  lui  refusait,  disait-il,  les  objets  de 
première  nécessité ,  et  jusqu'à  de  l'eau  tiède  pour  se  faire  la  barbe; 
il  était  obligé,  pour  s'en  procurer,  d'en  faire  chauffer  dans  une 
bouteille  qu'il  mettait  entre  ses  cuisses ,  dans  son  lit;  en  outre  ,  le 
soleil  l'incommodait  de  ses  rayons  à  certaines  heures  du  jour  , 
et  sa  vue  ,  affaiblie  par  les  suites  d'une  observation  d'éclipsé  de 
soleil  qu'il  avait  faite  autrefois  en  Sicile  ,  ne  pouvait  en  supporter 
l'éclat,  etc. 

trouvé  de  la  pierre  à  chaux  ,  substance  qui  luanque  complètement  dans  les 
environs  de  Buenos-A.yres ,  où  on  la  remplace  par  des  coquilles ,  qui  sont 
abondantes  dans  plusieurs  endroits.  L'échantillon  de  ce  prétendu  calcaire, 
qu'il  porta  en  triomphe  à  M.  Ramon  Larrea ,  chez  lequel  je  l'ai  vu,  n'était 
autre  chose  qu'un  morceau  d'argile  durcie  ,  qui  abonde  dans  le  pa\s ,  ou 
elle  est  désignée  sous  le  nom  de  tosca  ,  tuf. 

'  Journal  français  qui  paraissait,  à  cette  époque,  à  Buenos-Ayres. 


REVUE    DE    AOYAGES.  255 

Ces  plaintes  firent  naître  une  polémique  assez  animée  entre  les 
journaux  :  la  Gaceta  Mercanlil,  feuille  de  l'opposition ,  publia  à 
ce  sujet  deux  articles  virulens  contre  le  gouvernement ,  auxquels 
répondit  la  Cronica  polilica y  literaria  ',  journal  semi-officiel,  et 
par  conséquent  champion  du  pouvoir.  Je  traduis  le  passage  sui- 
vant de  sa  réponse  :  «  Le  crime  dont  on  accuse  M.  ***  attaque 
les  prérogatives  du  gouvernement  et  les  intérêts  de  la  société. 
En  tout  temps,  la  falsification  des  billets  de  Banque  a  excité  la 
sévérité  de  la  justice.  Nous  espérons  que  M.  *'*'*^  prouvera  son 
innocence.  Mais  n'y  a-t-il  pas  quelque  exagération  dans  le  tableau 
épouvantable  qu'il  a  offert  au  public?  devons-nous  ajouter  foi  à 
toutes  les  accusations  qu'il  dirige  contre  le  chef  de  la  police  ?  En 
lisant  les  deux  articles  de  la  Gaceta  Mercantil,  nous  nous  sommes 
dit  :  Quel  intérêt  peut-on  avoir  à  imposer  des  privations  à  un 
homme  à  qui  on  laisse  la  liberté  de  s'en  plaindre  ?  refusera-t-on 
une  tasse  de  thé  à  celui  qui  peut  communiquer  à  un  journaliste 
les  souffrances  qu'il  éprouve?  etc.  » 

Le  2'j  août  1827,  je  quittai  Buenos-Ayres  pour  me  rendre  au 
Brésil.  Peu  de  jours  après  mon  arrivée  à  Rio-Janeiro  ,  le  20  sep- 
tembre ,  je  partis  pour  l'intérieur,  et  ne  reparus  à  Rio  que  dans 
les  premiers  jours  du  mois  de  mars  de  l'année  suivante.  J'y  re- 
trouvai M.  Douville,  qui  se  livrait  à  la  même  industrie  qu'à  Buenos- 
Ayres  ,  et  avait  élevé  un  magasin  que  tenait  madame  Laboissière, 
habillée  en  homme ,  ce  qui  scandalisait  fort  les  Brésiliens  tout 
en  les  attirant  chez  lui.  A  partir  de  ce  moment,  je  perds  de  vue 
personnellement  M.  Douville,  et  ne  voulant  rien  aftiimer  que 
ce  dont  j'ai  été  témoin  moi-même,  je  tairai  certains  détails  qui 
sont  parvenus  récemment  à  ma  connaissance. 

Quelques  années  s'écoulèrent.  Je  ne  pensais  plus  à  M.  Douville, 
lorsqu'à  mon  retour  à  Paris  ,  dans  les  premiers  jours  du  mois  de 
juin  dernier,  après  une  longue  absence  dans  les  colonies,  le  pre- 
mier ouvrage  qui  me  tomba  entre  les  mains  fut  le  Voyage  au 
Congo.  Le  nom  de  l'auteur  retentissait  dans  les  journaux ,  qui 
s'empressaient  à  l'envi  de  donner  des  extraits  du  livre  ;  la  So- 
ciété de  Géographie ,  après  lui  avoir  décerné  son  prix  et  une 

Cronica  politica  y  literaria  r?  ■  fhienos-^dyrcs,    19  de  jiinio  de   1S27V 


256  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

médaille,  l'avait  choisi  pour  son  secrétaire;  plusieurs  audiences 
en  haut  lieu  lui  avaient  été  accordées  ;  enfin  ,  c'était  un  concert 
de  louanges  qu'aucune  critique  n'osait  troubler.  Ce  nom  de  Dou- 
ville  me  frappa  :  était-ce  l'homme  que  j'avais  connu  cinq  ans  au- 
paravant à  Buenos^Ayres  et  au  Brésil  ?  Je  fis  part  de  mes  soupçons 
à  plusieurs  personnes  bien  connues  qui  avaient  vu  M.  Douville,  et 
le  leur  dépeignis  sans  avoir  encore  vérifié  l'identité.  Le  portrait 
que  je  fis  de  sa  personne  se  trouva  juste,  et  ce  fut  une  question 
décidée  pour  moi.  Cependant  j'hésitais  encore  à  donner  suite  à 
cette  affaire ,  lorsque  le  Constitutionnel  du  i6  septembre  dernier 
publia  sur  M.  Douville  un  article  biographique  rempli  de  détails 
si  extraordinaires ,  pour  ne  rien  dire  de  plus  ,  que ,  pour  faire 
cesser  une  mystification  parvenue  à  un  tel  degré  d'impudeur 
d'une  part ,  et  de  crédulité  de  l'autre  ,  je  résolus  d'élever  la  voix. 
Je  vis  M.  Douville  ,  et ,  au  premier  coup  d'œil ,  il  me  fut  im- 
possible de  le  méconnaître  :  les  années  ne  l'ont  pas  changé  ;  le 
soleil  de  l'Afrique  n'a  pas  ajouté  une  teinte  de  plus  à  ce  front 
pâle,  et  lorsque  je  lui  appris  que  j'étais  à  Rio-Janeiro  à  la  même 
époque  que  lui ,  ses  yeux  se  troublèrent  comme  s'il  eût  vu  le 
glaive  de  l'opinion  publique  suspendu  sur  sa  tête.  Si  mon  témoi- 
gnage ne  suffit  pas  pour  constater  cette  identité  ,  il  existe  actuel- 
lement à  Paris  plusieurs  personnes  qui  ont  connu  M.  Douville  à 
Buenos-Ayres;  je  m'engage  à  les  produire. 

Que  dirai-je  maintenant  du  voyage  au  Congo?  Déjà  le  Foreign 
quarleiif  Rei'iew  a  prouvé  que  les  dates  mentionnées  dans  le  cours 
de  l'ouvrage  sont  inconcdiables  entre  elles.  Nous  allons  voir  que  la 
première  de  toutes ,  celle  de  l'arrivée  de  l'auteur  au  Congo,  n'est 
pas  moins  fausse. 

«  A  peine  reposé  des  fatigues  de  mes  précédens  voyages  dans 
diverses  parties  du  monde,  je  quittai  Paris  le  i<^''  août  1826,  et 
je  m'embarquai  au  Havre  le  6  du  même  mois,  dans  l'intention 
d'aller  visiter  la  presqu'île  orientale  de  l'Inde,  et  ensuite  de 
pénétrer  en  Chine,  si  c'était  possible.  "  Vol.  i ,  pag.    i. 

Je  ne  presserai  pas  M.  Douville  sur  ses  précédens  voyages ,  et 
je  reconnais  que  la  date  de  son  départ  du  Havre  est  exacte  ;  seu- 
lement il  aurait  pu  indiquer  le  nom  du  navire  et  du  capitaine 
comme  je  l'ai  fait  :  cela  ne  nuit  jamais  dans  ces  sortes  de  matières. 


REVUE    DE    VOYAGES.  2.5'J 

«  Arrivé  à  Montevideo  où  j'espérais  trouver  un  navire  partant 
pour  l'Inde,  des  circonstances  me  firent  renoncer  à  ce  projet.  Je 
pris  passage  sur  un  navire  destiné  pour  Rio-Janeiro  ,  où  je  débar- 
quai au  commencement  de  1827.  »  Vol.  I,  pag.  2. 

Je  passe  encore  sur  l'étrange  idée  d'un  liomme  qui ,  voulant 
s'embarquer  pour  l'Inde  ,  s'en  va  chcrclier  un  bâtiment  à  Mon- 
tevideo, tandis  que  nos  ports  et  ceux  de  l'Angleterre  en  offrent 
sans  cesse  pour  cette  destination.  Les  circonstances  du  séjour  de 
M.  Douville  à  Montevideo  sont  également  connues.  Quant  à  son 
départ  pour  Rio-Janeiro,  et  le  séjour  qu'il  y  fait  jusqu'au  i5  oc- 
tobre 1827,  jour  de  son  embarquement  povu-  Benguela  (  vol.  1  , 
pag.  ^),  je  suis  en  mesure  de  prouver  qu'il  a  passé  tout  le  temps 
en  question  à  Buenos-Ayres.  J'ai  sous  les  yeux  des  journaux  de 
cette  ville  contenant  des  annonces  commerciales  de  Douville  et 
Laboissière^  depuis  le  mois  de  mars  jusqu'au  milieu  de  juin.  Que 
si  M.  Douville  prétend  qu'il  n'y  a  pas  identité  entre  lui  et  l'as- 
socié de  M""^  Laboissière ,  j'ai  déjà  offert  de  la  prouver  par  des 
témoins.  Je  le  prierai  ensuite  d'expliquer  par  quelle  singulière 
rencontre  il  se  fait  que  ce  nom  de  Laboissière  se  trouve  mentionné 
dans  l'épitaplie  qu'il  inscrit  sur  le  tombeau  de  son  épouse,  morte, 
dit-il,  le  10  juillet  1828,  à  Megna  Candouri ,  et  qui  est  ainsi 
conçue  :  Dounlle  à  son  épouse ,  née  Anne-Athalie  Pilaut-Labois- 
sière.  Vol.  1 1 ,  pag.  44- 

Il  est  clair  également  que  M.  Douville  ne  pouvait  pas>  être  au 
Congo  en  mars  1828,  puisque  je  l'ai  vu  à  cette  époque  à  Rio- 
Janeiro,  fait  que  j'affirme  une  seconde  fois.  Ainsi  que  je  l'ai  dit, 
il  y  tenait  un  magasin,  et  l'on  peut  voir  dans  les  journaux  brési- 
liens du  temps  des  annonces  commerciales  de  lui.  Je  n'ai  pu  me 
procurer  de  ces  journaux  à  Paris ,  vu  leur  extrême  rareté  et  leur 
date  ancienne  ,  mais  je  me  souviens  parfaitement  de  ce  fait ,  et  je 
prie  les  personnes  qui  auraient  de  ces  papiers  à  leur  disposition , 
de  vouloir  bien  le  vérifier.  Je  leur  recommande  surtout  le  Diario 
Fluminense. 

Criblé  de  fausses  dates  comme  il  l'est ,  que  devient  l'ouvrage 
tout  entier ,  et  n'est-il  pas  permis  de  penser  qu'il  a  été  inventé  à 
plaisir  et  maladroitement  d'un  bout  à  l'autre  ?  Dans  ce  cas ,  une 
seule  difficulté  subsisterait.  Si  M.  Douville  n'a  pas  été  au  Congo, 


258  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'où  proviennent  les  renseignemens  qu'il  donne  sm-  le  pays,  et  les 
cartes  qui  accompagnent  son  voyage?  Ici,  je  l'avoue,  je  suis  ré- 
duit à  de  simples  conjectures,  mais  qui  ont  à  mes  yeux  tout  le 
poids  de  la  réalité.  Il  existe  à  Rio-Janeiro  un  grand  nombre  de 
personnes  qui  ont  été  au  Congo ,  et  une  foule  de  documens  sur 
les  possessions  portugaises  en  Afrique,  qui  y  ont  été  apportés 
en  partie  de  Lisbonne ,  lorsque  le  roi  Jean  VI  quitta  le  Portugal 
pour  aller  s'établir  au  Brésil.  Ces  documens  sont  déposés  dans  les 
archives  publiques ,  et  je  conviens  qu'il  est  presque  impossible 
d'en  pi'endre  copie;  mais  pour  les  ouvrages  appartenant  à  des 
particuliers,  la  même  impossibilité  ne  subsiste  plus.  Or,  M.  Dou- 
ville  n'a-t— il  pas  pu ,  par  un  moyen  quelconque ,  se  procurer  un 
manuscrit  accompagné  de  cartes ,  manuscrit  qu'il  aura  arrangé  à 
sa  manière,  et  si  j'accorde  qu'il  a  été  réellement  au  Congo ,  sans 
toutefois  s'avancer  dans  l'intérieur  des  terres  ,  ne  lui  a-t-il  pas  été 
plus  facile  encore  qu'au  Brésil  de  se  procurer  des  renseignemens 
écrits  ou  de  vive  voix  de  la  bouche  des  traitans  portugais? 

Cette  dernière  conjecture  me  paraît  la  plus  probable ,  car  je 
crois  distinguer  çà  et  là  ,  à  traveis  les  fictions  de  l'ouvrage ,  quel- 
ques traits  qui  indiquent  un  homme  qui  a  été  sur  les  lieux.  J'ac- 
corderai donc  à  M.  Douville  qu'il  a  mis  réellement  les  pieds  en 
Afrique,  mais  rien  de  plus.  Il  suffit,  en  effet,  de  la  lecture  du 
voyage  pour  reconnaître  que  l'auteur  décrit  presque  partout  des 
pays  qu'il  n'a  pas  vus ,  et  raconte  des  événemens  qui  ne  se  sont 
jamais  passés.  D'abord ,  qu'est-ce  que  ces  caravanes ,  ou  plutôt 
ces  armées  à  sa  solde ,  et  à  l'aide  desquelles  il  taille  en  pièces 
des  armées  ennemies  ,  brûle  des  villages ,  fait  leurs  chefs  pri- 
sonniers,  et  cent  autres  prouesses  du  même  genre?  Je  lui  ferai 
observer  qu'à  l'époque  où  il  prétend  avoir  entrepris  son  expédi- 
tion ,  il  n'avait  pas  à  sa  disposition ,  je  ne  dis  pas  les  i5o,ooo  fr. 
qu'il  assure  y  avoir  dépensés ,  mais  même  la  cinquantième  partie 
de    cette   somme   '.   Ensuite   on   peut  remarquer    dans  quelle 

'  M.  Douville  dit  i5o,ooo  francs  ;  mais  si  on  calcule  les  dépenses  qu'il  a 
du  faire  d'après  sa  manière  de  voyager,  on  trouvera,  avec  le  Foreiga 
Quarterly  Reuiew ,  qu'elles  ont  dû  s'élever  à  près  de  4oo,ooo  francs. 
C'est  une  des  moindres  contradictions  de  l'ouvrage. 


REVUE    DE    VOYAGES.  ?.5g 

t'iiorine  disproportion  se  trouvent  dans  l'ouvrage  les  événemens 
qui  prêtent  à  la  fiction  ,  et  les  observations  scientifiques  que 
l'auteur  annonce  faire  sans  cesse,  et  qu'on  ne  trouve  que  de 
loin  en  loin.  Disputes  avec  les  nègres,  vols  de  tafia,  conversa- 
tions entre  les  chefs,  mœurs,  usages,  combats,  tout  cela  se  trouve 
décrit  avec  une  prolixité  fatigante.  Le  reste,  au  contraire,  qui 
était  pourtant  le  principal,  est  d'une  aridité  et  d'une  maigreur 
telles ,  qu'on  le  renfermerait  aisément  dans  un  petit  nombre  de 
pages,  et  j'ose  affirmer  que  nulle  part  on  ne  trouverait  dans  un 
même  espace  un  pareil  amas  d'inepties  et  d'absurdités.  On  voit 
évidemment  un  homme  qui  voudrait  bien  parler  le  langage  des 
sciences,  mais  qui,  en  connaissant  à  peine  les  premiers  mots  ,  les 
balbutie  avec  hésitation  ,  et  tourne  sans  cesse  dans  un  cercle  étroit 
d'expressions  pareilles  dont  il  ne  connaît  pas  la  valeur.  Il  suffit, 
pour  se  convaincre  de  la  profonde  ignorance  de  l'auteur ,  d'exa- 
miner ses  travaux  dans  toutes  les  branches  des  sciences  naturelles. 
Je  dis  toutes ,  car  M.  Douville  n'a  pas  une  prétention  moindre  que 
d'être  ,  comme  M.  de  Humboldt,  un  homme  universel. 

Voyons  d'abord  en  astronomie.  Le  Foreign  qiiarlerly  Rei>leiu  a 
prouvé  que  les  observations  astronomiques  que  prétend  avoir  faites 
M.  Douville,  étaient  impossibles  au  moment  où  il  les  indique ,  vu 
l'état  du  ciel;  que,  par  exemple,  la  lune  était  couchée  depuis  quatre 
heures ,  à  l'instant  où  notre  voyageur  dit  l'observer.  Le  passage 
suivant  n'est  pas  moins  curieux  : 

«  Le  temps  était  beau  ;  aucun  nuage  ne  dérobait  la  vue  des 
étoiles  qui  jetaient  un  éclat  très-vifj  je  remarquai  alors ,  pour  la  pre- 
mière fois ,  combien  elles  sont  brillantes  dans  ces  régions  équi- 
noxiales,  et  je  passai  quelque  temps  à  les  observer  avec  mon 
télescope.  »  Vol.  i ,  page  i3i. 

Quepenser  d'un  astronome  qui  ne  s'aperçoit  qu'après  delongues 
années  passées  à  voyager  dans  toutes  les  parties  du  globe  ,  de  l'éclat 
particulier  que  jettent  les  étoiles  sous  les  tropiques?  Quant  au  téles- 
cope, c'est  la  première  et  la  dernière  fois ,  à  ma  connaissance,  qu'il 
en  est  fait  mention  dans  le  cours  de  l'ouvrage. 

En  géographie  physique,  la  science  ne  doit  pas  de  moins  rares 
découvertes  à  l'auteur.  Il  fait,  par  exemple,  remonter  des  mon- 
tagnes à  certaines  rivières,  partir  d'un  point  commun  plusieurs 


260  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

autres  dont  chacune  coule  dans  une  direction  opposée ,  et  parle  du 
cours  paisible  de  fleuves  qui  ont  sept  toises  de  pente  par  lieue ,  etc. 

Mais  c'est  certainement  en  chimie  que  M.  Douville  peut  se  flat- 
ter d'avoir  fait  une  découverte  qui  surpasse  toutes  les  autres  ;  écou- 
tons-le parler  lui-même  : 

«  Mes  observations  m'ont  fait  connaître  que  l'air  atmosphé- 
rique, près  de  Loanda,  consiste  en  quatre  cinquièmes  d'azote  et  un 
cinquième  d'oxigène.  Au  contraire,  dans  la  campagne  éloignée  de 
celte  ville ,  où  les  arbres  très- hauts  sont  nombreux ,  l'air  atmos- 
phérique se  compose  de  trois  cinquièmes  huit  douzièmes  d'azote, 
et  d'un  cinquième  quatre  douzièmes  d'oxigène  ;  ce  qui  confirme 
la  remarque  que  les  arbres  sont  nécessaires  à  la  formation  du  gaz 
oxipène ,  et  que  les  terrains  où  ils  manquent  sont  plus  propres  à 
la  formation  de  l'azote. 

u  Dans  les  forêts  épaisses  que  j'ai  traversées,  où,  sous  les  grands 
arbres ,  les  terres  sont  partout  couvertes  de  broussailles ,  où  les 
feuilles  tombent  et  pourrissent ,  où  le  feuillage  touffu  des  grands 
végétaux  empêche  le  renouvellement  continuel  de  l'air,  et  où 
vivent  une  infinité  d'insectes,  de  reptiles  et  d'animaux  divers,  j'ai 
trouvé  l'air  atmosphérique  composé  d'un  cinquième  sept  dou- 
zièmes d'oxigène ,  et  de  trois  cinquièmes  cinq  douzièmes  d'azote. 
Ces  animaux  me  parurent  consommer,  pour  leur  existence,  une 
plus  grande  portion  d'azote  ,  d'où  il  résultait  que  l'oxigène  était 
en  quantité  plus  considérable.  Un  nuage  de  vapeurs  plane 
continuellement  au-dessus  de  ces  forêts  :  il  doit  être  occasionné 
par  la  putréfaction  des  feuilles  tombées ,  et  des  reptiles  morts.  » 
Vol.  I ,  page  5o. 

On  conviendra  que  Vauquelin  ou  Davy  n'auraient  jamais  trouvé 
celle-là.  L'honneur  tout  entier  en  appartient  à  M.  Douville. 

Si  nous  passons  ensuiie  à  la  zoologie,  nous  verrons  que  M.  Dou- 
ville dissèque  des  animaux  et  les  étudie  avec  toute  l'attention  dont 
il  est  capal)le  :  mais  les  descriptions  qu'il  en  donne  de  temps  en 
temps  sont  d'une  nature  telle  que  celles  des  anciens  voyageurs 
peuvent  passer  pour  des  chefs-d'œuvre  auprès  des  siennes.  Dans 
ces  occasions,  les  termes  scientifiques  l'abandonnent  complète- 
ment ,  et  il  laisse  son  lecteur  dans  une  obscurité  désespérante  sur 
le  genre ,  la  famille  ou  la  tribu  à  laquelle  appartient  l'animal  dont 


REVUE    DE    VOYAGES.  26 1 

il  parle.  On  lui  doit  aussi  quelques  observations  nouvelles  dans 
cette  partie.  Ainsi,  par  exemple,  sur  les  bords  du  lac  Qui- 
lunda,  il  tue  un  hippopotame  en  lui  fracassant  le  crâne  d'une 
balle  (  vol.  i  ,  page  85  )  ;  chose  qui ,  bien  certainement ,  n'est  ja- 
mais arrivée  qu'à  lui. 

Voici  maintenant  un  échantillon  de  description  : 

«  Je  rencontrai ,  tout  près  de  la  Régence ,  un  lac  qui  peut  avoir 
une  lieue  de  circonférence —  Les  bords  sont  couverts  d'une  foule 
d'oiseaux  qui  vont  saisir  au  fond  un  petit  animal  amphibie.  Cet 
animal  est  bipède ,  se  nourrit  de  très^petits  poissons ,  et  se  meut 
avec  une  vitesse  prodigievise.  » 

Dans  une  note  ,  l'auteur  complète  la  description  de  cet  animal 
amphibie ,  en  commençant  par  donner  ses  dimensions ,  ayant  ouï 
dire  probablement  que  tel  était  quelquefois  l'usage  parmi  les  na- 
turalistes : 

«  Il  est  d'un  vert  clair ,  il  court  très -vite ,  il  est  ovipare  :  cepen- 
dant j'ai  pris  une  femelle  avec  sept  petits  dans  le  corps ,  qui 
prirent  la  fuite  avec  beaucoup  de  célérité  au  moment  où  avec 
un  instrument  tranchant  j'ouvris  le  ventre  de  la  mère.  Cet 
animal  n'est  certainement  point  un  quadrupède  estropié.  »  Vol.  I  , 
pages  66  et  ô'j. 

J'en  suis  parfaitement  convaincu,  ainsi  que  M.  Douville  ,  et  je 
suis  au  moins  aussi  embarrassé  que  lui  pour  savoir  à  quelle  famille 
rapporter  un  animal  aussi  extraordinaire.  Toutes  ses  descriptions 
zoologiques  sont  à  peu  près  dans  ce  genre. 

Le  livre  tombe  des  mains  lorsqu'on  songe  qu'un  homme  a  osé 
imprimer  de  pareilles  choses  de  nos  jours  ,  et  les  présenter  à  l'ap- 
probation de  corps  savans.  Je  fatiguerais  la  patience  du  lecteur  en 
continuant  de  citer  les  passages  de  la  même  nature  que  ceux  qui 
précèdent;  c'est  donc  assez.  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  qu'aucun 
motif  d'intérêt  personnel  ne  m'a  engagé  à  révéler  les  faits  qu'on 
vient  de  lire  :  jamais  M.  Douville  ne  m'a  donné  personnellement 
le  plus  léger  sujet  de  plainte;  mais  pour  l'honneur  de  la  France, 
pour  l'honneur  d'un  corps  savant  qui  finirait  par  devenir  un  objet 
de  risée  ,  si  son  erreur  se  prolongeait  davantage  ,  il  faut  que  cette 
mystification  inouie  ait  un  terme;  elle  n'a  déjà  duré  que  trop  long- 
temps ,  et  n'est-ce  pas  même  une  chose  déplorable  qu'elle  ait  pu 

TOME    VIII.  j3 


•«(la  RKVUE     DES     DEUX    MONDES. 

avoir  lieu  ?  Que  M.  Douville  réponde  à  l'accusation  que  je  viens  de 
porter  contre  lui  ;  mais  qu'il  réponde  sur  le  même  ton  que  j'ai  em- 
ployé à  son  égard ,  sans  emportement ,  sans  divagations ,  par  des 
dates  et  des  faits  précis.  Je  suis  en  état  de  soutenir  le  combat ,  et 
s'il  interroge  ses  souvenirs,  il  verra  que  je  n'ai  pas  épuisé  la  ma- 
tière. S'il  m'en  croit  donc,  il  se  dépouillera  discrètement  du  rôle 
qu'il  a  usurpé  ,  en  gardant  un  prudent  silence  ' . 

L'auteur  des  Fraginenls  of  Voyages  and  Travels  est  depuis  long- 
temps connu  en  France  de  tous  ceux  pour  qui  ime  relation  de 
voyages  faite  avec  talent  est  un  des  livres  les  plus  intéressans  qui 
puissent  charmer  leurs  loisirs.  M.  Basil  Hall  a  commencé  sa  réputa- 

'  Cet  article  devait  paraître  dans  la  livraison  du  i5  octobre  dernier; 
mais  ùes  circonstances  indépendantes  de  la  volonté  du  directeur  delà /Je.  ue 
et  de  la  mienne  en  ont  retardé  la  publication  jusqu'à  ce  jour.  Dans  cet 
intervalle  ,  M.  Douville  a  fait  paraître  une  mince  brochure  de  quelques 
pages,  intitulée  Ma  Défense,  etc.;  et  il  en  a  adressé  à  la  /îei^ue  deux 
exemplaires,  accompagnés  d'une  lettre,  pour  l'inviter  à  la  reproduire,  di- 
sant que  l'iionn  :iir  national  exigeait  cette  publicité. 

J'ai  lu  avec  attention  la  Défense  de  M.  Douville,  et  je  ne  perdrai  pas  mon 
temps  à  la  discuter.  Ses  réponses  ne  sont  pas  des  réponses,  mais  bien  une 
suite  de  cercles  vicieux  ,  de  pétitions  de  principes,  d'assertions  qu'il  donne 
comme  des  preuves,  et  qui,  elles-mêmes,  auraient  besoin  de  preuves. 
D'ailleurs  ,  la  question  a  changé  de  face.  Ce  n'est  plus  son  ouvrage ,  mais 
Lien  ?a  moralité,  et ,  par  suite,  la  confiance  que  méritent  ses  récits ,  qu'il 
faut  que  M.  Douville  défende.  Qu'il  prouve  que  dans  le  cours  de  l'an- 
née 1827  il  était  à  Rio-Janeiro  et  non  à  Buenos-Ayres ,  et  en  mars  1828  au 
Congo  et  non  au  Brésil;  que  ses  preuves  soient  aussi  positives  que  les 
miennes  ;  qu'il  oppose  des  dates  aux  dates,  des  faits  aux  faits,  des  journaux 
aux  journaux  ,  des  témoins  aux  témoins;  et  quand  il  aura  fait  tout  cela  ,  il 
n'y  aura  pas  une  erreur  de  moins  dans  son  ouvrage. 

Je  n'ajouterai  plus  i^u'un  seul  mot  sur  la  proposition  qie  fait  M.  Douville 
au  gouvernement  de  se  charger  d'entreprendre  un  second  voj'iigc  en  Afri- 
que. Il  y  a  deux  moyens  de  se  tirer  d'un  mauvais  pas  dans  lequel  on  s'est 
imprudemment  engagé,  l'un,  el  c'est  le  plus  vulgaire,  consiste  à  reculer, 
en  sauvant ,  tant  bien  que  mal  ,  les  apparences  ;  l'autre  à  redoubler  d'au- 
dace et  marcher  en  avant ,  en  bravant  les  blessures  qu'on  a  reçues  dans  le 
combat.  Je  laisse  au  public  à  décider  si  ce  dernier  parti  est  le  meilleur,  et 
si  M.  Douville  a  eu  raison  de  le  prendre. 


REVUE    DE    VOYAGES.  203 

tlon  parmi  nous  par  son  voyage  sur  les  côtes  du  Chili  et  du  Pérou; 
celui  à  Loo-Clioo,  quoique  un  peu  moins  populaire,  n'est  pas 
moins  digne  d'intérêt,  et  le  dernier  qu'il  vient  de  publier  sur  les 
Etats-Unis  mériterait  aussi  bien  que  les  pre'cédens  les  honneurs  de 
la  traduction.  Il  acquerrait  même   un  nouvel  intérêt  par  le  livre 
que  mistriss  Trollope  vient  de  publier  sur  le  même  sujet.  L'auteur 
pense  comme  cette  spirituelle  dame  sur  beaucoup  de  points ,  mais 
il  n'est  pas  tout-à-fait  du  même  avis  qu'elle  sur  beaucoup  d'au- 
tres qui  concernent  plus  particulièrement  les  mœurs  américaines  ; 
il  est  de  ces  choses  délicates  et  exquises  pour  lesquelles,  nous  au- 
tres hommes,  nous  n'avons  pas  grâce  d'état.  Ces  deux  ouvrages 
peuvent  être  considérés  comme  le  complément  l'un  de  l'autre  .  et 
doivent  être  lus  de  tous  ceux  qui  veulent  connaître  les  mœurs  de 
l'Union. 

Les  fragmens  de  voyages  dont  nous  avons  à  parler  ne  sont  pas 
d'un  ordre  aussi  élevé  que  les  autres  productions  de  l'auteur.  Ainsi 
qu'il  nous  l'apprend  lui-même ,  ils  sont  adressés  aux  jeunes  gens 
qui  se  destinent  à  la  carrière  aventureuse  de  la  mer  ;  et  certes  ,  ils 
ne  pouvaient  avoir  un  meilleur  guide  que  lui  pour  leur  montrer  à 
la  fois  les  charmes  et  les  privations  de  la  vie  du  marin.  M.  Hall 
n'emprunte  ses  exemples  qu'à  lui-même,  et  se  met  en  scène  depuis 
son  début,  comme  midshipman ,  jusqu'au  moment  où  de  longs 
services  lui  ont  valu  le  grade  dont  il  est  revêtu  aujourd'hui,  et 
expose  avec  une  égale  candeur  les  fautes  et  les  actions  honorables 
de  sa  carrière.  Il  possède  en  outre  mie  inépuisable  provision  de 
conseils  pleins  de  sens  et  de  raison  ,  faits  non  pour  les  circonstances 
extraordinaires  de  la  vie,  mais  pour  ces  situations  communes  ,  tri- 
viales, où  la  plupart  des  hommes  s'embourbent  tous  les  jours  de 
leur  existence.  Il  les  développe  avec  une  abondance  ,  une  lucidité  , 
une  rectitude  de  jugement  qui  ne  l'abandonne  jamais,  et  quel- 
quefois avec  une  certaine  profondeur.  Ces  qualités  solides  n'ex- 
cluent pas  chez  lui  celles  plus  brillantes  de  l'imagination  :  on  voit, 
à  chaque  instant ,  percer  dans  ses  récits  l'enthousiasme  de  sa  pro- 
fession ,   son  amour  fdial  pour  le  vieux  vaisseau  qui  lui  a  servi 
pendant  de  longues  années  de  toit  paternel ,  et  au  milieu  de  tout 
cela  ,  des  souvenirs  du  ciel  de  l'Inde,  des  mers  équatoriales ,  qui 
le  poursuivent ,  comme  tant  d'autres,  dans  le  fond  de  sa  retraite , 


^.64  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

et  lui  échapjieiït ,  pour  ainsi  dire ,  à  son  insu.  Il  n'y  a  guère , 
néanmoins ,  que  ceux  à  qui  toutes  les  parties  d'un  navire  et  de 
ses  manœuvres  sont  familières .  qui  puissent  lire  cet  ouvrage 
d'un  bout  à  l'autre.  Tout  ce  qui  a  rapport  à  ce  sujet  serait  ou 
inintelligible ,  ou  sans  intérêt  pour  le  lecteur  qui  n'a  jamais 
navigué  ,  ou  qui  ne  connaît  de  la  mer  que  quelques  lieues  près  de 
ses  rivages.  Biais ,  à  côté  de  cela  ,  il  se  trouve  des  chapitres  entiers 
faits  pour  plaire  à  toutes  les  classes  de  lecteurs.  L'auteur  y  raconte 
quelques-unes  de  ses  aventures ,  ou  dépeint  les  usages  des  pays 
qu'il  a  visités  ;  et  l'on  sent  que  la  matière  ne  peut  mancjuer  à  un 
homme  que  vingt-cinc|  ans  d'une  vie  errante  ont  conduit  tour  à  tour 
sur  tous  les  points  du  globe.  Plusieurs  de  ces  récits  ont  été  mis  à 
profit  par  nos  feuillespériodiques,  aussitôtl'apparition  de  l'ouvrage, 
et  sont  probablement  connus  de  nos  lecteurs;  aussi  éprouvons-nous 
quelque  endDarras  à  choisir  parmi  ce  qui  reste  à  glaner  quelque 
passage  qui  puisse  donner  une  idée  de  la  manière  de  l'auteur. 
Celui  qui  suit  nous  paraît  remplir  ce  but  :  la  scène  se  passe  à  Vigo 
et  à  la  Corogne  ,  à  l'époque  où  Napoléon  en  personne  comman- 
dait ses  armées  en  Espagne ,  et  où  Madrid ,  tremblante  devant  son 
génie,  lui  ouvrait  ses  portes  après  deux  jours  de  résistance. 
M.  Hall  faisait  alors  partie  d'une  division  de  bâtimens  anglais 
chargée  de  prêter  aide  aux  Dons ,  comme  il  les  appelle,  suivant 
le  sobriquet  en  usage  parmi  nos  voisins. 

«  On  reçut,  un  jour  ,  la  nouvelle  à  la  Corogne  que  le  général 
espagnol  Blake  avait  livré  une  bataille  générale  à  un  nombre  très- 
supérieur  de  troupes  françaises ,  dans  laquelle  il  avait  mis  l'en- 
nemi en  déroute  complète  et  fait  quatre  mille  prisonniers ,  qui 
tous,  assurait-on,  étaient  en  route  pour  se  rendre  sur  la  côte.  En 
conséquence  de  ces  nouvelles,  nouvelles  en  effet!  tout  fut  joie  et 
bonheur  dans  la  ville  ;  et  le  soir  à  l'opéra ,  on  donna  une  pièce 
intitulée  :  Le  plus  beau  Jour  de  l'Espagne ,  spectacle  patriotique 
appioprié  à  la  circonstance ,  et  dans  lequel  figurait  l'étrange 
réunion  des  personnages  suivans»  D'abord  ,  au  lever  du  rideau  , 
parut  notre  bien-aimé  monarque  Georges  III,  assez  bien  repré- 
senté par  un  acteur  d'une  corpulence  peu  commune  ,  et  donnant 
la  main  à  Ferdinand  VII.  Ces  deux  souverains  étaient,  comme 
on  peut  le  croire,  sur  un  pied  amical  ensemble,  se  faisant  des 


REVUE    DE    VOYAGES.  205 

offres  mutuelles  de  service ,  et  fulminant  des  menaces  de  ven- 
f[eance  contre  les  Français  ,  d'une  manière  (out-à-fait  théâtrale. 
Le  premier  acte  roulait  presque  entièrement  sur  la  nécessite  d'ar- 
mer la  population  des  campaj^nes,  équiper  convenablement  les 
troupes  réj^ulières  ,  et  tirer  des  secours  d'Angleterre. 

«  Le  groupe  qui  parut  ensuite,  se  composait  d'un  antre  couple  de 
hautes  parties  contractantes,  pareillement  fort  bien  ensemble.  On 
devinera  sans  doute  que  l'une  d'elles  était  Bonaparte;  mais  qui 
eût  imaginé  ,  si  ce  n'est  un  singulier  peuple  comme  les  Espagnols, 
de  le  mettre  sur  la  scène  ,  traits  pour  traits,  avec  le  vieux  Satan 
lui-même?  Ces  dignes  personnages  s'avancèrent  sur  le  théâtre  , 
qui  représentait,  comme  de  raison,  les  rég  ons  infernales  ,  avec 
l'accompagnement  obligé  de  flammes  et  de  soufre.  La  discussion 
entre  eux  ,  sur  le  meilleur  moyen  de  réduire  la  Péninsule  en  escla- 
A'age ,  occupa  tout  le  second  acte. 

«  Au  troisième  ,  les  choses  avaient  changé  de  face  ,  car  Ferdi- 
nand et  Georges  III  avaient  eu  le  dessus  sur  les  deux  confédérés, 
et  le  diable  ayant  pris  leur  parti,  livrait  tous  les  secrets  de  Napo- 
léon ,  et  le  laissait  dans  le  bourbier.  Par  manière  de  justice  distri- 
butive,  le  pauvre  Napoléon  était  confié  à  la  garde  de  son  ex-as- 
socié, qui ,  après  l'avoir  fouléaux  pieds,  haranguait  son  prisonnier 
ainsi  que  l'audience,  en  récapitulant  tous  les  méfaits  de  la  poli- 
tique passée  du  monarque  abattu  ,  afin  ,  disait-il  avec  un  sourire 
vraiment  satanique,  de  rafraîchir  sa  mémoire  impériale. 

«  Le  lendemain  même  de  cet  édifiant  et  patriotique  spectacle  , 
arriva  un  courrier  qui  apprit  que  Blake  ,  au  lieu  d'être  vainqueur, 
avait  été  complètement  taillé  en  pièces ,  après  s'être  battu  pen- 
dant o«ze/o?;ri- ,  contre  soixante-dix  mille  Français!  Les  Espa- 
gnols ,  comme  on  voit,  ne  sont  jamais  à  court  d'hyperboles.  Le 
messager  déclara  eiï  outre  qu'il  avait  compté  lui-même  six  mille 
Espagnols  morts  sur  le  champ  de  bataille  ,  tous  rangés  en  ordre , 
donnant  parla  à  entendre  que  ces  patriotes  avaient  été'  assez  intré- 
pides pour  mourir  dans  leurs  rangs,  au  lieu  de  rompre  leurs  files.» 

«  Des  rapports  arrivèrent  de  toutes  parts  à  Vigo ,  contenant 
l'heureuse  nouvelle  d'une  longue  suite  de  succès  patriotiques.  Les 
Français ,   disaient  ces    papiers ,   avaient  attaqué  Madrid ,  mais 


206  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avaient  complètement  échoué.  C'était  une  affaire  claire;  personne 
n'en  doutait,  et  sans  prendre  de  plus  amples  informations,  toute 
la  population  se  livra  à  la  joie.  La  vérité  cependant  était  que  ,  le 
4  décembre,  Madrid,  quoique  pourvue  d'une  forte  garnison  et 
de  tout  ce  qui  était  nécessaire  pour  une  longue  résistance ,  avait 
tranquillement  cédé  à  Napoléon  en  personne. 

«  Comment  les  liabitans  de  la  Péninsule  trouvaient-ils  moyen 
de  changer  la  nouvelle  d'une  défaite  honteuse  en  celle  d'une  bril- 
lante victoire?  Eux  seuls  le  savent.  Mais  je  défie  quiconque  ne 
connaît  pas  de  longue  date  leur  habileté  dans  cette  alcliimie  po- 
litique ,  de  résister  à  l'espèce  d'évidence  avec  laquelle  ils  savent 
dénaturer  leurs  levers  et  les  présenter  à  leur  avantage.  Cela  n'a 
lieu ,  toutefois  ,  qu'à  distance  ;  car  quand  le  théâtre  des  événemens 
est  proche  ,  ils  suivent  une  autre  pratique.  De  quelque  manière 
que  cela  se  fût  fait ,  il  est  certain  que  le  24  décembre,  nous  nous 
réjouissions  à  Vigo  des  beaux  faits  d'armes  de  Madrid.  Des  lettres 
écrites  de  la  capitale  elle-mêi  le  décrivaient  la  manière  dont  les 
liabitans  s'étaient  défendus  contre  les  ennemis.  Avant  que  les 
Français  entrassent  en  ville,  le  jour  de  l'attaque,  les  habitans, 
disaient  ces  lettres,  avaient  jeté  par  la  fenêtre  tout  ce  que  conte- 
naient leurs  maisons ,  sofas,  pianos,  tableaux,  chaudrons,  gui- 
tares ,  en  un  mot,  tous  les  objets,  sans  exception ,  qui  leur  appar- 
tenaient. Au  moyen  de  cette  pluie  de  meubles  et  d'ustensiles,  les 
rues,  qu'on  dit  très-étroites,  avaient  été  barricadées  si  complè- 
tement ,  que  le  grand  Napoléon  et  ses  légions  jusque-là  invincibles 
avaient  été  subitement  mis  à  quia  par  cet  ingénieux  stratagème. 
Les  portes  des  maisons  étant  fermées  à  double  tour,  comme  de  rai- 
son, les  audacieux  assaillans  avaient  perdu  la  tête  dans  cet  océan 
de  pots  et  de  casseroUes  ,  sans  savoir  comment  s'ouvrir  un  passage 
au  milieu  de  ces  montagnes  de  lits  et  de  cartons  qui  s'offraient  à 
eux  de  toutes  parts.  La  masse  entière  de  la  population  ,  ajoutait- 
on  ,  depuis  le  premier  jusqu'au  dernier ,  s'occupait,  pendant  ce 
temps,  à  défendre  la  ville.  Les  femmes  et  les  enfans  s'étaient  éga- 
lement distingués,  les  femmes  surtout,  qui  étaient  représentées  , 
dans  plusieurs  lettres  que  je  vis,  comme  ayant  combattu  avec  un 
courage  et  une  fureur  sans  égale. 

"  Non-seulement  cette  histoire  tout  entière  était  fausse  ,  mais  il 


REVUE    DE    VOYAGES.  26'" 

t 

n'y  avait  pas  même  l'ombre  d'une  ombre  de  quelque  événement 
qui  pût  lui  servir  de  base.  Les  résultats  de  cette  étonnante  affaire 
étaient  détaillés  dans  les  lettres  en  question ,  avec  toutes  leurs  cir- 
constances :  dix-huit  niilk-  Français  avaient  élé  tués  dans  la  grande 
place,  où  ils  avaient  pénétré  en  escaladant  les  montagnes  de 
chaises  et  de  tables  empilées  dans  les  rues.  Les  premiers  rapports 
évaluaient  la  perte  des  Français,  dans  cet  endroit,  à  trente-deux 
mille  hommes;  non,  trente  en  nombre  rond,  mais  trente-deux. 
Les  plus  récens  réduisaient  néanmoins  les  morts  à  dix-huit  mille , 
quantité  plus  raisonnable.  » 

M.  Hall  rapporte  ,  dans  un  autre  endroit,  un  fait  assez  curieux, 
qu'il  raconte  avec  une  rare  modestie  ,  ayant  peur ,  dit-il ,  de  ne 
pas  être  cru  de  ses  lecteurs  :  il  s'agit  d'un  saut  de  vingt  pieds  de 
haut ,  qu'il  vit  exécuter  à  une  baleine  dans  la  rade  de  Saint-Geor- 
ges, aux  Bermudes.  Ce  fait,  quoique  rare,  n'a  rien  de  bien  ex- 
traordinaire ,  et  nous  avons  été  nous-même  témoin  d'une  cir- 
constance analogue  et  encore  plus  intéressante.  Etant,  au  mois 
d'octubre  iSiS,  sur  les  côtes  du  Brésil,  près  de  Bahia ,  par  un 
temps  et  une  mer  superbes,  deux  baleines  vinrent  se  livrer  sous 
nos  yeux  ,  pendant  près  d'une  heure,  à  des  jeux  c|ui  étaient  proba- 
blement des  préludes  amoureux.  Gfs  deux  monstres  se  dressaient 
à  chaque  instant  sur  leurs  queues,  de  manière  à  découvrir  leur 
corps  en  entier ,  puis  se  laissaient  retomber  avec  un  bruit  pareil 
à  celui  du  canon.  Ils  se  poursuivaient,  se  frottaient  l'un  contre 
l'autre,  et  nous  les  vhnes  à  plusieurs  reprises  bondir  à  une  hau- 
teur qui  égalait  au  moins  celle  mentionnée  par  M.  Hall.  Insensi- 
blement ils  s'éloignèrent ,  et  nous  les  perdîmes  de  vue. 

L'ouvrage  du  capitaine  Hall  pourrait  être  très-utile  à  la  classe 
de  jeunes  gens  qui ,  parmi  nous ,  se  destinent  à  la  même  carrière 
que  ceux  pour  lesquels  il  a  été  composé  ;  ils  y  trouveraient  d'excel- 
lens  conseils  pour  leur  conduite  future,  connue  officiers,  car  si  le 
régime  de  la  marine  anglaise  diffère  quelque  peu  du  nôtre,  les  offi- 
ciers des  deux  nations  n'en  ont  pas  moins  des  devoirs  parfaite- 
ment analogues  à  remplir.  Ces  six  petits  volumes  deviendraient 
également  les  compagnons  du  passager ,  et  contribueraient  à 
lui  faire  oublier  la  longue  monotonie  de  la  plupart  des  traversée? 
sur  mer.  Théodore  Lacobdairi-.. 


ORIGINE 


DE 


L'ÉPOPÉE  CHEVALERESQUE 

DU  MOYEN  AGE. 

HHJJVJÈME  IiEÇON.  — lY"^  article  '. 


EXTRAITS  ET  ANALYSES 


mm  ^(^m^mê  iPia(D^iâîî(gi\ia.s 


M.  Fauriel  a  donné,  dans  la  suite  de  son  cours,  les  analyses  des  prin- 
cipaux romans  dont  il  a  été  question  dans  les  leçons  précédentes.  Le 
défaut  d'espace  empêche  de  les  insérer  toutes ,  on  devait  se  borner  à 
une  pour  chaque  genre ,  et  l'on  a  choisi  pour  le  cycle  carlovingien 
Gérard  de  Rousillon ,  pour  le  cycle  de  la  Table  ronde ,  G  eoffroi  et 
Brunissande ,  enfin  un  monument  exclusivement  provençal ,  la  Chro- 
nique des  Albigeois.  On  les  fait  précéder  par  une  leçon  qui  concerne 
la  littérature  provençale  antérieure  aux  troubadours ,  et  qui  contient 
des  indications  sur  les  premières  origines  de  la  poésie  épique  chez  les 
Provençaux.  Il  a  paru  convenable  de  l'intercaler  ici ,  en  supprimant 
quelques  pages  de  préambules,  qui  se  rapportent  à  d'autres  parties  du 
sujet  général. 


'  f^ojez  les  livraisons  du    i'"'   et  i5  septembre,  celle  du  i5  octobre. 


ROMANS    PROVENÇAUX.  269 

C'étaient  les  guerres  des  clirétiens  avec  les  Arabes 

«l'Espagne,  sur  la  frontière  des  Pyrénées,  qui  devaient  fournir 
à  l'épopée  du  moyen  âge  ses  sujets  les  plus  populaires.  Je  ne  crois 
donc  pas  inutile  de  donner  ici  un  aperçvi  sommaire  de  l'histoire 
de  ces  guerres. 

l^es  Arabes  ,  déjà  maîtres  de  l'Espagne  ,  entrèrent  pour  la  pre- 
mière fois  hostilement  dans  la  Septimanie,  en  71 5.  En  10 19,  ils 
tentèrent  de  reprendre  Narbonne  ;  c'est  leur  dernière  irruption 
connue  en-deça  des  Pyrénées.  Entre  ces  deux  expéditions  ,  il  y  a 
un  intervalle  de  trois  cents  ans ,  durant  lequel  les  conquérans  mu- 
sulmans de  la  Péninsule  espagnole  et  les  populations  de  la  Gaule 
furent  presque  sans  relâche  en  guerre  ouverte  les  uns  contre  les 
autres.  Cette  longue  lutte  présente  quatre  périodes  distinctes. 

De  7  i5  à  782  ,  année  de  la  bataille  de  Poitiers ,  ce  furent  les 
peuples  du  Midi,  et  particulièrement  les  Aquitains,  alors  indé- 
pendans  de  la  monarchie  franke ,  qui ,  sous  le  commandement  de 
leur  brave  duc  Eudes,  eurent  à  guerroyer  contre  l'islamisme  :  ils 
remportèrent  sur  les  Arabes  plusieurs  grandes  victoires ,  et  les  re- 
poussèrent maintes  fois  de  l'Aquitaine,  jusqu'à  ce  qu'en  732, 
Abderrahman  (le  fameux  Abdérame  des  chroniques),  ayant  battu 
le  duc  Eudes ,  sous  les  murs  de  Bordeaux ,  se  répandit ,  comme 
un  torrent,  dans  tout  le  midi  de  la  Gaule. 

De  cette  époque  à  778,  ce  sont  les  Franks  qui ,  sous  le  com- 
mandement de  Charles  Martel,  de  Pépin  et  de  Charlemagne , 
soutiennent  la  guerre  contre  les  Musulmans.  Dans  cette  seconde 
période  de  la  lutte ,  Charles  Martel  chasse  les  Arabes  de  la  Pro- 
vence ;  Pépin  leur  enlève  la  Septimanie  ,  qu'ils  avaient  conquise 
sur  les  Goths  ;  et  Charlemagne  fait  sa  fameuse  expédition  dans  la 
vallée  de  l'Ebre.  Mais ,  battu  à  Sarragosse ,  il  se  retire ,  et  perd 
la  fleur  de  son  armée  à  Roncevaux. 

En  778,  Charlemagne  persistant,  malgré  sa  défaite,  dans  ses 
plans  relativement  à  l'Espagne  ,  crée  un  royaume  d'Aquitaine  , 
plus  vaste  que  n'avait  été  précédemment  le  duché  indépendant  de 
ce  nom.  Les  Gallo-Romains  méridionaux  et  les  Aquitains  repren- 
nent alors ,  sous  des  chefs  de  race  franke ,  la  tâche  de  repousser 
les  musulmans.  Ce  sont  eux  qui  conquièrent  les  premiers,   sur 


2^0  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

les  Arabes ,  quelques   cantons  et  quelques  villes  de  l'Espagne 
orientale ,  et  y  forment  de  nouveaux  établissemens  chrétiens. 

Enfin  ,  lorsque  les  provinces  du  midi  se  détaclient  de  la  mo- 
narcLie  carlovingienne,  les  chefs  et  les  peuples  de  ces  provinces 
continuent  à  guerroyer  contre  les  Arabes,  mais  plutôt  par  zèle  de 
religion  et  par  un  commencement  d'impulsion  chevaleresc[ue,  cjue 
pour  la  nécessité  de  la  défense.  On  ne  craignait  dès-lors  plus 
guère  ces  Maures ,  ces  Sarrasins  ,  d'abord  si  terribles  ;  la  dynastie 
des  Ommiades  touchait  à  sa  fin ,  et  l'Espagne  était  sur  le  point 
de  retomber  dans  l'anaichie  dont  l'avaient  tirée  les  chefs  de  cette 
glorieuse  dynastie. 

On  voit ,  par  ce  résumé ,  qu'à  l'exception  de  la  courte  péi'iode 
où  Charles  Martel  et  Pépin  firent  la  guerre  aux  Arabes  ,  en  per- 
sonne et  à  la  tète  des  Franks ,  cette  guerre  fut  toujours  soutenue 
par  les  Gallo-Romains  méridionaux.  Auxiliaires  naturels  des  Es- 
pagnols de  la  Galice  et  des  Asturies  ,  les  Aquitains ,  les  Septiina- 
niens,  les  Provençaux  partagèrent  avec  eux  la  gloire  et  le  devoir 
de  résister  aux  efforts  que  fit  successivement  l'islamisme ,  d'a- 
bord pour  pénétrer  au  cœur  de  l'Europe ,  puis  pour  se  maintenir 
en  Espagne. 

Rien  ne  manquait  à  cette  lutte  de  ce  qui  pouvait  développer  et 
ennoblir  l'instinct  poétique ,  déjà  alors  éveillé  dans  le  midi  de  la 
Gaule  ;  tout  s'y  combinait  pour  en  relever  l'importance  :  l'en- 
thousiasme de  la  religion  et  celui  de  la  bravoure  ,  les  brusques 
alternatives  de  victoires  et  de  revers ,  les  incidens  de  guerre  im- 
prévus ou  singuliers,  aisément  pris  pour  des  miracles ,  dans  des 
temps  de  foi,  d'ignorance  et  de  simplicité.  Il  n'y  avait  pas  jusqu'à 
l'antique  renommée  des  pays,  des  montagnes,  des  cilés,  théâtres 
habituels  de  cette  guerre,  qui  ne  contribuât  à  y  répandre  une 
sorte  d'intérêt  et  d'éclat  poétiques. 

Aussi  braves  que  les  chrétiens ,  les  Arabes  étaient  beaucoup 
plus  civilisés  ;  et  ce  fut  incontestablement  d'eux  que  vinrent , 
dans  le  cours  de  la  guerre ,  les  premiers  exemples  d'héroïsme  , 
d'humanité  ,  de  générosité  pour  les  adversaires  ,  en  un  mot ,  de 
quelque  chose  de  chevaleresque ,  bien  avant  que  la  chevalerie 
eût  un  nom  et  des  formules  consacrées. 


ROMANS    PROVENÇAUX.  2^1 

De  telles  guerres  étaient  de  la  poésie  toute  faite  ,  dont  l'ex- 
pression la  plus  simple  et  la  plus  grossière  devait  atteindre  et 
garder  quelque  chose.  Qu'il  y  aiteu  de  très-bonne  heure ,  dans 
le  midi,  des  pièces  de  vers  composées  sur  ces  guerres,  et  dans  la 
vue  d'en  l'etracer  les  principaux  incidens ,  ce  n'est  pas  une  chose 
dont  on  puisse  douter.  Mais  nous  n'avons  point  ces  pièces  ,  nous 
n'en  avons  pas  même  d'échantillon  ,  et  Ton  est  embai'rassé  à  s'en 
faire  une  idée. 

A  en  juger  par  analogie  avec  ce  que  l'on  sait  de  l'origine  et  des 
développemens  de  la  poésie  épique  en  d'autres  temps  et  en 
d'autres  pays ,  les  pièces  de  vers  dont  il  s'agit  ne  pouvaient  être 
que  des  chants  populaires,  ayant  chacun  pour  sujet ,  non  une 
suite  complexe  d'événemens ,  mais  un  seul  événement  isolé ,  et 
destinés  tous  à  être  chantés  dans  les  rues  et  sur  les  places ,  à  des 
foules  d'auditeurs  rassemblés  au  hasard. 

Ce  sont  ces  chants  qui ,  conservés  par  tradition ,  et  successi- 
vement accrus  de  nouveaux  accessoires  de  moins  en  moins  histo- 
riques et  de  plus  en  plus  merveilleux ,  devinrent  peu  à  peu  les 
épopées  carlovingiennes  du  xii"  siècle. 

Et  ce  n'est  pas  seulement  sur  des  raisons  de  vraisemblance 
générale  que  je  me  fonde  pour  attribuer  cette  origine  à  ces  épo- 
pées. Il  y  a,  à  l'appui  de  cette  opinion,  des  faits  particuliers  que 
j'ai  cités  en  leur  lieu,  et  qui,  peu  importans  par  eux-mêmes, 
n'en  sont  pas  moins  d'un  grand  intérêt ,  comme  se  rattachant  à 
un  fait  général  dans  l'histoire  de  la  poésie  épique.  J'ai  fait  voir, 
en  parlant  du  fameux  loman  de  Guillaume-au-court-Nez,  que, 
dans  l'état  où  nous  l'avons  ,  ce  roman  n'est  qu'une  dernière  am- 
plification faite  vers  la  fin  du  xixi^  siècle ,  d'un  seul  et  même 
sujet,  amplifié  successivement  plusieurs  fois,  et  qui,  dans  l'ori- 
gine, se  réduisit  à  un  petit  nombre  de  chants  populaires  com- 
posés dans  le  midi ,  sur  les  lieux  même  qui  furent  le  théâtre  de 
la  gloire  et  de  la  piété  du  héros. 

Il  n'est  personne  qui  n'ait  lu,  ou  n'ait  entendu  citer  la  fameuse 
chronique  dite  de  Turpin.  C'est  une  relation  latine  de  la  grande 
expédition  de  Charlemagne  dans  la  vallée  de  l'Ebre,  relation 
laussement  attribuée  à  Tur]iin  on  Tilpin,  archevêque  de  Reims, 


ans  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mort  en  l'an  800  ,  quatorze  ans  avant  Charlemagne.  Sa  composi- 
tion ne  remonte  pas  au-delà  de  la  fin  du  xie  siècle  ,  ou  des  com- 
niencemens  du  xii"  ;  l'auteur  en  est  inconnu  ;  il  y  a  seulement 
beaucoup  d'apparence  que  c'était  un  moine.  L'ouvrage  n'est  pas 
long  :  il  a  moins  de  80  petites  pages.  Il  serait  difficile  de  ramasser 
plus  d'énormes  faussetés  et  de  platitudes  qu'il  n'y  en  a  dans  ces 
80  pages.  Mais  elles  renferment  aussi  des  traits  curieux  pour 
l'histoire  de  l'épopée  du  moyen  âge. 

Elles  contiennent  d'abord  la  preuve  qu'avant  l'époque  où  elles 
furent  écrites ,  il  circulait  en  France  des  cLants  épiques  popu- 
laires, de  l'espèce  de  ceux  dont  je  viens  de  parler.  Le  chapitre  xn 
est  un  recensement  des  forces  avec  lesquelles  Charlemagne  des- 
cendit en  Espagne ,  et  des  différens  chefs  sous  lesquels  ces  forces 
marchèrent.  Parmi  ces  chefs  est  nommé  Hoel ,  comte  de  Nantes, 
à  propos  duquel  l'auteur  ajoute  :  «  Il  y  a  sur  ce  comte  une 
chanson  que  l'on  chante  encore  aujourd'hui ,  et  dans  laquelle  il 
est  dit  qu'il  fit  des  prodiges  sans  nombre.  »  Une  telle  circonstance 
est  de  sa  nature  trop  indifférente  ,  trop  insignifiante ,  pour  être 
vme  fiction  ou  un  mensonge.  D'ailleurs,  il  existe  à  propos  de  la 
même  légende  d'autres  preuves  du  même  fait. 

Jauffroi ,  moine  de  Saint-Martial ,  prieur  du  Yigeois ,  en  Li- 
mousin ,  qui  vivait  au  xii<^  siècle ,  nous  a  laissé  une  chronique 
extrêmement  intéressante  pour  l'histoire  de  son  pays  et  de  son 
temps,  et  même  en  général  pour  celle  du  moyen  âge.  Il  dési- 
rait lire  l'œuvre  du  prétendu  Turpin  ,  que  tout  le  monde  prenait 
alors  au  sérieux,  et  pour  de  l'histoire.  Il  en  fit  venir  d'Espagne  une 
copie  ,  qu'il  reçut  comme  un  vrai  trésor.  Voici  le  commencement 
d'une  lettre  qu'il  écrivit  à  ce  sujet  à  ses  confrères  du  monastère 
de  Saint-Martial  : 

«  Je  viens  de  recevoir  avec  reconnaissance  l'histoire  des  glo- 
rieux triomphes  de  l'invincible  roi  Charles  ,  et  des-  faits  glorieux 
du  grand  comte  Roland  en  Espagne.  Je  l'ai  corrigée  avec  le  plus 
grand  soin ,  et  je  l'ai  fait  copier,  par  la  considération  que  nous 
n'avons  su  jusqu'ici  de  ces  événemens  ,  que  ce  que  les  jongleurs 
en  ont  rapporté  dans  leurs  chansons.  » 

Ces  chants  de  jongleurs  que  le  prieur  du  Vigeois  trouvait  si 


ROMANS    PROVENÇAUX.  S^S 

incomplets,  comparativement  à  l'histoire  de  Turpin ,  cependant 
assez  courte ,  ne  pouvaient  être  que  des  cliants  du  genre  de  ceux 
dont  j'ai  i)arlc,  c'est-à-dire  plus  courts  encore  et  plus  sommaires 
que  la  fameuse  histoire  ,  probablement  aussi  faux ,  mais  parfois 
du  moins  plus  poétiques. 

Maintenant ,  j'irai  plus  loin ,  et  me  permettrai  une  conjecture 
qui ,  je  l'avoue  ,  me  paraît  spécieuse  et  motivée.  Je  ne  puis  m' em- 
pêcher de  regarder  la  prétendue  chronique  de  Turpin  comme  une 
sorte  d'interpolation  et  d'amplification  monacale ,  en  mauvais 
latin ,  de  quelques  chants  populaires  en  idiome  vulgaire  ,  sur  la 
descente  de  Charlemagne  en  Espagne.  Une  fois  entrés  dans  le 
corps  de  l'insipide  légende ,  la  plupart  de  ces  chants ,  les  mauvais 
et  les  médiocres  ,  ont  dvi  aisément  s'y  confondre  ,  et  il  serait  im- 
possible de  les  signaler  aujourd'hui  sur  un  fonds  avec  lequel  ils 
se  sont  trouvés,  pour  ainsi  dire ,  en  harmonie  par  leur  platitude 
et  leur  fausseté.  Mais  il  se  rencontre  çà  et  là,  dans  cette  chro- 
nique ,  des  tiaits  isolés ,  des  passages  qui ,  si  altérés  qu'on  les 
suppose ,  sont  encore  empreints  de  je  ne  sais  c|uel  caractère 
de  poésie  enthousiaste  et  sauvage,  par  lequel  ils  ressortent 
\dvement  de  la  paraphrase  monacale  qui  les  enveloppe  ou  les 
sépare. 

Tel  me  paraît ,  entre  autres ,  le  passage  où  sont  décrits  les  der- 
niers momens  et  la  mort  de  Roland.  J'essaierai  d'en  donner 
une  idée.  Il  faut  dire  d'abord,  pour  bien  établir  la  situation  du 
héi'os,  que  Charlemagne  a  repassé  les  Pyrénées,  et  se  trouve  déjà, 
avec  le  gros  de  l'armée,  dans  les  plaines  de  Gascogne.  Vingt  mille 
chrétiens,  restés  en  arrière ,  ont  été  exterminés  à  Roncevaux,  à 
l'exception  d'une  centaine  qui  se  sont  dispersés  et  cachés  dans  les 
bois  ;  Roland  les  rallie  au  son  de  son  fameux  cor  d'ivoire,  se  jette 
une  seconde  fois  parmi  les  Sarrasins ,  dont  il  tue  un  grand 
nombre,  et  entre  autres  le  roi  sarrasin  Marsile.  Mais,  dans  ce 
second  combat,  les  cent  chrétiens  qui  restaient  du  premier  car- 
nage ,  succombent,  à  l'exception  de  Roland  et  de  trois  ou  quatre 
autres,  qui  se  dispersent  de  nouveau  dans  les  bois.  Maintenant, 
je  vais  traduire  le  passage,  en  imitant,  autant  que  me  le  permettra 
le  besoin  d'ètie  clair,  le  vieux  style  de  la  chronique. 


2^4.  REVUE   DES    DEUX    MONDES. 

«  Charles  avait  déjà  passé  les  ports  avec  son  liost ,  et  ne  savait 
la  moindre  cliose  de  ce  qui  était  arrivé  derrière  lui.  Alors  Ro- 
land ,  hors  d'haleine  d'avoir  si  longuement  bataillé  ,  meurtri 
de  coups  de  pierre,  et  blessé  de  quatre  coups  de  lance,  se  retira 
à  l'écart ,  dolent  outre  mesure  de  la  mort  de  tant  de  chrétiens, 
et  de  tant  de  vaillans  hommes.  Il  gagna,  par  bois  et  par  sen- 
tiers, le  pied  de  la  montagne  de  Cezère.  Là  ,  il  descendit  de 
cheval ,  et  se  jeta  sous  un  arbre  ,  à  côté  d'un  gros  quartier  de 
rocher,  au  milieu  d'un  pré  de  belle  herbe,  au-dessus  du  val 
de  Roncevaux.  Il  avait  à  son  côté  Durendal ,  sa  bonne  épée , 
ouvrée  à  merveille ,  à  merveille  luisante  et  tranchante  ;  il  la 
tira  du  fourreau ,  et  la  regardant,  il  se  prit  à  pleurer,  et  à  dire  : 
O  ma  bonne,  ô  ma  belle  et  chère  épée  ,  en  quelles  mains  vas-tu 
tomber?  Qui  va  être  ton  maître?  Oh  !  bien  pourra-t-il  dire  avoir 
eu  bonne  aventure,  celui  qui  te  trouvera  !  Il  n'aura  que  faire  de 
craindre  ses  ennemis  en  bataille  :  la  moindre  des  blessures  que 
tu  fais  est  mortelle.  Ah  !  quel  dommage ,  si  tu  allais  aux  mains 
d'homme  non  vaillant!  Mais  quel  pire  malheur,  si  tu  tombais 
au  pouvoir  d'un  Sarrasin  I  »  —  Et  là-dessus  ,  la  peur  lui  vint 
que  Durendal  ne  fût  trouvée  par  quelque  infidèle,  et  il  voulut 
la  briser  avant  de  mourir.  Il  en  frappa  trois  coups  sur  le  rocher 
qui  était  à  côté  de  lui ,  et  le  rocher  fut  fçndu  en  deux  de  la 
cime  au  pied,  mais  l'épée  ne  fut  point  brisée.  » 
Si  ce  fragment  peut ,  comme  je  le  présume ,  être  tenu  pour  un 
reste  plus  ou  moins  altéré  ,  ou  tout  au  moins  pour  un  reflet  de 
quelque  ancien  chant  de  jongleur,  sur  les  guerres  entre  les  Arabes 
et  les  chrétiens  de  la  Gaule ,  il  prouve  quelque  chose  de  plus  que 
l'existence  de  pareils  chants  à  une  époque  très-reculée  ;  il  prouve 
qu'il  y  avait,  dans  les  guerres  dont  il  s'agit,  quelque  chose  de 
favorable  aux  inspirations  de  la  poésie. 

Je  pourrais  ,  je  crois,  en  fouillant  avec  soin  dans  cette  étrange 
chronique  de  Turpin,  y  trouver  encore  çà  et  là  quelques  traits 
isolés  d'une  poésie  populaire  antérieure.  Mais  ce  tâtonnement 
deviendrait  aisément  minutieux  et  arbitraire  ,  et  je  l'abandonne. 
J'aime  mieux  chercher,  dans  des  chroniques  plus  anciennes, 
plus  graves,  et  vraiment  historiques  dans  leur  ensemble,  des 


ROMANS    PROVENÇAUX.  9.'j!j 

jireuves  plus  certaines  et  plus  singulières   du   genre  d'influence 
que  j'attribue  aux  Arabes  d'Espagne  sur  l'épopée  du  moyen  âge. 

Les  Arabes  flrent ,  de  -791  à  796,  plusieurs  grandes  irruptions 
eu  Septimanie.  Les  populations  épouvantées  s'enfuirent  de  toutes 
parts  du  bas  pays  ,  avec  ce  qu'elles  purent  emporter  de  leurs 
biens,  et  se  retirèrent  dans  les  montagnes.  Unç  bande  de  ces  fu- 
gitifs traversa  plusieurs  embrancbemens  des  Cévennes ,  et  se 
porta  jusqu'au  fond  d'une  vallée  déserte,  nommée  Conques,  non 
loin  du  confluent  du  Lot  avec  le  torrent  de  Bordun.  A  la  tête  de 
cette  bande  se  trouvait  un  clief ,  nommé  Datus  ou  Dado,  qui,  en 
801  ou  802  ,  fonda  là  une  cliapelle  ,  destinée  à  devenir  quelques 
années  après  le  monastère  de  Conques,  l'un  des  plus  célèbres  de 
tout  le  midi ,  et  dont  j'aurai  tout  à  l'iieure  l'occasion  de  vous  re- 
parler. Jusqu'ici  tout  est  historique  ou  très-vraisemblable.  Mais 
voici  maintenant  les  motifs  par  lesquels  Datvis  est  supposé  avoir 
fondé  cette  chapelle,  et  ici  commencent,  selon  moi,  la  poésie  et  la 
fiction. 

Les  Sarrasins  ayant  fait  une  invasion  dans  le  Rouergue,  Datus 
prit  les  armes  avec  ses  compagnons  de  refuge ,  pour  aider  les 
chefs  du  pays  à  repousser  les  infidèles.  Mais  à  peine  fut-il  sorti 
de  Conques ,  qu'un  détachement  de  Sarrasins  y  pénétra  de  son 
côté  ,  et  y  enleva  tout ,  personnes  et  biens.  Cependant  l'armée 
dont  ils  faisaient  partie  finit  par  être  repoussée  du  Rouergue  ; 
les  chrétiens  qui  avaient  pris  les  armes  contre  elle  retournèrent 
dans  leurs  loyers,  et  ceux  de  Conques,  comme  les  autres.  Mais 
quelle  ne  fut  pas  la  douleur  de  Datus  et  de  ses  compagnons , 
lorsque,  revenus  à  leurs  demeures  ,  ils  trouvèrent  que  les  Sarra- 
sins n'y  avaient  rien  laissé  I  —  Ils  avaient  emmené  tous  les  habi- 
tans  prisonniers,  et  parmi  eux  la  vieille  mère  de  Datus,  sa  seule 
compagnie,  son  unique  consolation. 

Emporté  par  la  colère  et  le  désespoir,  Datus,  à  la  tête  de  ses 
compagnons  dépouillés  et  furieux  comme  lui ,  se  met  à  la  pour- 
suite des  ravisseurs  ;  il  en  suit  quelque  temps  la  trace  ,  mais  il  ne 
peut  les  joindre  en  pleine  campagne  :  il  les  trouve  letirés  déjà 
dans  un  château  fortifié  ,  où  ils  avaient  mis  leur  butin  en  sûreté. 
Il  essaie  de  prendre  la  place  ;  mais  la  place  est  forte  ,  elle  est  bien 


^n()  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

pardée,  et  les  assaillans,  en  trop  petit  nombre,  sont  bientôt  re- 
poussés. 

«  Leur  chef  Datus  s'était  fait  remarquer  parmi  eux  par  sa 
«  valeur,  par  l'éclat  de  son  armure  et  par  la  rare  beauté  de  son 
«  cheval,  richement  sellé  et  harnaché.  Un  Maure  qui,  du  haut 
«  d'une  tourelle ,  l'a  bien  regardé ,  lui  adresse  ainsi  la  parole  : 
«  Dis-moi ,  jeune  et  beau  chrétien,  qu'es-tu  venu  faire  ici  ?  Es-tu 
«  venu  chercher,  es-tu  venu  racheter  ta  mère  ?  Tu  le  peux  aisé- 
«  ment,  si  tu  veux  :  donne-moi  ton  beau  cheval,  sellé  et  harnaché 
«  comme  il  l'est ,  et  ta  mère  va  t'ètre  rendue  ,  avec  tout  le  butin 
«  que  nous  avons  fait  sur  toi.  Mais  si  tu  refuses,  tu  vas  voir  ta 
«  mère  égorgée  sous  tes  yeux.  » 

Datus  ne  crut  pas  la  proposition  ni  la  menace  sérieuses ,  ou 
peut-être  les  prit-il  pour  une  insulte.  Quoi  qu'il  en  soit ,  il  y  ré- 
pondit avec  démence  :  «  Fais  de  ma  mère  ce  que  tu  voudras , 
«  méchant  Maure  ;  je  ne  m'en  soucie  nullement.  Mais  ce  cheval 
«  qui  te  fait  envie ,  ce  bon  cheval  ne  sera  jamais  le  tien  :  tu  n'es 
«  pas  digne  de  lui  toucher  la  bride.» 

«  Là-dessus  ,  le  Maure  disparaît  et  reparaît  en  un  cUn  d'œil , 
u  amenant  sur  le  rempart  la  mère  de  Datus.  Là ,  le  furieux , 
«  après  avoir  coupé  les  deux  mammelles  à  la  vieille  fenmie  ,  lui 
«  abat  la  tête  qu'il  jette  à  Datus,  en  lui  criant  :  Eh  bien  donc! 
<i  garde  ton  beau  cheval,  et  reçois  ta  mère  sans  rançon  ;  la  voilà  !  -» 

„   A  cette  vue  et  à  ces  paroles,  Datus,  saisi  d'horreur,  va,  vient 

«  et  s'agite  par  la  campagne ,  tantôt  pleurant ,  tantôt  criant , 
«  comme  un  homme  hors  de  lui.  Il  passe  plusieurs  jours  dans 
«  cette  frénésie,  et  n'en  sort  que  pour  tomber  dans  le  plus 
«  sombre  abattement.  »  —  C'est  alors  qu'il  forme  la  résolution  de 
passer  le  reste  de  ses  jours  dans  la  solitude  et  la  pénitence  ,  et 
qu'il  fait  bâtir  l'ermitage  destiné  à  devenir  le  monastère  de 
Conques. 

Ce  récit  se  trouve  ,  avec  toutes  ces  circonstances  et  tous  ces 
détails  ,  dans  une  biographie  de  Louis-le-Débonnaire  ,  écrite  en 
vers  latins  par  un  moine  aquitain  ,  connu  sous  le  nom  d'Ennol- 
dus  Nigellus,  qui  vivait  au  ix<=  siècle.  C'est  un  ouvrage  très-cu- 
rieux ,  et  bien  qu'en  vers ,  purement  et  simplement  historique. 


ROMANS    PROVENÇAUX,  2nn 

ïl  ne  s'aj^il  pas  d'exaiuiner  ici  où  Erniolcliis  a  puisé  cet  épisode  , 
qu'il  n'a  point  inventé.  Mais,  d'où  qu'il  vienne  ,  un  tel  épisode 
n'est  certainement  qu'une  pure  fable. 

A  l'époque  où  l'événement  est  censé  se  passer,  les  Arabes  ne 
poussèrent  point  au-delà  de  Carcassone,  où  ils  ne  s'arrêtèrent  que 
pour  piller  et  dévaster  le  pays.  Ils  ne  s'avancèrent  point  cette  fois 
jusque  dans  les  montagnes  du  Rouergue,  où  ils  n'eurent,  en  au- 
cun temps  ,  d'établissement  ni  de  forteresse.  La  fiction  poétique 
ressort  de  tous  les  détails  de  l'aventure,  et  en  ressort  avec  vigueur 
et  originalité.  Une  telle  fiction  est  un  fait  de  plus  pour  prouver 
combien  les  imaginations  du  midi  avaient  été  frappées  des  inva- 
sions des  Arabes ,  combien  elles  étaient  disposées  à  rattacher  à 
l'existence  et  à  l'influence  de  ces  ennemis  redoutés  et  admirés , 
le  merveilleux  poétique  auquel  elles  aspiraient. 

Cette  aventure  de  Datus  n'excède  point  les  dimensions  d'un 
chant  populaire  des  plus  courts  ,  de  sorte  que  nous  n'avons  jus- 
qu'ici aperçu,  dans  la  période  que  nous  parcourons,  aucun  indice 
d'une  composition  épique  d'une  certaine  étendue ,  et  d'une  in- 
vention un  peu  complexe.  Mais  ,  à  la  fin  du  x«  siècle  ,  je  trouve 
des  traces  certaines  de  l'existence  d'un  ouvrage  auquel,  s'il  n'était 
point  en  vers ,  aurait  convenu  la  dénomination  de  roman  ,  dans 
son  sens  moderne,  et  même  très-moderne,  car  c'aurait  été  im 
roman  historique.  Mais,  roman  ou  poème  ,  la  composition  dont 
il  s'agit  roulait ,  en  grande  partie ,  sur  les  Arabes  d'Espagne ,  et 
ce  que  j'ai  à  en  dire  viendra  à  l'appui  de  tous  les  indices  que 
j 'ai  déjà  donnés  de  l'influence  littéraire  de  ces  derniers  sur  le 
midi  de  la  France. 

A  la  fin  du  x^  et  au  commencement  du  xi'"  siècle,  vivait  à  Angers 
un  prêtre  nommé  Bernard,  qui  était  à  la  tête  de  l'école  épiscopale 
de  cette  ville.  Ce  prêtre  avait  une  grande  dévotion  à  sainte  Foi , 
vierge  et  martyre  ,  particulièrement  honorée  dans  la  ville  d'Agen 
et  en  beaucoup  d'autres  lieux  du  midi.  Etant  allé  à  Charties , 
dans  les  premières  années  du  xi'^  siècle ,  il  y  passa  un  certain 
temps,  durant  lequel  il  visita  fréquemment  une  chapelle  située 
hors  des  murs  de  cette  ville  ,  chapelle  dédiée  à  sa  sainte  favorite. 
Là  ,  il  eut  l'occasion  d'entendre  beaucoup  parler  et  de  s'cntrete- 
TOME  VIII.  19 


2^8  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

nir  souvent  avec  Fulbert ,  évêque  de  cette  ville ,  des  miracles  que 
faisait  journellement  sainte  Foi  au  monastère  de  Conques ,  dont 
elle  était  la  patrone.  Ces  miracles  faisaient  alors  grand  bruit,  et 
passaient  tellement  la  mesure  des  autres  miracles  qui  se  faisaient 
çà  et  là  dans  le  pays  ,  que  Bernard  lui-même  hésitait  à  y  croire. 
Toutefois  ,  la  renommée  de  ces  miracles  se  maintenant ,  Bernard 
était  de  plus  en  plus  tourmenté  de  ses  doutes.  Il  résolut  de  les 
éclaircir,  et  de  se  rendre  sur  les  lieux  pour  s'assurer  par  lui-même 
de  ce  qu'il  pouvait  y  avoir  d'exagéré  ou  de  faux  dans  les  récits 
qui  l'avaient  frappé  ;  et  non  satisfait  de  cette  résolution  ,  il  s'en- 
gagea ,  par  un  vœu  solennel ,  à  faire  le  pèlerinage  de  Conques , 
dans  les  âpres  montagnes  du  Rouergue.  Ce  monastère  est  le  même 
que  celui  sur  la  fondation  duquel  je  viens  devons  donner  une  lé- 
gende poétique  ,  à  laquelle ,  comme  vous  allez  voir,  correspond 
assez  bien  ce  qui  suit. 

Après  avoir  écarté  divers  obstacles  qui  s'opposèrent  d'abord  à 
l'accomplissement  de  son  vœu ,  Bernard  partit,  à  sa  grande  satis- 
faction, et  arriva  sain  et  sauf  à  Conques.  Une  fois  là,  il  commença 
à  s'enquérir  des  miracles  de  sainte  Foi  ;  il  en  sut  bientôt  une  infi- 
nité de  plus  ou  moins  surprenans,  qui  lui  furent  sans  doute  bien 
attestés ,  car  il  ne  montre  plus  la  moindre  difficulté  à  les  croire. 
Il  écrivit ,  sur  les  lieux  mêmes ,  le  récit  de  vingt-deux  de  ces 
miracles,  récit  qu'il  dédie  à  Fulbert ,  évêque  de  Chartres  ,  on  ne 
sait  précisément  à  quelle  époque  ,  mais  avant  1026  ,  année  de  la 
mort  de  cet  évêque. 

Ces  vingt-deux  miracles  forment  autant  d'histoires  détachées  , 
la  plupart  insignifiantes  et  triviales  ,  et  telles  que  Bernard  pou- 
vait effectivement  en  avoir  entendu  beaucoup  à  Conques  et  par- 
tout. Il  donne  toutes  ces  histoires ,  comme  lui  ayant  été  contées 
par  les  personnes  mêmes  auxquelles  elles  étaient  arrivées,  ou  par 
des  témoins  sinon  oculaires  ,  du  moins  contemporains  ,  et  ayant 
été  à  portée  de  se  convaincre  de  la  vérité  des  faits  racontés.  — 
Enfin ,  à  l'exception  d'une  qu'il  affirme  avoir  écrite  sous  la  dictée 
du  héros  ,  et  sans  en  retrancher  la  moindre  chose ,  il  déclare  les 
avoir  toutes  fort  abrégées. 

Cette  histoire ,  la  seule  qu'il  donne  en  entier,  est  la  première 


ROMANS    PROVENÇAUX.  Q.'JC) 

(lu  recueil;  et  tout  insipide  qu'elle  soit,  je  suis  obligé  d'en  dire 
quelques  mots ,  parce  qu'elle  renferme  peut-être  la  clé  de  plu- 
sieurs autres,  et  de  celle  même  sur  laquelle  je  me  propose  d'at- 
tirer votre  attention. 

Bernard  signale  d'abord  dans  son  récit ,  comme  vivant  encore 
à  l'époque  où  il  écrit ,  un  prêtre  de  Rhodez  ou  du  voisinage , 
nommé  Géraud.  Ce  Géraud  avait  dans  sa  maison  ,  comme  inten- 
dant ou  homme  d'affaires ,  un  jeune  homme  nommé  Wibert  ou 
Guibert,  son  parent  et  son  filleul. 

Guibert ,  voulant,  comme  tant  d'autres,  faire  une  visite  à 
sainte  Foi ,  prit  l'habit  de  pèlerin  ou  de  roniieu ,  comme  on 
disait  dans  le  temps  et  dans  le  pays ,  et  s'achemina  pieusement 
devers  Conques.  Il  eut  le  malheur  de  rencontrer  en  chemin  son 
parrain  Géraud  ,  qui ,  pour  des  raisons  que  l'histoire  ne  dit  pas , 
fut  courroucé  outre  mesure  de  le  trouver  en  habit  de  pèlerin , 
sur  la  route  de  Conques.  Avec  l'aide  de  deux  ou  trois  personnes 
dont  il  était  accompagné  ,  il  arracha  au  malheureux  Wibert  les 
deux  yeux  qu'il  jeta  tout  sanglans  à  terre.  Mais  sainte  Foi  ne 
devait  pas  souffrir  qu'un  de  ses  serviteurs  fût  si  cruellement  traité 
pour  l'amour  d'elle  :  une  colombe  blanche  s'abattit  aussitôt  du 
ciel ,  prit  dans  son  bec  les  deux  yeux  arrachés  ,  et  les  porta  droit 
à  Conques.  J'abrège  les  détails  du  mii'acle.  Qu'il  vous  suffise  de 
savoir  que  Wibert  resta  aveugle  tout  un  an ,  mais  qu'au  bout  de 
l'an  sainte  Foi  lui  apparut  en  rêve ,  pour  lui  dire  que  s'il  voulait 
ravoir  ses  yeux,  il  n'avait  qu'à  aller  les  chercher  à  Conques.  Il  y 
alla ,  et  les  rapporta ,  non  pas  à  la  main  ,  mais  dans  la  tête ,  dans 
leur  orbite,  et  aussi  bons  que  jamais. 

Il  n'est  pas  indifférent  de  savoir  ce  qu'avait  fait  Wibert  durant 
l'année  qu'il  passa  sans  y  voir.  «  Il  avait ,  dit  son  historien,  exeicé 
la  profession  de  jongleur,  suljsistant  des  rétributions  du  public  , 
et  gagnant  tant  d'argent ,  vivant  si  bien ,  qu'il  ne  se  souciait ,  di- 
sait-il, plus  guère  de  ses  yeux.  »  Ce  trait  de  l'aventure  de  Wi- 
bert est  le  seul  qui  ait  quelque  rapport  à  l'histoire  de  la  littérature  : 
il  pourrait  y  avoir  quelque  incertitude  sur  la  signification  très- 
variée  du  mot  jongleur  ;  mais ,  chez  un  homme  privé  de  la  vue , 
coimne  l'était  Wibert,  la  jonglerie  ne  pouvait  être  que  la  pro- 


aSo  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

l'ession  do  clianleur  ou  de  récitateur  ambulant  de  pièces  de  vers 
de  divers  genres ,  de  légendes ,  de  chants  héroiques ,  de  récits 
des  anciennes  guerres  plus  ou  moins  entremêlés  de  fables. 

Ce  Wibert  avait  conté  lui-même ,  et  sans  doute  arrangé  son 
histoire  à  Bernard ,  qui  n'avait  eu  que  la  peine  de  l'écrire  sous 
sa  dictée.  Mais  cette  aventure  fut-elle  la  seule  que  le  jongleur 
raconta  au  crédule  Bernard  ?  Ce  jongleur  savait  indubitablement 
d'autres  histoires  encore  plus  merveilleuses  que  la  sienne  ;  et  si 
parmi  celles  que  nous  a  laissées  le  bon  écolâtre ,  il  y  en  avait 
quelqu'une  qui  offrit  des  caractères  évidens  de  fiction  poétique , 
ce  serait  précisément  celle-là  qu'il  serait  le  plus  naturel  de  sup- 
poser venue  de  la  bouche  du  jongleur  aveugle.  Or,  parmi  les 
vingt-deux  histoires  dont  il  s'agit ,  il  y  en  a  une  qui  porte  toutes 
les  marques  d'une  fiction  romanesque  que  Bernard  dut  trouver 
écrite  quelque  part ,  ou  qui  provenait  médiatement  ou  immédia- 
tement de  la  récitation  de  quelque  jongleur. 

Malheureusement  Bernard  n'a  donné  de  cette  histoire  que  des 
traits  épars  sans  développement  et  sans  liaison  ;  mais  ces  traits 
sont  encore  suffisans  pour  faire  de  cette  fiction  une  singularité 
des  plus  frappantes,  La  voici  tout  entière ,  et  autant  qu'il  sera 
nécessaire ,  dans  les  termes  mêmes  de  l'auteur. 

A  la  fin  du  x'' siècle,  ou  au  commencement  du  xi",  Raimond, 
riche  et  noble  personnage ,  seigneur  d'un  village  ou  d'une  bour- 
gade ,  nommée  le  Bousc|uet ,  aux  environs  de  Toulouse ,  entre- 
prit le  pèlerinage  de  Jérusalem.  Il  passa  d'abord  en  Italie,  dont 
il  traversa  une  partie  ;  et  voulant  achever  son  voyage  par  mer,  il 
se  rendit  à  Luni ,  ancienne  ville  maritime  de  la  Ligurie  italienne  , 
détruite  en  924  par  les  Hongrois  ,  mais  dont  il  faut  supposer  qu'il 
subsistait  encore  des  restes  à  l'époque  du  pèlerinage  de  Rai- 
mond. 

S'étant  donc  embarqué  selon  son  désir,  notre  pélei'in  eut  d'a- 
bord la  mer  et  les  vents  propices  ;  mais  une  tempête  s'étant  élevée 
tout  à  coup ,  son  navire  fut  poussé  contre  des  écueils  où  il  se 
brisa.  Pilote,  matelots,  passagers,  tout  le  monde  périt,  à  l'ex- 
ception de  Raimond  et  d'un  esclave  ou  serviteur  que  ce  dernier 
avait  emmené  avec  lui.  L'esclave,  accroché  à  un  débris  du  navii'e , 


.■^' 


UOMANS    PROVENÇAUX.  58l 

fut  l'ejeté  sur  les  côtes  d'Italie,  d'où  il  retourna  dans  le  Toulou- 
sain. Il  se  rendit  auprès  de  la  dame  du  Bousquet,  à  laquelle  il 
conta  ses  propres  aventures  ,  et  annonça  la  mort  de  leur  comnmn 
seigneur,  ne  doutant  ])oint  que  Raimond  n'eût  péri  dans  le  nau- 
frage, 

La  dame  feignit  l'affliction  convenable  en  cas  pareil  ;  mais 
c'était  une  femme  d'iiumeur  volage ,  qui  fut  charmée  au  fond 
du  cœur  d'être  débarrassée  d'un  mari  qu'elle  n'aimait  pas.  Elle 
se  vit  bientôt  entourée  d'amans  nombreux  ,  parmi  lesquels  il  s'en 
trouva  un  dont  elle  devint  éperdument  amoureuse ,  et  auquel 
elle  livra  les  biens  et  la  seigneurie  de  Raimond. 

Cependant  celui-ci  n'était  point  mort ,  comme  l'avait  cru  et 
annoncé  son  serviteur.  Il  avait  saisi  une  des  planches  du  navire 
fracassé ,  et  avec  l'aide  de  sainte  Foi  qu'il  avait  invoquée  sans 
relâche,  il  avait  flotté  trois  jours  entiers  sur  les  vagues,  sans 
apercevoir  ni  créature  humaine ,  ni  monstre  marin ,  toujours 
poussé  par  les  vents  vers  les  côtes  d'Africjue.  Hors  de  lui-même, 
et  comme  anéanti  d'épuisement ,  il  était  sur  le  point  d'expirer , 
lorsqu'il  fut  rencontré  par  des  pirates  du  pays  de  Turlande  , 
pays  probablement  de  la  création  de  notre  légendiste.  Les  pira- 
tes étonnés  le  prennent,  le  recueillent  dans  leur  navire,  et  lui 
demandent  son  pays  et  son  nom.  Mais,  dans  l'état  de  faiblesse 
et  de  stupeur  où  il  était ,  Raimond,  bien  loin  de  pouvoir  répon- 
dre à  leurs  questions ,  ne  les  entendait  même  pas.  Bon  gré  mal 
gré  les  pirates  lui  laissèrent  le  temps  de  revenir  à  lui  ;  et  regagnant 
la  côte  ,  ils  l'y  descendirent  avec  eux. 

La  nourritui'e  et  les  soins  qu'on  lui  donna ,  lui  ayant  rendu  un 
peu  de  force ,  il  fut  de  nouveau  questioxiné  ,  et  répondit  qu'il  était 
chrétien;  mais,  au  lieu  d'avouer  son  rang  et  sa  profession  d'homme 
de  guerre ,  il  se  donna  pour  un  villageois  ,  pour  un  homme  ac- 
coutumé au  travail  des  champs.  A  cette  déclaration ,  on  lui  mit 
une  bêche  à  la  main,  et  on  lui  donna  un  champ  à  exploiter. 
Bientôt  accablé  d'un  travail  auquel  il  n'était  point  accoutumé, 
et  auquel  se  refusaient  ses  mains  enflées  et  déchirées  ,  il  s'ac- 
quitta mal  de  sa  tâche  ,  et  fut  en  conséquence  sévèrement  fustigé. 
Si'  ravisant  alors  ,  il  avoua  ne  savoir  d'autre  métier  que  la  guene, 


282  REVDE    DES    DEUX    MONDES. 

et  n'avoir  jamais  manié  d'autres  instrmnens  que  la  lance  et  l'é- 
pée.  Ses  maîtres  voulurent  savoir  sur-le-champ  à  quoi  s'en  tenir 
sur  cette  nouvelle  déclaration  ,  ils  le  mirent  à  l'épreuve,  et  l'ayant 
trouvé  merveilleusement  expert  dans  tous  les  genres  d'exercices 
guerriers,  ils  l'admirent  dans  leur  milice.  Il  alla  plusieurs  fois 
en  guerre  avec  eux ,  et  se  conduisit  toujours  avec  tant  de  bra- 
voure ,  que  l'on  finit  par  lui  conférer  un  commandement. 

Cependant  une  guerre  vint  à  éclater  entre  ces  Africains  de  Tur- 
lande,  dont  Raimond  était  le  prisonnier,  et  d'autres  Africains 
auxquels  l'auteur  donne  le  nom  de  Barbarins.  Ce  sont,  selon 
toute  apparence  ,  les  Berbères ,  les  indigènes  de  l'Afrique  septen- 
trionale ,  que  l'auteur  entend  désigner  par  ce  nom ,  d'où  il  suit 
implicitement  que  les  Turlandais  doivent  être  des  Arabes.  Dans 
cette  guerre  ,  les  Barbarins  ont  le  dessus  ;  ils  anéantissent  ou  dis- 
persent les  Turlandais  ,  et  font  Raimond  prisonnier. 

Les  nouveaux  maîtres  du  seigneur  toulousain  ne  tardèrent 
pas  à  reconnaître  son  Uiérite  et  sa  vaillance  ;  ils  le  traitèrent 
dès  lors  avec  honneur,  et  le  menèrent  à  toutes  leurs  gueri'es. 
Mais  ce  ne  devaient  point  être  là  les  dernières  aventures  de  Rai- 
mond. 

Les  Berbères ,  qui  avaient  battu  les  Turlandais  ,  eurent  à  leur 
tour  affaire  aux  Arabes  ou  Sarrasins  de  Cordoue,  qui  les  battirent 
et  leur  enlevèrent  Raimond. 

Chez  ces  nouveaux  maîtres  ,  Raimond  eut  encore  plus  d'occa- 
sions que  chez  les  premiers  de  donner  des  preuves  de  sa  valeur , 
et  il  y  monta  encore  en  plus  haute  estime.  Il  n'y  avait  point  de 
circonstance  périlleuse  dans  laquelle  on  ne  comptât  sur  lui,  et 
jamais  on  n'y  compta  vainement.  Entre  autres  ennemis  que  les 
Sarrasins  vainquirent  par  son  secours  ,  notre  légendiste  compte 
les  Aglabites ,  chefs  arabes  d'une  partie  de  l'Afrique  fréquem- 
ment en  hostilité  avec  les  rois  Ommiades  de  l'Espagne. 

Mais  la  guerre  ne  tarda  pas  à  éclater  entre  les  Arabes  de  Cor- 
doue et  don  Sanche  de  Castille ,  comte  puissant  et  vaillant  homme 
de  guerre.  Celui-ci  fut  vainqueur,  et  fit  à  son  tour  Raimond  pri- 
sonnier. Raimond  lui  dit  son  nom,  son  pays,  et  tout  ce  qui  lui 
était  arrivé.  Don  Sanche  ,  émerveillé  et  touché  de  ses  aventures  , 


ROMANS    PROVENÇAUX.  283 

lui  rendit  la  liberté,  le  combla  de  présens  et  d'honneurs,  et  le 
retint  quelques  jours  auprès  de  lui. 

Au  moment  où  Raimond  ,  charmé  d'être  libre  ,  allait  retourner 
dans  ses  foyers ,  une  figure  céleste  lui  apparut  en  songe ,  et  lui 
dit  :  «  Je  suis  sainte  Foi  que  tu  as  assidûment  invoquée  dans  ton 
naufrage.  Parts,  et  sois  tranquille,  tu  recouvreras  ta  seigneurie.  » 
Réjoui  de  cette  vision ,  sans  néanmoins  bien  comprendre  ce 
qu'elle  signifiait,  il  prit  congé  du  comte  Sanche,  et  s'achemina 
vers  les  Pyrénées,  en  costume  de  pèlerin.  Arrivé  près  du  Bous- 
quet ,  il  fut  informé  que  sa  femme  avait  pris  un  autre  mari ,  qui 
habitait  avec  elle  dans  son  château.  Troublé  de  cette  nouvelle , 
et  n'osant  se  découvrir,  il  résolut  d'attendre  ce  que  sainte  Foi  vou- 
drait bien  faire  encore  pour  lui,  et  se  tint  caché  dans  la  chaumière 
d'un  de  ses  paysans  qui  ne  le  reconnut  pas,  changé  comme  il  était 
par  quinze  ans  d'absence  et  de  fatigues,  et  déguisé  en  pèlerin. 

Il  avait  déjà  passé  quelque  temps  dans  cette  chaumière ,  lors- 
qu'une femme,  qui  avait  été  autrefois  sa  concubine ,  le  servant 
un  jour  qu'il  prenait  un  bain  ,  le  reconnut  à  certaine  marque 
qu'il  avait  sur  le  corps.  «  N'es-tu  pas,  s'écria-t-elle ,  n'es-tu  pas 
ce  Raimond ,  autrefois  parti  en  pèlerinage  pour  Jérusalem ,  et 
que  l'on  disait  avoir  péri  sur  mer  ?  »  Raimond  voulut  nier  ;  mais 
sûre  du  témoignage  de  ses  yeux ,  la  femme  persista  à  le  prendre 
pour  ce  qu'il  était.  Maîtresse  d'un  tel  secret ,  elle  ne  put  le  gar- 
der ,  et  courut  au  château  annoncer  à  la  dame  du  Bousquet  que 
son  premier  mari  n'était  point  mort ,  qu'il  était  de  retour ,  et 
caché  dans  une  chaumière  voisine  qu'elle  lui  indiqua. 

La  nouvelle  fut  des  plus  désagréables  pour  la  dame ,  qui  songea 
aussitôt  à  quelque  manière  de  se  débarrasser  du  revenant  ;  mais 
sainte  Foi  veillait  à  sa  sûreté.  Sur  les  avertissemens  qu'elle  lui 
donna  en  songe ,  il  sortit  de  sa  chaumière  ,  et  alla  trouver  au  plus 
vite  un  seigneur  du  voisinage,  nommé  Escafred ,  homme  puissant 
et  généreux ,  qui  avait  toujours  été  son  ami ,  et  qui  le  fut  en 
cette  rencontre  plus  que  jamais. 

Il  rassembla  ses  vassaux ,  ses  parens  ,  ses  amis ,  à  la  tète  des- 
quels il  fit  la  guerre  à  l'usurpateur  du  Bousquet.  L'usurpateur 
fut  vaincu ,  chassé ,  et  Raimond  recouvra  son  château. 


284  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Quant  à  sa  l'eiiinie  ,  il  lui  aurait  bien  pardonné  d'avoir  pris  un 
autre  mari  en  son  absence  ;  mais  il  ne  lui  pardonna  pas  le  projet 
de  le  faire  périr,  quand  elle  avait  appris  son  arrivée,  et  la  répudia. 

Tel  est  le  canevas  ,  le  sommaire  grossier  d'une  histoire  dont  le 
légendiste  n'a  donné  que  les  traits  principaux ,  les  dépouillant 
'de  l'intérêt  ou  du  caractère  qu'ils  pouvaient  avoir  par  leur  liaison 
et  leur  développement  11  n'y  a  pas  un  de  ces  traits  où  la  main 
aride  de  l'abréviateur  ne  se  fasse  sentir  ;  et  si  l'on  pouvait  avoir 
quelque  doute  à  cet  égard ,  ce  doute  serait  dissipé  par  la  conclu- 
sion de  l'extrait.  C'est  une  espèce  de  post-scriptum ,  dans  lequel 
l'auteur  revient  sur  une  au  moins  des  particularités  sans  nombre 
qu'il  a  omises  dans  son  récit.  Voici  comment  il  s'explique  : 
«  Pour  ajouter,  dit-il  ,  quelque  peu  de  chose  à  ce  qui  précède , 
on  raconte  que  les  premiers  pirates  qui  rencontièrent  Raimond, 
lui  firent  boire  une  potion  d'une  plante  puissante  ,  et  d'une  vertu 
si  magique ,  que  l'oubli  s'empare  de  ceux  cpii  en  boivent ,  et 
qu'ils  perdent  toute  mémoire  de  leur  famille  et  de  leur  de- 
meure. » 

La  singularité  de  cette  fiction  tient  au  disparate  des  diverses 
données  qui  s'y  font  reconnaître  au  premier  coup-d'œil.  Je  ne 
parle  pas  de  l'invocation  et  de  l'apparition  des  saints  :  ce  sont 
des  choses  de  droit  à  toute  époque  du  christianisme ,  et  plus 
encore  à  celle  dont  il  s'agit  ici  qu'à  toute  autre.  Il  est  plus  impor- 
tant de  noter  cju'il  s'y  rencontre  des  allusions  historiques  assez 
intéressantes.  Telles  sont  celles  aux  guéries  perpétuelles  des 
Arabes  et  des  Berbères,  des  chefs  Ommiades  de  Cordoue  avec  les 
Aglabites  d'Afric|ue.  La  bataille  dont  il  est  fait  mention  entre  les 
Arabes  de  Cordoue  et  le  comte  don  Sanclie  de  Castille ,  est  cer- 
tainement la  bataille  de  Djebal  -  Quinto,  que  ce  comte  et  son 
allié  musulman ,  Soliman  ben  el  Hakein  ,  chef  des  milices  afri- 
caines de  la  Péninsule ,  gagnèrent  sur  le  roi  de  Cord-oue ,  Mo- 
hamed el  Moadhi ,  en  loof)  ou  10 10. 

A  ces  données  chrétiennes  et  modernes ,  il  faut  en  joindre  de 
païennes,  d'antiques,  d'homéricjues  ;  le  fait  est  étrange,  mais 
hors  de  doute.  Les  principaux  incidens  de  l'histoire  de  Raijnond 
du  Bousquet,  telle  que  je  viens  de  vous  la  dire,  sont  enqiruntés 


ROMANS    PROVENÇAUX.  285 

de  l'Odyssée.  C'est  à  riinltation  d'Ulysse  que  le  chevalier  toulou- 
sain est  ballotté  trois  jours  sur  les  flots  ,  suspendu  à  un  débris 
de  son  navire,  invoquant  sainte  Foi,  comme  le  Grec,  Minerve. 
Ce  sont  les  pirates  arabes  qui,  pour  le  retenir  à  leur  service 
quand  ils  ont  découvert  sa  bravoure  à.  la  guerre  ,  lui  font  boire  le 
breuvage  d'oubli  que  Circé  verse  au  héros  grec ,  pour  lui  ôter 
le  souvenir  de  Pénélope  et  d'Ithaque.  De  retour  chez  lui,  et 
trouvant  un  rival  en  possession  de  son  château ,  Raimond  se 
cache  chez  un  de  ses  paysans ,  comme  Ulysse  chez  son  bon  pâtre 
Eumée.  Les  deux  héros ,  un  moment  déguisés  et  comme  étran- 
gers chez  eux,  sont  reconnus  à  peu  près  de  la  même  manière. 
Dans  le  dénouement ,  la  ressemblance  est  plus  indii'ecte  et  plus 
vague.  Raimond  a  besoin  des  secours  d'un  ancien  ami  ,  pour  re- 
couvrer son  château  et  punir  son  rival,  tandis  qu'Ulysse  se 
venge  seul  des  prétendans  qui  se  sont  rendus  maîtres  chez  lui. 
Il  s'en  faut  aussi  de  beaucoup  que  la  dame  du  Bousquet  soit 
ime  Pénélope.  Mais  l'on  n'en  était  pas  encore  aux  temps  de  la 
chevalerie ,  et  les  dames  pouvaient  avoir  tort  dans  les  récits  des 
romanciers. 

C'est  bien  assez  sans  doute  de  ces  traits  évidemment  calqués 
sur  l'Odyssée,  pour  frapper  et  embarrasser  l'historien  de  la  litté- 
rature. D'où  notre  auteur  connaissait-il  le  poème  d'Homère?  Ce 
poème  n'avait  jamais  été,  que  l'on  sache,  traduit  en  latin;  et 
l'eût  -  il  été ,  comment  supposer  une  copie  de  cette  traduction 
dans  les  montagnes  du  Rouergue  ou  dans  les  campagnes  du  Tou- 
lousain ,  à  la  fin  du  x''  siècle  ou  au  commencement  du  xi"  ? 

Il  y  a  beaucoup  plus  d'apparence  que  les  ressemblances  signa- 
lées ne  provenaient  pas  d'imitations  immédiates  et  directes  ,  mais 
de  simples  réminiscences  traditionnelles.  Il  n'est  pas  même  né- 
cessaire de  faire  remonter  ces  traditions  jusqu'à  l'époque  où  les 
rapsodes  massaliotes  récitaient  les  poèmes  d'Homère  dans  les 
villes  grecques  du  midi  de  la  Gaule.  On  peut  les  rattacher  à  l'épo- 
que moins  ancienne  où  l'Iliade  et  l'Odyssée  servaient  de  base  à 
l'enseignement  du  grec  dans  les  écoles  de  cette  langue ,  écoles  qui 
subsistèrent  dans  le  midi  jusqu'à  la  fin  du  iv"",  et  même  du 
v""  siècle. 


-286  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

Quoi  qu'il  eii  soit,  et  de  quelque  .manière  que  l'on  explique 
cette  sinoularité ,  la  légende  de  Raimond  du  Bousquet ,  prise  en 
elle-même  et  dans  son  ensemble ,  est  évidemment  l'extrait  d'une 
fiction  romanesque  inventée  dans  l'intention  de  plaire  et  d'amu- 
ser et  dont  l'intérêt  reposait  principalement  sur  l'admiration  et 
la  curiosité  qu'inspiraient  alors  les  Arabes  d'Espagne  à  tous  les 
peuples  de  leur  voisinage ,  et  particulièrement  à  ceux  du  midi  de 
la  France ,  qui  n'avaient  plus  guère  avec  eux  que  des  relations 
volontaires  de  commerce  et  d'affaires.  Je  n'hésite  donc  point  à 
citer  cette  fiction  comme  une  nouvelle  preuve  de  l'influence  que 
les  Arabes  andalousiens  exercèrent  directement  ou  indirectement 
sur  l'imagination  de  ces  derniers. 

Elle  est  plus  curieuse  encore  à  citer  en  confirmation  de  l'espèce 
de  filiation  par  laquelle  j'ai  montré  ailleurs  que  les  premières 
tentatives  littéraires  du  moyen  âge  remontent  et  se  rattachent  aux 
réminiscences,  aux  traditions  de  la  littérature  classique.  Ici, 
l'antique  et  le  nouveau ,  le  dernier  écho  de  l'épopée  païenne  et 
les  premiers  bégaiemens  de  l'épopée  chrétienne  et  chevaleresque , 
sont  encore  confondus.  Mais  c'est  un  pur  accident  :  il  existait 
déjà  alors  des  légendes  ,  des  chants  épiques  où  la  transition  était 
complète,  et  dont  le  développement  ou  l'assemblage  devait 
donner  des  épopées  de  tout  point  originales  et  distinctes  de  celles 
de  l'antiquité. 


DIXIÈME  XEÇON. 


GÉRARD  DE  ROUSSILLON  '. 


Vous  vous  souviendrez,  messieurs,  de  la  division  que  j'ai  faite 
des  romans  carlovingiens  en  deux  grandes  classes  ou  sections  : 
la  première ,  de  ceux  relatifs  aux  guerres  avec  les  Arabes  d'Es- 
pagne ;  l'autre ,  de  ceux  ayant  pour  sujet  les  révoltes  des  chefs  de 
province  contre  les  monarques  issus  de  Charlemagne.  Le  roman 
de  Ferabras ,  dont  je  vous  ai  parlé  précédemment ,  appartenait 
à  la  première  classe  ;  celui  de  Gérard  de  Roussillon ,  dont  je  vais 
vous  parler  maintenant ,  appartient  à  la  seconde  :  c'est  le  tableau 
poétique  de  l'une  de  ces  grandes  rebellions  qui  amenèrent  la  dis- 
solution de  la  monarchie  franke.  Il  y  est  bien  question  de  guerre 
contre  les  Sarrasins ,  mais  seulement  d'une  manière  épisodique 
et  tout-à-fait  secondaire. 

Gérard  de  Roussillon,  le  héros  de  ce  roman,  est  un  personnage 
et  même  un  grand  personnage  historique.  Il  fleurit  sous  Louis- 
le-Débonnaire ,  auquel  il  survécut  de  longues  années.  Personne 
n'ignore  les  étranges  démêlés  de  ce  faible  empereur  avec  ses  trois 
fils,  qui  le  détrônèrent  deux  fois.  Ce- fut  dans  ces  démêlés  que 
commença  la  fortune  de  Gérard.  Elevé  à  la  cour  de  Louis-le- 

'  Cette  analyse  est  tirée  d'un  manuscrit  provençal  inédit  du  fond  de 
Cangé,  n"  24,  bibl.  du  roi,  T^j^i, 


288  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

Débonnaire,  il  prit  naturellement  son  parti  contre  ses  enfans; 
et  après  l'avoir  aidé  d'abord  à  les  vaincre ,  il  s'interposa  pour  le 
réconcilier  avec  eux.  L'empereur ,  empressé  de  reconnaître  les 
services  qu'il  en  avait  reçus,  lui  donna  le  comté  de  Paris. 

Après  la  mort  de  Louis-le-Débonnaire,  ses  trois  fils  se  divisè- 
rent en  deux  partis  contraires.  Lotliaire,  à  qui  étaient  éclius  l'est 
de  la  Gaule  et  l'Italie  ,  avec  le  titre  d'empereur,  fit  la  guerre  à  ses 
frères,  Chavles-le-Cbauve  et  Louis.  Il  voulait  ôter  à  celui-ci  la 
Germanie,  et  au  premier  la  Neustrie  et  l'Aquitaine.  Dans  ce 
démêlé ,  le  comte  Gérard  se  déclara  pour  Lotliaire ,  et  s'en  trouva 
mal  ;  Lotliaire  fut  vaincu  dans  l'effroyable  bataille  de  Fontanet, 
et  ses  partisans  furent  persécutés  par  les  vainqueurs.  Gérard  fut 
dépouillé,  par  Cliarles-le-Cliauve,  du  comté  de  Paris.  Mais  la  paix 
ayant  été  enfin  conclue  entre  les  trois  frères ,  Lotliaire  le  fit  duc 
ou  comte  de  Bourgogne.  Ce  fut  sans  doute  alors  qu'd  fit  bâtir  sur 
le  mont  Lassois  ,  près  de  Cliâtillon-sur-Marne ,  son  fameux  châ- 
teau de  Roussillon ,  dont  il  prit  et  a  gardé  le  nom  dans  la  tradi- 
tion et  dans  les  romans. 

A  la  mort  de  Lotliaire  ,  la  Provence  fut  érigée  en  royaume  par- 
ticulier pour  Charles  ,  le  plus  jeune  de  ses  fils,  auquel  on  donna 
pour  tuteur  Gérard ,  cjui  ne  cessa  pas  pour  cela  d'être  duc  de 
Bourgogne.  Charles  était  un  enfant  infirme  et  stupide;  ce  fut 
donc  l'habile  et  ambitieux  tuteur  qui  fit  les  fonctions  de  roi ,  et 
en  eut  les  pouvoirs.  Il  établit  le  siège  principal  de  son  autorité 
à  Vienne-sur-le-Rhône  ,  ville  où  se  voyaient  encore  alors  de 
magnifiques  restes  de  la  grandeur  et  de  l'opulence  à  laquelle  elle 
était  parvenue  sous  les  Romains.  Entre  les  divers  exploits  par 
lesquels  Gérard  se  signala  en  Provence  ,  il  faut ,  à  ce  qu'il  paraît, 
compter  une  expédition  contre  les  Normands  qu'il  chassa  de  la 
Camargue  où  ils  étaient  descendus,  et  avaient  essayé  de  s'établir 
vers  860. 

Charles-le-Chauve  convoitait  ardemment  le  nouveau  royaume 
de  Provence ,  et  ne  négligea  aucune  occasion  d'en  faire  la  con- 
quête ;  il  se  trouva  de  nouveau  par-là  en  guerre  avec  son  ancien 
ennemi ,  Gérard  de  Roussillon ,  intéressé  à  bien  défendre  une 
contrée  où  il  régnait  de  fait,  et  où  il  paraît  qu'il  s'était  créé  un 


GÉRARD    I)K    ROUSSILI.ON.  aSq 

parti  puissant.  Cette  guerre ,  commencée ,  suspendue  et  reprise 
plusieurs  fois,  est  très-mal  racontée  par  les  historiens  du  temps, 
historiens  cjui  ne  racontent  rien  exactement  ni  complètement. 
Il  est  seulement  constaté  que  les  armées  de  Charles-le-Chauve 
furent  plus  d'une  fois  battues  et  repoussées  par  Gérard.  Mais  à 
la  fin ,  la  fortune  se  déclara  pour  le  roi  contre  le  chef  adroit ,  qui , 
tout  en  paraissant  soutenir  la  cause  des  enfans  de  Lothaire  ,  son 
ancien  seigneur,  ne  défendait  en  effet  c|ue  la  sienne  propre. 

En  869 ,  Charles-le-Ghauve  envahit  brusquement  le  royaume 
de  Provence  avec  de  grandes  forces  ,  assiégeant  en  même  temps 
et  Gérard  dans  une  de  ses  forteresses  que  l'histoire  ne  nomme 
pas  ,  et  Berthe,  la  femme  de  Gérard,  dans  Vienne.  Berthe  était 
une  héroïne  digne  de  son  époux  :  elle  soutint  bravement  le  siège , 
et  aurait ,  selon  toute  apparence  ,  repoussé  toutes  les  attaques  de 
Charles,  si  les  habitans  avaient  répondu  à  ses  exhortations  ;  mais 
ils  craignaient  les  suites  d'un  assaut ,  et  obligèrent  Berthe  à  ren- 
dre la  ville  au  roi.  Gérard,  ayant  perdu  sa  capitale ,  et  selon  toute 
apparence ,  essuyé  d'autres  échecs  dont  l'histoire  ne  parle  pas , 
abandonna  la  Provence  à  son  adversaire ,  et  se  retira  en  Bour- 
gogne ,  dans  son  château  de  Roussillon ,  où  il  mourut  vers  8'j8 
ou  87g. 

Voilà  le  peu  que  l'on  sait  de  positif  sur  Gérard  de  Roussillon  , 
et  sur  sa  longue  lutte  avec  Charles-le-Chauve  ;  c'est  cette  lutte 
même  qui  fait  le  sujet  du  roman  provençal  de  Gérard.  Mais  le 
romancier,  qui ,  comme  tous  ses  pareils  ,  n'avait  des  événemens 
qu'il  voulait  célébrer  que  des  notions  ti'aditionnelles  ,  on  ne  peut 
plus  imparfaites  et  plus  grossières ,  a  fait  de  lourdes  méprises 
dans  la  portion  histoiique  de  son  sujet.  Je  n'en  citerai  qu'une 
dont  il  est  bon  d'être  prévenu  d'avance ,  afin  de  n'en  être  pas 
trop  choqué.  A  Charles-le-Chauve  il  a  substitué  Charles  Martel; 
c'est  avec  ce  dernier  qu'il  met  son  héios  en  conflit. 

On  ne  connaît  du  roman  de  Gérard  de  Roussillon ,  en  pro- 
vençal ,  qu'un  seul  nranuscrit  incomplet  par  le  commencement. 
J'ai  tout  heu  de  croire  cjue  cet  ouvrage,  tel  que  nous  l'avons 
aujourd'hui  dans  le  manuscrit  unique  dont  il  s'agit ,  est  moins 
une  composition  régulière  et  suivie  que  le  recueil  assez  mal  coor- 


ago  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

donné  de  fragmens    divers  de  plusieurs  romans  sur  le  même 
sujet. 

De  tous  les  romans  héroïques  connus  ,  tant  en  provençal  qu'en 
français ,  celui-là  est  incontestablement  l'un  de  ceux  qui  présen- 
tent dans  leur  rédaction  les  signes  d'ancienneté  les  plus  nombreux 
et  les  plus  marqués.  Le  fond  en  appartient ,  selon  toute  appa- 
rence ,  aux  premières  années  du  xii°  siècle.  La  langue  en  est 
dure ,  sèche  et  peu  correcte ,  mais  énergique  et  pittoresque  ;  le 
ton  en  est  on  ne  peut  plus  simple ,  plus  brusque  et  plus  austère. 
Les  tableaux  des  batailles  et  des  délibérations  des  deux  antago- 
nistes avec  leurs  conseillers  respectifs  sont  les  seuls  qui  soient 
développés  avec  un  certain  soin  et  dessinés  avec  quelque  détail. 
Hors  de  là  tout  est  ébauché  à  grands  traits ,  indiqué  plutôt  que 
décrit.  L'auteur  s'arrête  à  peine  assez  aux  situations  les  plus  tou- 
chantes ou  les  moins  ordinaires  pour  donner  au  lecteur  le  loisir 
de  les  remarquer  et  de  s'y  prendre.  Tout  en  un  mot  dans  ce  roman 
porte  l'empreinte  d'un  génie  vigoureux ,  mais  inculte  et  grossier, 
qui ,  en  s'essayant  à  peindre  une  époque  qu'il  ne  connaît  pas , 
nous  donne  une  idée  fidèle  et  vive  de  celle  à  laquelle  il  appar- 
tient, et  qu'il  peint  sans  s'en  douter.  D'après  cela,  messieurs, 
vous  ne  trouverez  pas  extraordinaire  que  je  cherche  à  vous  don- 
ner de  cet  ouvrage  des  notions  un  peu  détaillées. 

La  partie  du  roman  qui  manque  dans  le  manuscrit  ne  sau- 
rait être  considérable ,  et  la  portion  restante  s'y  rattache  aisé- 
ment. 

Charles  ,  qui  sera ,  si  l'on  veut,  Charles  Martel  ou  Charles-le- 
Chauve,  aime  et  épouse ,  à  ce  qu'il  paraît,  d'autorité,  une  dame 
que  le  romancier  ne  nomme  pas ,  mais  dont  il  fait  la  fille  ou  la 
parente  d'un  empereur  de  Constantinople.  Cette  dame  et  Gérard 
s'aimaient  depuis  long-temps  ,  et  le  comte  aurait  pu  la  disputer 
au  roi  ;  mais  par  générosité ,  et  dans  l'intérêt  même  de  celle  qu'il 
aime,  il  croit  ne  point  devoir  la  priver  de  la  couronne  impériale; 
il  consent  à  ce  qu'elle  épouse  l'empereur,  et  se  résigne  à  prendre 
de  son  côté,  pour  fennnc ,  Berthe,  la  sœur  de  son  amie.  Les 
deux  mariages  se  sont  faits,  à  ce  qu'il  paraît,  en  même  temps 
et  dans  le  même  lieu  ,  et  le  moment  est  venu  où  les  deux  cou- 


GÉRARD    DE    ROUSSILLON.  201 

pies  vont  se  séparer  pour  se  rendre  chacun  à  sa  demeure  et  à  ses 
affaires  respectives. 

Ce  moment  donne  lieu  à  une  scène  doublement  remarquable 
par  l'importance  qu'elle  a  dans  la  suite  du  roman ,  et  comme  un 
exemple  frappant  de  ce  que  la  galanterie  chevaleresque  était  au 
xii°  siècle  dans  les  mœurs  et  les  idées  provençales. 

Sur  le  point  de  se  séparer  pour  un  temps  indéfini  de  son  ami 
Gérard ,  la  nouvelle  impératrice  veut  du  moins  lui  donner  une 
assurance  solennelle  de  sa  tendresse  ;  elle  veut  s'unir  à  lui  par 
une  espèce  de  mariage  spirituel.  Le  manuscrit  de  Gérard  com- 
mence par  la  description  de  ce  mariage ,  qui  en  est  indubitable- 
ment un  des  morceaux  les  plus  curieux  et  les  plus  caractéristi- 
ques. Je  vais  le  traduire  avec  tout«e  la  fidélité  que  comportent  la 
concision  de  l'original  et  la  nécessité  d'être  compiis. 

«  Au  poindre  du  jour  Gérard  conduisit  la  reine  sous  un  arbre 
(à  l'écart),  et  la  reine  menait  avec  elle  deux  comtes  (de  ses 
amis),  et  sa  sœur  Berthe. —  Que  dites-vous,  femme  d'empereur 
(fait  alors  Gérard),  que  dites-vous  de  l'échange  que  j'ai  fait  de 
vous  pour  un  moindre  objet?  —  (Bien  est-ce  vrai)  seigneur, 
TOUS  m'avez  fait  impératrice ,  et  vous  avez  épousé  ma  sœur  pour 
l'amour  de  moi.  Mais  ma  sœur,  est-il  vrai  aussi,  est  un  objet  de 
(haut)  prix  et  de  grande  valeur-.  Ecoutez -moi,  comtes  Gervais 
et  Bertelais ,  vous ,  ma  chère  sœur,  la  confidente  de  mes  pensées, 
et  vous  surtout ,  Jésus ,  mon  rédempteur ,  je  vous  prends  tous 
pour  garans  et  pour  témoins ,  qu'avec  cet  anneau  je  donne  à  ja- 
mais mon  amour  au  duc  Gérard,  et  que  je  le  fais  mon  sénéchal 
et  mon  chevalier.  J'atteste  devant  vous  tous  que  je  l'aime  plus 
que  mon  père  et  que  mon  époux  ;  et  le  voyant  partir  ,  je  ne  puis 
me  défendre  de  pleurer. 

«  Dès  ce  moment  dura  sans  fin  l'amour  de  Gérard  et  de  la  reine 
l'un  pour  l'autre  ,  sans  qu'il  y  eût  jamais  de  mal ,  ni  autre  chose 
que  tendre  vouloir  et  secrètes  pensées.  » 

Charles  haïssait  et  craignait  depuis  long-temps  Gérard  comme 
trop  puissant  et  trop  fier  ;  et  le  romancier  fait  en  effet  du  comte 
un  vassal  auquel  il  ne  manque  guère  d'un  roi  que  le  nom.  Outre 
la  Bourgogne  entière ,  il  possédait  la  Gascogne ,  l'Auvergne ,  la 


292  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Provence,  les  comtés  de  Naibonne  et  de  Barcelonne.  Il  avait 
pour  vassaux  Odil  ou  Odiloii ,  son  oncle ,  et  ce  qui  est  plus  sin- 
gulier encore  ,  le  vieux  Drogon ,  son  père ,  c[ui  commandait  pour 
lui  les  pays  au-delà  des  Pyrénées.  Il  avait  à  ses  ordres  une  multi- 
tude de  braves  chevaliers ,  à  la  tête  desquels ,  comme  les  plus 
braves  et  les  plus  dévoués ,  brillaient  ses  quatre  neveux ,  Foul- 
ques ,  Bos  ou  Boson ,  Gilibert  et  Seguin ,  et  un  cousin  nommé 
Fouchier. 

Le  rapprochement  momentané  de  Gérard  et  de  Charles  n'avait 
fait  qu'aigrir  encore  leurs  anciennes  haines  :  aux  raisons  politi- 
ques que  l'empereur  avait  de  craindre  le  comte,  se  mêla  un  peu 
de  jalousie  d'amour,  de  sorte  qu'une  rupture  entre  l'un  et  l'autre 
était  devenue  inévitable. 

Toutefois  ,  avant  d'en  venir  à  une  guerre  ouverte  ,  le  roi  veut 
essayer  de  la  ruse  et  de  la  trahison.  Au  retour  d'une  grande 
chasse  dans  les  Ardennes ,  il  vient ,  avec  un  cortège  qui  est 
une  armée,  camper  sous  les  murs  de  Roussillon,  et  à  la  vue 
d'un  si  bon  et  si  fort  château ,  il  sent  redoubler  sa  haine  pour 
Gérard.  «  Si  j'étais  là-haut ,  au  lieu  d'être  çà-bas  ,  le  comte  Gé- 
rard ne  serait  pas  si  fier.  »  Or,  il  y  avait  là  un  damoiseau ,  en- 
core jeune  garçon ,  qui ,  entendant  ce  propos  du  roi ,  lui  ré- 
pond hardiment  :  «  Si  les  traîtres  portaient  des  marques  de  ce 
«  qu'ils  sont,  vos  cheveux,  au  lieu  d'être  noirs,  seraient  rouges. 
«  Mais  faites  ce  que  vous  voudrez ,  Gérard  est  si  bon  maître  de 
«guerre,   qu'il  n'aura  jamais  peur  de  la  vôtre.  » 

Charles,  apparemment  accoutumé  à  s'entendre  dire  des  choses 
pareilles ,  ne  s'arrête  pas  à  celle-là ,  et  envoie  un  jeune  cheva- 
lier de  ses  amis  sommer  Gérard  de  lui  rendre  le  château  de 
Roussillon.  Le  message  est  fait  en  termes  très-fiers  :  Gérard  y 
répond  en  tei'mes  plus  fiers  encore ,  et  la  guerre   est  décidée. 

Les  deux  adversaires  convoquent  leurs  forces ,  l'un  pour  pren- 
dre le  château  de  Roussillon ,  l'autre  pour  le  défendre.  Mais  le 
sort  de  la  forteresse  se  décide  d'une  manière  imprévue.  Gérard 
avait  pour  maréchal  un  vilain ,  nommé  Riquier ,  qu'il  avait 
fait  chevalier  et  comblé  de  biens.  C'était  un  misérable  qui ,  pour 
trahir  son  seigneur,  n'en  attendait  que  l'occasion ,  et  cette  occa- 


GÉRARD    DE    ROUSSILLON.  2n3 

sion était  venue.  Le  perfide  livre  de  nuit,  à  Charles  Martel,  uhe 
des  portes  du  château ,  qui  est  aussitôt  occupée  par  ses  troupes 
impériales.  C'est  avec  peine  et  blessé  grièvement  que  Gérard 
s'échappe  à  cheval. 

Il  se  retire  à  Avignon  :  là  le  joignent  les  forces  qu'il  avait  déjà 
convoquées ,  et  à  la  tête  desquelles  il  se  met  en  campagne  :  il 
reprend  Roussillon  et  bat  complètement  Charles ,  qui  s'enfuit , 
avec  le  peu  d'hommes  qui  lui  restent ,  à  Orléans ,  où  il  fait 
en  toute  hâte  de  grands  préparatifs  pour  prendre  sa  revanche. 

Informé  de  ces  préparatifs  ,  Gérard  délibère  avec  ses  vassaux 
sur  le  parti  qu'il  doit  prendre.  Il  est  décidé  qu'un  message  sera 
envoyé  au  roi  pour  lui  exposer  que  Gérard  n'a  point  manqué 
à  son  devoir  de  vassal ,  qu'il  n'a  fait  que  reprendre  de  force  ce 
qui  étant  reconnu  pour  sien  ,  lui  avait  été  enlevé  par  trahison  ; 
qu'il  désire  la  paix ,  mais  que ,  si  on  lui  fait  la  guerre ,  il  se  dé- 
fendra de  tout  son  pouvoir.  Foulques ,  un  des  neveux  de  Gé- 
rard ,  chargé  du  message ,  s'en  acquitte  avec  une  fierté  qui  ne 
fait  qu'accroître  le  dépit  et  la  colère  du  roi.  On  se  défie  de  part 
et  d'autre,  et  les  deux  partis  se  donnent  rendez -vous  dans  la 
plaine  de  Yaubeton  en  Bourgogne.  Là,  la  victoire  décidera  du 
droit ,  et  le  vaincu ,  selon  l'expression  du  vieux  poète ,  n'aura 
plus  qu'à  prendre  un  bourdon  de  pèlerin  ,  et  à  passer  outre  mer 
pour  ne  plus  revenir. 

Les  deux  armées ,  fidèles  au  rendez-vous ,  se  livrent  une  ba- 
taille sanglante.  La  victoire  n'était  point  encore  déclarée  lorsque 
les  combattans  sont  séparés  par  un  prodige  qui  change  leur  fureur 
en  épouvante.  L'enseigne  royale  parait  subitement  toute  en  feu , 
et  une  pluie  de  tisons  ardens  tombe  de  celle  de  Gérard.  La  mêlée 
cesse ,  les  combattans  se  retirent ,  chacun  de  son  côté ,  et  la 
guerre  est  un  moment  suspendue  par  un  signe  si  manifeste  de 
la  colère  du  ciel  ;  les  deux  adversaires ,  passagèrement  réconci- 
bés ,  réunissent  leurs  forces  contre  les  Sarrasins,  qui  viennent  de 
faire  irruption  en-decà  des  Pyrénées ,  et  remportent  sur  eux  de 
grandes  victoires. 

Mais  la  concorde  ne  devait  pas  être  longue  entre  deux  chefs 
ombrageux  ,  jaloux  l'un  de  l'autre ,  et  le  moindre  incident  pou- 

TOME    VIII.  20 


2q4  ke\'UE  des  deux  mondes. 

Tait  à  chaque  instant  ramener  la  guerre.  Boson  ,  un  des  neveux 
de  Gérard,  jeune  homme  du  caractère  le  plus  fougueux,  n'ai- 
mant et  ne  cherchant  que  des  occasions  de  combattre,  veut  venger 
la  mort  de  son  père  Odilon  ,  tué  à  la  bataille  de  Vaubeton  ,  par  le 
vieux  duc  Thierry,  un  des  chefs  du  parti  royal  ;  il  tue  par  repré- 
sailles deux  neveux  du  duc.  Gérard  est  impliqué  dans  cette  que- 
relle; les  vieilles  rancunes  se  raniment,  et  la  guerre  recommence 
entre  le  roi  et  le  comte.  Les  incidens  de  cette  guerre  ne  sont  ni 
assez  variés ,  ni  assez  intéressans  pour  supporter  la  sécheresse 
d'un  résumé  en  langue  modei'ne  et  en  prose.  11  me  suffira  de  dire 
qu'à  travers  diverses  négociations  orageuses  et  superflues ,  la 
gueri'e  se  prolonge  plusieurs  années  avec  des  désastres  et  des 
succès  à  peu  près  égaux  pour  les  deux  adversaires.  Mais  à  la  fin 
Gérard  essuie  une  défaite  dont  il  ne  peut  plus  se  relever,  et  son 
imprenable  château  de  Roussillon  est  une  seconde  fois  livré  au 
roi  par  trahison.  Il  s'échappe  à  grande  peine  de  la  mêlée,  suivi 
d'un  petit  nombre  de  chevaliers  blessés  ,  que  la  mort  éclaircit  à 
chaque  pas  de  la  fuite.  Il  se  dirige  vers  les  Ardennes,  et  quand 
il  y  arrive ,  il  n'a  plus  avec  lui  qu'un  seul  homme  mortellement 
blessé ,  et  sa  femme  Berthe ,  qui  l'a  rejoint  à  l'issue  de  la  ba- 
taille. 

C'est  dans  des  situations  bien  différentes  de  celles  où  nous 
avons  vu  jusqu'à  présent  le  fier  Gérard ,  que  le  romancier  va  nous 
le  montrer  désormais  ;  c'est  au  degré  le  plus  bas  de  l'humiliation 
et  de  la  misère ,  mais  gardant  au  fond  de  son  ame  son  orgueil , 
sa  haine  pour  Charles ,  et  l'espoir  de  se  venger. 

Arrivé  dans  la  forêt  des  Ardennes  ,  et  après  avoir  erré  quelque 
temps  à  l'aventure ,  il  fait  halte  chez  un  pauvre  ermite ,  et  passe 
la  nuit  autour  d'un  feu  allumé  au  pied  de  la  croix  de  l'ermitage. 
Là  ,  épuisé  d'émotions  douloureuses  et  de  fatigue,  Gérard  tombe 
endoi-mi ,  incapable  de  s'apercevoir  de  rien  de  ce  qui  se  passe 
autour  de  lui.  Il  ne  voit  point  le  dernier  de  ses  compagnons  ren- 
dre le  dernier  souffle  ;  il  n'entend  point  les  voleurs  cpii ,  s'appro- 
chant  à  petit  bruit ,  lui  enlèvent  ses  armes ,  son  cheval  et  celui 
de  Berthe.  Tant  que  Gérard  avait  eu  des  armes  et  un  cheval,  il 
s'était  cru  encore  quelque  chose ,  il  n'avait  point  désespéré  de  sa 


GÉRARD    DE    ROUSSILLON.  2^5 

destinée  ;  on  imagine  donc  aisément  sa  désolation ,  lorsqu'il  se 
voit  à  son  réveil  livré  sans  défense  à  la  merci  des  hommes  et  du 
sort.  Le  bon  ermite  qui  lui  a  donné  l'hospitalité ,  le  console  de 
son  mieux ,  et  le  renvoie,  pour  des  consolations  plus  efficaces  que 
les  siennes ,  à  un  savant  et  vénérable  prêtre  qui  mène  aussi  la  vie 
d'ermite ,  à  quelcjue  distance  de  là  dans  la  forêt. 

Gérard  et  Berthe  prennent  le  sentier  qui  leur  est  indiqué  ,  et 
trouvent  en  effet  le  vénérable  personnage  qui  leur  a  été  annoncé , 
et  qui  ne  s'aperçoit  de  leur  px'ésence  qu'après  avoir  achevé  une 
longue  prière.  Il  demande  alors  à  Gérard  qui  il  est,  et  Géi'ard 
lui  conte  rapidement  toute  son  histoire,  en  ajoutant  :  «  J'ai 
pourchassé  (maintes  fois  le  roi)  Charles,  de  si  près  qu'il  n'aurait 
pas  donné  son  éperon  pour  la  ville  de  Paris.  Et  voilà  qu'à  la 
fin  il  m'a  rendu  la  pareille  :  il  m'a  dépouillé  de  mes  honneurs , 
et  m'a  pris  mes  terres.  Mais  je  vais  trouver  Othon  ,  le  roi  de  Hon- 
grie, et  solliciter  ses  secours.  » 

L'ermite  lui  offre  un  gîte  pour  la  nuit;  et  le  jour  venu,  il 
adresse  au  comte  de  pieuses  exhoitations ,  l'engageant  à  se  re- 
pentir de  sa  vie  passée,  et  à  en  faire  pénitence.  —  Je  ferai 
pénitence  quand  j'aurai  donné  la  mort  à  Charles,  lui  répond 
Gérard.  Je  n'attends  pour  cela  que  d'avoir  retrouvé  vuue  lance 
et  un  écu. 

— Eh  quoi  !  clîétif,  lui  crie  alors  l'ermite  d'un  ton  austère,  dans 
l'état  où  tu  es ,  tu  parles  de  te  venger  de  Charles  qui  t'a  vaincu 
dans  ta  force  et  dans  ta  puissance!  — Je  ne  le  nie  point,  ré- 
plique Gérard;  mais  que  j'arrive  seulement  auprès  du  roi 
Othon ,  que  je  recouvre  un  cheval  et  des  armes ,  et  aussitôt ,  che- 
vauchant nuit  et  jour,  je  repasse  en  France.  Je  connais  toutes 
les  forêts  où.  Charles  va  chasser,  et  je  sais  bien  où  je  me  vengerai 
du  félon.  » 

Le  pieux  ermite  réprimande  vivement  Gérard  d'une  haine  si 
obstinée ,  mais  sans  obtenir  de  lui  qu'il  se  rétracte  et  revienne  à 
des  sentimens  plus  doux  et  plus  chrétiens.  Berthe  peut  seule 
faire  ce  miracle  par  ses  supplications  ;  elle  se  jette  aux  pieds  de 
son  époux ,  et  ne  se  relève  qu'après  en  avoir  obtenu  l'assurance 
qu'il  pardonne  à  Charles  et  à  tous  ses  autres  ennemis.  —  L'er- 


2q6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mite ,  enchanté  de  cette  conversion  ,  absout  le  comte  de  ses  pé- 
chés ,  lui  donne  maints  pieux  conseils ,  et  l'autorise  à  avoir  bon 
espoir  dans  l'avenir.  Là -dessus,  il  lui  enseigne  les  sentiers  à 
suivre ,  et  le  renvoie  un  peu  plus  calme  et  plus  résigné  qu'il  ne 
l'avait  vu  la  veille. 

Les  deux  époux  poursuivent  leur  route ,  et  rencontrent  à 
quelque  distance  de  là  des  marchands  revenant  de  Hongrie  et 
de  Bavière ,  et  qui ,  s'adressant  à  eux  :  Quelles  nouvelles  dans 
ce  pays?  disent-ils.  Que  fait  ce  maudit  Gérard  de  Roussillon? 
—  Il  est  mort ,  répond  aussitôt  Berthe  ,  inquiète  de  la  ques- 
tion; il  est  enterré.  L'empereur  Charles  l'a  fait  mourir.  —  Dieu 
en  soit  loué  !  répondent  les  marchands  ;  s'il  vivait  encore ,  il 
ferait  encore  la  guerre  et  ravagerait  tout.  Le  propos  ne  plait 
guère  à  Gérard  ;  mais  il  n'a  point  d'épée ,  et  il  passe  sans  ré- 
pondre. 

Il  continue  à  errer  de  forêt  en  foi'èt ,  d'ermitage  en  ermitage  ^ 
et  ai'rive  à  la  fin  à  une  ville  ou  bourgade  où  il  n'y  a  plus  que  des 
enfans  et  des  femmes.  Les  mères  ont  perdu  leurs  fils  ,  les  épouses 
leurs  maris ,  les  enfans  leurs  pères  :  tous  les  hommes  ont  péri 
dans  les  guerres  de  Gérard  de  Roussillon ,  et  Gérard  n'entend 
de  toutes  parts ,  parmi  ces  restes  d'une  population  désolée  y  que 
des  inrprécations  et  des  malédictions  contre  lui.  Il  est  sur  le  point 
de  suffoquer  de  douleur  ou  de  colère  ;  mais  la  tendre  et  pieuse 
Berthe  lui  rappelle  les  leçons  du  saint  ermite  ,  et  l'engage  à  sup- 
porter ce  qu'il  voit  et  ce  qu'il  entend ,  comme  une  juste  punition 
du  ciel,  qui  le  châtie  d'avoir  trop  aimé  et  trop  fait  la  guerre.  Ces 
paroles  consolent  un  peu  Gérard  ;  mais  le  courage  et  la  résignation 
sont  toujours  près  de  l'abandonner  :  il  regrette  sans  cesse  de 
n'être  point  mort  sur  le  champ  de  bataille  ,  les  armes  à  la  main , 
et ,  à  chaque  instant ,  Berthe  est  obligée  de  lui  faire  de  nouvelles 
exhortations  ,  de  nouvelles  prières. 

Les  deux  infortunés  continuent  à  cheminer  au  hasard  ;  arrivés 
à  un  endroit  où  se  croisent  plusieurs  chemins,  ils  apprennent 
une  nouvelle  qui  les  touche  de  près.  —  Charles  Martel  vient 
d'envoyer,  dans  toutes  les  directions ,  cent  messagers ,  chargés 
d'annoncer  que  la  personne  de  Gérard  est  mise  à  prix  ,  que  qui- 


GÉRARD    DE    ROCSSILLON.  iQ"] 

conque  livrera  le  comte  au  roi  recevra  en  récompense  sept  fois 
le  poids  en  or  et  argent  du  corps  du  prisonnier.  Plusieurs  des 
cent  messagers  viennent  de  passer  par  là ,  et  la  terrible  nouvelle 
est  répandue  dans  tout  le  pays.  «  Seigneur,  croyez-moi,  dit  alors 
la  comtesse  à  Gérard  ;  évitons  les  châteaux  et  les  villes  ,  tous  les 
lieux  où  il  y  a  des  chevaliers  et  des  hommes  en  pouvoir  ;  la  foi 
est  rare  et  la  cupidité  grande.  »  Ce  conseil  est  aussitôt  adopté,  de 
même  que  celui  non  moins  nécessaire  de  changer  de  nom.  Dès  ce 
moment,  Gérard  de  Roussillon  ne  s'appelle  plus  que  le  pauvre 
loland. 

Je  suis  obligé  d'abréger  le  détail  des  humiliations  et  des  souf- 
frances qui  attendent  les  deux  proscrits  partout  où  ils  se  pré- 
sentent. J'observerai  seulement  que  ,  dans  toutes  ces  épreuves , 
le  courage  et  la  tendresse  de  Berthe  ne  se  démentent  jamais.  Elle 
sauve ,  pour  ainsi  dire ,  à  chaque  instant ,  la  vie  à  son  époux  ;  à 
chaque  instant ,  elle  relève  son  courage  abattu. 

Un  jour,  Gérard  et  Berthe  se  trouvent  à  l'entrée  d'une  grande 
forêt ,  dans  l'intérieur  de  laquelle  ils  entendent  un  grand  fracas , 
comme  de  marteaux  et  de  cognées.  Ils  s'avancent  du  côté  d'où 
vient  le  bruit ,  et  arrivent  à  un  grand  feu  autour  duquel  tra- 
vaillent deux  hommes  noirs  et  hideux  ;  ce  sont  des  charbonniers 
auvergnats ,  en  possession  de  fournir  de  charbon  la  ville  d'Au- 
rillac.  Voyant  Gérard  en  haillons ,  de  haute  taille  et  avec  toutes 
les  apparences  d'une  force  de  corps  extraordinaire ,  ils  croient 
avoir  trouvé  l'homme  dont  ils  ont  besoin ,  et  lui  proposent  de 
porter  vendre  à  Aurillac  le  chai'bon  fait  par  eux.  Gérard  accepte, 
comme  par  une  sorte  de  curiosité  de  voir  jusqu'où  peut  aller  sa 
misère.  Il  charge  sur  ses  épaules  un  énorme  sac  de  charbon  qu'il 
porte  à  Aurillac,  et  sur  la  vente  duquel  il  gagne  sept  deniers. 
Il  y  a  long-temps  que  le  puissant  Gérard  n'a  touché  une  si  forte 
somme  :  le  métier  lui  paraît  bon ,  et  il  s'y  dévoue  ,  tandis  que 
la  comtesse  exerce ,  de  son  côté ,  celui  de  couturière ,  dans  un 
faubourg  de  la  petite  ville  d'Aurillac . 

Il  y  avait  déjà  vingt-deux  ans  que  Gérard  et  Berthe  vivaient  de 
la  sorte  ;  ils  semblaient  avoir  perdu  tout  souvenir  de  leur  condi- 
tion première,  et  tout  désir  comme  tout  espoir  d'y  revenir  ja- 


■*■» 


2C)8  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

mais ,  lorsqu'un  événement  imprévu  vint  tout  à  coup  changer 
leurs  idées. 

Deux  puissans  seigneurs  ,  le  comte  Ganceln  et  le  duc  Aiglan  , 
donnaient  aux  chevaliers  du  pays  le  divertissement  d'un  de  ces 
exercices  guerriers  alors  désignés  par  le  nom  de  quintaine ,  et  qui 
consistaient  à  abattre ,  à  coups  de  piques  ou  de  traits  lancés  à  la 
main,  une  armure  ou  un  écu  placé  très-haut,  à  l'extrémité  d'un 
poteau.  Toute  la  population  de  la  contrée  était  accourue  à  ce 
spectacle,  et  Gérard  et  Berthe  avaient  cédé  ,  comme  les  autres  ,  à 
la  tentation  d'y  assister.  —  La  fête  était  brillante  ;  il  y  avait  là 
une  multitude  de  chevaliers  en  splendide  attirail  et  en  belle  ar- 
mure ,  cherchant  à  se  surpasser  les  uns  les  autres ,  et  à  faire 
parler  d'eux. 

A  ce  spectacle ,  la  mémoire  d'un  temps  qui  n'est  plus  se  réveille 
vivement  dans  Berthe  ;  elle  se  souvient  de  l'époque  fortunée  de  sa 
vie  où  Gérard  donnait  de  telles  fêtes  ,  et  s'y  distinguait  par  sa  force 
et  par  son  adresse,  tandis  qu'elle-même  y  jouissait  avec  orgueil 
de  sa  gloire  et  de  sa  renommée.  —  A  ce  souvenir,  elle  est  saisie 
d'une  vive  douleur  ;  ellfi  se  laisse  aller,  comme  évanouie ,  dans 
les  bras  de  Gérard ,  inondant  de  ses  larmes  la  barbe  et  le  visage 
du  guerrier,  ou  pour  mieux  dire ,  du  charbonnier.  —  Gérard 
sent  alors ,  sinon  pour  la  première  fois  ,  du  moins  plus  fortement 
que  jamais,  tous  les  sacrifices  que  la  tendre  Berthe  fait  depuis  si 
long -temps  à  sa  mauvaise  destinée.  «  Chèi'e  épouse,  lui  dit-il, 
ton  cœur,  je  le  vois,  s'est  lassé  de  ma  misère.  Eh  bien!  retourne 
en  France  ,  et  je  te  jure  ,  par  Dieu  et  par  les  saints,  que  vous  ne 
me  verrez  plus  ,  ni  toi  ni  tes  parens.  —  Seigneur,  vous  parlez  en 
enfant ,  lui  répond  Berthe  ;  à  Dieu  ne  plaise  que  je  vous  quitte 
jamais  tant  que  je^^vivrai  !  J'aimerais  mieux  être  brûlée  vive  que 
séparée  de  vous.  Oh  !  seigneur,  ne  proférez  plus  de  si  dures  pa- 
roles. »  A  ces  mots,  le  comte,  ému  jusqu'aux  larmes ,  la  presse 
en  silence  sur  son  cœur. 

Cependant  il  est  vrai  qu'une  nouvelle  idée,  qu'un  nouveau 
désir  viennent  de  s'emparer  de  Berthe.  «  Seigneur,  poursuit-elle  , 
si  vous  daignez  écouter  mes  conseils ,  nous  retournerons  dans 
cette  douce  France  où  nous  sommes  nés.  Voilà  vingt -deux  ans 


GÉRARD    DE    ROUSSILLON.  299 

que  vous  en  êtes  sorti ,  et  je  vous  vois  brisé  par  la  fatigue  et  la 
douleur.  Vous  fûtes  autrefois  l'ami  de  l'impératrice,  et  je  suis 
sûre  que  ,  si  elle  intercédait  aujourd'hui  pour  vous  ,  l'empereur 
n'est  ni  si  dur  ni  si  cruel  qu'il  ne  vous  pardonnât  le  passé.  »  Gé- 
rard ne  se  rend  pas  sans  peine  à  ce  conseil  ;  mais  enfin ,  il  l'ac- 
cepte par  pitié  pour  sou  épouse ,  et  le  voilà  qui  prend  avec  elle 
le  chemin  d'Orléans ,  où  se  trouvait  pour  lors  Charles  avec  sa 
cour. 

Ils  y  arrivent  le  jeudi  saint,  le  jour  de  la  cène.  Dans  l'espoir 
de  pouvoir  dire  un  mot  en  secret  à  la  reine  ,  Gérard  va  bien  vite 
à  l'église ,  se  ranger  au  nombre  des  pauvres  pèlerins,  des  men- 
dians ,  des  estropiés  ,  auxquels  elle  doit  ce  jour-là  distribuer  des 
vêtemens  et  de  l'argent.  Mais  un  prêtre ,  qui  le  voit  grand  et  vi- 
goureux parmi  cette  foule  de  pauvres  infirmes,  le  prend  rudement 
par  la  main  et  le  chasse  avec  des  injures  et  des  menaces.  Gérard 
regrette  alors  sa  forêt ,  son  charbon  et  ses  sauvages  compagnons  ; 
mais  Berthe  est  toujours  là  ,  comme  son  bon  ange  ,  pour  le  con- 
soler et  le  conseiller. 

— Seigneur,  ne  vous  déconcertez  pas,  lui  dit-elle  ;  faites  plutôt 
ce  que  je  vais  vous  dire.  C'est  demain  le  vendredi-saint  :  l'impé- 
ratrice se  rendra  seule  à  l'église  ,  pour  prier.  Attendez -la ,  et  dès 
que  vous  l'apercevrez  ,  approchez -vous  d'elle  ,  et  présentez-lui 
cet  anneau.  C'est  celui  par  lequel  elle  vous  engagea  autrefois  son 
amour,  en  présence  du  comte  Gervais.  Vous  me  le  donnâtes, 
et  moi  je  l'ai  précieusement  gardé  au  milieu  de  nos  détresses.  — 
Gérard,  charmé  de  ravoir  cet  anneau  ,  n'hésite  pas  à  faire  tout 
ce  que  sa  femme  lui  a  conseillé. 

La  journée  du  vendredi-saint  passée  ,  à  l'heure  où  commence 
la  solennité  des  ténèbres,  la  reine  arrive  nu-pieds  à  l'éghse , 
et  se  retire ,  pour  prier,  dans  une  chapelle  solitaire ,  faiblement 
éclairée  par  une  lampe.  Gérard  ,  qui  l'a  vue  entrer  et  qui  a  suivi 
de  l'œil  tous  ses  mouvemens,  se  glisse  à  pas  lents  aussi  près  d'elle 
qu'il  peut ,  et  lui  adresse  timidement  la  parole  :  —  Dame  ,  lui 
dit-d ,  pour  l'amour  de  ce  Dieu  qui  fait  des  miracles ,  de  ces 
saints  que  vous  venez  ici  prier,  et  pour  l'amour  de  ce  Gérard  qui 
fut  votre  ami,  je  vous  conjure  de  venir  à  mon   secours.  — 


3uO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pauvre  homme,  lui  répond  la  reine  ,  que  savez-vous  de  Gérard, 
et  qu'est-il  devenu? 

—  Reine,  dites-moi  d'abord  une  chose  ,  reprend  Gérard  :  par 
le  Dieu  que  vous  adorez,  parles  saints  que  vous  priez,  que  feriez- 
vouS ,  dites-moi ,  de  Gérard ,  si  vous  le  teniez  en  votre  puis- 
sance ?  —  Pauvre  homme  ,  dit  la  reine  ,  c'est  grande  hardiesse 
à  vous  de  me  faire  pareille  question.  Néanmoins,  sachez  que  je 
donnerais  quatre  villes,  pour  que  le  comte  Gérard  fût  vivant, 
et  eût  recouvré  les  terres  et  les  honneurs  qu'il  a  perdus.  —  A 
ces  mots ,  Gérard  lui  présente  son  anneau ,  en  se  nommant.  La 
reine  le  considère  déplus  près  et  le  reconnaît.  Il  n'y  eut  plus  alors 
de  vendredi-saint  pour  elle  ,  s'écrie  naïvement  le  vieux  poète  ro- 
mancier ,  et  Gérard  fut  baisé  cent  fois  sur  la  place.  Après  bien  des 
questions  faites  à  la  hâte ,  et  des  réponses  également  pressées ,  la 
reine  appelle  un  prêtre  qui  lui  est  dévoué  ,  et  met  juscju'à  nouvel 
ordre  Gérard  sous  sa  garde. 

A  partir  de  là  ,  la  suite  du  roman ,  y  compris  le  dénouement , 
est  extrêmement  obscure  et  présente  peut-être  des  lacunes.  On 
voit  seulement  qu'à  force  de  zèle ,  d'adresse  et  de  caresses ,  la 
reine  dispose  peu  à  peu  le  roi  à  faire  grâce  à  Gérard,  et  à  souffrir 
qu'il  rentre  dans  la  jouissance  de  ses  domaines.  Mais  elle  sent 
que  son  ami,  son  chevalier,  serait  trop  humilié,  s'il  devait  unique- 
ment ce  retour  de  fortune  à  la  clémence  du  roi;  aussi,  tout  en 
négociant  pour  lui  auprès  de  son  époux,  l'aide-t-elle  de  tout  son 
pouvoir  à  se  faire  un  parti  à  la  tête  duquel  il  a  bientôt  recouvré 
de  vive  force  son  bon  château  de  Roussillon  ,  et  la  plus  grande 
pai'tie  de  ses  anciennes  possessions. —  Charles  ,  apprenant  ces 
nouvelles  ,  en  est  indigné  :  il  a  un  accès  de  sa  vieille  haine  contre 
Gérard  ,  et  la  guerre  est  un  moment  sur  le  point  de  se  rallumer. 
Mais  la  reine  s'inteqiose  ,  avec  son  adresse  et  son  autorité  ordi- 
naires, entre  les  deux  adversaires,  et  les  détermine  à  conclure 
une  trêve  de  sept  ans,  durant  laquelle  elle  espère  que  s'effaceront 
les  anciennes  inimitiés.  Ses  prévisions  ne  sont  point  trompées  , 
et  Gérard  meurt  paisiblement  dans  son  château  de  Roussillon. 

Tel  est ,  isolé  de  ses  développemens  ,  de  ses  accessoires  ,  et  ré- 
duit à  ses  données  fondamentales ,  le  roman  provençal  de  Gérard 


GÉRARD    DE    ROUSSILLON .  3u  I 

de  Roussillon,  l'un  des  plus  curieux ,  et  je  le  répète  ,  proljable- 
nient  le  plus  ancien  de  son  genre.  Quelques  observations  sont  in- 
dispensables pour  compléter  cet  aperçu. 

On  voit  d'abord  ,  par  tout  ce  que  j'ai  dit  de  ce  roman  ,  non- 
seulement  que  le  fond  s'en  rattacbe  à  des  traditions  historiques  , 
mais  que  tous  les  détails  ,  tous  les  accessoires  ont  quelque  chose 
de  grave  et  de  vraisemblable  ,  qui  sort  naturellement  et  sinqîle- 
nient  du  fond  des  mœurs  et  des  relations  féodales ,  et  je  ne  doute 
pas  qu'avec  un  peu  de  patience  et  de  sagacité ,  on  n'y  démêlât 
diverses  particularités  véritablement  historiques,  sinon  pour  l'é- 
poque à  laquelle  se  rapporte  l'action  du  roman  ,  du  moins  pour 
l'époque  de  sa  composition. 

Les  noms  géographiques  y  sont  assez  fréquemment  défigurés 
par  les  erreurs  des  copistes ,  mais  toujours  reconnaissables ,  et 
faciles  à  rétablir  dans  leur  exactitude.  On  n'y  aperçoit  aucune 
trace  de  cette  géographie  arbitraire  et  fantastique  des  romanciers 
des  époques  subséquentes ,  et  l'on  y  découvrirait  probablement, 
au  contraire,  çà  et  là,  quelque  notion  curieuse  pour  la  géographie 
de  la  France  au  moyen  âge.  Ainsi,  par  exemple,  il  y  est  question 
de  la  ville  de  Rame ,  mansion  romaine ,  dont  on  ne  voit  plus 
depuis  long-temps  que  les  ruines,  sur  les  bords  de  la  Duiance, 
entre  Briançon  et  Embrun ,  et  qui  existait  encore ,  selon  toute 
apparence,  du  temps  de  l'auteur  de  Gérard. 

Les  caractères  sont  une  des  parties  remarquables  du  roman.  Ce 
n'est  pas  qu'ils  soient  bien  variés,  ni  délicatement  nuancés  ;  mais 
ils  sont  tracés  avec  vigueur,  et  contrastés  avec  un  véritable  instinct 
poétique.  Foulques,  l'un  des  neveux  et  des  principaux  officiers 
de  Gérard,  pourrait  passer  pour  son  bon  grénie.  Tant  qu'il  y  a 
lieu  à  délibérer,  il  vote  toujours  pour  le  parti  le  plus  juste  et  le 
plus  modéré  :  quand  il  n'y  a  plus  qu'à  agir,  il  se  dévoue  sans 
considération  des  obstacles  et  du  péril.  C'est  l'idéal  du  chevalier 
provençal  au  xii''  siècle.  Yoici  le  portrait  qu'en  trace  le  roman- 
cier :  je  vais  tâcher  d'en  traduire  une  partie  ,  et  de  la  traduire 
fidèlement,  au  risque  d'être  bizarre  et  sauvage. 

«  Youlez-vous  entendre  les  qualités  de  Foulques  :  donnez-lui 
toutes  celles  du  monde  ;  ôtez-en  seulement  les  mauvaises  ;  il  n'y 


3o2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  a  pas  une  en  lui.  Il  est  preux,  courtois ,  poli,  doux,  franc, 
de  nobles  manières  et  bien  parlant.  Il  est  bien  enseigné  de  bois 
et  de  rivières ,  sait  jouer  aux  échecs  ,  aux  tables  et  aux  dés.  Il  n'a 
jamais  refusé  de  son  avoir  à  personne  ;  tous  en  ont  eu ,  les  bons  et 
les  médians.  Il  aime  fortement  Dieu,  sachez  bien  ;  et  depuis  qu'il 
est  né  et  vit  en  cour,  il  n'a  jamais  vu  faire  tort  à  personne  ,  sans 
en  être  au  moins  affligé ,  s'il  ne  pouvait  rien  de  plus.  Il  aime 
mieux  la  paix  que  la  guerre  ;   mais  quand  il  sent  une  fois  son 
heaume  lacé  ,  son  écu  au  col  et  son  épée  avi  flanc ,  il  devient  su- 
perbe,    farouche ,  impétueux  et  sans  merci.   Plus  est  grande  la 
foule  des  ennemis  qui  le  pressent ,  et  plus  il  est  fier  et  terrible.  Il 
ne  reculerait  pas  alors  de  la  longueur  de  son  pied.  Et  sachez  que 
cette  guerre  lui  déplaît  fort  et  qu'il  en  a  fait  cent  fois  querelle  à 
son  oncle;  mais  il  n'a  jamais  pu  l'en  détourner,  et  l'a  toujours 
foi'tement  aidé  au  besoin.  Il  n'en  sera  point  blâmé  par  moi ,  car 
faillir  à  son  ami,  c'est  chose  inhumaine,  méprisée  en  toute  bonne 
cour.  J'aimerais  mieux  être  Foulques ,  et  doué  comme  lui ,  que 
seigneur  de  quatre  royaumes.  » 

Boson  ,  le  frère  de  Foulques  ,  est  le  favori  de  Gérard ,  et  l'on 
pourrait  dire  son  mauvais  génie.  Sauf  la  bravoure,  il  ne  ressemble 
en  rien  à  son  frère  ;  il  n'aime  que  la  guerre ,  et  juste  ou  inique  , 
il  la  conseille  toujours.  C'est  le  type  du  seigneur  féodal,  mettant 
les  passions  et  les  penchans  de  sa  condition  à  la  place  des  devoirs 
et  des  idées  de  la  chevalerie. 

Fouchier,  qui  est  aussi  un  des  principaux  vassaux  de  Gérard , 
est  un  autre  caractère  pris  innnédiatement  dans  la  vérité  et  la 
réalité  des  époques  féodales.  «  Il  n'y  eut  jamais ,  dit  notre  ro- 
«  mancier,  en  parlant  de  lui ,  si  bon  espion ,  ni  si  bon  voleur  ; 
«  il  a  volé  plus  d'avoir  qu'il  n'y  en  a  dans  Pavie.  Mais  il  est  de 
«  trop  haut  lignage  pour  vendre  ce  qu'il  vole  (  il  le  donne); 
«  et  de  France  en  Hongrie ,  il  n'y  a  pas  de  meilleur  comte  que 
«  lui.  » 

Deux  femmes  seulement  interviennent  dans  l'action  du  roman 
de  Gérard  ,Berthe  et  la  reine  ,  sa  sœur.  Il  n'est  point  question  de 
Berdie,  et  le  poète  n'a  que  faire  d'elle,  aussi  long-temps  que  la 
guerre  dure.  Mais  ,  une  fois  Gérard  vaincu ,  et  réduit  à  la  vie  de 


GÉRARD    DE    ROUSILLON.  3o3 

mendiant  et  de  vagabond ,  c'est  elle  qui  devient  le  personnage 
principal  de  l'action,  la  providence  de  Gérard.  C'est  le  modèle 
de  l'épouse  tendre  et  dévouée.  Mais ,  dans  ce  caractère  même ,  il 
y  a  quelque  chose  de  l'époque ,  quelque  chose  d'austère  et  de 
fort  qui  se  mêle  à  l'expression  de  l'amour,  qui  le  contient ,  pour 
ainsi  dire  ,  au  fond  de  l'ame.  C'est  par  des  leçons ,  par  des  exhor- 
tations pieuses ,  plutôt  que  par  des  paroles  molles  et  caressantes, 
que  Berthe  témoigne  son  dévouement  à  son  époux. 

Mais  ce  qu'il  y  a  incontestablement ,  dans  tout  le  roman  ,  de 
plus  remarquable  ,  sous  le  rapport  des  mœurs ,  c'est  la  conduite 
delà  reine  envers  Gérard,  cju'elle  aime  incomparablement  plus 
que  son  époux  ,  et  dont  elle  prend  le  parti  d'une  manière  direc- 
tement opposée  aux  intérêts  et  aux  intentions  de  celui-ci.  Tout 
cela  ,  nous  l'avons  vu  dans  le  temps,  était  parfaitement  conforme 
aux  idées  de  la  galanterie  chevaleresque.  Aussi  à  peine  le  roi 
a-t-il  un  moment  d'humeur  et  de  colère  ,  quand  il  vient  à  savoir 
tout  ce  que  son  épouse  a  fait  pour  Gérard ,  son  ancien  ennemi  ; 
il  sait  bien  que  tout  cela  est  dans  l'ordre ,  et  son  mécontente- 
ment tombe  au  premier  sourire  de  la  reine ,  qui  se  garde  bien 
de  le  prendre  au  sérieux. 

Il  y  a  de  fort  beaux  traits  dans  les  longues  descriptions  de  ba- 
tailles qui  font  la  majeure  partie  du  roman.  Mais,  comme  je  l'ai 
déjà  observé  ,  c'est  dans  les  conseils  fréquens  où  Charles  et  Gé- 
rard déhbèrent  sur  leurs  demandes  ,  sur  leurs  propositions  et  sur 
leurs  droits  respectifs ,  que  le  romancier  semble  se  complaire 
davantage  ,  et  réussir  le  mieux.  C'est  là  qu'il  aime  à  mettre  ses 
personnages  en  évidence  et  à  les  représenter  faisant  preuve  d'un 
autre  courage  que  celui  du  champ  de  bataille ,  de  celui  de  la 
pensée  et  de  la  parole.  Je  choisis,  pour  donner  un  exemple , 
l'audience  que  Charles  accorde  à  Foulques ,  lorsque  celui-ci  va , 
de  la  part  de  son  oncle  Gérard,  réclamer  contre  l'injustice  de  la 
guerre  que  le  roi  est  résolu  de  faire  à  ce  dernier,  pour  avoir  repris 
son  château  de  Rousslllon  ,  qu'il  n'avait  un  moment  perdu  que 
par  une  insigne  trahison. 

Foulques  est  parti ,  accompagné  d'un  cortège  de  cent  barons  , 
parmi  lesquels  se  trouve  Fouchicr,  ce  comte  si  excellent ,  qui  n'a 


304  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  le  défaut  ou  le  caprice  d'être  un  grand  voleur.  Ils  arrivent 
tous  à  la  cour  de  Charles,  sous  la  conduite  et  la  sauve-garde 
d'Aymes ,  comte  de  Bourges ,  ami  de  Gérard ,  bien  que  fidèle 
vassal  du  roi ,  et  qui ,  introduit  devant  ce  dernier  :  —  Seigneur, 
lui  dit-il ,  voici  Foulques ,  arrivé  hier  soir.  —  Oui ,  poursuit 
Foulques,  et  qui  viens  demander  pour  Gérard  ,  mon  oncle,  une 
justice  que  j'espère.  Pourquoi,  ô  roi,  voulez-vous  mouvoir  guerre 
à  Gérard  ?  Ne  vous  laissez  point  aller  à  votre  colère  ;  car,  si  vous 
détruisez  ce  que  vous  devez  maintenir,  Dieu  vous  abandonnera. 
Vous  avez  excité  la  guerre  ;  faites-la  taire  ;  laissez  à  Gérard  ce 
qui  est  à  lui ,  et  ne  croyez  point  les  flatteurs  qui  ne  peuvent  faire 
les  grandes  choses  qu'ils  promettent. 

— Si  Dieu  m'aide,  duc  Foulques,  répond  le  roi ,  vous  discourez 
à  merveille  ;  mais  je  ferai  ce  qu'il  me  convient  de  faire.  Si  Gérard 
a  jusqu'ici  tenu  Roussillon  et  la  Bourgogne,  il  les  a  tenus  de 
moi ,  et  je  les  lui  ôterai ,  si  je  puis.  Il  n'aura  point  de  si  fort 
château  que  je  ne  l'escalade,  ni  de  si  haute  tour  que  je  ne  la 
renverse  et  ne  la  brise. 

«  Là-dessus,  don  Begon,  fils  de  Basin ,  prend  la  parole  : — Sei- 
gneur roi ,  nous  méprisons  les  menaces  ,  et  Gérard  pourra  bien 
vous  mettre  tel  frein  par  lequel  on  vous  tiendra  mieux  que  l'on 
ne  tient  mulet  rétif.  Si  vous  voulez  la  guerre  ,  si  vous  voulez  ba- 
taille en  champ  clos,  vous  l'aurez;  et  maint  puissant  baron  y 
recevra  tel  coup  de  lance  ou  d'épée  qui  lui  mettra  le  cœur  à 
jour.  Mais  le  comte  Gérard  n'y  perdra  ni  un  moulin ,  ni  un  four, 
ni  un  coin  de  pré,  ni  une  poignée  d'herbe.  » 

—  Seigneur  roi ,  reprend  Foulques ,  écoutez  ce  que  Gérard 
vous  propose  en  toute  justice.  S'il  vous  a  forfait  en  quelque 
chose ,  nous  sommes  ici  cent  chevaliers  pour  vous  en  faire  droit 
de  sa  part,  et  pour  être  ses  otages  entre  vos  mains.  Mais  je  sou- 
tiens que  Roussillon  est  à  lui ,  si  ce  n'est  que  le  long  de  la  Seine, 
sur  l'autre  rive,  dans  la  forêt  de  Montargout,  vous  avez,  en  l'an, 
une  chasse  de  quatorze  jours  par  froid  ,  et  de  quinze  par  chaud  , 
et  que  Gérard  vous  doit  défrayer  les  quatorze  jours  ,  à  raison  des 
quatre  châteaux  qu'il  a  dans  le  pays  ,  des  châteaux  de  Quarène 
et  de  Chatillon ,  de  Sonegart  et  de  Montaloi.  Si  quelqu'un  trouve 


GÉr.AUD    r>E    ROUSSILLON.  3o5 

que  la  chose  n'est  point  comme  je  dis  ,  j'en  offre  la  preuve,  et 
en  voici  mon  gant  que  je  vous  présente. 

—  Maudit  soit ,  dit  le  roi ,  qui  prendra  ce  gant  avant  que  je 
n'aie  mis  Gérard  hors  d'état  de  parler  de  guerre. 

— C'est  ce  que  vous  ne  ferez  point  du  vivant  de  Gérard ,  ni  des 
siens  ,  répond  Foulques.  Celui-là  ne  mérite  ni  honneurs ,  ni  ma- 
noir, qui  taxera  le  comte  de  félonie ,  et  ne  voudra  pas  nous  en 
rendre  raison.  C'est  bien  plutôt  vous,  ô  roi  !  qui  avez  été  traître 
et  parjure  au  sujet  de  Gérard.  Des  comtes  ,  des  ducs,  des  hommes 
renommés,  le  pape  lui-même,  à  qui  Rome  obéit,  avaient  reçu 
votre  serment  de  prendre  en  mariage  la  fille  du  puissant  em- 
pereur d'Orient ,  en  même  temps  que  Gérard  épouserait  sa  sœur. 
Mais  vous  avez  fait  acte  de  traître  et  de  faussaire  ;  vous  avez 
laissé  celle  qui  devait  être  votre  femme  ,  pour  prendre  la  bien- 
aimée  de  Gérard.  Si  quelqu'un  de  vos  flatteurs ,  à  langue  tran- 
chante ,  soutient  que  vous  avez  bien  fait ,  qu'il  s'avance ,  et  je 
vous  le  rends  mort  ou  recru. 

—  Vous  n'aurez  point  de  combat  ici ,  reprend  le  roi  ;  vous  en 
aurez  assez  d'un ,  de  celui  où  les  plus  vaillans  des  vôtres  tombe- 
ront par  milliers,  morts  et  sanglans. 

<i  Là-dessus  s'avance  Fouchier,  le  cousin-germain  de  Gérard. 
Jamais  chevalier  plus  brave  que  lui  ne  fut  baisé  par  dame  ;  ja- 
mais lance  ne  fut  rompue  par  un  plus  vaillant.  Il  va  proférer  des 
paroles  dont  le  roi  sera  courroucé,  —  Par  Dieu ,  Charles  Mai- 
tel  ,  c'est  grande  folie  à  vous  de  vouloir  épouvanter  tout  le 
monde.  Puisque  vous  avez  faim  de  guerre  ,  que  je  sois  proclamé 
couard  si  je  ne  vous  en  rassasie  !  Je  mènerai  contre  vous  mille 
chevaliers ,  dont  le  moindre  vous  fera  perdre  la  tête  de  souci , 
et  j'espère  bien  accroître  mes  domaines  et  mes  châteaux  d'une 
part  des  vôtres. 

«  A  ces  paroles ,  le  sang  monte  au  visage  du  roi ,  et  il  pro- 
nonçait déjà  l'ordre  de  faire  pendre  tous  les  messagers  de  Gé- 
rard ,  lorsque  Enguerrand ,  Thierry,  Pons  et  Richard  prennent 
soudainement  la  parole. — 0  roi ,  disent-ils,  tu  es  un  roi  perdu, 
si  tu  commets  une  pareille  bassesse.  Il  n'y  a  aucun  de  nous  qui 
ne  t'abandonne  aussitôt. 


3o6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  Hervin  de  Cambrai  parle  à  son  tour ,  et  bien  devrait-il  être 
cru,  car  ses  paroles  sont  sages,  et  ses  conseils  sont  bons. — 
Messager  de  guerre  est  mauvais  propbète  :  je  vois ,  dans  ce  pays  , 
deux  dogues  furieux  ,  l'un  roi  et  l'autre  comte ,  qui  se  déchire- 
raient plus  volontiers  qu'ours  et  chien Oh!  que  bien  pi'end 

aux  Sarrasins  que  nous  ne  leur  fassions  pas  la  guerrre  que  nous 
nous  faisons  les  uns  aux  autres  ! 

«  Quand  Charles  entend  ces  mots  ,  il  s'en  couxTOuce.  —  Sei- 
gneur Hervin  nous  a  fait  un  beau  sermon ,  dit-il  ;  et  il  n'y  a  pas 
un  de  ces  moines  de  Saint-Denis  qui  convertissent  le  peuple,  qui 
soit  meilleur  prêcheur  que  lui.  Mais  il  a  beau  dire  :  nous  ne 
quitterons  ni  nos  blancs  hauberts ,  ni  nos  casques  brunis,  que  je 
n'aie  traité  comme  il  convient  ce  Gérard  qui  m'a  pris  ou  tué  mes 
hommes. 

— Seigneur  roi,  nous  allons  donc  nous  retirer,  dit  Foulques,  et 
parler  en  Bourgogne  de  ce  que  nous  avons  vu  ici  ;  et  ce  ne  sera  ni 
de  droit,  ni  de  justice,  ni  d'amour.  Yotre  host  est  prêt;  nous 
allons  assembler  le  nôtre  ;  et  nous  nous  reverrons  là-bas  ,  à  Yau- 
beton,  dans  la  plaine  où  court  l'eau  de  TArce. 

—  Je  vous  en  donne  ma  parole  ,  dit  Charles  ;  et  que  celui  qui 
cédera  s'en  aille  en  exil  aussi  loin  qu'il  pourra  ;  qu'il  passe  la  mer 
en  barque  ou  en  navire  ,  et  ne  reparaisse  plus. 

«  Là-dessus  Foulques  prie  Aymes  de  Bourges,  sous  la  sauve- 
garde duquel  il  est  venu ,  de  vouloir  bien  le  reconduire. 

— Je  suis  tout  prêt  à  vous  reconduire ,  lui  dit  Aymes  ,  mais  j'ai 
le  cœur  triste  et  noir  de  voir  la  férocité  de  cet  empereur. — O  roi , 
entendez  encore  une  pai'ole ,  une  dernière  parole  :  acceptez  les 
offres  de  ces  chevaliers,  et  prenez -les  pour  otages. — Ce  n'est 
point  là  ma  pensée  ,  répond  Charles  ;  ma  pensée  est  d'entrer  ee 
mois-ci  ou  le  prochain  sur  les  terres  de  Gérard.  Je  veux  être  son 
moissonneur:  je  taillerai  ses  vignes  et  ses  vergers.  Je  verrai  les 
mille  chevaliers  que  Foucliier  doit  mener  contre  moi ,  lui  qui  n'a 
pas  mille  pas  de  terre.  Mais  qu'il  prenne  bien  garde  ,  le  larron  , 
à  ne  point  se  laisser  prendre  par  chemin  ni  par  sentier  ;  car  je  le 
ferai  pendre  plus  haut  que  le  plus  haut  clocher. 

— Roi,  lui  répond  Foulques,  vous  parlez  trop  follement,  et  n'a- 


GÉRARD    DE    BOUSSILLON.  3o7 

vez  que  méchantes  pensées  dans  le  cœur.  Vous  aurez  la  bataille , 
puisque  vous  l'avez  voulue  ;  mais  gardez-vous  d'y  rencontrer 
P^ouchier  :  il  n'y  a  point  d'épervier  plus  redoutable  aux  cailles 
que  lui  à  ses  adversaires.  S'il  a  de  l'or  et  de  l'argent,  il  ne  l'a 
point  enlevé  à  pauvres  passagers  ,  à  bourgeois  ,  à  vilains  ,  ni  à 
marchands ,  mais  à  des  barons  avares  et  usuriers ,  seigneurs  de 
quatre  ou  cinq  châteaux.  Ceux-là  n'ont  ni  cachette  si  profonde, 
ni  cofhe  d'acier  où  leur  trésor  soit  à  l'abri  de  Fouchier.  C'est  à 
ceux-là  qu'il  prend  de  quoi  donner  et  dépenser  largement.  » 

Cette  scène,  pleine  de  mouvement,  peint  avec  énergie  et 
vérité  la  diplomatie  un  peu  sauvage  ,  mais  du  moins  ouverte  et 
directe  ,  des  temps  féodaux  ,  et  la  brusque  franchise  avec  laquelle 
les  vassaux  parlaient  souvent  à  leur  chef. 

Parmi  les  nombreux  héros  des  romans  carlovingiens  ,  il  n'y  en 
a  peut-être  pas  de  plus  célèbre  et  de  plus  populaire  que  Gérard. 
Sous  les  noms  divers  de  Gérard  de  Roussillon  ,  de  Gérard  de 
Vienne  et  de  Fretta ,  il  figure  diversement  et  avec  plus  ou  moins 
d'éclat  dans  presque  tous  ces  romans. 

Dans  celui  de  Roncevaux  ,  il  est  compris  au  nombre  des  pala- 
dins de  Charlemagne  ,  et  périt  de  la  main  du  fameux  roi  sarrasin 
Marsile.  Dans  le  roman  de  Gaydon  ,  qui  est  censé  faire  suite  à  ce- 
lui de  Roncevaux,  il  ressuscite  pour  briller  à  nouveaux  frais  entre 
les  douze  pairs.  L'auteur  du  grand  roman  du  Loherain  donne  Gé- 
rard de  Roussillon  pour  mort  à  la  suite  d'une  irruption  des  Sar- 
rasins en  Champagne.  Mais  Gérard  reparaît  dans  le  roman  célèbre 
de  Renaud  de  Montauban ,  et  dans  cet  autre  roman  cyclique  si 
populaire  en  Italie  ,  sous  le  titre  des  Réali  di  Francia.  Enfin  on 
le  voit ,  dans  celui  d'Aspremont ,  âgé  de  cent-vingt  ou  trente  ans, 
et  pourtant  capable  encore  de  prendre  une  partie  très  -  active  à 
l'expédition  contre  les  Sarrasins  d'Italie  ,  et  en  partagea  la  gloire 
avec  Charlemagne. 

Tous  ces  romans ,  où  il  ne  figure  qu'en  sous  ordre  ou  épisodi- 
quement ,  en  supposent  de  toute  nécessité  beaucoup  d'autres 
dont  il  était  le  héros  principal ,  et  qui  sont  aujourd'hui  perdus  , 
à  l'exception  de  trois,  dont  l'un  est  celui  en  provençal  dont  je 
viens  devons  parler.  Les  deux  autres  sont  en  français. 


3o8  REV0E  DES  DEUX  MONDES. 

De  ces  deux  derniers ,  je  ne  citerai  que  celui  intitulé  Gérard 
de  Vienne.  Son  auteur  connaissait  très-probablement  le  Gérard 
de  Roussillon  provençal ,  dont  il  n'est  au  fond  et  en  substance 
qu'une  sorte  de  parodie  assez  plate.  Un  rapprochement  scrupu- 
leux de  ces  deux  compositions  pourrait  être  assez  curieux  ,  en  fai- 
sant voir  comment  les  romans  carlovingiens  les  plus  div^ei-s  dans 
leurs  développemens  peuvent  néanmoins  n'être  que  des  variantes 
d'une  seule  et  même  donnée  première.  Mais  l'espace  me  manque 
pour  un  rapprochement  qui  en  exigerait  beaucoup.  Je  ne  puis  que~ 
répéter  que  des  trois  romans  épiques  aujourd'hui  subsistans  sur 
Gérard  de  Roussillon ,  le  provençal  est ,  sans  compai'aison ,  le 
plus  intéressant ,  comme  le  plus  ancien. 

Je  ne  suppose  point  toutefois  qu'il  soit  le  premier  composé  sur 
ce  sujet:  je  suis  au  contraire  persuadé  qu'il  a  été  précédé  de  plu- 
sieurs autres  ,  auxquels  appartinrent ,  selon  toute  apparence  ,  les 
passages  ou  couplets  doubles  qui  sont  en  grand  nombre  dans  ce 

roman. 

Fauriel, 


CHRONIQUES  DE  FRANGE  '. 


LA  TERRASSE  DE  LA  BASTILLE. 


IV. 


Mon  pèic  ,  TOUS  dormirez  tranquille  ,  je 
pense,  quoique  ce  soit  la  première  veille 
d'armes  de  votre  fils  ! 


Ainsi ,  Paris  imprenable  pour  le  puissant  duc  de  Bourgogne , 
et  sa  nombreuse  armée ,  avait ,  comme  une  courtisanne  capri- 
cieuse ,  nuitamment  ouvert  ses  portes  à  un  simple  capitaine 
commandant  de  sept  cents  lances.  Les  Bourguignons,  la  flamme 
d'une  main  ,  le  fer  de  l'autre ,  s'étaient  épandus  dans  les  vieilles 
rues  de  la  cité  royale ,  éteignant  le  feu  avec  du  sang ,  séchant  le 
sang  avec  du  feu.  Perrinet-Leclerc ,  cause  obscui-e  de  ce  grand 
événement ,  après  y  avoir  pris  ce  qu'il  en  désirait  avoir ,  la  vie 
du  connétable,  était  rentré  dans  les  rangs  du  peuple,  où  l'histoire 
désormais  le  cherchera  vainement,  où  il  mourra  obscur  comme 
il  y  était  né  inconnu ,  et  d'où  il  était  sorti  une  heure  pour  atta- 
cher à  l'une  des  plus  grandes  catastrophes  de  la  monarchie  son 
nom  populaire ,  tout  ébloui  de  l'immortalité  d'une  grande  tra- 
hison. 

Cependant  par  toutes  ses  portes  fondaient  sur  Paris ,  comme 
des  vautours  sur  un  champ  de  bataille,  les  seigneurs  et  les 
hommes  d'armes  qui  voulaient  emporter  leur  part  de  cette  grande 

'  Ployez  la  livraison  du  i5  janvier.) 

TOME    VIII.  21 


3lO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

proie,  que  jusqu'à  cette  heure  la  royauté  seule  avait  eu  le  pri- 
vilège de  dévorer.  C'était  d'abord  L'Ile-Adam  ,  qui ,  arrivé  le 
premier,  avait  pris  la  part  du  lion  ;  c'étaient  le  sire  de  Luxem- 
bourg, les  frères  Fosseuse,  Crèvecœur,  et  Jean  de  Poix  ;  c'étaient 
derrière  les  seigneurs,  les  capitaines  des  garnisons  de  Picardie  et 
de  l'Ile-de-France  ;  enfin  ,  c'étaient  à  la  suite  des  capitaines  ,  les 
paysans  des  environs,  qui,  pour  ne  rien  laisser  après  eux,  pil- 
laient le  cuivre,  tandis  que  leurs  maîtres  pillaient  l'or. 

Puis  quand  les  vases  des  églises  furent  fondus  j  quand  les 
coffres  de  l'état  furent  vides  ,  c{uand  il  ne  resta  plus  une  frange  ni 
une  fleur  de  lis  d'or  au  manteau  royal ,  on  en  jeta  le  velours  nu 
aux  épaules  du  vieux  Charles  ;  on  le  fit  asseoir  sur  son  trône  à 
demi  brisé  ,  on  lui  mit  une  plume  à  la  main ,  quatre  lettres  pa- 
tentes sur  la  table.  L'Ile-Adam  et  Chatelux  furent  maréchaux; 
Charles  de  Lens  ,  amiral  ;  Robert  de  Maillé  ,  grand-pamietier , 
et  quand  il  eut  signé  ,  le  roi  crut  avoir  régné. 

Le  peuple  regardait  tout  cela  par  les  fenêtres  du  Louvre.  Bon, 
disait-il,  après  qu'ils  ont  pillé  l'or,  les  voilà  qui  pillent  les  places, 
heureusement  qu'il  y  a  plus  de  signatures  au  bout  de  la  main  du 
roi  ,  qu'il  n'y  avait  d'écus  dans  ses  coffres.  —  Prenez ,  prenez  , 
messeigneurs.Mais  Hannotin  de  Flandre  va  venir,  et  s'il  n'est  pas 
content  de  ce  que  vous  lui  aurez  laissé,  il  i)ourra  bien  se  faire 
une  seule  part  avec  toutes  les  vôtres. 

Cependant  Hannotin  de  Flandre  (  c'était  le  nom  qu'en  liant 
le  duc  de  Bourgogne  se  donnait  quelquefois  lui-même  )  ne  se 
pressait  pas  de  venir  ;  il  n'avait  pas  vu  sans  jalousie  un  de  ses 
capitaines  entrer  dans  une  ville  aux  portes  de  laquelle  il  avait 
deux  fois  frappé  avec  son  épée  sans  qu'elle  les  lui  ouvrît  :  il  reçut 
à  Montbelliard  le  message  qui  lui  annonça  cette  nouvelle  inatten- 
due ,  et  aussitôt ,  au  lieu  de  continuer  sa  route  ,  il  se  retira  à 
Dijon  ,  l'une  de  ses  capitales.  La  reine  Isabeau  était,  de  son  côté, 
demeurée  à  Troyes ,  toute  tremblante  encore  du  succès  de  sou 
entreprise;  le  duc  et  elle  ne  se  voyaient  pas  ,  ne  s'écrivaient  pas  ; 
on  eût  dit  deux  complices  d'un  meurtre  nocturne ,  qui  hésitaient 
à  se  retrouver  face  à  face  à  la  lumière  du  soleil. 

Pendant  ce  temps,  Paris  vivait  d'une  vie  fiévreuse  et  convulsive. 


SCÈNES    HISTORIQUES.  3ll 

Comme  on  disait  que  la  reine  et  le  duc  ne  rentreraient  point  dans 
la  ville  tant  qu'il  y  resterait  un  Armagnac ,  et  qu'on  désirait  re- 
voir le  duc  et  la  reine ,  chaque  jour  ce  jjruit ,  auquel  leur  double 
absence  paraissait  donner  quelque  fondement ,  était  le  prétexte 
d'un  nouveau  massacre.  Chaque  nuit  on  criait:  «  Alarme!  »  Le 
peuple  parcourait  la  ville  avec  des  torches.  Tantôt  les  Armagnacs, 
disait-on ,  rentraient  par  la  porte  Saint-Germain ,  tantôt  par  la 
porte  du  Temple.  Des  groupes  d'hommes  à  la  tête  desquels  on 
distinguait  les  bouchers  à  leurs  larges  couteaux  luisant  au  bout 
de  leurs  bras  nus  ,  parcouraient  Paris  dans  toutes  les  directions  ; 
puis  quelqu'un  disait-il  :  Holà  !  les  autres  !  voici  la  maison  d'un 
Armagnac,  les  couteaux  faisaient  justice  du  maître ,  et  le  feu 
de  la  maison.  Il  fallait,  pour  sortir  sans  crainte  ,  porter  le  cha- 
peron bleu  et  la  croix  rouge.  Des  adeptes,  renchérissant  sur  le 
tout,  formèrent  une  compagnie  bourguignone  qu'on  nomma  de 
Saint-André;  chacun  de  ses  membres  portait  une  couronne  de 
roses  rouges  ,  et  comme  beaucoup  de  prêtres  y  étaient  entrés,  soit 
par  prudence  soit  par  sentiment ,  ils  disaient  la  messe  avec  cet 
ornement  sur  la  tête.  Bref,  en  voyant  de  telles  choses,  on  aurait 
pu  croire  Paris  dans  l'ivresse  des  fêtes  du  carnaval ,  si  l'on  n'a- 
vait pas  rencontré  dans  chaque  rue  tant  de  places  noires  là  où 
des  maisons  avaient  été  brûlées  ,  tant  de  places  rouges  là  où  des 
hommes  étaient  morts. 

Parmi  les  plus  acharnés  coureurs  de  nuit  et  de  jour,  il  y  en 
avait  un  qui  se  faisait  remarquer  par  son  impassibilité  dans  le 
massacre  et  son  habileté  dans  l'exécution.  Il  n'y  avait  pas  un 
incendie  où  il  ne  portât  sa  torche ,  pas  un  meurtre  où  il  n'en- 
sanglantât sa  main  ;  quand  on  l'apercevait  avec  son  chaperon 
rouge,  sa  huque  sang  de  bœuf,  son  ceinturon  de  buffle  serrant 
contre  sa  poitrine  ,  une  large  épée  à  deux  mains ,  dont  la  poignée 
touchait  son  menton  ,  et  la  pointe  ses  pieds ,  ceux  qui  voulaient 
voir  décoller  proprement  un  Armagnac,  n'avaient  qu'à  le  suivre , 
car  il  y  avait  un  proverbe  populaire  qui  disait  que  maître  Cap- 
peluche  faisait  sauter  la  tête,  sans  que  le  bonnet  eût  le  temps 
de  s'en  apercevoir. 

Aussi  Cappeluche  était-il  le  héros  de  ces  fêtes  ;   les  bouchers 


319.  REVUE    DES    DEUX     MONDES. 

mêmes  le  reconnaissaient  pour  maître ,  et  lui  cédaient  le  pas. 
C'était  lui  qui  était  la  tête  de  tous  les  rassemblemens  ,  l'ame  de 
toutes  les  émeutes  ;  d'un  mot  il  arrêtait  la  foule  qui  le  suivait , 
d'un  geste  il  la  jetait  en  avant  :  c'était  une  magie  de  voir  comme 
tous  ces  hommes  obéissaient  à  un  homme. 

Tandis  que  Paris  retentissait  de  tous  ces  cris ,  s'éclairait  de 
toutes  ses  lueurs ,  et  chaque  nviit  se  réveillait  en  sursaut ,  la  vieille 
Bastille  s'élevait  à  son  extrémité  orientale  ,  noire  et  silencieuse. 
Les  cris  du  dehors  n'y  avaient  point  d'écho,  la  clarté  des  torches 
point  de  reflets;  son  pont  était  haut,  sa  herse  basse.  Le  jour,  nul 
être  vivant  ne  se  montrait  sur  ses  murailles  ;  la  citadelle  semblait 
se  garder  elle-même  ;  seulement  lorsqu'un  rassemblement  s'ap- 
prochait d'elle  plus  que  cela  ne  lui  paraissait  convenable,  ou 
voyait  sortir  de  chaque  étage  et  s'abaisser  vers  cette  foule  autant 
de  flèches  qu'il  y  avait  de  meurtrières ,  sans  qu'on  put  distinguer 
si  c'était  des  hommes  ou  une  machine  qui  les  faisaient  mouvoir. 
A  cette  vue ,  la  foule,  fût-elle  conduite  par  Cappeluche  lui-même, 
touinait  le  dos  en  secouant  la  tête  ;  les  flèches  rentraient  au  fur 
et  à  mesure  que  le  rassemblement  s'éloignait ,  et  la  vieille  for- 
teresse avait  repris,  au  bout  d'un  instant,  un  air  d'insouciance  et 
de  bonhomie  pareil  à  celui  du  pOfc-épic  ,  qui ,  lorsque  le  danger 
s'éloigne  ,  couche  sur  son  dos ,  comme  les  poils  d'une  fourrure , 
les  mille  lances  auxquelles  il  doit  le  respect  que  lui  portent  les 
autres  animaux. 

La  nuit,  même  silence  et  même  obscurité;  vainement  Paris 
éclaiiait  ou  ses  rues  ou  ses  croisées  ,  nulle  lumière  ne  passait  der- 
rière les  fenêtres  grillées  de  la  Bastille ,  nulle  parole  humaine 
ne  se  faisait  entendre  à  l'intérieur  de  ses  murs  ;  seulement  de 
temps  en  temps,  aux  fenêtres  des  tours  qui  s'élevaient  aux  quatre 
angles  passait  la  tête  vigilante  d'une  sentinelle  ,  qui  ne  pouvait 
que  dans  cette  posture  veiller  à  ce  qu'on  ne  préparât  point  quelque 
surprise  au  pied  des  remparts  ;  encore  cette  tête  une  fois  passée, 
restait-elle  tellement  innuobile,  qu'on  aurait  pu,  lorsqu'un  rayon 
de  lune  l'éclairait,  la  prendre  pour  un  de  ces  masques  gothiques 
que  la  fantaisie  des  architectes  clouait  comme  un  ornement  fantas- 
tique aux  arches  des  ponts  ou  à  l'entaljlement  des  cathédrales. 


SCÈNES    HISTORIQUES.  3l3 

Cependant,  par  une  nuit  soniVtre  ,  vers  la  fin  du  mois  de  juin, 
taudis  que  les  sentinelles  veillaient  aux  quatre  coins  de  la  Bas- 
tille ,  deux  hommes  montaient  l'escalier  étroit  et  tournant  qui 
conduisait  à  sa  plate-forme  ;  le  premier  qui  ]>arut  sur  la  terrasse, 
était  un  liomme  de  quarante-deux  à  quarante-cinq  ans  ;  sa  taille 
était  colossale ,  et  sa  force  tenait  tout  ce  que  promettait  sa  taille. 
Il  était  couvert  d'une  armure  complète  ,  quoique  pour  arme 
offensive ,  à  côté  de  la  place  où  manquait  l'épée ,  son  ceinturon 
ne  supportât  qu'un  de  ces  poignards  longs  et  aigus ,  qu'on  ap- 
pelait poignards  de  merci;  sa  main  gauche  s'y  appuyait  par 
habitude ,  tandis  que  de  la  droite  il  tenait  respectueusement  un 
de  ces  bonnets  de  velours  garnis  de  poils,  que  les  chevaliers 
échangeaient,  dans  leurs  momens  de  repos,  contre  leurs  casques 
de  bataille ,  qui ,  quelquefois  ,  pesaient  de  4o  à  45  livres.  Sa  tête 
nue  laissait  donc  voir,  sous  d'épais  sourcils ,  des  yeux  bleus  fon- 
cés ;  un  nez  aquilin  ,  un  teint  bruni  par  le  soleil ,  donnaient  à 
l'ensemble  de  cette  physionomie  un  caractère  d'austérité  ,  qu'une 
barbe  longue  d'un  pouce ,  taillée  en  rond ,  de  longs  cheveux  noirs 
qui  descendaient  de  chaque  côté  des  joues ,  ne  contribuaient  nul- 
lement à  adoucir. 

A  peine  l'homme  que  nous  venons  d'esquisser,  fut-il  arrivé  sur 
la  plate-forme ,  que ,  se  retournant ,  il  étendit  le  bras  vers  l'ou- 
verture à  fleur  de  terre  qui  venait  de  lui  livrer  passage;  une 
main  fine  et  potelée  en  sortit  pour  s'attacher  à  cette  main  forte 
et  puissante,  et  aussitôt,  à  l'aide  de  ce  point  d'appui ,  un  jeune 
homme  de  seize  à  dix-sept  ans ,  tout  de  velours  et  de  soie ,  à  la 
tête  blonde ,  au  corps  aminci ,  aux  membres  délicats ,  s'élança 
sur  la  terrasse ,  et  s'appuyant  sur  le  bras  de  son  compagnon , 
comme  si  cette  légère  montée  eût  été  une  longue  fatigue ,  parut 
chercher  par  habitude  un  siège  sur  lequel  il  piit  se  reposer. 
Mais  voyant  qu'on  avait  jugé  cet  ornement  inutile  sur  la  plate- 
forme d'une  citadelle ,  il  prit  son  parti ,  forma  avec  sa  seconde 
main,  qu'il  attacha  à  la  première,  une  espèce  d'anneau,  au 
moyen  duquel  il  fit  supporter  au  bras  athlétique  auquel  il  se 
suspendit  plutôt  qu'il  ne  s'appuya  ,  la  moitié  au  moins  du  poids 
que  la  nature  avait  destiné  ses  jambes  à  soutenir,  et  commença 


3l4  REVDE  DES  DEUX  MONDES. 

ainsi  une  promenade  qu'il  paraissait  faire  plutôt  par  condescen- 
dance pour  celui  qu'il  accompagnait,  que  par  une  décision  de  sa 
propre  volonté. 

Quelques  minutes  se  passèrent  sans  que  l'un  ni  l'autre  trou- 
blât le  silence  de  la  nuit  par  une  seule  parole  ,  ou  interrompît 
cette  promenade  que  l'exiguité  de  la  plate-forme  rendait  assez 
rétrécie.  Le  bruit  des  pas  de  ces  deux  hommes  ne  formait  qu'un 
seul  bruit ,  tant  la  marche  légère  de  l'enfant  se  confondait  avec 
la  marche  alourdie  du  soldat ,  on  eût  dit  un  corps  et  son  om- 
bre ,  on  eût  cru  qu'un  seul  vivait  pour  les  deux.  Tout  à  coup 
l'homme  d'armes  s'arrêta ,  le  visage  tourné  vers  Paris ,  et  força 
son  jeune  compagnon  d'en  faire  autant  :  ils  dominaient  toute  la 
ville. 

C'était  précisément  une  de  ces  nuits  de  tumulte  que  nous 
avons  essayé  de  peindre  :  d'alDord ,  on  ne  distinguait  de  la  plate- 
forme qu'un  amas  confus  de  maisons ,  s'étendant  de  l'orient  à 
l'occident ,  et  dont  les  toits  ,  dans  l'obscurité ,  semblaient  tenir 
les  uns  aux  autres ,  comme  les  boucliers  d'une  troupe  de  soldats 
marchant  à  un  assaut.  Mais  tout  à  coup ,  et  quand  un  rassem- 
blement prenait  un  chemin  parallèle  au  cercle  que  pouvaient 
embrasser  les  regards ,  la  lumière  des  torches ,  en  éclairant  une 
rue  dans  toute  sa  longueur,  semblait  fendre  un  cjuartier  de  la 
cité;  des  ombres  rougeàtres  s'y  pressaient  confusément  avec  des 
cris  et  des  rires  ;  puis,  au  premier  carrefour  cpii  changeait  sa 
direction ,  cette  foule  disparaissait  avec  ses  lumières ,  mais  non 
pas  avec  son  bruit.  Tout  redevenait  sombre ,  et  la  rumeur  qu'on 
entendait  send^laitles  plaintes  étouftées  de  la  cité  ,  dont  la  guerre 
civile  déchirait  les  entrailles  avec  le  fer  et  le  feu. 

A  ce  spectacle  et  à  ce  bruit ,  la  figure  du  soldat  devint  plus 
sombre  encore  que  de  coutume  ;  ses  sourcils  se  touchèrent  en  se 
fronçant ,  son  bras  gauche  s'étendit  vers  le  palais  du  Louvre  ,  et 
c'est  à  peine  si  ces  paroles,  adressées  à  son  jeune  compagnon,  pu- 
rent passer  entre  ses  lèvres ,  tant  ses  dents  étaient  serrées. 

—  Monsei^jneur,  voilà  votre  ville  ,  la  reconnaissez-vous  ?. . . 

La  figure  du  jeune  homme  prit  une  exj)rcssion  de  mélancolie 
dont,  un  instant  auparavant ,  on  l'aurait  cru  incapable.  Il  fixa  ses 


SCÈNLS     HISTORIQUKS.  3l5 

yeux  sur  ceux  de  riionnue  d'annes  ,  et ,  après  l'avoir  regardé  un 
instant  en  silence  : 

—  Mon  brave  Tanne^juy  ,  dit-il ,  je  l'ai  souvent  re^jardée  à 
pareille  heure  des  fenêtres  de  l'Iiôtel  Saint-Paul ,  comme  je  la 
regarde  en  ce  moment  de  la  terrasse  de  la  Bastille;  c|uelquelois 
je  l'ai  vue  tranquille  ,  mais  je  ne  crois  pas  l'avoir  jamais  vue  heu- 
reuse. 

Tanneguy  tressaillit  :  il  ne  s'attendait  pas  à  une  pareille  ré- 
ponse de  la  part  du  jeune  dauphin.  Il  l'avait  interrogé  ,  croyant 
parler  à  un  enfant,  et  celui-ci  avait  répondu  comme  l'aurait 
fait  un  homme. 

—  Que  votre  altesse  me  pardonne,  dit  Duchatel;  mais  je 
croyais  cjue  jusqu'à  ce  jour  elle  s'était  plus  occupée  de  ses  plaisirs 
c[ue  des  affaires  de  la  France. 

—  Mon  père  (depuis  cjue  Duchatel  avait  sauvé  le  jeune  dau- 
phin des  mains  des  Bourguignons ,  celui-ci  lui  donnait  ce  nom), 
ce  reproche  n'est  qu'à  moitié  juste  :  tant  que  j'ai  vu  près  du 
ti'ône  de  France  mes  deux  frères ,  qui  maintenant  sont  près  du 
trône  de  Dieu ,  oui ,  c'est  vrai ,  il  n'y  a  eu  place  en  mon  ame  que 
pour  des  joyeusetés  et  des  folies;  mais  depuis  que  le  Seigneur  les 
a  rappelés  à  lui  d'une  manière  aussi  inattendue  que  terrible , 
j'ai  oublié  toute  frivolité  pour  ne  me  souvenir  que  d'une  chose  : 
c'est  qu'à  la  mort  de  mon  père  bien-aimé  (que  Dieu  conserve  !  ), 
ce  beau  royaume  de  France  n'avait  pas  d'autre  maître  que  moi. 

—  Ainsi ,  mon  jeune  lion  ,  reprit  Tanneguy  avec  une  ex- 
pression visible  de  joie,  vous  êtes  disposé  à  le  défendre  des  griffes 
et  des  dents  contre  Henri  d'Angleterre  et  contre  Jean  de  Bour- 
gogne. 

—  Contre  chacun  d'eux  séparément ,  Taniîcguy ,  ou  contre 
tous  deux  ensemble . 

—  Ahl  monseigneur.  Dieu  vous  inspire  ces  paroles  pour  sou- 
lager le  cœur  de  votre  vieil  ami.  Depuis  trois  ans,  voilà  la  pre- 
mière fois  c|ue  je  respire  à  pleine  poitrine.  Si  vous  saviez  cjuels 
doutes  passent  dans  le  cœur  d'un  homme  comnae  moi ,  lorscjue 
la  monarchie  ,  à  lacpielle  il  a  dévoué  son  bras  ,  sa  vie ,  et  jusqu'à 
son  honneur  peut-être  ,  est  ûapjiée  de  couj^s  aussi  rudes  c^ue  l'a 


3l6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

été  celle  dont  vous  êtes  aujourd'hui  l'unique  espoir  ;  si  vous  sa- 
viez combien  de  fois  je  me  suis  demandé  si  les  temps  n'étaient 
pas  venus  où  cette  monarchie  devait  faire  place  à  une  autre  ,  et 
si  ce  n'était  pas  une  révolte  envers  Dieu ,  que  d'essayer  de  la 
soutenir,  quand  lui  paraissait  l'abandonner;  car....  que  le  Sei- 
gneur me  pardonne  si  je  blasphème ,  mais ,  depuis  trente  ans , 
chaque  fois  qu'il  a  jeté  les  yeux  sur  votre  noble  race ,  ce  fut 
pour  la  frapper  ,  et  non  pour  la  prendre  en  miséricorde.  Oui , 
continua  - 1  -  il ,  on  peut  penser  que  c'est  un  signe  fatal  pour 
une  dynastie  quand  son  chef  est  malade  de  corps  et  d'esprit , 
comme  l'est  notre  sire  le  roi  ;  on  peut  croire  que  toutes  choses 
sont  bouleversées ,  quand  on  voit  le  premier  vassal  d'une  cou- 
ronne frapper  de  la  hache  et  de  l'épée  les  branches  de  la  tige 
royale  ,  comme  l'a  fait  le  traître  Jean  à  l'égard  du  noble  duc 
d'Orléans  ,  votre  oncle  ;  on  peut  croire  ,  enfin ,  que  l'état  est  en 
perdition  quand  on  voit  deux  nobles  jeunes  gens,  comme  les 
deux  frères  aînés  de  votre  altesse  ,  tomber,  l'un  après  l'autre,  de 
mort  si  subite  et  si  singulière  ,  que  si  l'on  ne  craignait  d'offenser 
Dieu  et  les  hommes  ,  on  dirait  que  l'un  n'est  pour  rien  dans  cet 
événement ,  et  que  les  autres  y  sont  pour  beaucoup  ;  —  et  quand, 
pour  résister  à  la  guerre  étrangère,  à  la  guerre  civile ,  aux  émeutes 
populaires,  il  ne  reste  qu'un  faible  jeune  homme  comme  vous. 
—  Oh!  monseigneur,  monseigneur,  le  doute  qui  tant  de  fois  a 
manqué  me  faire  faillir  le  cœur  est  bien  naturel ,  et  vous  me  le 
pardonnerez. 
Le  dauphin  se  jeta  à  son  cou. 

—  Tanneguy,  tous  les  doutes  sont  permis  à  celui  qui ,  comme 
toi ,  doute  après  avoir  agi ,  à  celui  qui ,  comme  toi ,  pense  que 
Dieu,  dans  sa  colère,  frappe  une  dynastie  jusqu'en  son  dernier 
héritier,  et  enlève  le  dernier  héritier  de  cette  dynastie  à  la  colère 
de  Dieu. 

—  Et  je  n'ai  pas  hésité  ,  mon  jeune  maître  ,  quand  j'ai  vu  en- 
trer les  Bourguignons  dans  la  ville.  J'ai  couru  à  vous  comme 
une  mère  à  son  enfant  ;  car,  qui  pouvait  vous  sauver  si  ce  n'était 
moi ,  pauvre  jeune  homme  ?  Ce  n'était  point  le  roi  votre  père;  la 
reine  ,  de  loin  ,  n'en  aurait  pas  eu  le  pouvoir,  et  de  près  (Dieu  lui 


SCÈNES    HISTORIQUES.  3  I  ij 

pardonne  !  )  n'en  aurait  peut-être  pas  eu  le  désir.  — Vous  ,  mon- 
seigneur, eussiez-vous  été  libre  de  fuir ,  eussiez-vous  trouvé  les 
corridors  de  l'hôtel  Saint-Paul  déserts,  et  sa  porte  ouyerte  , 
qu'une  fois  dans  la  rue ,  vous  auriez  été  plus  embarrassé  dans 
cette  ville  aux  mille  carrefours,  que  le  dernier  de  vos  sujets. 
Vous  n'aviez  donc  que  moi  ;  en  ce  moment ,  monseigneur,  il  m'a 
bien  semblé  aussi  que  Dieu  n'abandonnait  pas  votre  noble  fa- 
mille ,  tant  j'ai  senti  ma  force  doublée.  Je  vous  ai  enlevé  ,  mon- 
seigneur ,  et  vous  ne  pesiez  pas  plus  à  nres  mains  qvi'un  oiseau 
aux  serres  d'un  aigle.  —  Oui ,  eussé-je  rencontré  toute  l'ar- 
mée du  duc  de  Bourgogne  ,  et  le  duc  à  sa  tête ,  il  me  semblait 
que  j'eusse  renversé  le  duc  ,  et  tiaversé  l'armée  ,  sans  qu'il  nous 
arrivât  malheur  ni  à  l'un  ni  à  l'autre  ,  et  à  cette  heure ,  certes  , 
Dieu  était  avec  moi. — Mais  depuis,  monseigneur,  — depuis 
que  vous  êtes  en  sûreté  derrière  les  remparts  imprenables  de  la 
Bastille ,  quand ,  chaque  nuit ,  après  avoir  contemplé  seul ,  du 
haut  de  cette  terrasse ,  le  spectacle  que  ce  soir  nous  regardons  à 
deux  ;  —  quand ,  après  avoir  vu  Paris  ,  la  ville  royale  ,  en  proie 
à  de  telles  révolutions,  que  c'est  le  peuple  qui  règne,  et  la  royauté 
qui  obéit;  —  quand,  les  oreilles  pleines  de  tumulte,  les  yeux  fa- 
tigués de  lueurs,  je  redescendais  dans  votre  chainbie ,  et  que, 
silencieux  et  appuyé  sur  votre  chevet ,  je  voyais  de  quel  som- 
meil calme  vous  dormiez  ,  tandis  que  la  guerre  civile  courait  par 
votre  état,  et  l'incendie  par  votre  capitale ,  je  me  demandais  s'il 
était  bien  digne  du  royaume ,  celui  qui  dormait  d'un  sommeil  si 
tranquille  et  si  insouciant,  tandis  que  son  royaume  avait  une  veille 
si  agitée  et  si  sanglante. 

Une  expression  de  mécontentement  passa  comme  un  nuage  sur 
la  figure  du  dauphin. 

—  Ainsi ,  tu  épiais  mon  sommeil ,  Tanneguy  ? 

—  Monseigneur,  je  priais  près  de  votre  lit  pour  la  France  et 
pour  votre  altesse.      ^ 

—  Et  si  ce  soir,  tu  ne  m'avais  pas  trouvé  tel  que  tu  le  désirais  , 
quelle  était  ton  intention  ? 

—  J'aurais  conduit  votre  altesse  en  lieu  de  sûreté  ,  et  je  me 
serais  jeté ,  seul  et  sans  armure ,  au  milieu  de  l'ennemi  à  la  pre- 


3l8  REVDE    DES    DEUX    MOxWDES. 

mière  rencontre;  car  comme  je  n'aurais  plus  eu  qu'à  mourir,  le 
plus  tôt  aurait  été  le  mieux. 

—  Eh  bien  î  Tanneguy ,  au  lieu  d'aller  seul  et  sans  armure  au- 
devant  de  l'ennemi ,  nous  irons  tous  deux  et  bien  armés  :  qu'en 
dis-tu  ? 

—  Que  le  Seigneur  vous  a  donné  la  volonté  ,  qu'il  faut  mainte- 
nant qu'il  vous  accorde  la  force. 

—  Tu  seras  là  pour  me  soutenir. 

—  C'est  une  guerre  longue  que  celle  que  nous  allons  faire , 
jnonseigneur  ,  —  longue  et  fatigante  ,  non  pas  pour  moi  qui  de- 
puis ti-ente  ans  vis  dans  ma  cuirasse  ,  comme  vous  dans  votre 
velours.  —  Vous  avez  deux  ennemis  à  combattre  dont  un  seul 
ferait  trembler  un  grand  roi.  Une  fois  l'épée  hors  de  la  gaine  et 
l'oriflamme  hors  de  Saint-Denis ,  il  faudra  que  ni  l'une  ni  l'autre 
ne  rentrent  dans  leurs  fourreaux ,  que  de  vos  deux  ennemis , 
Jean  de  Bourgogne  et  Henry  d'Angleterre,  le  premier  ne  soit  sous 
la  terre  de  France  ,  et  l'autre  hors  de  la  terre  de  France. —  Pour 
en  venir  là,  il  y  aura  de  rudes  mêlées.  —  Les  nuits  de  guet  sont 
froides,  les  journées  des  camps  sont  meurtrières  ;  — c'est  une 
vie  de  soldat  à  prendre ,  au  lieu  d'une  existence  de  prince  à  con- 
tinuer ;  ce  n'est  point  une  heure  de  tournois  ,  ce  sont  des  jours 
de  combat  ;  ce  ne  sont  point  quelques  mois  d'escarmouches  et  de 
rencontres,  ce  sont  des  années  entières  de  luttes  et  de  batailles. — 
Monseigneur,  songez-y  bien. 

Le  jeune  dauphin,  sans  répondre  à  Tanneguy,  quitta  son  bras, 
et  marcha  droit  à  l'homme  d'armes  qui  veillait  dans  l'une  des  tou- 
relles de  la  Bastille  ;  en  un  instant  le  ceinturon  qui  soutenait  la 
trousse  de  l'archer  fut  serré  autour  de  la  taille  du  dauphin  ,  l'arc 
de  frêne  du  soldat  passa  entre  les  mains  du  prince,  et  la  voix  da 
jeune  homme  avait  pris  un  accent  de  fermeté  que  personne  ne  lui 
connaissait,  lorsque  se  tournant  vers  Duchatel  étonné,  il  lui  dit: 

—  Mon  père  ,  tu  dormiras  tranquille,  je  pense  ,  quoique  ce  soit 
la  première  veille  d'armes  de  ton  fds. 

Duchatel  allait  lui  répondre  ,  lorsqu'un  développement  de  la 
scène  qui  se  passait  au  pied  de  la  Bastille  vint  changer  la  direc- 
tion de  ses  idées. 


SCÈNES    HISTORIQUES.  3ig 

Depuis  quelques  instans  le  bruit  s'était  rapproché ,  et  une 
grande  lueur  montait  de  la  rue  de  la  Cerisée  ;  cependant  il  était 
impossible  de  découvrir  ceux  qui  causaient  ce  bruit,  ni  de  deviner 
la  véritable  cause  de  cette  lueur ,  la  position  transversale  de  la 
rue  et  la  hauteur  des  maisons  empêchant  les  regards  de  pénétrer 
jusqu'au  rassemblement  qui  les  occasionnait.  Tout  à  coup  des 
cris  plus  distincts  se  firent  entendre ,  et  un  homme  à  moitié 
nu  s'élança  de  la  rue  de  la  Cerisée  dans  la  grande  rue  Saint- 
Antoine ,  fuyant  et  appelant  du  secours.  Il  était  poursuivi,  à 
une  faible  distance ,  par  quelques  hommes ,  qui,  de  leur  côté, 
criaient:  «  A  mort!  à  mort  l'Armagnac!  tue  l'Armagnac.  »  A  la 
tête  de  ceux  qui  poursuivaient  ce  malheureux,  on  reconnaissait 
maître  Cappeluche  à  son  grand  sabre  à  deux  mains  qu'il  portait 
nu  et  sanglant  sur  son  épaule ,  à  sa  huque  sang  de  bœuf  et  ses 
jambes  nues.  Cependant  le  fugitif,  à  la  course  duquel  la  peur 
donnait  une  rapidité  surhumaine  ,  allait  échapper  à  ses  assassins 
en  gagnant  l'angle  de  la  rue  Saint-Antoine,  et  en  se  jetant  der- 
rière le  mur  des  Tournelles  ,  lorque  ses  jambes  s'embarrassèrent 
dans  la  chaîne  que  l'on  tendait  chaque  soir  à  l'extrémité  de  la 
rue.  Il  fit  cjuelques  pas  en  trébuchant ,  et  vint  tomber  à  une  portée 
de  trait  des  murs  de  la  Bastille  ;  ceux  qui  le  poursuivaient,  préve- 
nus par  sa  chute  même  ,  sautèrent  par-dessus  la  chaîne ,  ou 
passèrent  par-dessous,  de  sorte  que,  lorsque  ce  malheureux  voulut 
se  relever,  il  vit  briller  au-dessus  de  sa  tète  l'épée  de  Cappeluche. 
Il  comprit  que  tout  était  fini  pour  lui ,  et  retomba  sur  ses  deux 
genoux  en  criant  :  merci ,  non  pas  aux  hommes  ,  mais  à  Dieu. 

Dès  le  premier  moment  où  la  scène  que  nous  venons  de  ra- 
conter ,  avait  eu  pour  théâtre  la  grande  rue  Saint-Antoine ,  aucun 
de  ces  détails  n'avait  pu  échapper  ni  à  Tanneguy  ni  au  dauphin. 
Celui-ci  surtout,  moins  habitué  à  de  semblables  spectacles,  y 
prenait  un  intérêt  que  trahissaient  ses  inouvemens  convulsifs  et 
les  sons  inarticulés  de  sa  voix  ,  de  sorte  que  lorsque  l'Armagnac 
tomba ,  Cappeluche  n'avait  pas  été  plus  prompt  à  se  précipiter 
sur  sa  victime  ,  que  le  jeune  homme  à  tirer  une  flèche  de  sa 
trousse ,  et  à  l'assujétir  sur  la  corde  de  l'arc  avec  les  deux  doigts 
tic  la  main    droite.   L'arc    ])lia   conime  un  roseau  fragile  ,  s'a- 


320  REVUE    DES   DEUX    MOJVDES. 

baissant  dans  la  main  gauche ,  tandis  que  la  droite  ramenait 
la  corde  jusqu'à  l'épaule  du  jeune  homme  ,  et  il  eût  été  bien  dif- 
ficile de  juger,  quelle  que  fût  la  différence  de  la  distance,  laquelle 
arriverait  le  plus  vite  à  son  but  de  la  flèche  du  dauphin  ou  de 
l'épée  de  Cappeluche ,  lorsque  Tanneguy,  étendant  vivement  son 
bras ,  saisit  la  flèche  par  le  milieu ,  et  la  brisa  entre  les  deux  mains 
de  l'archer  royal. 

—  Que  fais-tu  ,  Tamieguy?  que  fais-tu?  lui  dit  le  dauphin  en 
frappant  du  pied  ;  ne  vois-tu  pas  que  cet  homme  va  tuer  un  des 
nôtres ,  qu'un  Bourguignon  va  assassiner  un  Armagnac  ? 

—  Meurent  tous  les  Armagnacs ,  monseigneur,  avant  que  votre 
altesse  souille  le  fer  d'une  de  ses  flèches  dans  le  sang  d'un  pareil 
homme. 

—  Mais,  Tanneguy!  Tanneguy!  ah!  regarde!.... 

Au  cri  du  dauphin ,  Tanneguy  jeta  de  nouveau  les  yeux 
sur  la  rue  Saint  -  Antoine  ;  la  tète  de  l'Armagnac  était  à  dix 
pas  de  son  corps,  et  maître  Cappeluche  faisait  tranquillement 
égoutter  sa  longue  épée ,  en  sifflant  l'air  de  la  chanson  si 
connue  : 

0  Duc  de  Bourgogne , 

«  Dieu  te  tienne  en  joie.  » 

—  Regarde ,  Tanneguy  ,  regarde ,  disait  le  dauphin  en  pleu- 
rant de  rage;  sans  toi,  sans  toi!...  mais  regarde  donc 

—  Oui,  oui,  je  vois  bien,  dit  Tanneguy...  mais,  je  vous  le 
répète ,  cet  homme  ne  pouvait  pas  mourir  de  votre  main. 

—  Mais  sang  Dieu ,  quel  est  donc  cet  homme  ? 

—  Cet  homme,  monseigneur,  c'est  maître  Cappeluche,  le  bour- 
reau de  la  ville  de  Paris. 

Le  dauphin  laissa  tomber  ses  deux  bras,  et  pencha  sa  tête  sur 
sa  poitrine.  . 

—  O  mon  cousin  de  Bourgogne,  dit-il  d'une  voix  sourde,  je 
ne  voudrais  pas,  pour  conserver  les  quatre  plus  beaux  royaumes 
de  la  chrétienté  ,  employer  les  hommes  et  les  moyens  dont  vous 
vous  servez  pour  m'enlever  ce  qui  me  reste  du  mien. 

Pendant  ce  temps ,  un  des  hommes  de  la  suite  de  Cappeluche 


SCÈNES    HISTORIQUES.  321 

ramassait  d'une  main  par  les  cheveux  la  tète  du  mort ,  et  l'ap- 
prochait d'une  torche  qu'il  tenait  de  l'autre  ;  la  lumière  porta  sur 
le  visage  de  cette  tète  ,  et  les  traits  n'en  étaient  pas  tellement  dé- 
figurés par  l'agonie ,  que  Tanneguy  du  haut  de  la  Bastille  ne  pût 
reconnaître  ceux  de  Robert-le-Masson  ,  son  ami  d'enfance ,  et 
l'un  des  plus  chauds  et  des  plus  dévoués  Armagnacs ,  le  même 
qui  lui  avait  donné  son  cheval  au  moment  où  il  enlevait  le  dau- 
phin de  l'hôtel  Saint-Paul  :  un  profond  soupir  sortit  de  sa  large 
poitrine. 

— Pardieu,  maître  Cappeluche,  dit  l'homme  du  peuple,  en  por- 
tant cette  tête  au  bourreau ,  vous  êtes  un  rude  compère  de  dé- 
coller la  tête  du  premier  chancelier  de  France  aussi  proprement 
et  sans  plus  d'hésitation  que  si  c'était  celle  du  dernier  truand. 

Le  bourreau  sourit  avec  complaisance  ;  il  avait  aussi  ses  flat- 
teurs ' . 

'  Si  l'on  nous  accusait  de  nous  complaire  à  de  pareils  détails ,  nous  répon- 
drions que  ce  n'est  ni  notre  goût  ni  notre  faute  ,  mais  seulement  la  faute 
de  l'histoire.  Une  citation  prise  dans  les  Ducs  de  Bourgogne  de  M.  de  Barante 
prouvera  peut-être  que  nous  n'avons  choisi  ni  les  teintes  les  plus  lugubres  , 
ni  les  tableaux  les  plus  hideux  de  cette  malheureuse  époque.  Quand  les  rois 
et  les  princes  arment  les  peuples  pour  des  guerres  civiles,  quand  ils  pren- 
nent des  instrumens  humains  pour  trancher  leurs  différens  et  démêler  leurs 
intérêts  ,  ce  n'est  plus  la  faute  de  l'instrument  qui  frappe ,  et  le  sang  versé 
retombe  sur  la  tête  qui  commande  et  sur  le  bras  qui  conduit. 

Revenons  à  notre  citation  ;  la  voici  : 

«  On  avait  du  sang  jusqu'à  la  cheville  dans  la  cour  des  prisons;  on  tua 
«  aussi  dans  la  ville  et  dans  les  rues.  Les  malheureux  arbalétriers  génois 
«  étaient  chassés  des  maisons  où  ils  étaient  logés,  et  livrés  à  la  populace  fu- 
o  rieuse.  Des  femmes  et  des  cnfans  furent  mis  en  pièces  ,  une  malheureuse 
«  femme  grosse  fut  jetée  morte  sur  le  pave,  et  comme  on  voyait  son  enfant 
«  palpiter  dans  ses  flancs  ,  tiens  ,  disait-on  ,  le  petit  chien  remue  encore. 
«  Mille  horreurs  se  commettaient  sur  les  cadavres,  on  leur  faisait  une  écharpe 
«  sanglante  comme  au  connétable  ;  on  les  traînait  dans  les  rues  ,  les  corps  du 
«  comte  d'Armagnac ,  du  chancelier  Piobert-le-Masson  ,  de  Raimond  de  la 
«  Guerre  ,  furint  ainsi  promenés  sur  une  claie  dans  toute  la  ville  ,  puis 
<i  laissés  durant  trois  jours  sur  les  degrés  du  palais.  » 

M.  de  Barante  avait  dû  puiser  lui-même  ces  détails  dans  Juvénal  des 
Ursins,  auteur  contemporain  avec  lequel  nos  lecteurs  ont  fait  connaissance 
dans  notre  dernière  scène  historique. 


322  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  même  nuit,  deux  lieuies  avant  que  le  joux-  ne  parût,  une 
troupe  peu  nombreuse ,  mais  bien  montée  et  bien  armée ,  sortit 
avec  précaution  par  la  porte  extérieure  de  la  Bastille ,  prit  en 
silence  le  chemin  du  pont  de  Charenton ,  et  après  l'avoir  tra- 
versé ,  suivit ,  pendant  huit  heures  à  peu  près  ,  la  rive  droite  de 
la  Seine ,  sans  qu'aucune  parole  fût  échangée ,  sans  qu'aucune 
visière  se  levât.  Enfin  ,  vers  les  onze  heures  du  matin ,  elle  vint 
en  vue  d'une  ville  de  guerre. 

Maintenant,  monseigneur,  dit  Tanneguy  au  cavalier  qui  se 
trouvait  le  plus  près  de  lui ,  vous  pouvez  lever  votre  visière ,  et 
crier  saint  Charles  et  France ,  car  voici  l'écharpe  blanche  des 
Armagnacs ,  et  vous  allez  entrer  dans  votre  fidèle  ville  de 
Melun. 

C'est  ainsi  que  le  dauphin  Charles  ,  que  l'histoire  surnomma 
deipuisle  victorieux ,  passa  sa  première  veille  de  nuit,  et  fit  sa 
première  marche  de  guerre. 

Alexandre  Dumas. 


FRAGMENT. 


Canaris  !  Canaris  !  nous  t'avons  oublié  ! 

Lorsque  sur  un  héros  le  temps  s'est  replié  , 

Quand  le  comédien  a  fait  pleurer  ou  rire  , 

Et  qu'il  a  dit  le  mot  que  Dieu  lui  donne  à  dire  , 

Quand ,  venus  au  hasard  des  révolutions  , 

Les  grands  hommes  ont  fait  leurs  grandes  actions, 

Qu'ils  ont  jeté  leur  lustre,  étincelant  ou  sombre, 

Et  qu'ils  sont  pas  à  pas  redescendus  dans  l'ombre  , 

Leur  nom  s'éteint  aussi.  Tout  est  vain  !  tout  est  vain  ! 

Et  jusqu'à  ce  qu'un  jour  le  poète  divin 

Qui  peut  créer  un  monde  avec  une  parole  , 

Les  prenne  ,  et  leur  rallume  au  front  une  auréole , 

Nul  ne  se  souvient  d'eux ,  et  la  foule  aux  cent  voix, 

Qui ,  rien  qu'en  les  voyant,  hurlait  d'aise  autrefois , 

Hélas  !  si  par  hasard  devant  elle  on  les  nomme  , 

Interroge  et  s'étonne  et  dit  :  Quel  est  cet  homme  ? 

'  Nous  sommes  heureux  de  pouvoir  donner  à  nos  lecteurs  ces  beaux  vers 
que  nous  devons  à  une  indiscrétion  d'ami  ;  nous  connaissons  trop  l'intérêt 
que  M.  Victor  Hugo  porte  à  notre  Revue,  pour  craindre  qu'il  nous  sache 
mauvais  gré  de  les  publier. 


324  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Nous  t'avons  oublié.  Ta  gloire  est  dans  la  nuit. 

Nous  faisons  bien  encor  toujours  beaucoup  de  bruit , 

Mais  plus  de  cris  d'amour,  plus  de  chants  ,  plus  de  culte  , 

Plus  d'acclamations  pour  toi  dans  ce  tumulte  ! 

Le  bourgeois  nç  sait  plus  épeler  ton  grand  nom. 

Soleil  qui  t'es  couché  ,  tu  n'as  plus  de  Memnon. 

Nous  avons  un  instant  crié  :  —  «  La  Grèce  !  Athènes  ! 

Sparte  !  Léonidas  !  Botzarjs  !  Démosthènes  ! 

Canaris ,  demi-dieu  de  gloire  rayonnant  ! . . .  »  — 

Puis  ,  l'entr'acte  est  venu  ,  c'est  bien ,  et  maintenant 

Dans  notre  esprit ,  si  plein  de  ton  apothéose  , 

Nous  avons  tout  rayé  pour  écrire  autre  chose! 

Adieu  les  héros  grecs  I  leurs  lauriers  sont  fanés. 

Vers  d'autres  orients  nos  regards  sont  tournés. 

On  n'entend  plus  sonner  ta  gloire  sur  l'enclume 

De  la  presse  ,  géant  par  qui  tout  feu  s'allume  , 

Prodigieux  cyclope ,  à  la  tonnante  voix , 

A  qui  plus  d'un  Ulysse  a  crevé  l'œil  parfois. 

Oh  !  la  presse  !  ouvrier  qui  chaque  jour  s'éveille, 

Et  qui  défait  souvent  ce  qu'il  a  fait  la  veille  ; 

Mais  qui  forge  du  moins  ,  de  son  bras  souverain  , 

A  toute  chose  juste  une  armure  d'airain  ! 

Nous  t'avons  oublié  ! 

Mais  à  toi,  que  t'importe  ? 
Il  te  reste  ,  ô  marin,  la  vague  qui  t'emporte  , 
Ton  navire  ,  un  bon  vent  toujours  prêt  à  souffler , 
Et  l'étoile  du  soir  c|ui  te  regarde  aller. 
Il  te  reste  l'espoir,  le  hasard  ,  l'aventure. 


FRAGMENT.  32^ 

Le  voyage  à  travers  une  belle  nature  , 

L'éternel  chang'enient  de  choses  et  de  lieux , 

La  joyeuse  arrivée  et  le  départ  joyeux  , 

L'orgueil  qu'un  Iionime  libre  a  de  se  sentir  vivre 

Dans  un  brick  fin  voilier  et  bien  doublé  de  cuivre, 

Soit  qu'il  ait  à  franchir  un  détroit  sinueux, 

Soit  que,  par  un  beau  temps,  l'océan  monstrueux 

Qui  brise ,  cjuand  il  veut ,  les  rocs  et  les  murailles , 

1^  berce  mollement  sur  ses  larges  écailles , 

Soit  que  l'orage  noir  ,  envolé  dans  les  airs  , 

Le  batte  à  coups  pressés  de  son  aile  d'éclairs  ! 

Mais  il  te  reste  ,  ù  Grec  ,  ton  ciel  bleu ,  ta  nier  bleue  , 

Tes  grands  aigles  qui  font  d'un  coup  d'aile  une  lieue , 

Ton  soleil  toujours  pur  dans  toutes  les  saisons  , 

La  sereine  beauté  des  tièdes  horisons  , 

Ta  langue  harmonieuse,  ineffable  ,  amollie  , 

Que  le  temps  a  mêlée  aux  langues  d'Italie , 

Comme  aux  flots  de  Baia  la  vague  de  Samos  ; 

Langue  d'Homère  où  Dante  a  jeté  quelques  mots! 

Il  te  reste ,  trésor  du  grand  homme  candide  , 

Ton  long  fusil  sculpté ,  ton  yatagan  splendide , 

Tes  lai'ges  caleçons  de  toile  ,  tes  caftans 

De  velours  rouge  et  d'or  ,  aux  coudes  éclatans  ! 

Quand  ton  navire  fuit  sur  les  eaux  écumeuses  , 

Fier  de  ne  côtoyer  que  des  rives  fameuses , 

Il  te  reste  ,  ô  mon  Grec ,  la  douceur  d'entrevoir 

Tantôt  un  fronton  blanc  dans  les  brumes  du  soir , 

Tantôt,  sur  le  sentier  qui  près  des  mers  chemine, 

Une  femme  de  Thèbe  ou  bien  de  Salamine , 

TOME    VIII.  22 


326  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Paysanne  à  l'œil  fier  ,  qui  va  vendre  ses  blés , 
Et  pique  gravement  deux  grands  bœufs  accouplés , 
Assise  sur  un  char  d'iiomérique  origine 
Comme  l'antique  Isis  des  bas-reliefs  d'Egine  ! 

YicTOR  Hugo. 


LE  MARIAGE  DU  MAJOR. 


11  y  a  quelques  années ,  la  note  suivante  fut  insérée  dans  un 
journal  de  Batli  : 

«  Lady  Janet  M'Cleure  est  arrivée  et  descendue  hier  soir 
à  l'hôtel  d'York.  Cette  noble  et  honorable  dame  est  la  fdle  unique 
et  la  seule  héritière  du  comte  de  Dingleford  ,  décédé  il  y  a  envi- 
ron six  mois.  L'illustre  et  ancien  titre  de  Dingleford  s'est  éteint 
avec  lui;  mais  la  totalité  de  ses  immenses  pi'opriétés,  tant  mobi- 
lières qu'immobilières ,  a  passé  à  lady  Janet.  » 

Cette  note  fut  lue  avec  un  certain  degré  d'intérêt  par  tous  les 
hommes  non  mariés  qui  se  trouvaient  alors  à  Kath.  On  compulsa 
avec  soin  les  archives  de  la  pairie  écossaise,  et  l'on  sut,  grâce  à  ces 
recherches  ,  que  lady  Janet  venait  d'entrer  dans  sa  cinquante- 
deuxième  année.  Quelques-uns  la  trouvèrent  trop  vieille  ;  beau- 
coup d'autres  la  trouvèrent  trop  jeune. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  un  nombre  prodigieux  d'individus  s'em- 
pressa de  se  faire  présenter  à  elle  dès  la  première  semaine  de  son 
ai'rivée. 

Lady  Janet  était  douée  de  la  plus  complète  originalité  qui  se 
puisse  rencontrer.  Bizarre  dans  sa  personne ,  bizarre  dans  sa  toi- 
lette ,  bizarre  dans  ses  habitudes  ,  et  bizarre  par-dessus  tout  dans 
ses  manières,  c'était  d'ailleurs,  au  fond,  une  bien  fine  et  bien 
malicieuse  créature. 

Rien  n'était  moins  aisé  que  de  gagner  le  cœur  d'une  telle  dame. 
Beaucoup  de  galans  tentèrent  néanmoins  sa  conquête,  et  lady 
Janet  eut  tant  d'amans  à  éconduire,  que  cette  besogne  l'eut  bien- 
tôt singulièrement  lassée.  Elle  aurait  mènxe  probablement  perdu 


328  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'abord  patience ,  n'eût  été  le  charitable  plaisir  qu'elle  prenait 
chaque  soir  en  racontant  à  sa  vénérable  femme  de  chambre 
toutes  les  gentillesses  que  lui  avaient  débitées  ,  durant  le  jour , 
ses  adorateurs,  et  les  aimables  réponses  qu'elle  leur  avait  faites. 

Au  bout  d'un  mois,  elle  en  eut  cependant  assez ,  même  de  ce 
divertissement ,  et  un  soir ,  en  se  couchant,  elle  signifia,  avec  un 
long  bâillement ,  à  mistress  Margery  qu'elle  était  fatiguée  outre 
mesure  de  Bath  et  de  tous  les  impertinens  qui  s'y  trouvaient, 
et  que  comme  elle  jugeait  son  rhumatisme  suffisamment  guéri, 
elle  allait  retourner  immédiatement  en  Ecosse ,  laissant  toutefois 
à  ses  amans  pleine  licence  de  se  pendre  de  désespoir,  si  tel 
était  leur  bon  plaisir. 

Lorsque  ces  dispositions  de  départ  lui  furent  annoncées , 
mistress  Margery  prit  un  air  grave  et  triste ,  bien  qu'elle  n'eût 
auparavant  jamais  manqué  d'accueillir  par  des  éclats  de  rire  im- 
modérés les  joyeux  récits  que  lui  faisait  sa  maîtresse  des  mal- 
heureuses passions  qu'on  lui  avait  déclai'ées. 

—  Mais  que  signifie  cette  grimace  ,  Margery?  dit  lady  Janet 

—  Oh  !  ma  foi ,  madame,  répondit  la  suivante,  je  ne  puis  vous 
le  cacher,  mais  c'est  vi'aiment  pitié  de  voir  qu'après  avoir  pu  choi- 
sir parmi  tant  d'adorateurs,  vous  vouliez  absolument  mourir 
vieille  fille. 

—  Hum  !  fit  lady  Janet ,  et  elle  n'ajouta  rien  auti'e  chose. 
Mistress  Margery  se  repentit  bien  vite  d'avoir  parlé  comme  elle 

avait  fait ,  car  sa  maîtresse  lui  tourna  brusquement  le  dos ,  se 
jetant  soudain  du  côté  de  la  ruelle  de  son  lit,  en  levant  les  épaules, 
puis  s'enfonça  le  nez  dans  son  oreiller.  Ce  fut  en  vain  que  la 
pauvre  fille  alla  et  vint  près  de  l'alcôve  ,  toussa  doucement ,  ar- 
rangea maintes  fois  les  draps,  les  couvertures  et  les  rideaux  ;  elle 
n'obtint  pas  un  mot  de  plus ,  de  sorte  qu'elle  sortit  de  la  chambre 
à  coucher ,  pleine  d'inquiétude  et  d'effroi  sur  les  suites  de  sa 
hardiesse. 

Le  letidemain  matin,  en  entrant  chez  sa  maîtresse  à  l'appel  de 
la  sonnette ,  Margery  s'attendait  à  la  trouver  d'une  détestable 
humeur  ;  mais  elle  fut  bientôt  rassurée,  car  la  dame  se  montra  au 
contraire  d'une  gaîté  folle. 


LE    MARIAGE    DU     MAJOR.  02C) 

Durant  toute  la  seuiaiiio  qui  suivit ,  il  ne  fut  plus  nullement 
question  de  quitter  Bath.  Les  moqueries  sur  le  compte  des  ado- 
rateurs de  lady  Janet  avaient  aussi  complètement  cessé ,  et  son 
principal  divertissement  consista  dès-lors  à  faire  chaque  jour  une 
lonpjUe  promenade  en  voiture  dans  la  campagne.  Puis  enfin  un 
beau  matin  elle  déclara  brusquement  à  mistress  Margery  ,  qu'elle 
allait  se  marier. 

Notre  fille  de  chambre  préparait  à  ce  moment,  pour  sa  maî- 
tresse, un  confortable  posset  au  vin  de  Madère.  A  cette  décla- 
ration inattendue ,  la  pauvre  Margery ,  frappée  coiume  d'un 
coup  de  foudre  ,  voulut  poser  d'abord  la  tasse  sur  une  table  qui 
était  près  d'elle  ;  mais  pour  exécuter  le  geste  involontaire  qu'elle 
ne  manquait  jamais  de  faire ,  depuis  soixante  ans  ,  chaque  fois 
qu'elle  était  assaiUie  par  un  profond  étonnement ,  trop  empressée 
sans  doute  d'aller  rejoindre  sa  main  gauche ,  sa  main  droite  qui 
tenait  la  tasse  l'abandonna  avant  d'avoir  atteint  la  table. 

La  porcelaine  se  brisa ,  le  posset  fut  renversé  sur  le  tapis  ,  et 
en  même  temps  mistress  Margery  poussa  un  long  cri  de  détresse. 
Mais  lady  Janet ,  ne  témoignant  nulle  impatience ,  se  mit  au 
contraire  à  rire  de  grand  cœur. 

—  N'aie  donc  pas  l'air  si  effrayé ,  Madge  ,  dit-elle  ;  peut-être 
ne  me  marierai-je  point  après  tout:  et  puis  cette  tasse  ne  valait 
rien  ;  essuie  donc  le  tapis ,  apporte-moi  un  verre  de  vin  et  viens 
m'écouter. 

Margery  obéit  à  ces  divers  ordres ,  et  la  dame  ayant  vidé  son 
verre  ,  en  buvant  à  petits  coups ,  continua  ainsi  : 

—  J'ai  pris  décidément  mon  parti,  Madge,  et  mon  choix 
s'est  enfin  fixé  sur  un  homme  que  j'aime;  je  veux  donc,  —  mais 
va  voir  ,  Margery,  si  la  porte  est  bien  fermée  ,  et  si  nulle  oreille 
curieuse  n'épie  nos  paroles  :  —  maintenant  viens  t'asseoir,  et  ne 
me  regarde  pas  ainsi  avec  tes  gros  yeux  stupéfaits  ,  vieille  folle  ; 
assieds-toi,  je  vais  te  confier  un  secret. 

Margery  s'étant  assise  près  de  sa  maîtresse  ,  les  deux  vieilles 
femmes  rapprochèrent  tellement  l'une  de  l'autre  leurs  deux 
vieilles  têtes  ,  que  quand  bien  même  il  se  fût  trouvé  là  une  dou- 
zaine d'écouteurs ,  pas  lui  d'eux  n'eût  pu  entendre  un  mot. 


33o  REVtE  DES  DEUX  MONDES. 

Cette  mystérieuse  conférence  dura  dix  minutes ,  après  quoi  la 
fidèle  fille  de  chambre  se  leva  de  sa  chaise  ,  mit  un  doigt  sur  sa 
bouche  ,  comme  les  sorcières  de  Macbeth  ,  secoua  la  tête  comme 
lord  Burleigh  et  sortit.  Lady  Janet  sembla ,  de  son  côté ,  fort 
satisfaite ,  et  pendant  un  instant  sa  physionomie  fut  éclairée  par 
un  sourire  qui ,  je  dois  le  dire  puisque  je  suis  en  veine  de  com- 
paraisons ,  aurait  pu  lutter  sans  désavantage  conti'e  celui  que 
l'on  place  d'ordinaire  sur  les  lèvres  de  Méphistophélès. 

Ce  fut  trois  jours  après  cette  conversation  ,  qu'une  voiture  de 
louage  vint  prendre ,  de  grand  matin ,  lady  Janet  et  mistress 
Margery  dans  une  petite  boutique  du  bas  quartier  de  la  ville , 
et  les  conduisit  à  un  village  distant  de  quelques  milles. 

Le  lecteur  n'exigera  point  que  nous  lui  révélions  le  secret  de 
l'entretien  que  nos  dames  avaient  eu  entr 'elles.  Nous  l'ignorons 
absolument,  et  personne  ne  l'a  jamais  connu.  Tout  ce  que  l'on 
sait ,  tout  ce  que  l'on  peut  dire,  c'est  qu'en  revenant,  le  cocher 
de  la  voiture  qui  les  mena ,  déclara  au  valet  d'écurie  que  les  deux 
vieilles  femmes  étaientbien  les  créatures  les  plus  joyeuses  qu'il  eût 
jamais  vues  ,  car  depuis  le  moment  où  il  les  avait  prises  jusqu'à 
celui  où  il  les  avait  laissées  à  leur  destination ,  elles  n'avaient 
pas   un  instant  cessé  de  rire  aux  éclats. 

Elles  descendirent ,  au  surplus ,  de  voiture  à  la  porte  d'une 
petite  maison  d'assez  médiocre  apparence  ,  et  dont  il  est  inutile 
d'ailleurs  de  donner  une  description  bien  exacte ,  attendu  que  s'il 
prenait  fantaisie  à  quelque  curieux  lecteur  d'en  chercher  une 
pareille  dans  un  rayon  de  douze  milles  aux  environs  de  Bath  ,  il 
ne  la  découvrirait  point.  C'est  que  cette  habitation  a  totalement 
changé  d'aspect.  D'obscure  et  misérable  qu'elle  était  alors  ,  elle 
est  devenue  maintenant  fort  élégante  et  des  plus  confortables. 

Quoi  qu'il  en  soit,  un  respectable  gentleman  d'une  quarantaine 
d'années  avait  reçu  nos  dames  à  la  porte  de  cette  maison  ,  et  les 
avait  fait  entrer  dans  son  cabinet.  Là  se  trouva  ,  sans  qu'elles  en 
témoignassent  la  moindre  surprise,  un  autre  gentleman,  haut  de 
six  pieds  ,  et  pourvu  de  magnifiques  moustaches  rousses. 

Le  premier  gentleman  ,  c]ui  paraissait  être  une  manière  de  vi- 
caire, proposa  bientôt  une  promenade.  Lady  Janet  n'ayant  opposé 


LE    MARIAGE    DU    MAJOR.  33 1 

nulle  objection ,  le  gentleman  aux  moustaches  rousses  lui  ofTi  it 
galamment  son  bras  qu'elle  accepta,  et  mistress  Margery  les 
suivit. 

Ils  firent  quelques  tours  dans  le  jardin  du  niinistre  ,  ils  allèrent 
voir  ses  foins ,  ils  montèrent  sur  une  petite  butte  pour  regarder 
le  paysage ,  puis  ils  se  rendirent  à  l'église.  Si  ce  fut  un  mariage 
qui  s'y  célébra  ,  tout  s'arrangea  si  bien  pour  ménager,  sans  doute, 
la  pudeur  et  la  délicatesse  de  la  mariée  ,  que  pas  un  être  vivant 
ne  se  douta  de  la  chose.  De  l'église  ils  retournèrent  chez  le  vi- 
caire ,  puis  de  là  ,  lady  Janet  et  sa  suivante  repartirent  pour  Bath, 
se  séparant  du  gentleman  aux  moustaches  rousses. 

Le  soir  même  de  son  retour  à  Bath ,  lady  Janet  paya  ses  gens 
et  les  congédia  tous  à  l'exception  de  mistress  Margery  ,  puis  le 
lendemain  matin  sa  voiture  de  voyage  vint  la  prendre  ,  et  elle 
partit  en  poste  pour  Paris  ,  n'emmenant  avec  elle  que  sa  femme 
de  chambre. 

A  Douvre,  nos  dames  trouvèrent  le  major  Rattle  O'Donageugh, 
—  le  gentleman  désigné  ci-dessus  comme  doué  du  double  avan- 
tage d'une  taille  de  six  pieds,  et  d'une  énorme  paire  de  mous- 
taches rousses,  —  attendant  sa  femme  avec  toute  l'impatience 
d'un  nouveau  marié. 

Les  deux  époux  passèrent  immédiatement  à  Calais  ,  où  l'actif 
et  intelligent  major  s'occupa,  sans  délai,  de  faire  toutes  les 
dépenses  convenables  au  rang  de  sa  femme.  Ils  se  dirigèrent  en- 
suite vers  Paris  à  petites  journées,  et  au  bout  d'une  semaine  ils 
s'y  trouvaient  établis  déjà  dans  un  splendide  hôtel  garni. 

Le  major  était  aimable ,  et  sa  femme  généreuse.  Tout  se  passa 
donc  à  merveille  pendant  un  mois.  Mais  l'inconstance  de  la  lune 
exerce  incontestablement  une  grande  influence  sur  la  destinée 
des  mortels.  A  peine  cet  astre  changeant  avait-il  une  fois  par- 
couru ses  diverses  phases  depuis  l'arrivée  à  Paris  de  nos  époux, 
lorsque  les  affaires  commencèrent  à  changer  d'aspect  dans  l'hôtel 
O'Donageugh.  D'abord  il  arriva  que  le  major  resta  dehors  toute 
une  nuit.  Lady  Janet  ne  s'était  point  couchée  et  avait  veillé  en 
l'attendant  avec  mistress  Margery. 

A  cinq  heures  du  matin,  le  gentleman  rentra  pourtant,  mais 


332  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  se  fit  ouvrir  par  son  valet  une  chambre  qui  n'était  point  celle 
de  sa  femme.  Mistress  Margery,  que  sa  maîtresse  avait  renvoyée 
aussitôt  que  l'on  avait  entendu  la  voix  du  major,  revint  vite  conter 
à  lady  Janet  ce  qui  se  passait  dans  l'hôtel. 

—  Hum  I  fit  la  dame. 

Cette  fois  cependant  elle  n'enfonça  point  son  nez  dans  son 
oreiller,  mais  elle  exécuta  devant  sa  suivante  une  grimace  des  plus 
significatives  ;  puis  se  tournant  du  côté  de  la  ruelle  de  son  lit,  elle 
s'endormit. 

Nous  n'avons  pas  le  loisir  de  suivre  cet  aimable  couple  à  tra- 
vers les  nombreuses  scènes  conjugales  du  même  genre  dont  cet 
événement  fut  l'origine. 

La  libéralité  de  lady  Janet  était  grande ,  mais  l'avidité  du  ma- 
jor était  excessive.  Ce  qui  devenait  plus  grave  ,  c'est  qu'il  ne  dai- 
gnait point  prendre  la  peine  de  cacher  que  le  jeu  n'était  pas  la 
seule  tentation  qui  l'attirât  et  le  retînt  la  plupart  des  nuits  hors 
de  la  maison. 

Cependant,  voyez  combien  ces  femmes  étaient  étranges!  clia- 
que  fois  que  quelque  nouveau  méfait  du  major  venait  à  leur 
être  révélé ,  elles  tombaient  dans  d'incroyables  accès  de  gaîté. 

Enfin  le  prodigue  gentleman  ayant  épuisé  les  derniers  mille 
francs  que  lady  Janet  avait  mis  à  sa  disposition,  crut  un  matin  de- 
voir honorer  sa  femme  de  sa  présence  à  déjeuner,  afin  de  réquérir 
d'elle  une  nouvelle  allocation  de  fonds.  Lady  Janet  le  laissa  fort 
tranquillement  exposer  sa  demande  ,  puis  elle  sonna  et  fit  appe- 
ler sa  femme  de  chambre.  Margery  étant  accourue,  sa  maîtresse 
lui  ordonna ,  avec  un  grand  sang-froid ,  de  préparer  ses  malles , 
attendu  qu'elle  allait  immédiatement  repartir  pour  l'Ecosse. 

—  Vous  pourrez  cependant  laisser  tout  le  linge  de  table  et 
celui  de  la  maison,  ajouta  la  dame  avec  un  gracieux  sourire; 
c'est  un  petit  cadeau  que  je  fais  au  major,  et  qu'il  voudra  bien 
conserver ,  je  l'espère ,  en  mémoire  de  notre  amour. 

Le  gentleman  demeura  d'abord  stupéfait.  Recouvrant  bientôt 
pourtant  toute  sa  dignité  d'homme,  il  usa  amplement,  durant 
quelques  minutes,  de  cette  liberté  de  paroles  que  la  loi  n'inleidit 
point  aux  maris. 


LE    MARIAGE    DV    MAJOR.  333 

Lady  Janet  répondit  par  un  nouveau  sourire,  plein  d'une  dou- 
ceur qui  eût  été  viaiment  exeuïplaire,  si  quelque  malice  ne  s'y 
était  mêlée  quand  elle  ajouta  : 

—  C'est  bien,  major  Rattle  O'Donageugh,  vous  parlez  con- 
venablement et  en  véritable  époux.  Il  est  bon  pourtant  de  vous 
le  dire  :  vous  n'êtes  pas  plus  mon  mari  que  celui  de  Madge  que 
voici.  Si  vous  êtes  assez  habile  pour  produire  l'acte  de  notre  ma- 
riage, olil  je  vous  donne  alors  volontiers  tous  mes  bieiïs  à  man- 
ger, car  vous  savez  si  je  suis  généreuse ,  et  je  n'ignore  point  que 
vous  avez  grand  appétit.  En  attendant,  au  revoir,  major  Rattle 
O'Donageugli  ;  au  revoir. 

Et  les  deux  bonnes  vieilles  se  mirent  à  rire  aux  éclats  et  sans 
pitié. 

Il  faudrait  un  volume  entier  pour  raconter  les  fureurs  et  le 
désespoir  du  gentleman,  ainsi  que  les  vains  efforts  tentés  par 
lui  afin  de  prouver  la  réalité  d'un  mariage  qui  n'avait  jamais 
existé.  Nous  ajouterons  seulement  que  lady  Janet  voulut  faire 
la  paix  avec  sa  conscience  en  passant  le  reste  de  ses  jours  dans  son 
château  d'Ecosse ,  et  en  appelant  tous  les  pauvres  du  pays  au 
partage  de  ses  immenses  revenus. 

M'-s  Trollope. 


REVUE  SCIENTIFIQUE 


DO 


TROISIEME  TRIMESTRE. 


Séance  du  n.  juillet.  M.  de  Humboldt  adresse  un  traité  de  météo 
rologie  de  M.  Kamtz ,    professeur  à   l'université  frédérique  de  Hall. 
Cet  ouvrage  est  écrit  en  allemand. 

L'Académie  reçoit  la  sixième  livi-aison  de  la  Flore  de  la  Séne'gambie, 
comprenant  une  partie  des  légumineuses  et  une  partie  des  mimosées. 
Les  auteurs,  MM.  Richard,  Guillemin  et  Perrotet ,  sont  entrés  dans  de 
grands  détails  toutes  les  fois  qu'ils  ont  eu  à  parler  des  espèces  dont  les 
produits  servent  à  la  médecine  ou  aux  arts  industriels.  C'est  ainsi  que 
la  sixième  livraison  présente  la  description  très-complète  du  P/e/o  carpus 
erinnceus,  qui  fournit  la  gomme  Kino  ,  celle  de  V Herminiera  Elaphro- 
xylon,  dont  le  bois  qui  a  la  légèreté  et  presque  l'élasticité  du  liège 
peut  être  substitué  en  bien  des  cas  à  cette  utile  écorce  ;  celle  du  Dal~ 
bergia  flJelanoxjlon,  dontlebois  porte  dans  le  commerce  le  nom  d'ébène 
du  Sénégal,  etc.  Plusieurs  des  espèces  décrites  dans  cette  livraison  sont 
entièrement  nouvelles;  d'autres  qui  n'étaient  qu'imparfaitement  connues 
sont  mieux  caractérisées  ,  et  ces  additions  comme  ces  changemens  ont 
forcé  les  auteurs  à  établir  quelques  genres  nouveaux, 


REVUE    SCIENTIFIQUE..  335 

M.  Warden  présente  à  l'Académie  le  tableau  de  la  population  des 
États-Unis,  d'après  le  cinquième  dénombrement,  revu  et  certifié  parle 
secrétaire  d'état. 


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M.  Guerry ,  avocat ,  adresse  à  l'Académie  un  Essai  sur  la  Statistique 
morale  de  la  France  ,  qui  présente,  d'après  des  documens  officiels,  pour 
chacun  des  départemens,  la  distribution  des  crimes  contre  les  personnes 
et  contre  les  propriétés  ,  les  motifs  connus  des  crimes  capitaux,  l'état  de 


336 


RKVUE    DES    DEUX    MONDES. 


l'instruclion,  la  désertion,  les  legs  et  donations  au  clergé,  aux  pauvres 
et  aux  écoles,  les  naissances  illégitimes,  le  produit  de  la  loterie  et  les 
suicides. 

Lorsque  l'on  sait  s'arrêter  aux  faits  bien  constatés,  et  les  grouper  de 
manière  à  les  dégager  de  ce  qu'ils  offrent  d'accidentel,  on  fait  de  la  sta- 
tistique criminelle  une  science  aussi  positive  ,  aussi  certaine  que  les  au- 
tres sciences  d'observations.  Les  résultats  généraux  se  présentent  alors 
avec  une  si  grande  régularité,  qu'il  n'est  pas  possible  de  les  attribuer  au 
hasard;  chaque  année  voit  se  reproduire  le  même  nombre  de  crimes  dans 
le  même  ordre,  dans  les  mêmes  régions;  chaque  classe  de  crimes  a  sa 
distribution  particulière  et  invariable,  par  sexe,  par  âge,  par  saison; 
tous  sont  accompagnés,  dans  des  proportions  pareilles,  de  faits  accessoi- 
res ,  indiffércns  en  apparence,  et  dont  rien  encore  n'explique  le  retour. 

Pour  montrer  jusqu'où  va  celte  fixité  ,  cette  constance  dans  la  repro- 
duction de  faits  que  l'on  serait  porté  à  considérer  comme  n'étant  as- 
sujétis  à  aucune  loi,  nous  reproduirons  ici  quelques-uns  des  tableaux 
contenus  dans  le  mémoire  de  M.  Guerry.. 

DISTRIBUTION    DES  CRIMES    SELON     LES    REGIONS. 

Pour  comparer  à  plusieurs  époques  la  distribution  des  crimes  dans  les 
diverses  parties  du  royaume,  l'auteur  embrasse  à  la  fois  un  certain  nom- 
bre de  départemens  ,  de  manière  à  affaiblir  l'inlluence  des  causes  acci- 
dentelles. Il  divise  donc  la  France  en  cinq  régions  naturelles,  du  nord, 
du  sud,  de  l'est,  de  l'ouest  et  du  centre,  formées  chacune  par  la  réunion 
de  17  départemens  limitrophes. 

Si  l'on  représente  par  100  le  nombre  des  crimes  commis  en  France 
chaque  année ,  les  cinq  régions  offrent  les  proportions  suivantes  : 

CRIMES    CONTRE    LES    PERSONNES. 


Année   i825      182G      1827      1828      i8uj      i83o 


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Nord. 
Sud.    .    . 
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REVUE    SCIENTIFIQUE. 


337 


CRIMES    CONTRE    LES    PROPRIETES. 


Année   1825      182G 


1287 


1828 


1829 


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100 


100 


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1 1 
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Moyenne. 

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12 
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On  voit  que ,  pour  les  crimes  contre  les  personnes,  la  plus  grande  dif- 
férence observée  dans  chaque  région  n'excède  jamais  de  plus  de  quatre 
centièmes  la  moyenne  des  six  années,  et  que,  pour  les  crimes  contre  les 
propriétés,  elle  n'est  pas  de  plus  de  deux  centièmes  au-dessus  ou  au- 
dessous  de  celte  moyenne. 

Sur  100  individus  accusés  de  vol,  dans  tout  le  royaume,  le  nombre 
des  hommes  et  des  femmes  a  été  successivement  dans  les  proportions 
ci-après  : 

SEXE    DES    ACCUSÉS. 


A 

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182C 

1827 

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1828 

18  io 

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23 

i83o 

Moyenne 

Hommes. 

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78 
22 

78 
22 

78 

Femmes. 

. 

•   •   • 

22 

Le  rapport  du  sexe  est  donc  connu  pour  ce  crime ,  à  deux  centièriies 
près. 


AGE    DES   ACCUSES. 


Sur  100  individus  accusés  de  vol ,  il  y  en  a  eu  chaque  année  : 


Année   1826   1827    1828    182U   i83o 


Agés  de  16  à  25  ans.  .   .       37       3) 
26  à  6~i  ans.  .   .       3i       3i 


Jo 


37 
3i 


32 


Moyenne. 
3r 


La  plus  grande  variation  n'a  pas  excédé  uti  centième  au-dessus  ou 
au-dessous  de  la  moyenne. 

Non-seulement  les  crimes  sont  commis  dans  une  proportion  connue, 
en  un  lieu  déterminé ,  par  des  individus  dont  le  sexe  et  l'âge  sont  prévus, 
mais  une  saison  est  encore  affectée  à  chacun  d'eux.  Ainsi  les  attentats  à 
la  pudeur  sont  plus  fréquens  pendant  l'été  ,  on  le  soupçonnerait  aisé- 
ment; mais  ce  qu'il  est  plus  difficile  d'imaginer,  c'est  qu'ils  y  reparaissent 


338  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  la  même  proportion  chaque  année.  Les  crimes  de  coups  et  blessures 
n'offrent  pas  moins  de  régularité  dans  leur  distribution. 

INFLUENCE    DES    SAISONS. 

Année  1827   1828   1829   i83o      Moyenne. 

Sur  TOC  attentats  à  la  pudeur, 
il  en  a  été  commis  successive- 
ment pendant  le  trimestre  d'été.        36        3C       35       38 

Sur  100  crimes  de  coups  et 
blessures  ,  il  en  a  été  commis 
pendant  la  même  saison 28        27        27        97 

La  plus  grande  différence  n'a  été  que  de  deux  centièmes  au-dessus 
de  la  moyenne. 

Si  nous  considérons  maintenant  le  nombre  infini  de  circonstances  qui 
peuvent  faire  commettre  un  crime,  et  les  influences  extérieures  ou  pu- 
rement personnelles  qui  en  déterminent  le  caractère ,  nous  ne  saurons 
comment  concevoir  qu'en  dernier  résultat,  leur  concours  amène  des 
effets  si  conslans  ,  que  les  actes  d'une  volonté  libre  viennent  ainsi  se 
développer  dans  un  ordre  fixe  ,  se  resserrer  dans  des  limites  si  étroites. 
Nous  serons  forcés  de  reconnaître  que  les  faits  de  l'ordre  moral  sont 
soumis,  comme  ceux  de  l'ordre  physique,  à  des  lois  invariables  ,  et  qu'à 
plusieurs  égards,  la  statistique  judiciaire  présente  une  certitude  presque 

complète. 

Voici  quelques-uns  des  résultats  les  plus  singuliers  auxquels  M.  Guerry 
a  été  conduit  dans  les  recherches  qui  font  l'objet  de  son  mémoire. 

Sur  100  crimes  contre  les  personnes  commis  par  des  femmes  ,  on 
compte  six  empoisonnemens  ;  il  ne  s'en  trouve  qu'un  sur  un  pareil  nombre 
d'attentats  commis  par  des  hommes. 

Plus  des  trois  cinquièmes  des  empoisonnemens  entre  époux  sont  com- 
mis par  la  femme  seule  ou  aidée  de  complices. 

Sur  100  attentats  à  la  vie  de  l'un  des  époux  par  l'autre,  on  en  compte 
environ  60  par  le  mari  et  40  par  la  femme  ;  mais  pour  la  femme  les 
quatre  cinquièmes  de  ces  attentats  sont  prémédités,  tandis  qu'il  n'y  en  a 
que  les  trois  cinquièmes  de  prémédités  par  le  mari. 

Sur  100  crimes  d'empoisonnement,  de  meurtre  et  d'assassinat,  com- 
mis par  suite  d'adultère  ,  on  en  compte  9G  contre  les  époux  outragés,  et 
4  seulement  contre  les  époux  coupables;  encore  cette  proportion  est-elle 
uniquement  relative  à  la  femme  infidèle.  Il  est  à  remarquer  que  sur  trois 
attentats  de  ce  genre,  deux  seulement  sont  commis  par  l'époux,  lautre 
l'est  par  le  complice. 


REVUE    SCIENTIFIQUE.  339 

Les  attentats  à  la  vie  du  mari  outragé  se  présentent  dans  cet  ordre  ;  ils 
sont  commis  d'abord  par  le  complice  seul ,  par  le  complice  et  la  femme  , 
par  la  femme  seule,  puis  par  la  femme  et  un  tiers. 

Plus  des  trois  cinquièmes  des  attentats  à  la  vie  des  femmes  outragées 
sont  commis  directement  par  le  mari  adultère  ;  un  cinquième  est  com- 
mis par  la  complice  du  mari ,  un  autre  cinquième  environ  par  le  mari  et 
sa  complice. 

Si  la  vie  des  époux  adultères  n'est  presque  jamais  menacée ,  il  n'en  est 
pas  de  même  de  celle  de  leurs  complices ,  qui  d'ailleurs  est  trois  fois  moins 
exposée  que  celle  des  époux  outragés. 

Après  les  époux  et  les  complices ,  les  enfans  sont  les  premières  vic- 
times, d'abord  ceux  qui  sont  le  fruit  d'un  commerce  adultère,  ensuite 
ceux  qui  sont  nés  d'une  union  légitime  ;  les  premiers  sont  tués  par  la 
mère  qui  veut  faire  disparaître  la  trace  de  sa  faute ,  ou  par  le  mari ,  pour 
venger  son  injure.  Les  autres,  objet  d'aversion  ou  de  jalousie,  et  dont 
l'héritage  est  convoité  pour  des  enfans  préférés,  sont  frappés  par  l'époux 
adultère  et  sa  complice. 

La  débauche ,  la  séduction ,  le  concubinage ,  font  commettre  à  peu  près 
autant  de  crimes  que  l'adultère,  mais  la  proportion  du  nombre  des 
hommes  avec  celui  des  femmes  est  différente.  Dans  le  premier  cas  ,  plus 
des  trois  quarts  des  attentats  sont  dirigés  contre  la  femme ,  tandis  que 
dans  l'adultère ,  le  nombre  des  attentats  à  la  vie  des  hommes  est  le  plus 
grand. 

Un  sixième  des  crimes  d'empoisonnement,  de  meurtre  et  d'assassinat , 
par  suite  de  séduction,  de  débauche  et  de  concubinage,  est  commis 
pour  se  venger  de  concubines  infidèles  ou  qui  veulent  rompre  leurs  habi- 
tudes; précisément  un  autre  sixième,  pour  se  débarrasser  de  filles  sé- 
duites ou  d'amantes  délaissées ,  qui  deviennent  un  obstacle  au  mariage 
des  accusés. 

Dans  le  mariage ,  l'infidélité  de  la  femme  ne  fait  commettre  qu'envi- 
ron un  trente-troisième  des  attentats  contre  ses  jours ,  elle  en  détermine 
un  sixième  dans  les  unions  illicites. 

En  jetant  les  yeux  sur  les  cartes  où  les  divers  ordres  de  faits  sont 
représentés  par  des  teintes  plus  ou  moins  obscures,  on  reconnaît  que 
jusqu'ici  l'on  s'était  formé  une  idée  assez  inexacte  des  rapports  qui  exis- 
tent entre  la  distribution  géographique  des  crimes  et  celle  de  l'instruction. 
On  croyait  généralement  que  les  départemens  le  moins  éclairés  étaient 
ceux  où  se  commettait  le  plus  de  crimes  contre  les  personnes,  c'é- 
tait, disait-on,  la  meilleure  preuve  de  l'heureuse  influence  de  l'instruc- 
tion. Or ,  les  départemens  de  l'ouest  et  du  centre  sont  ceux  où  il  y  a  le 


34»  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

moins  d'instruction,  et  où  l'on  commet  en  même  temps  le  moins  de 
crimes  contre  les  personnes.  C'est  dans  les  départemens  du  sud  que  les 
crimes  de  cette  nature  sont  proportionnellement  les  plus  nombreux  ; 
quant  aux  crimes  contre  les  propriétés,  en  général  ils  se  rencontrent 
surtout  dans  les  départemens  éclairés.  Du  reste,  ces  faits,  maintenant 
bien  constatés  ,  prouvent,  non  pas  l'inutilité  de  l'instruction,  mais  la  né- 
cessité de  la  joindre  à  l'éducation  morale. 

Les  dispositions  en  faveur  des  étaldisscmens  religieux  catholiques  et 
protestans  forment  presque  la  moitié  du  nombre  total  des  donations  et 
des  legs.  Les  hommes  donnent  plus  que  les  femmes  aux  établissemens  de 
bienfaisance.  Ils  donnent  aussi  plus  aux  établissemens  religieux,  bien 
qu'on  ait  souvent  dit  le  contraire.  On  a  prétendu  aussi  que  les  libéralités 
au  clergé  se  faisaient  surtout  par  testament ,  qu'elles  étaient  dues  à  l'in- 
fluence exercée  sur  l'esprit  des  mourans,  et  qu'il  fallait  par  conséquent 
restreindre  davantage  la  faculté  de  disposer  de  celte  manière.  Or,  ce  n'est 
point  par  testament  que  l'on  donne  le  plus  auclei'gé,  mais  par  donations 
entre  vifs.  Ce  serait  donc  sur  ces  donations  que  devrait  de  préférence  se 
porter  l'attention  du  législateur,  s'il  voulait  rendre  plus  difficiles  et  moins 
fréquentes  les  dispositions  en  faveur  du  clergé. 

Les  donations  aux  établissemens  de  bienfaisance  se  trouvent  surtout 
dans  le  Languedoc,  le  ÏDauphiné,  la  Provence  et  les  départemens  du  sud- 
est;  les  donations  aux  prêtres,  dans  la  Bretagne,  la  INormaudie  et  une 
partie  des  départemens  du  nord  ;  les  donations  aux  écoles  ,  et  les  fonda- 
tions de  prix,  danslaFi-anche-Comté,  l'Alsace,  la  Lorraine,  la  Champagne, 
la  Bourgogne,  et  précisément  dans  les  départemens  où  l'instruction  est  le 
plus  répandue. 

Les  donateurs  anonymes  sont  cinq  fois  moins  nombreux  parmi  ceux  qui 
donnent  au  clergé,  que  parmi  ceux  qui  donnent  aux  écoles. 

C  est  dans  les  départemens  du  centre  où  il  y  a  le  moins  de  crimes  contre 
les  personnes ,  el  surtout  contre  les  ascendans,  que  se  trouvent  en  géné- 
ral le  plus  grand  nombre  de  désertions  et  le  moins  de  naissances  illé- 
gitimes et  de  suicides. 

Le  nombre  des  suicides  constatés,  qui  est  cependant  bien  inférieur  à 
celui  des  suicides  commis,  s'élève  en  France  chaque  année  à  près  de  2 ,000  ; 
il  est  trois  fois  aussi  considérable  que  celui  des  meurtres  et  des  assassinats. 
Le  département  de  la  Seine,  qui  entre  pour  un  sixième  dans  la  produc- 
tion des  enfans  illégitimes ,  voit  commettre  également  le  sixième  du 
nombre  total  des  suicides.  On  y  en  compte  autant  que  dans  trente-deux 
départemens  du  sud  et  du  centre. 

M.  Bureau  de  La  Malle  fait  connaître  les  résultats  de  ses  recherches 


RKVDE    SCIENTIFIQUE.  34 1 

sur  le  papyrus  et  les  divers  usages  auxquels  celte  plante  servait  chez  les 
anciens.  Ces  recherches  ont  été  d'abord  entreprises  dans  le  but  d'arriver 
à  bien  déterminer  le  sens  des  sept  chapitres  du  huitième  livre  de  Pline, 
qui  se  rapportent  à  ce  sujet  ;  chapitres  qui  ont  jusqu'à  présent  servi  de 
texte  iinx  plus  étranges  bévues  de  la  part  des  traducteurs  et  des  com- 
mentateurs. 

Le  papyrus  ne  croît  pas  seulement  en  Egypte,  on  le  trouve  en  Italie , 
et  il  a  été  vu  près  du  lac  ïrasimène  par  M.  Bureau  lui-même,  et  près 
d'Ostie  par  M.  Petit-Radel.  En  Sicile,  les  environs  de  la  fontaine  d'Aré- 
thuse  le  présentent  en  abondance  ,  et  c'est  de  là  que  provient  celui  qu'on 
cultive  aujourd'hui  au  Jardin-des-Plantes.  Le  papyrus  existe  en  Abissynic 
et  en  Nubie,  et  l'assertion  d'Eschyle  sur  ce  point  est  confirmée  par  le 
témoignage  de  Bruce.  Selon  Strabon,  on  en  trouve  dans  les  Indes,  el 
selon  Pline  dans  la  Chaldce.  Cependant  il  ne  paraît  pas  que  dans  tous 
les  pays  que  nous  venons  de  nommer,  on  ait  tiré  du  papyrus  un  bien  grand 
parti.  En  Egypte  au  contraire ,  on  lui  trouvait  une  foule  d'emplois,  on  se 
servait  des  racines  comme  de  bois  de  chauffage  ,  on  en  construisait  même 
de  petits  meubles  à  peu  près  comme  on  fait  encore  aujourd'hui  dans  plu- 
sieurs pays  de  l'Orient,  avec  les  petites  espèces  de  bambous.  Les  tiges 
dans  leur  entier  servaient  à  construire  des  nacelles  dans  lesquelles  on 
naviguait  sur  le  Nil.  Leur  partie  succulente  fournissait  un  aliment  au- 
quel les  paysans  égyptiens  ont  encore  quelquefois  recours  maintenant. 
Enfin,  avec  la  moelle  filandreuse  dont  ces  tiges  sont  pleines,  on  faisait 
le  papier.  > 

La  fabrication  du  papier  constituait  une  branche  d'industrie  très-éten- 
due, et  dont  les  procédés  nous  ont  été  transmis  par  les  auteurs  anciens,  en 
termes  assez  clairs,  pour  qu'il  ne  soit  pas  possible  de  s'y  méprendre,  du 
moment  où  l'on  a  vu  la  plante.  Malheureusement  c'est  de  quoi  les  com- 
mentateurs ne  se  sont  pas  mis  en  peine.  De  ce  qu'on  trouvait  dans  le  pa- 
pyrus les  matériaux  propres  à  la  construction  d'une  barque,  à  la  fabri- 
cation d'un  meuble  ,  ils  se  sont  figuré  une  plante  ligneuse  et  dont  le  liber 
constituait  le  papier  égyptien ,  tandis  que  la  partie  la  plus  grossière 
de  l'écorce  était  employée  à  faire  des  cordages.  Rien  n'est  plus  éloigné 
de  la  vérité  ,  le  papyrus  est  une  plante  herbacée ,  et  ce  qu'on  employait 
à  la  fabrication  du  papier,  c'était  la  moelle  filandreuse  contenue  dans 
ses  tiges,  lesquelles  s'élèvent  comme  de  grands  joncs  à  trois  côtes. 

Voici  quelle  était  la  suite  des  opérations  par  lesquelles  il  y  avait  à 
passer.  D'abord,  à  l'aide  d'un  instrument  bien  tranchant,  on  divisait 
les  tiges  en  lames  minces  ;  on  rapprochait  ces  lames  de  manière  à  ce 
que  leurs  bords  se  touchassent  et  contractassent  une  adhérence  en  rai- 
son des  sucs  gommeuï  dont  la  plante  fraîche  était  imprégnée.  Pour  fa- 

TOME    VIII.  23 


3/i2  REVUE    BES    DEUX    MONDES. 

cililer  celle  union ,  on  imbibait  quelquefois  d'eau  du  Nil  les  lames  qui 
avaient  subi  un  commencement  de  dessication;  mais  cette  eau  ne  pos- 
sédait ceitainemeut  pas  la  vertu  agglutinalive  que  Pline  lui  attribue. 
On  donnait  le  nom  de  scheda  à  la  feuille  qui  résultait  du  rapproche- 
ment d'un  certain  nombre  de  lames.  Cette  première  feuille  rognée  aux 
deux  extrémités,  mise  sous  presse,  puis  séchée  au  soleil,  était  ap- 
pliquée sur  une  autre  feuille  semblable ,  mais  de  manière  à  ce  que  la 
direction  des  fibres  de  la  première  croisât  à  angle  droit  celle  des  fibres 
delà  seconde.  La  feuille  formée  ainsi  de  deux  rangs  de  lames  prenait  le 
nom  de  plagida.  Elle  était  de  nouveau  soumise  à  la  presse,  puis  battue, 
ensuite  satinée  ;  on  l'encollait  avec  une  colle  faite  de  mie  de  pain  et  d'eau 
h  laquelle  on  ajoutait  un  peu  de  vinaigre  ;  on  battait  de  nouveau  ,  on  grat- 
tait, on  lissait  avec  de  l'ivoire,  et  enfin  on  unissait  les  feuilles  qui  devaient 
servir  à  un  même  écrit. 

Ce  genre  de  fabrication  paraît  s'être  conservé  en  Egypte  jusqu'à  une 
époque  assez  rapprochée  de  nous,  puisqu'on  a  des  passeports  musul- 
mans du  second  siècle  de  l'hégyre,  écrits  sur  un  papier  h  fibres  croi- 
sées qui  ne  diffère  en  rien  de  celui  qu'on  trouve  dans  les  anciens  tom- 
beaux. 

M.  Dureaude  La  Malle,  en  achevant  la  communication  dont  nous  ve- 
nons de  donner  l'extrait,  présente  un  fragment  de  papyrus  sur  lequel  il 
est  aisé  d'apercevoir  les  résultats  du  procédé  décrit.  Ce  papyrus,  qui  pro- 
vient de  la  collection  de  Turin,  porie  ,  dit  M.  Bureau  ,  une  date  certaine, 
cl  a  élé  écrit  l'an  1822  avant  l'ère  chrétienne.  On  ne  peut  douter  par 
conséquent,  ajoute-t-il ,  que  l'usage  de  l'écriture  ne  fut  très-commun 
en  Egypte,  lorsque  les  Grecs  commencèrent  à  avoir  des  relations  avec  ce 
pays.  Or,  il  serait  étrange  que  nul  homme  parmi  eux  n'eût  songé  à  faire 
connaître  à  ses  compatriotes  une  invention  aussi  précieuse.  Tout  porte 
à  croire,  au  contraire,  que  l'art  de  l'écriture  fut  introduit  en  Grèce  dès 
le  x"^  siècle  avant  Jésus-Christ ,  et  employé  à  conserver  la  mémoire  des 
événemens  importans.  Si  ce  fait  était  bien  constaté ,  il  en  résulterait 
que  les  historiens  que  nous  considérons  comme  les  plus  anciens,  auraient 
été  précédés  par  des  chroniqueurs  plus  grossiers,  et  auraient  pu  puiser 
dans  leurs  écrits  des  renscignemens  plus  digues  de  foi  que  s'ils  avaient 
suivi  seulement,  comme  on  a  coutume  de  le  dire,  des  traditions  orales 
qui  se  défigurent  toujours  en  passant  d'une  génération  à  l'autre. 

M.  Duvernoy  lit  des  considérations  sur  divers  points  de  l'organisation 
des  serpens.  En  traitant  de  la  rate  ,  il  fait  voir  que  c'est  «î  toit  que  Meckel 
a  nié  l'existence  de  cet  organe  dans  le  genre  coluber.  La  rate,  chez  un 
certain  nombre  de  serpens ,  est  assez  étroitement  unie  au  pancréas ,  près- 


BKVUE    SCIENTIFIQUE  3z|3 

que  de  la  même  couleur  et  de  la  même  consistance,  et  c'est  à  cela  sans 
doute  qu'il  faut  allrilmcr  l'erreur  de  Meckel  et  de  quelques  autres  ana- 
tomisles  d'ailleurs  bons  observateurs. 

Le  pancréas  forme  une  masse  globuleuse  divisde  en  lobes  distincts,  les 
canaux  excréteurs  qui  sortent  de  cbaque  lobule  marchent  quelque  temps 
À  découvert  avant  de  se  rendre  à  l'intestin ,  et  donnent  ainsi  l'idée  d'un 
passage  aux  cœcians  pancrcntiques  des  poissons. 

Le  foie  chez  les  serpcns  à  langue  enfermée  dans  un  fourreau  et  chez 
quelques  autres  espèces  offre  cette  particularité  ,  qu'il  est  complètement 
séparé  de  la  vésicule  biliaire.  Celle-ci  est  située  au  commencement  de  l'in- 
testin grêle,  en  arrière  de  l'estomac  par  conséquent,  tandis  que  le  foie 
reste  en  avant  de  ce  sac  membraneux. 

L'estomac  et  l'œsophage,  considérés  à  l'extérieur,  n'offrent  aucune  trace 
de  séparation  distincte;  mais  intérieurement  ils  présentent  une  diflercnce 
sensible  dans  l'aspect  de  la  membrane  muqueuse  qui  les  revêt,  et  surtout 
dans  l'arrangement  de  ses  plis. 

L'estomac  et  l'œsophage,  pris  ensemble,  occupent  quelquefois  les  deux 
tiers  de  l'espace  compris  entre  la  bouche  et  l'anus  ;  cette  grande  extension 
était  nécessaire  chez  des  animaux  qui  avalent,  sans  la  diviser,  une  proie 
souvent  très-volumineuse. 

L'estomac  .chez  les  ophidiens  présente  toujours  deux  parties  bien  dis- 
tinctes :  le  sac  proprement  dit  poche  dilatable  ,  susceptible  de  se  prêter 
à  la  forme  de  la  proie  qui  s'y  loge  et  qui  y  séjourne  jusqu'à  ce  qu'elle  soit 
dissoute;  puis  la  partie  pylorique,  boyau  étroit  qui  ne  donne  passage  qu'aux 
parties  digérées. 

La  limite  entre  cette  portion  de  l'estomac  et  l'intestin  est  marquée  par 
un  bourelet  saillant,  ou  par  un  pli  en  manchette  de  la  muqueuse.  Les 
descriptions  de  plusieurs  anatomistes  qui  ont  traité  de  ces  organes  offrent 
touvent  une  confusion  provenant  de  ce  qu'ils  ont  confondu  le  pylore 
proprement  dit  avec  îa  partie  pylorique  de  l'estomac. 

Le  canal  intestinal  est  court  chez  les  ophidiens  comme  chez  tous  les 
êtres  qui  vivent  de  proie  animale  ,  et  l'est  même  plus ,  toute  proportion 
gardée  ,  que  chez  la  plupart  des  autres  carnassiers. 

La  longueur  du  canal,  comparée  à  celle  de  tout  le  corps  chez  les 
serpens ,  offre  de  grandes  variations  suivant  les  genres  et  même  suivant 
les  espèces  ;  ces  variations  sont  beaucoup  moindres  quand  on  ne  com- 
prend pas  la  queue  dans  la  mesure  de  l'animal,  et  que  l'on  considère 
seulement  la  distance  de  la  bouche  à  l'anus.  Du  reste,  les  espèces  qui 
ont  un  canal  intestinal  relativement  très-court ,  rachètent  ce  désavan- 
tage, tantôt  par  une  plus  grande  largeur  du  canal,  de  sorte  que,  quoi- 


3/|4  REVDE    DES    DEUX    MONDES. 

que  les  proportions  soient  différentes ,  l'aire  de  la  surface  absorbante 
est  équivalente  pour  deux  serpens  de  même  poids ,  et  tantôt  par  la  pré- 
sence de  nombreuses  valvules  conniventes ,  qui  étant  formées  par  des 
replis  de  la  muqueuse  ,  augmentent  l'étendue  de  la  surface  absorbante  , 
et  retardant  la  marche  du  bol  alimentaire ,  laissent  à  l'absorption  le 
temps  de  s'opérer  d'une  manière  plus  complète. 

M.  Duvernoy  termine  son  mémoire  en  faisant  voir  comment  la  forme 
générale  ,  chez  les  ophidiens  ,  a  nécessité  les  différences  qu'on  remarque 
dans  la  disposition  des  organes,  lesquels,  en  raison  de  l'extrême  allonge- 
ment du  tronc,  n'ont  pu  se  placer  qu'en  série ,  au  lieu  d'être  en  groupe 
comme  dans  les  classes  oîi  les  cavités  splanchniques  offrent  peu  de  diffé- 
rences dans  leurs  dimensions  en  longueur  et  en  largeur.  Quelques  dévia- 
tions du  plan  général  en  ce  qui  tient  à  la  disposition  des  parties  paraissent 
aussi  en  rapport  avec  le  mode  de  progression  propre  à  cette  classe. 

Séance  du  (j  juillet.  —  Le  ministre  de  la  marine  envoie  pour  la  bi- 
bliothèque de  l'Institut  les  cartes  et  plans  publiés  par  le  département 
de  la  marine. 

M.  Vallot  combat  l'opinion  émise  par  M.  Cagniard-Latour  à  l'occa- 
sion d'une  pierre  que  ce  physicien  a  trouvée  dans  sa  maison ,  et  qu'il 
considère  comme  un  aérolithe.  Suivant  M.  Yallot ,  il  ne  saurait  tomber 
des  pierres  de  l'atmosphère  ;  et  si  on  a  cru  quelquefois  en  voir  tomber, 
un  examen  plus  attentif  eût  fait  reconnaître  qu'elles  avaient  été  lancées 
de  quelque  lieu  voisin. 

M.  Arago  fait  remarquer  qu'il  serait  difficile  d'expliquer ,  d'après  les 
idées  de  M.  Vallot,  d'où  avaient  été  lancés  les  aérolithes  qui  sont  tom- 
bés sur  des  bâtimens  en  pleine  mer. 

M.  Despretz  annonce  que  des  expériences  qu'il  a  entreprises  tou  ■ 
chant  la  densité  et  le  point  de  congélation  de  l'eau  de  la  mer  et  des. 
dissolutions  salines  l'ont  conduit  à  reconnaître  : 

1°  Qu'il  existe  pour  l'eau  salée  comme  pour  l'eau  pure  un  maximum 
de  densité  qui  seulement  a  lieu  à  une  température  plus  basse  ; 

2°  Que  le  point  de  congélation  de  l'eau  de  mer  ou  d'une  dissolution 
saline  est  variable ,  et  qu'il  en  est  de  même  pour  l'eau  pure  et  peut_ 
être  pour  tous  les  corps  fondus ,  du  moins  cela  est  constaté  pour  le 
soufre,  le  phosphore  et  l'étain.  Ces  recherches  sur  le  maximum  de 
densité  et  le  point  de  congélation  de  l'eau  salée  se  rattachent  à  u  ne 
grande  question  de  géographie  physique  ,  celle  de  l'état  où  se  trouvent 
les  eaux  de  la  mer  à  de  grandes  profondeurs  dans  les  régions  polaires. 

On  procède  à  l'élection  d'un  secrétaire  perpétuel  en  remplacement 
de  M.  Cuvier.  M.  Dulong  réunit  la  majorité  des  suffrages. 


REVUE    SCIENXU-iyiJE.  345 

On  procède  ensuite  à  l'élection  d'un  candidat  pour  la  chaire  d'ana- 
loinie  coinparce,au  Jardin-dcs-Plantos.  Le  nombre  des  votans  est  de  45. 
M.  Duvernoy  obtient  20  suffrages,  M.  de  Blainville  en  obtient  22  et 
est  déclaré  élu. 

Séance  du  \6  juillet.  —  M.  Thénard  l'ait  un  rapport  verbal  très- 
favorable  sur  lin  mémoire  de  M.  Dumas ,  relatif  à  la  composition  chi- 
mique du  minium. 

31.  Duniéril  fait,  en  son  nom  et  celui  de  M.  Geoffroy,  un  rapport  sur 
un  ouvrage  de  M.  le  docteur  Breschet ,  ayant  pour  titre  :  Etudes  ana- 
(omiques  et  pathologiques  de  l'œuf  dans  l'espèce  humaine,  et  dans  quel- 
ques-unes des  principales  familles  des  vertébrés. 

Dans  la  partie  de  ce  travail  soumise  au  jugement  des  commissaires  , 
l'auteur  n'a  considéré  que  les  membranes  de  l'œuf,  et  les  principaux 
résultats  de  ses  recherches  peuvent  être  résumés  dans  les  propositions 
suivantes  : 

1°  A  partir  du  moment  de  la  fécondation  ,  il  commence  à  se  former 
dans  l'utérus  une  fausse  membrane  analogue  à  celle  qui  est  sécrétée 
dans  un  grand  nombre  d'inflammations.  C'est  la  caduque  primitive  des 
auteurs,  le  périone  primitif  de  M.  Breschet. 

2°  Cette  membrane  forme  une  poche  complètement  close  ,  et  qui 
renferme  dans  sou  intérieur  un  liquide  que  M.  Breschet  désigne  sous  le 
nom  d'hydropérione. 

3°  Quand  l'ovule  arrive  dans  l'utérus,  il  s'adosse  à  cette  poche  qu'il 
repousse  en  lui  faisant  perdre  sa  forme  sphérique  pour  prendre  celle 
d'une  double  calotte  dont  les  deux  lames  sont  séparées  par  l'hydro- 
périone. 

4°  Cette  double  calotte  s'étend  sur  la  surface  de  l'œuf,  se  réfléchit 
autour  de  lui ,  et  finit  par  l'envelopper  complètement. 

5°  A  cette  époque ,  les  deux  membranes  caduques  sont  apppliquées 
presque  immédiatement  l'une  sur  l'autre  ,  le  liquide  qui  les  séparait 
n'existe  plus  ,  et  le  placenta  a  déjà  commencé  à  se  montrer. 

6°  Le  périone  a  servi  à  la  nutrition  du  fétus  jusqu'au  moment  oii  la 
communication  entre  lui  et  sa  mère  a  été  établie  par  l'intermédiaire 
du  placenta.  Ce  mode  de  nutrition  de  l'embryon  pendant  les  premières 
phases  de  la  vie  semble  devoir  être  rapporté  aux  phénomènes  d'endos- 
mose et  d' exosmose  ,  signalés  par  M.  Dutrochet. 

7°  Les  membranes  caduques  se  forment  partout  oii  se  développe  l'œuf 
lorsque  la  grossesse  est  extra-utérine. 

Toutes  les  dispositions  que  nous  venons  de  signaler  s'appliquent  à 
l'œuf  de  tous  les  mammifères  comme  à  celui  de  l'homme. 


346  RE\DE    DES    DEUX    MONDES. 

L'Académie ,  sur  la  proposition  de  ses  commissaires  ,  décide  que  le 
mémoire  de  M.  Breschet  sera  inséré  dans  le  recueil  des  savans  étrangers. 

M.  Flourens  lit  des  recherches  sur  la  symétrie  des  organes  vitaux  con- 
sidérés dans  la  série  animale. 

Bichat ,  qui  ne  s'était  guère  occupé  que  de  l'anatomie  de  l'homme  et 
des  animaux  dont  l'organisation  se  rapproche  le  plus  de  la  nôtre ,  avait 
avancé  qu'un  des  caractères  distiuctifs  des  appareils  de  la  vie  organi7 
que  était  le  défaut  de  symétrie  contrastant  avec  la  parfaite  régularité 
des  appareils  de  la  vie  animale. 

Cette  proposition,  énoncée  d'une  manière  absolue,  ne  pouvait  se  soute- 
nir sans  quelques  sublerliiges  ,  même  quand  on  n'en  faisait  l'application 
qu'aux  espèces  que  Bichat  avait  considérées;  ainsi,  il  était  un  peu 
étrange  de  prétendre  que  les  poumons  de  l'homme  n'étaient  pas  symé- 
triques à  cause  d'une  fissure  qui  se  trouve  de  plus  à  un  des  côtés  qu'à 
l'autre ,  tandis  qu'on  passait  sous  silence  l'irrégularité  si  frappante  des 
yeux  chez  les  pléronecles ,  celle  des  organes  de  la  voix  chez  plusieurs  oi- 
seaux, etc.  On  avait  depuis  long-temps  remarqué  combien  Bichat  s'était 
éloigné  delà  vérité,  en  donnant  comme  loi  générale  uneVemarque  déduite 
d'un  assez  petit  nombre  de  faits,  mais  on  s'était  contenté  de  signaler 
quelques-unes  des  exceptions  les  plus  apparentes;  aussi  M.  Flourens  ne 
s'est-il  pas  proposé  seulement  de  mettre  plus  en  évidence  cette  erreur 
d'un  anatomiste  d'ailleurs  si  justement  estimé,  mais  de  prouver  qu'il 
faut  croire  en  quelque  sorte  le  contraire  de  ce  qu'il  a  avancé  ,  c'est-à- 
dire  qu'en  considérant  l'ensemble  des  animaux  ,  on  trouverait  plutôt 
comme  condition  générale  des  appareils  de  la  vie  de  nutrition,  la  symé- 
trie que  l'irrégularité.  Pour  cela  ,  il  considère  successivement  les  orga- 
nes dans  tous  les  degrés  de  l'échelle  animale ,  et  de  cet  examen  ,  il  dé- 
duit les  propositions  suivantes  : 

1"  La  symétrie  se  montre  ,  comme  tendance  générale,  dans  les  organes 
de  la  vie  animale ,  aussi  bien  que  dans  ceux  de  la  vie  organique  ;  seu- 
lement, dans  le  premier  cas,  les  exceptions  sont  plus  nombreuses. 

2°  La  symétrie  dans  ces  deux  cas  emporte,  pour  les  organes  doubles  , 
la  nécessité  de  la  position  latérale,  et  pour  les  organes  simples,  celle 
de  la  situation  sur  la  ligne  médiane.  ^ 

5"  Ainsi,  non-seulement  la  vie  de  l'animal  se  compose  de  deux  vies 
(vie  de  nutrition  et  vie  de  relation],  mais  encore  chacune  agit  au  moyen 
d'appareils  égaux  et  symétriques;  chacune  a  son  côté  droit  et  son  côté 
gauche. 

4»  Cette  dualité  de  la  vie  et  cette  dualité  des  appareils  s'étendent  jus- 
qu'au système  le  plus  important  de  l'économie ,  puisque  ,  dans  tous  tes 


UEVUE    SCIENTIFIQUE.  347 

animaux  vertébrés,  il  y  a  deux  systèmes  nerveux  (le  cérébro-spinal  pour 
la  vie  de  relation ,  le  grand  sympathique  pour  la  vie  de  nutrition,  et 
que  le  système  de  la  vie  de  nutrition  dans  tous  ces  animaux  est  double, 
comme  le  système  nerveux  de  la  vie  de  relation. 

Les  irrégularités  que  présentent  les  organes  des  deux  vies  tiennent 
toujours  à  des  circonstances  accidentelles. 

Scance  du  ili  juillet.  — L'Académie  reçoit  l'annonce  de  la  mort  d'un 
de  ses  membres  ,  le  docteur  Portai. 

Le  secrétaire  de  l'institution  royale  de  la  Grande-Bretagne  adresse  au 
nom  de  cette  institution  ,  à  l'Académie  des  sciences,  une  lettre  de  con- 
doléance sur  la  mort  de  M.  Cuvier. 

M.  A.  St-Hilaire  fait,  en  sou  nom  et  celui  de  M.  Labillardière,  un  rap- 
port très -favorable  sur  un  mémoire  de  M.  A.  Moquin  ayant  pour  titre  : 
Considérations  sur  les  irrégularités  de  la  corolle  dans  les  dicotilé- 
dones. 

L'auteur  commence  par  rappeler  les  divers  genres  de  déviations  ad- 
mis jusqu'à  ce  jour  pour  les  fleurs  irrégulières,  et  dont  les  deux  princi- 
paux sont  les  formes  labiées  et  papilionacées.  Il  s'occupe  ensuite  des 
pliénomèncs  qui  altèrent  la  régularité  du  type  primitif  de  la  coroilc. 
Enfin,  il  t'ait  voir  que  même  dans  les  corolles  qui  semblent  s'éloigner  le 
plus  de  ce  type  régulier,  il  s'en  conserve  toujours  des  traces  manifestes. 
Ainsi,  dans  une  corolle  pentapétale,  l'irrégularité  ne  portera  jamais  sur 
les  cinq  pétales  à  la  fois,  mais  suivant  qu'il  en  affectera  quatre,  trois, 
deux  ou  une  seule,  on  aura  quatre  genres  de  déviations  d'un  même 
type  tous  différens  les  uns  des  autres. 

M.  Becquerel  lit  un  mémoire  sur  le  carbonate  de  chaux  et  ses  com- 
posés. 

Le  carbonate  de  chaux  est  une  des  substances  les  plus  répandues  dans 
la  nature;  on  le  rencontre  dans  les  terrains  de  tous  les  âges  depuis  les 
plus  anciens  jusqu'à  ceux  qui  se  forment  maintenant  à  la  surface  du 
globe  :  il  entre  aussi,  comme  on  sait,  dans  la  composition  d'un  grand 
nombre  de  corps  organisés.  Les  formes  sous  lesquelles  il  peut  se  présen- 
ter ,  sont  très-nombreuses ,  mais  elles  constituent  deux  groupes  bien 
distincts  :  le  premier,  comprenant  toutes  les  formes  ramenables  au  rhom- 
boèdre, appartient  au  calcaire  proprement  dit;  le  second  appartient  à 
l'arragonite  ;  sa  forme  primitive  est  le  prisme  droit  rhomboïdal.  On 
ignore  encore  les  circonstances  qui  déterminent  la  cristallisation  dans  le 
système  rhomboïdal,  ou  dans  le  système  prismatique.  Tout  ce  que  l'on 
sait  à  cet  égard,  c'est  que  l'arragonite  se  trouve  ordinairement  dans  des 
gîtes  particuliers,  dans  dos  lorrains  volcaniques  ou  métallifères. 


348  REVUE    DES    «EUX    MONDES. 

Lorsque  le  carbonate  de  cliaux  est  en  cristaux,  on  peut  toujours  aisé- 
ment distinguer  l'arragonite  du  calcaire  proprement  dit  à  l'aide  du  cli- 
vage et  de  la  mesure  des  angles,  mais  jusqu'à  présent  on  n'avait  aucun 
moyen  de  faire  cette  distinction  lorsque  le  clivage  n'était  pas  praticable. 
M.  Becquerel  a  trouvé  un  procédé  par  lequel  on  peut  reconnaître  à  la- 
quelle des  deux  variétés  appartient  une  concrétion  confuse  ,  ou  même 
une  masse  pulvérulente.  Il  a  trouvé  également  un  moyen  pour  faire 
cristalliser  l'arragonite  en  mettant  en  jeu  de  petites  forces  électriques.  La 
l'orme  qu'il  a  obtenue  est  celle  d'un  prisme  quadrangulaire  terminé  par 
deux  sommets  dièdres.  Le  même  appareil  lui  a  servi  pour  obtenir,  crista- 
lisés,  le  double  carbonate  de  chaux  et  de  magnésie  (dolomie),  le  pro- 
toxide  de  cuivre  et  les  carbonates  bleus  et  verts  de  cuivre. 

M.  Pelletier  lit  un  mémoire  sur  l'analyse  de  l'opium  ,  et  fait  connaître 
un  procédé  à  l'aide  duquel,  agissant  sur  une  seule  et  même  quantité  d'o- 
pium ,  il  en  isole  tous  les  principes  immédiats.  Il  en  reconnaît  douze 
dans  cette  substance,  savoir  :  morphine,  narcotine,  méconine,  narcéine, 
acide  méconique,  acide  brun,  matière  grasse  acide  ,  résine,  caoutchouc, 
gomme,  bassorine  et  ligneux. 

La  narcéine ,  principe  immédiat  qui  n'avait  encore  été  signalé  par 
personne ,  offre  les  propriétés  suivantes  :  elle  cristallise  en  aiguilles  qui 
sont  des  prismes  à  quatre  pans  très-déliés;  elle  aune  saveur  amère  et 
styptique,  elle  est  insoluble  dans  l'éther ,  insoluble  dans  l'eau,  mais 
elle  se  dissout  dans  l'alcool.  Elle  se  fond  à  une  chaleur  de  92°  cent.,  et 
ne  se  volatilise  point.  Son  caractère  principal  est  de  prendre,  en  se  com- 
binant avec  les  acides  un  peu  concentrés,  une  belle  couleur  bleue,  et 
de  pouvoir  ensuite  être  retirée  sans  altération  de  cette  combinaison. 

La  narcéine  distillée  à  feu  nu  donne,  entre  autres  produits,  un  acide 
cristallisé  en  aiguille  qui  semble  être  de  l'acide  gallique. 

Séance  du  3o  juillet.  — •  Le  président  annonce  la  mort  de  M.  Chaptal. 
M.  Latreille  présente  des  fragmens  d'os  qui  semblent  appartenir  à  un 
plesio-saurus,  etqui  ont  été  trouvés  dans  une  carrière  de  la  commune  de 
Sainte-Vertu,  canton  de  Noyers,  département  de  l'Yonne. 

M.  Quoy  adresse  l'ensemble  des  observations  qu'il  a  faites  sur  les  mol- 
lusques pendant  la  durée  du  voyage  scientifique  de  V Astrolabe. 

MM.  Audouin  et  Milne-Edwards  présentent  à  l'Académie  le  premier 
volume  de  leurs  recherchespourservir  à  l'histoire  naturelle  du  littoral  de 
la  France.  Ce  premier  volume  se  compose  de  trois  parties  distinctes  : 
la  première  est  l'historique  du  voyage  des  deux  auteurs  ,  avec  la  des- 
cription topographique  et  géologique  de  plusieurs  des  localités  qu'ils 
ont  visitées,  et  des  détails  sur  certaines  branches  d'industrie  propres  à  ces 
cantons. 


REVDK    SCIENTIFIQUE.  349 

La  seconde  partie  contient  deux  mémoires  de  M.  Milue-Edwards  sur 
l'élat  actuel  de  la  pêche  maritime  en  France.  L'auteur,  dans  ce  travail, 
n'a  pas  eu  en  vue  seulement  des  recherches  d'histoire  naturelle,  mais 
encore  des  recherches  statistiques.  Il  établit,  d'après  les  documensles 
plus  dignes  de  foi ,  le  nombre  des  bâtiraens  employés  dans  les  différens 
genres  de  pêche  ,  celui  des  hommes  qui  y  trouvent  leur  moyen  habituel 
de  subsistance,  et  leur  rapport  numérique  avec  la  masse  totale  des  ma- 
rins, etc. 

La  troisième  partie  contient  des  recherches  statistiques  sur  les  naufrages 
qui  ont  eu  lieu  le  long  de  nos  côtes;  l'auteur,  M.  Audouin,  s'attache  à  bien 
apprécier  l'influence  des  saisons  sur  la  fréquence  de  ces  événemens.  L'u- 
tilité de  ce  travail,  qui  n'avait  encore  été  fait  par  personne,  sera  sentie 
par  tous  ceux  qui  peuvent  avoir  intérêt  dans  les  assurances  maritimes. 
Séance  du  6  août.— M.  Larrey  fait  rapport  très-favorable  sur  un  nou- 
veau procédé  à  l'aide  duquel  M.  Velpeau  a  guéri  une  fistule  laryngienne 
qui  offrait  une  grande  perte  de  substance. 

M.  de  Blainville  fait,  en  son  nom  et  celui  de  M.  Latreille,  un  rapport 
sur  les  travaux  de  malacologie  présentés  par  M.  Quoy  dans  la  précé- 
dente séance.  Ces  travaux ,  qui  sont  la  rédaction  définitive  des  recher- 
ches que  M.  Quoy  a  faites  sur  les  mollusques  pendant  les  trois  années 
qu'a  duré  la  navigation  de  l'Astrolabe,  ne  sont  cependant  annoncés  , 
dit  le  rapporteur ,  que  comme  des  matériaux  propres  à  éclairer  l'his- 
toire des  animaux  appartenant  à  ce  type.  Aussi,  quoique  l'auteur  en  ait 
donné  une  classification ,  il  faut  seulement  regarder  comme  provisoire 
cette  partie  de  son  travail.  Toutefois,  comme  il  a  été  obligé  ,  pour  cette 
distribution ,  de  porter  une  grande  attention  sur  les  animaux  aussi  bien 
que  sur  leurs  coquilles  et  leurs  opercules ,  il  en  résultera  nécessairement 
de  grands  avantages  pour  l'établissement  ultérieur  d'une  bonne  mé- 
thode malacologique. 

Passant  à  l'analyse  des  différens  travaux  de  M.  Quoy ,  le  rapporteur 
indique  les  différentes  additions  que  ce  laborieux  naturaliste  a  faites  à 
la  somme  des  espèces  connues.  4ii  espèces  nouvelles  sont  le  fruit  de 
son  voyage.  5o5  espèces  ont  été  étudiées  vivantes,  souvent  sur  un  grand 
nombre  d'individus  mis  dans  les  circonstances  les  plus  convenables  pour 
l'observation.  Plus  de  mille  figures  ont  été  dessinées  et  coloriées  d'après 
la  nature  vivante  par  M.  Quoy  lui-même. 

Dans  l'impossibilité  oii  nous  sommes  ,  disent  en  terminant  les  rap- 
porteurs ,  de  demander ,  pour  un  recueil  aussi  considérable ,  l'impres- 
sion dans  le  recueil  des  savans  étrangers ,  nous  nous  bornerons  à  propo- 
ser que  l'Académie  témoigne  aux  naturalistes  de  V  Astrolabe,  et  à  M.  Quoy 


S'ÏO  REVUE    DES    DEUX    MONDES. 

en  particulier,  toute  sa  satisfaction  pour  avoir  si  bien  accompli  dans 
le  travail  définitif  tout  ce  que  M.  Cuvier  avait  pressenti  de  sa  valeur 
réelle  dans  le  rapport  général  qu'il  a  fait  sur  la  zoologie  de  l'Astrolabe. 

Ces  conclusions  sont  adoptées. 

L'Académie  procède  à  la  nomination  d'un  nouveau  membre,  pour 
remplir  dans  la  section  de  chimie  la  place  vacante  par  le  décès  de 
M.  Serullas.  M.  Dumas,  sur  44  suffrages,  enréunitoG  et  est  déclaré  élu. 

Séance  du  \Z  août. —  M.  de  Humboldt  adresse  de  Berlin  le  pre- 
mier volume  d'une  géographie  comparée  de  l'Asie  et  une  grammaire 
sanscrite.  Le  premier  ouvrage  ,  écrit  en  allemand,  est  de  M.  Ritter,  le 
second  est  de  M.  F.  Bopp  et  écrit  en  latin. 

M.  Payen  communique  un  nouveau  moyen ,  qu'il  a  imaginé,  pour  pré- 
server de  la  rouille  les  ouvrages  en  fer  et  en  acier  ;  ce  procédé  consiste 
à  plonger  les  objets  qu'on  veut  préserver  dans  un  liquide  obtenu  en 
étendant  de  trois  fois  son  poids  d'eau  une  solution  concentrée  de  soude 
impure  ,  solution  désignée  dans  les  manufactures  par  le  nom  de  lessive 
caustique. 

M.  Duméril  est  élu  membre  de  la  commission  chargée  d'examiner  les 
pièces  envoyées  au  concours  pour  le  prix  de  physiologie  Montyon ,  en 
remplacement  de  M.  Cuvier. 

M.  Becquei'el  lit  une  note  sur  la  cristallisation  de  quelques  oxides  mé- 
talliques. 

M.  Guibourt  lit  un  mémoire  sur  les  caractères  distinctifs  des  casto- 
réums  de  Sibérie  et  du  Canada.  Le  dernier,  qui  est  presque  le  seul  que 
l'on  trouve  dans  le  commerce,  en  France,  en  Espagne,  en  Italie,  en 
Angleterre  et  dans  une  partie  de  l'Allemagne ,  est  en  poches  allongées 
pyriformes  applaties  par  la  dessication ,  jointes  le  plus  souvent  deux  à 
deux  :  il  est  dur,  cassant,  non  friable  ,  roux  ,  d'une  odeur  fétide  et  d'une 
saveur  amère  et  nauséabonde  ;  le  castoréum  de  Sibérie ,  employé  plus 
particulièrement  dans  l'est  de  l'Europe,  est  en  poches  doubles  arron- 
dies et  tellement  accolées  l'une  à  l'autre ,  que  la  trace  de  la  séparation 
n'est  le  plus  souvent  pas  visible  ;  il  est  friable ,  jaunâtre,  graveleux  sous 
la  dent,  peu  aromatique,  d'une  saveur  qui  d'abord  très-faible  devient 
ensuite  Irès-amère.  M.  Guibourt  le  croit  toujours  mêlé  de  quelque  sub- 
stance étrangère.  Son  prix,  rendu  dans  nos  pays,  est  de  lo  à  12  fois  plus 
élevé  que  celui  du  castoréum  du  Canada. 

M.  Gauthier  de  Glaubry  lit  un  mémoire  sur  les  calcaires  uitriliables 
du  bassin  de  Paris. 

Lorsqu'on  suit  la  Seine  à  partir  de  Vertheuil ,  où  l'on  exploite  le  cal- 
caire grossier  comme  pierre  à  bâtir,  et  qu'on  descend  jusqu'à  Tripleval  , 


REVUE    SCIENTIFIQUE.  35  I 

on  rencontre  des  bancs  de  craie  uniformes  dans  leur  épaisseur  et  dans 
leur  slralilication  alternative  avec  des  couches  de  silex. 

Ces  couches  de  craie  d'une  épaisseur  de  70  à  80  centimètres  sont  sé- 
parées par  des  lits  de  silex  ,  dont  les  dimensions  sont  aussi  très-cons- 
tantes. Depuis  un  grand  nombre  d'années,  les  habitans  du  voisinage  en 
extraient  du  salpêtre,  soit  en  recueillant  les  efïlorescences  salines  qui 
se  forment  sur  leurs  flancs  escarpés ,  soit  en  enlevant  avec  de  petites 
hachettes  quelques  millimètres  d'épaisseur  delà  craie,  et  traitant  ensuite 
ce  qu'ils  en  ont  ainsi  enlevé  d'après  les  procédés  ordinaires. 

Après  un  temps  plus  ou  moins  long,  une  nouvelle  récolte  peut  être 
effectuée,  et  l'on  en  obtient  au  moins  deux  dans  l'année. 

Les  efflorescences  qui  apparaissent  à  la  surface  des  couches ,  sont  de 
deux  espèces  aisées  à  distinguer,  même  au  goût.  Les  unes,  très-franche- 
ment salées,  contiennent  beaucoup  de  muriate  de  soude,  les  autres  ont 
une  saveur  nitreuse  bien  prononcée  et  ne  contiennent  guère  ,  en  effet,, 
que  des  nitrates. 

Dans  quelques  points  ,  on  rencontre  des  couches  de  craie  qui  ne  se 
nitrifient  point  :  dans  ces  points,  à  la  partie  supérieure  des  couches,  on 
voit  toujours  quelques  traces  du  calcaire  grossier.  Au-delà  de  Tripleval, 
la  craie  s'enfonce  sous  le  calcaire  grossier,  et  la  nitrilication  disparaît. 

Lorsque  l'on  chauffe  jusqu'au  rouge  les  craies  nitrifiables  ,  il  s'en  dé- 
gage un  peu  d'ammoniaque,  et  c'est  à  la  présence  de  cette  substance 
qu'on  a  voulu  attribuer  la  formation  du  nitre.  Mais  elle  y  est  en  trop 
faible  proportion  pour  qu'on  puisse  admettre  cette  explication  du  phé- 
nomène. Qu'on  songe ,  en  effet ,  que  des  trois  salpétrières  exploitées 
de  la  Roche-Guyon  àTripleval,  on  obtient  par  année  5,6oo  kilogrammes. 
Or,  l'acide  nitrique  qui  entre  dans  la  composition  de  cette  quantité  de 
sel  exigerait,  pour  la  formation  ,  plus  de  i  ,900  kilogrammes  d'une  sub- 
stance animale  sèche,  contenant  vingt  pour  cent  d'azote.  L'auteur  se  croit 
autorisé  à  conclure  d'expériences  qu'il  a  publiées, il  y  a  trois  ans,  que  le 
carbonate  de  chaux  pur  humecté  agit  sur  l'air  de  manière  à  produire 
de  l'acide  nitrique  ,  et  que  c'est  ce  qui  a  lieu  dans  le  cas  dont  nous  par- 
lons. Il  pense  aussi  que  l'influence  du  soleil  dans  cette  opération  est 
très-grande  ,  et  en  effet,  la  nitrification  n'a  guère  lieu  que  dans  les 
couches  qui  sont  exposées  au  midi;  elle  est  très-peu  sensible  dans  celles, 
qui  regardent  le  nord. 

M.  Breschet  présente  plusieurs  mémoires  d'anatomie  comparée  rela- 
tifs à  l'audition  chez  les  vertébrés  et  plus  spécialement  chez  les  poissons. 
Dans  le  premier,  après  avoir  bien  nettement  établi  la  distinction  entre 
le  labyrinthe  osseux  et  le  labyrinthe  membraneux,  rappelé  qu'outre  la 
hjmphc  de  cotugno  ,  située  en  dehors  des  canaux  membraneux  et  des 


352  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

poches  du  vestibule ,  il  y  a  dans  l'intérieur  de  ces  mêmes  cavités  mem- 
braneuses un  isulre  liquide  désigné  par  M.  de  Blainville  ,  sous  le  nom 
de  vitrine  auditive  ,  il  fait  voir  que  celte  vitrine  auditive  renferme  chez 
tous  les  reptiles  ,  chez  les  oiseaux ,  les  mammifères  et  chez  l'homme 
lui-même,  de  petites  masses  pulvérulentes  qui  y  sont  suspendues  et  qui 
sont  analogues  aux  ])ierres  auditives  des  poissons  osseux.  Chez  les  pois- 
sons cartilagineux,  la  substance  pierreuse  n'est  plus  agglomérée  en  masse 
solide ,  et  sur  ce  point  ces  animaux  se  rapprochent  de  l'organisation  des 
êtres  supérieurs. 

M.  Brcschet  fait  voir  que  le  labyrinthe  osseux  n'est  point  en  contact 
avec  les  parois  osseuses,  d'où  il  résulte  que  c'est  par  l'intermédiaire 
d'un  liquide,  la  lymphe  de  cotugno  {perilymphe  de  l'auteur),  que  les 
ondes  sonores  sont  transmises  au  labyrinthe  membraneux,  à  la  vitrine  au- 
ditive et  aux  concrétions  qui  y  sont  contenues.il  fait  remarquer  que  c'est 
toujours  dans  des  points  correspondans  au  siège  de  ces  concrétions  que 
viennent  se  terminer  les  filets  des  nerfs  acoustiques  ;  d'où  il  conclut  que 
leur  usage  est  d'arrêter  les  vibrations  de  la  vitrine  auditive  ,  afin  d'évi- 
ter la  prolongation  des  sons  et  leur  confusion  dans  l'oreille.  Suivant 
lui,  le  liquide  de  cotugno  agit  aussi  à  la  manière  de  l'étouffoir  d'un 
piano ,  en  arrêtant  les  vibrations  des  parois  membraneuses  du  vestibule 
et  des  canaux  semi-circulaires. 

Dans  trois  autres  mémoires,  l'auteur  traite  encore  de  l'organe  de  l'au- 
dition ,  mais  en  la  considérant  seulement  chez  les  poissons  ,  êtres  qui  ne 
présentent  pas  dans  cette  partie  de  leur  organisation  des  formes  aussi 
constantes  que  les  mammifères  et  les  oiseaux.  On  peut,  suivant  M.  Brcs- 
chet, rapporter  à  cinq  types  les  modifications  principales  de  l'organe 
de  l'ouïe  chez  les  poissons. 

Le  premier  type  est  propre  aux  cyclostômes ,  et  M.  Breschet  l'a  dé- 
crit précédemment  pour  la  lamproie.  C'est  une  simple  poche  contenant 
un  liquide  et  une  concrétion  pierreuse.  Nul  vestige  d'ailleurs  de  canaux 
semi-circulaires  membraneux  ou  osseux. 

Le  second  type  se  rapporte  à  l'oreille  des  raies,  des  chimères,  etc. 
Ici  on  trouve  une  poche  contenant  des  concrétions  lithoïdes  et  des  ou- 
vertures qui  sont,  les  unes  fermées  par  une  simple  cloison  membra- 
neuse ,  les  autres  constamment  béantes  et  communiquant  avec  l'ex- 
térieur. 

Le  troisième  type  comprend  l'oreille  des  squales,  des  lamies ,  des 
mormyres,  etc.  ,  chez  qui  l'on  trouve  des  fenêtres  vestibulaires  fermées 
par  des  expansions  membraneuses,  et,  chez  quelques  sturioniens,  des  rudi- 
mens  de  chaîne  osseuse,  enfin  deux  poches  lapidifères  et  des  tubes  semi- 
circulaires  membraneux.  Il  n'y  a  plus,  comme  dans  le  type  précédent. 


REVUE    SCIENTIFIQUE.  353 

conimunicalion  libre  entre  l'itilcricur  du  labyrinthe  et  l'extérieur;  une 
membrane  ferme  l'ouverture. 

Le  quatrième  type,  le  plus  simple  et  le  plus  commun,  appartient 
presqu'exclusivementnux  poissons  osseux.  Il  offre  deux  poches  vestibu- 
laires  et  trois  tubes  semi-circulaires.  Mais  jusqu'à  présent  il  a  été  impos- 
sible d'y  découvrir  l'existence  d'aucun pertuis  ,  soit  fermé  ,  soit  ouvert, 
en  rapport  avec  l'extérieur. 

Dans  le  cinquième  type  enfin  se  rangent  tous  les  poissons  dont  le  la- 
byrinthe membraneux  communique  plus  ou  moins  directement  avec  la 
vessie  aérienne  :  les  chipes  ,  les  cyprins  ,  les  spares  ,  les  cobites ,  les  si- 
lures ,  etc. 

Séance  du  10  août.  —M.  le  général  Rognlat  fait  un  rapport  verbal 
sur  un  ouvrage  écrit  en  allemand  et  en  français,  et  ayant  pour  titre 
Atlas  des  plut  mémorables  batailles  des  temps  anciens  et  modernes. 
Les  cartes  destinées  à  faciliter  l'intelligence  du  texte  sont  lithograpUiées 
et  exécutées  avec  une  habileté  très-grande;  du  reste,  cette  exécution 
est  la  seule  chose  qu'il  y  ait  à  louer  dans  tout  l'ouvrage. 

M.  Dey  eux  fait,  en  son  nom  et  celui  de  M.  Chevreuil,  un  rapport  fa- 
vorable sur  le  mémoire  dans  lequel  M.  Guibourt  a  exposé  les  caractères 
distinctifs  des  deux  espèces  de  castoréum. 

M.  Mathieu  fait,  en  son  nom  et  celui  de  MM.  Puissant  et  Prony,  un 
rapport  très-favorable  sur  un  mémoire  ayant  pour  titre  :  Exposé  des 
Observations  astronomiques  et  geodesiques ,  exécutées  eu  18-26,  1827, 
1828  et  182g  ,  par  le  colonel  Brousseaud,  sur  l'arc  du  parallèle  moyen 
qui  traverse  la  France. 

M.  Couerbe  lit  un  mémoire  ayant  pour  titre  :  Histoire  chimique  de 
la  me'conine. 

Cette  substance,  reconnue  pour  la  première  fois  dans  l'opium  par 
l'auteur  du  mémoire  ,  est  blanche,  inodore,  peu  sapide  au  premier  ins- 
tant ,  puis  sensiblement  acre  ;  elle  est  soluble  dans  l'eau ,  l'alcool  et 
l'éther,  et  se  cristallise  également  bien  dans  ces  trois  liquides.  Les  cris- 
taux sont  des  prismes  à  six  pans  dont  les  deux  faces  parallèles  sont  les 
plus  larges ,  et  dont  le  sommet  est  formé  par  un  angle  dièdre. 

La  méconine  fond  à  (,0°  '^''"t.  ^  mais  une  fois  fondue,  elle  conserve  sa  li- 
quidité jusqu'à  ce  que  la  température  soit  descendue  à  yS"  par  une  cha- 
leur de  155"  "^"'-  ;  elle  se  volatilise  comme  un  liquide  aqueux  et  reparaît 
dans  le  récipient  sous  forme  liquide  transparente.  Elle  se  prend  en  re- 
froidissant en  une  masse  blanche,  semblable  à  de  la  graisse  très-pure. 

La  méconine  est  dissoute  par  la  plupart  des  alcalis.  L'ammoniaque 
ne  la  dissout  ni  à  chaud,  ni  à  froid;  le  carbonate  ammoniacal  U  précipite 
de  ses  dissolutions  dans  les  alcalis  caustiques. 


354  r-^.VDE    DIS    DEUX    MONDES. 

Des  acides,  lesi'ns  la  dissolvent  sans  l'allérer,  quel  que  soit  leurdegré 
de  concentration;  d'autres  l'altèrent  au  contraire  et  avec  des  circon- 
stances très-remarquables.  Ainsi  l'acide  sulfurique  étendu  du  quart  ou  de 
la  moitié  de  son  poids  d'eau  dissout  à  froid  la  méconine.  La  solution 
limpide  et  incolore  étant  exposée  à  une  douce  chaleur,  on  voit  s'y  for- 
mer des  stries  verdâtrcs  qui  se  multiplient  à  mesure  que  la  concentration 
augmente,  et  enfin  tout  le  liquide  prend  un  beau  vert  foncé  ;  la  méco- 
nine dans  cet  état  est  complètement  décomposée  et  ne  peut  plus  se  re- 
constituer. Maintenant ,  si  dans  celte  liqueur  verle  on  verse  de  l'alcool , 
le  mélange  prend  une  couleur  rose  clair  ;  chassc-t-on  l'alcool  par  la  va- 
peur, le  beau  vert  foncé  reparaît  de  nouveau.  Si,  au  lieu  de  l'alcool,  c'est 
de  l'eau  qu'on  verse  dans  le  sulfate  de  méconine,  il  s'y  produit  un 
précipité  brun  floconneux  qui  ne  se  dissout  pas  dans  la  mélange  porté 
jusqu'au  point  de  l'ébullitiou.  Lorsqu'eu  filtrant  on  a  enlevé  ces  dépôts, 
la  liqueur  se  montre  d'un  rose  peu  ioocé,  mais  bien  franc  ;  la  concentra- 
lion  par  une  douce  chaleur  y  fait  paraître  la  couleur  verte  ,  et  ce 
double  changement  se  reproduit  autant  de  fois  que  l'on  veut,  tant  que 
la  matière  organique  de  la  solution  n'est  pas  épuisée. 

Api'ès  avoir  exposé  les  principales  propriétés  de  la  méconine,  l'au- 
teur fait  connaître  sa  composition,  qui,  selon  lui,  est  représentée  par 
9  atomes  de  carbone,  9  d'hydrogène  et  4  d'oxigène. 

Le  mémoire  est  terminé  par  la  description  du  procédé  à  l'aide  duquel 
on  obtient  la  méconine.  Comme  celte  substance  n'entre  guère  pourplus 
de  un  deux  millièmes  dans  la  composition  de  l'opium,  on  sent  qu'il  faut, 
lorsqu'on  veut  s'en  procui'er,  agir  sur  de  grandes  quantités.  Mais  le  pro- 
cédé indiqué  par  M.  Couerbe  a  cela  d'avantageux,  que  se  combinant  très- 
bien  avec  les  opérations  à  l'aide  desquelles  on  se  procure  la  morphine , 
on  peut,  quand  on  procède  à  celle  fabrication,  obtenir  à  Irès-peu  de 
peine  et  de  frais  la  méconine. 

Séance  du  27  août.  —  M.  Quoy  adresse  l'ensemble  des  observations 
qu'il  a  faites  sur  les  zoophytes  pendant  le  voyage  de  Z'^,y//o/«Z»e.  Ce  tra- 
vail est  renvoyé  à  l'examen  de  MM.  de  Blainvillc  et  Duméril. 

M.  Thcnard  fait  un  rapport  favorable  sur  le  procédé  proposé  par 
M.  Payen  pour  garantir  de  la  rouille  le  fer  et  l'acier,  et  indique  plu- 
sieurs applications  qu'il  serait  bon  de  tenter.  Ainsi,  pour  la  conserva- 
tion dos  armes,  on  pourrait,  après  s'être  servi  d'un  fusil,  et  sans  le  dé- 
monter, se  contenter  de  passer  sur  le  canon  une  éponge  imbibée  d'une 
dissolution  alcaline.  Si  le  fer  n'était  pas  h  l'abri  de  la  pluie,  on  pour- 
rait ,  après  avoir  applique  la  solution  alcaline  gommeuse  ,  passer  par- 
dessus,  après  dessication,  une  couche  de  vernis.  Les  fils  de  fer  dont  on 
se  sert  pour  les  ponts  suspendus  pourraient  être  préservés  de  l'oxida- 


RUVDE    SCIENTIFIQUE.  355 

lion  par  un  moyen  analogue,  et  il  en  serait  de  même  probablement 
pour  les  pièces  de  fer  qui  entrent  dans  des  constructions  d'une  autre 
nature. 

M.  Gauthier  de  Claubry  adressé  des  observations  sur  les  cbange- 
mens  que  les  cornalines  éprouvent  au  feu  ;  il  conclut  de  ses  expé- 
riences que  la  matière  colorante  de  ces  silex  est  de  nature  organique. 
Ce  fait ,  dit  l'auteur  de  la  lettre ,  paraît  très-important  pour  la  géologie, 
et  jusqu'à  présent  on  n'en  avait  pas  observé  d'analogue. 

MM.  Thénard  et  Gay-Lussac  feront  à  l'Académie  un  rapport  sur  ce 
travail. 

Séance  du  5  septembre.  —  M.  Victor  Audouin  fait  hommage  à  l'Aca- 
démie d'une  brochure  ayant  pour  titre  :  Matériaux  pour  servir  à  l'his- 
toire des  insectes. 

Le  ministre  des  travaux  publics  et  du  commerce  demande  qu'il  soit 
fait  un  rapport  sur  un  mémoire  de  M.  L'Homme,  qui  a  pour  objet  de 
proposer  un  moyen  facile,  sur,  prompt  et  peu  coûteux  pour  la  purifica- 
tion des  matelas  et  de  toutes  les  substances  filamenteuses  qui  peuvent 
être  reçues  dans  les  lazarets.  MM.  Deyeux  ,  Thénard  et  Chevreul  sont 
chargés  de  prendre  connaissance  du  procédé. 

M.  Hachette  communique  verbalement  la  description  d'un  appareil 
imaginé  et  exécuté  par  M.  Pixii  fils.  Au  moyen  de  cet  appareil,  on  peut 
faire  tourner  un  aimant  en  fer  à  cheval ,  autour  d'un  axe  qui  le  divise- 
rait en  deux  parties  symétriques.  Un  morceau  de  fer  doux ,  aussi  recourbe 
en  fer  à  cheval ,  est  placé  symétriquement  au-dessus  du  premier,  et  ses 
branches  sont  entourées  d'un  fil  de  cuivre  revêtu  de  soie  dont  une  des 
extrémités  plonge  dans  un  bain  de  mercure  ,  l'autre  extrémité  étant  un 
peu  au-dessus  de  la  surface  de  ce  liquide.  Lorsqu'on  imprime  à  l'aimant 
un  mouvement  de  rotation ,  on  voit  une  série  d'étincelles  entre  la  sur- 
face du  mercure  et  l'extrémité  libre  du  fil  de  cuivre. 

Le  président  annonce  la  mort  de  M.  de  Zach  ,  un  des  correspondans 
de  l'Académie. 

M.  Thénard  fait,  en  son  nom  et  celui  de  M.  Chevreul,  un  rapport 
favorable  sur  un  mémoire  présenté  daris  la  séance  précédente  par 
M.  Gauthier  de  Claubry  ,  et  tendant  à  prouver  qu'il  existe  dans  les  cor- 
nalines une  quantité  très -appréciable  de  matière  colorante  à  laquelle 
ces  quartz  devraient  leur  couleur. 

M.  Gauthier  de  Claubry  ayant  calciné  dans  une  petite  cornue  de  por- 
celaine des  fragmcns  de  cornaline  avec  du  bi-oxide  de  cuivre,  a  retiré 
pour  100  grammes  de  la  première  substance,  environ  2g  centimètres 
cubes  de  gaze  carbonique.  L'opération  terminée ,  les  fragmens  de  corna- 
line avaient  perdu  leur  couleur.  Cette  expérience  ,  dit  l'honorable  aca- 


356  IIEVUE    DUS    DECX    MfJNDKS. 

démicien ,  n'ayiiiil  pas  paru  suffisante  à  vos  commissaires,  ils  ont  cru 
devoir  engager  l'auteur  du  travail  à  opérer  la  calcination  sur  la  corna- 
line pulvérisée  et  sans  addition  de  bi-oxide.  L'expérience  a  été  faite. 
Cent  grains  de  cornaline  réduite  en  poudre  ont  éprouvé  une  perte  de 
I  gramme  169 milligrammes  ,  et  ont  fourni  uneliqueur  acide  rougissant 
fortement  le  tournesol ,  du  gaz  inflammable  et  du  gaz  acide  carbonique. 
La  liqueur  traitée  par  la  cliaux  n'a  laissé  dégager  aucune  trace  d'ammo- 
niaque. Le  résidu  de  la  calcination  était  d'un  blanc  grisâlre. 

Cette  expérience  confirme  pleinement  l'assertion  émise  par  M.  Gau- 
thier (leClaubry;  mais  quoiqu'il  soit  prouvé  que  la  couleur  delà  cornaline 
est  duc  k  la  présence  d'une  matière  végétaie,  il  reste  à  déterminer  la 
nature  de  cette  substance ,  et  de  plus  il  sera  nécessaire  de  constater  si 
une  partie  de  la  perle  qu'éprouve  la  cornaline  par  la  clialeur  n'est  pas 
due  en  partie  à  l'évoparation  de  l'eau  contenue  dans  la  pierre. 

L'Académie  ,  conformément  aux  conclusions  des  commissaires ,  ac- 
corde son  approbation  au  mémoire  de  M.  Gauthier  de  Claubry. 

M.  Dupuytren  fait  un  rapport  très-favorable  sur  un  ouvrage  de  M.  Des- 
genetles ,  candidat  pour  la  place  d'académicien  libre ,  vacante  par  la 
mort  de  M.  Henry  de  Cassini.  L'ouvrage  est  la  relation  médicale  de 
l'armée  d'Orient. 

M.  Dupuytren  ayant ,  dans  son  rapport,  fait  allusion  au  trait  si  sou- 
vent cité  comme  un  des  litres  de  la  gloire  de  M.  Desgenettes ,  l'inocu- 
lation de  la  peste  que  cet  habile  médecin  aurait  pratiquée  sur  lui-même 
dans  le  but  de  rassurer  les  malades,  M.  Costaz,  académicien  libre,  qui 
faisait  aussi  partie  de  l'expédition  d'Egypte  ,  commence  à  détailler  les 
circonstances  de  cet  événement,  et  désigne  M.  Larrey  comme  en  ayant 
été  témoin  avec  lui.  M.  Larrey,  sans  nier  positivement  le  fait,  déclare 
qu'au  moins  il  ne  s'est